Marquet
Chaque printemps, aux deux Salons officiels, l'offensive en niasses serrées des généraux et des rois peints par des hommes du monde, l'offensive des femmes du 'monde et des princes de l'Eglise peints par des diplomates qui firent un stage à la rue Bonaparte, annonce la fin d'une saison d'art parisienne.
Encore quelques expériences de laboratoire d'un peintre à théorème, puis l'exposition « adorablement désuète » du prince patagon, le manifeste du petit Tahitien que l'esprit de Gauguin tourmente... Encore une parade russe, persane, munichoise ou nègre et Marquet rentre d'un long voyage.
Il arrive, un matin, couvert de la poussière de Naples, de Tanger, de l'Estaque, il arrive avec quelques peintures claires et l'on dirait qu'après la lecture d'articles lourds, après la tyrannie d'un pédant, un ami insoucieux de système et d'artifices consent à s'exprimer avec des mots exacts en quelques phrases simples.
Est-il le plus grand, le plus profond, est-il le plus nouveau des peintres de ce printemps -là ? A ce moment que nous importe ! Il s'en soucie bien peu lui-même. Quand, après trois mois de Paris, de boue, de ciels noirs, de fâcheux, vous voyez au petit matin le premier mimosa de l'Estérel, vous étonnez-vous qu'il ne soit pas l'arbre de Delacroix, compagnon de Jacob et de l'Ange, le plus beau pin d'Aix, un bosquet du Poussin ?
Oubliez-vous déjà votre besoin d'allégresse, votre désir de vivre et de vous libérer ? La mer !... la mer « éclatante, couleur de vin ou couleur de violettes ». La croupe rose ou bleuie du Vésuve borde le ciel de Naples... Les petites vagues reflétées posent une moire dansante aux flancs verts des bateaux du Vieux-Port... Devant la rade de l'Estaque les cimes claires des pins rompent la lumière et se volatilisent dans la vapeur d'eau... Dans les golfes de la Méditerranée, il n'est pas de reflets qui ne trouvent de surface apaisée pour suivre leur chemin sans être bousculés...
Un air transparent réveille notre goût des départs, nos regrets ou nos souvenirs : odeurs des jardins au bord de la mer, odeurs de navires... d'eaux aimées. Cet air nous était nécessaire et il semble que, pour contenter désormais tous nos sens, il suffise de l'aspirer sans cesse de toute notre ardeur.
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Une dame, que Gérôme fit héritière de ses uniformes et qui devint la muse d'un géomètrearpenteur de certaine récente peinture, me disait en faisant la moue :
— Marquet n'a pas d'idées... Marquet n'a pas de théories... Connaissez-vous les idées de Marquet ?... Marquet ?... Un vagabond... Marquet a-t-il même un atelier ?
Je connais l'atelier de Marquet, Madame, en marge de l'Atelier où l'on esthétise, oij l'on fabrique les manifestes et les novateurs de génie. Marquet garde son rôle de peintre. Il n'est guère pour lui de souci plus sérieux que le souci de sa liberté. Il veut être libre pour peindre, libre même pour oublier la peinture, libre encore, libre davantage pour n'être ni questionné, ni consulté, pour ne devenir ni un expert, ni un éducateur de sots.
Et voilà pourquoi, vous n'avez jamais fait de conférence en son atelier.
« Peintre, je suis peintre, pourrait-il dire, mais ce métier doit-il me confier une mission supérieure? » Et il s'efforce de prouver qu'il ne saurait exercer un sacerdoce, que s'il est un problème de la peinture, ce problème n'est pas forcément solidaire de tous les grands problèmes. Pour n'avoir jamais asservi son art à la construction d'un système, pour avoir senti la vanité des théories, pour n'avoir pas fait tous les
pèlerinages d'où l'on revient avec des règles, l'art d'Albert Marquet donne une impression de peinture heureuse.
Vous voudriez qu'il fût un artiste de la Renaissance ? Marquet n'est pas un peintre de grand siècle. Il est dans la vie^ très près de la simplicité d'un Cézanne, timide paroissien d'Aix et sa fantaisie rend bouffon l'apparat de ces peintres tour à tour comédiens en leur atelier, officiants pour benêts ou diplomates chargés de propagande officielle à l'étranger.
Vous reprochez à Marquet de ne pas figurer dans la vie avec une prestance de grand duc en faveur; de n'avoir pas le salon où l'artiste doit, selon vous, s'exercer à engluer amateurs et marchands, comme s'applique un candidat à gagner quelques groupes d'électeurs ; de ne savoir organiser la parade devant le laboratoire à manifestes ; de n'avoir pas d'élèves?
Les élèves de Marquet ! Vous l'imaginez donc avec une cour ? Courtisan ? Professeur ? Il a trop la vertu du silence. Il s'ennuierait.
D'ailleurs on l'attend. Il part.
Son esprit narquois, son amour des voyages, du vagabondage est sa sauvegarde contre toute atteinte à sa liberté, sa sauvegarde aussi contre le ridicule. Il est si ingénieux à souligner le ridicule, à extraire le baroque des êtres et des circonstances, à trouver en
eux des motifs à rire, à se moquer ou tout au moins à s'amuser.
Le souci d'être amusé, d'échapper à Tennui — suprême disgrâce — apparaît parfois chez Marquet plus important que sa préoccupation de l'art. Il redoute l'ennui autant que nous redoutons la vision du moribond baveux que nous serons un soir, ramenant un drap froid au bout des doigts crispés. L'ennui le hante et se déforme en monstruosités de cauchemars : araignée géante, nuit de caserne, apparition d'un converti pédéraste, broches de femmes maigres...
On pourrait dire après Mérimée que ne pouvant endurer l'ennui il partagerait volontiers « l'avis de ces docteurs en médecine qui autorisèrent le duc de Lau-
raguais à poursuivre au criminel un ennuyeux pour tentative d'homicide ».
Voilà le secret de ses fugues.
Promeneur? Touriste indolent qui oublie sa palette? Est-ce la peinture qui le fait voyager? Est-ce le voyage qui l'invite à peindre? Marquet part. Sait-il toujours les dates de ses départs? Sait-il le but de ses itinéraires? Il s'arrête un jour. Il note. Il prend une brosse parce que ce matin la lumière colore à son gré le petit port de Collioure ou des burnous à Tanger, parce qu'à Marseille un torpilleur accosta devant son hôtel et que les badauds figurent comme des santons sur les dalles du Vieux-Port.
Il n'accepte nulle contrainte, mais on le séduit en l'amusant. Il quitte Paris plus de quinze fois en douze ans, lorsque Manguin est près de Cherbourg, Camoin à Saint-Tropez, Matisse à Tanger, Léon Werth à Rotterdam, Montfort à Naples. 11 s'installe en 1915 à Marseille et ne s'en éloigne guère. Mais, pour expliquer cette halte, il faut connaître l'accord complice de Marquet et du Vieux-Port et le puissant échange qui s'établit dès le premier soir entre la ville et le flâneur. S'il part seul pour Le Havre, Hambourg, Rouen, c'est qu'à ce moment là, ses familiers eux-mêmes pourraient devenir des fâcheux dont il faut se garder, tant l'ennui lui semble être une perpétuelle embuscade.
On raconte qu'une seule fois Marquet céda à la gloire. Il figura sur un vaisseau amiral et participa aux grandes manœuvres de Méditerranée. Détenteur de secrets militaires, il ne révéla jamais ce qu'il vit en ces journées navales. Homme officiel il se contenta de montrer quelques croquis de cuirassés fumants et son hôte, le ministre Pierre Baudin, garda lui aussi, en mourant, le secret de sa collaboration avec Marquet, capitaine un été, entre Bizerte et la Corse.
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Vous connaissez l'histoire de l'étudiant yougo-slave qui fut à Marseille, une saison, le compagnon d'Albert Marquet? Dans une des premières lettres adressées à sa mère, le jeune étranger présentait son camarade dont il ignorait encore le métier :
« ... Je me suis demandé souvent quel était cet homme étrange : un homme de sport tant il paraît attentif aux championnats de boxe? un homme de cinéma tant il est assidu au cinématographe ? Mais, sur un papier, le hasard me fit lire : Albert Marquet né en 1875 à Bordeaux et ce jour-là il m'invita au Cercle nautique. J'ai cru deviner : fils d'armateur, Marquet est un marin.
« Mes suppositions l'ont fait rire. Il rit souvent au lieu d'avouer. Ses yeux se ferment. Il rit, en se frappant les cuisses, d'un grand rire nasal qui lui fait brusquement piquer la tête dans son gilet, après l'avoir rejetée en arrière. Je ne sais s'il est timide ou s'il prend plaisir à intimider. Silencieux, son attitude fait penser à la réserve du chasseur à l'affût. Il attend. Ses yeux peu mobiles de myope sont deux traits noirs derrière un lorgnon à ressort horizontal qui pince un nez droit un peu fort. La bouche est solidement retranchée derrière une moustache en hélice dont une aile frôle la joue droite, tandis que la gauche va se rabattre vers le menton.
« Il faut s'attendre à être souvent isolé en face de Marquet. A-t-il entendu votre demande ou votre invitation? Nul homme ne paraît davantage se méfier.
Répondre... subir une insistance... fournir des raisons et les discuter doivent lui sembler agitation ridicule. S'il consent à céder, on sent que cette concession l'ennuie. Il accepte à voix basse. Mais viendra-t-il au rendez-vous? Ses yeux disent si mal son choix. Ses yeux immobiles... Il réfléchit. Il a décidé une flânerie. Quelques plaisirs qu'il entend ne point partager l'attendent. Ses hôtes, ses amis, les raseurs eux aussi.
« Il ne m'a jamais entraîné chez lui. Son travail l'appelle peut-être vers quelque bureau d'Arenc ; il parcourt des |quais, discute de fret, d'assurances.
« Rue Paradis, chez un libraire, j'ai feuilleté un livre de M. Eugène Montfort : De Messine à Cadix, et ce livre était dédié à « Albert Marquât, capitaine. » Je savais bien qu'il avait navigué! Sa réserve ? Habitude des solitudes maritimes.
« Il connaît des livres et tous me paraissent de choix, mais il ne m'accompagne pas au musée. Il rentre. Son père est peut-être un vieillard sévère. Comme nous apprenions ensemble la mort du peintre Antonio 'de la Gandara, il m'a raconté qu'au temps de ses études à Paris il rencontrait ce peintre au jardin du Luxembourg. Il peignait des arbres, les bassins, les balustres et Marquet se moquait de lui parce que cette peinture lui semblait triste. Caché derrière un arbre, il lançait sur la toile de petits cailloux...
« Je me doutais qu'Albert Marquet n'aimait pas la
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peinture, car vous m'avez bien appris, n'est-ce pas, ma mère, que M. de la Gandara était un maître respecté de l'Ecole française. »
Un matin, le Yougo-Slave vit dans les jardins du Pharo un peintre au travail. Il s'approcha. Marquet essuyait ses brosses :
— Vous allez bien?
-— Comment, vous êtes peintre? Mais alors la boxe, le cinéma?... Peintre? Vous n'êtes pas capitaine? Et M. de la Gandara?
— Oui, je suis peintre. Venez-vous déjeuner?
On m'aflfirma depuis que cette histoire yougo-marseillaise pourrait bien n'être que vraisemblable, mais la vie d'Albert Marquet en fournirait beaucoup d'équivalentes.
Lycéen de Bordeaux, il dessinait sur ses cahiers d'histoire, en marge des guerres de religion, les enfers, quelques diables, pères fouettards et nonnes en délire. Elève parisien des « Arts décoratifs » où il rencontra Henri Matisse (pouvait-il aller à un autre élève qu'à Matisse?) son attitude était d'indiscipline, de fantaisie, et de sarcasme. Après vingt-cinq années ses sarcasmes ne se sont pas épuisés pour les concours, les canons, les préceptes, les corrections, les médailles... les maîtres... les maîtres parvenus par leur nullité, bafoués
et presque dociles au mépris, pourvu qu'il ne les prive ni d'honneurs ni d'argent.
Flameng! Cormon ! Aimé Morot, qui confrontait sa main avec un ton posé sur une toile : « Voici quel doit être le ton chair!» Beaudouin qui envoya Marquet chez Moreau ! Gustave Moreau que l'histoire ne condamnera plus qu'avec des circonstances atténuantes, pour avoir donné asile à quelques peintres réfractaires!
Après avoir concédé des dons à Manet, à Van Gogh, à Cézanne, le professeur s'effrayait de ses propres
paroles : « Oui, mais malgré tout un bon tableau ressemblera toujours aux peintures du Louvre. » Marquet discutait, s'entêtait. Moreau l'appelait son intime ennemi et l'élève rendait alors hommage au libéralisme du maître.
Il fuyait.
On l'accuse d'avoir déserté souvent l'atelier Moreau pour la rue. Il s'embusquait sous un porche, à la terrasse d'un bar, ou même poursuivait le modèle trop rapide qu'il n'avait pu happer. Je ne sais s'il se rappelait Eugène Delacroix conseillant de dessiner l'homme qui tombe d'un toit, pendant la durée de sa chute, mais, en résumant au passage des attitudes humaines, il trouvait des prétextes à vomir le bromure de TEcole et de ses pions. Marquet ne rencontrant jamais sur les quais, rue Mazet, aux barrières, les personnages des œuvres de Gustave Moreau, il ne jugea pas à propos de s'en inspirer, ni plus tard de les substituer sur ses toiles aux tramways de la porte de Versailles, aux remorqueurs rouges de Rotterdam ou de Paris.
La rue sauvait Marquet de l'Ecole. Mais à cette époque déjà Charles-Louis Philippe aurait pu écrire ce qu'il n'exprima que dix années plus tard : « Il possède un sens de l'équilibre et du poids des choses qui sait le préserver des hardiesses malheureuses et l'écarté de toute erreur. »
Entraîné par Evenpoel, son camarade, il eut à l'exposition des cathédrales de Monet, à une exposition de Cézanne, chez M. Vollard. alors marchand, ses premières révélations d'art moderne. C'est au Louvre qu'il cherchait des complices. Il copiait Chardin, faisait d'après Claude Lorrain de petits pastels libres et travaillait dans la salle du Poussin, le Poussin d'Apollon et Daphné « qui n'était alors pas à la mode et devant lequel, dit-il, j'étais sûr de n'être point embêté ».
Enfin, pendant les cours de l'école il allait le matin au Luxembourg, l'après-midi à Arcueil, peindre ces toiles assez voisines des recherches de Matisse à cette époque, tel ce paysage — le premier exposé aux Indépendants, le premier vendu à M. Thadée Natanson — commencé avec des tons purs et devenu après l'obstination de trente séances une peinture presque grise.
A vingt ans, Marquet ne savait donc plus séparer la vie de son art. D'instinct et par horreur*du ridicule il ne pouvait avoir les préoccupations de ses camarades, génies de sous-préfectures, espoirs et boursiers de municipalités, qui faisaient la cour aux académiciens, qu'abrutissaient déjà le souci des médailles et l'espoir de la croix après vingt ans de déférence bureaucratique.
Marquet n'a jamais cessé d'être en révolte contre l'obsession de son métier. Il n'est pas cet être factice, exploiteur de son inquiétude, supplicié de son art,
geignard à la manière du bourgeois mécontent de sa tâche.
Inquiet? Il a la pudeur de son inquiétude. Ses crises intérieures? Il ne saurait les exploiter. Ses interrogations devant les maîtres? Il n'assomma jamais Renoir au nom de Tordre du Poussin. Il ne sait pas poser au crucifié qui se sacrifie pour racheter les erreurs des générations précédentes. Contre ses aînés, il ne s'arme jamais de Cézanne ou du Poussin. On bafoue volontiers ses prédécesseurs tant que l'on n'est pas certain de survivre en leur compagnie.
Il fut témoin des recherches chromatiques de son époque, des techniques nouvelles; il fut sensible à quelques-unes d'entre elles, mais il paraît les avoir absorbées toutes. S'il connut les théorèmes des novateurs, il
semble avoir répondu toujours : « Ce qu'il fallait démontrer », alors qu'ils s'attardaient encore à en formuler l'énoncé.
L'œuvre d'Albert Marquet, qui apparaît aujourd'hui développée avec tant de certitude, n'était plus, il y a vingt ans déjà, une promesse de victoire lointaine. Il n'hésitait guère plus à l'époque des premières vues de Notre-Dame, d'émail épais et blond, que dans cette dernière période des toiles presque décoratives de l'Estaque.
Cette peinture n'a cessé de prouver un sens des nuances et des rapports justes à leur limite, un besoin de mesure, le goût d'éléments simples, exprimés sans abstractions, dans une forme immédiatement perceptible.
Et quel peintre autoritaire est cet homme timide! Il affirme; car construire avec cette sérénité, c'est affirmer sans cesse. Il se sert pour nous convaincre d'arguments que nous acceptons toujours, tant ils nous paraissent aussitôt équilibrés et solides. Car Marquet ne sait pas ofltrir, il impose. Il peut imposer. Et, si parfois nous voulons discuter, nous dégager, ses preuves s'accumulent bientôt si serrées, ses raisonnements sont si fermes, ses transitions si bien ménagées qu'il n'est désormais plus de place pour nos doutes et pour nos contradictions. Sa logique, sa force qui se connaît contraignent notre assentiment.
La plupart des peintres n'ont vu devant un paysage de ville moderne que le motif, un motif à leurs exercices. La ville posa. Le pathétique d'un paysage parisien de Marquet semble aujourd'hui les condamner à ne pouvoir montrer que des aspects superficiels d'un modèle demeuré distant. Ils le proposent, comme s'ils l'avaient regardé sans en avoir été troublés, sans trahir le rude échange qui s'exerce entre la ville et nous. Ils ne savent pas évoquer : Murs malades des villes, ponts de fer, fleuves roulant leurs glaçons et leurs boues, quais battus par la pluie, fumées de houille ou palissades camouflées d'affiches, drapeaux brandis dans les rues noires...
En quelques plans simples où se fixent les seuls détails permanents capables d'assurer la force et la durée de nos sensations, Marquet recrée tout un monde. Et son témoignage est d'une telle vérité qu'il surgit à chaque instant et vient s'interposer entre les spectacles de la vie réelle et nos émotions. Par ce don d'évocation, ce peintre, exclusivement peintre, le moins lyrique, le moins imaginatif, évoque en nous les plus subtiles correspondances sentimentales.
Aussi nous sommes tentés d'exercer notre autorité et de mettre à l'origine de sa peinture des sentiments qu'il impose et que peut-être il n'a pas voulus. Nous sommes prêts à exiger de lui une participation à notre nostalgie de tous les lieux où nous espérons perdre
un peu de notre permanente angoisse de vivre. Nous voudrions Marquet, sans trêve, peintre de remorqueurs, de docks éclairant des eaux noires, peintre d'autres ponts, d'autres fleuves, d'autres gares. Nous lui imposons Marseille une fois encore, Gibraltar, Anvers. Il part. Il s'installe à Herblay, à Villennes, à Samois, dans le port calme de Honfleur. 11 peint les ponts de Gonflans, il peint les barques de la Seine, il revient par un matin de neige devant Notre-Dame, au quai Saint- Michel. Marquet, peintre précis, n'était qu'un artiste capricieux et nous n'avions cessé d'être seuls avec notre lyrisme de forces tumultueuses.
G'est pendant ses haltes de Paris, c'est à son atelier du quai Saint-Michel que Marquet a peint quelques figures de femmes.
Non pas que ses ponts et ses quais n'aient été peuplés de mille petits personnages. Ils nous sont si familiers! Nous les avons frôlés. Nous les avons souvent
nommés au passage, tant nous connaissons le volume, les attitudes, la couleur de ces petites taches mouvantes. Nous avons cru découvrir en elles quelques-uns des dix êtres dont nous espérons le secours, nous les avons suivies et nous les avons détestées. Mais, de cette foule des villes, Marquet isola quelques femmes.
Vous, qui connaissez peu cette dizaine de nus, ne cherchez pas dans l'intimité des chambres de toilette, entre un miroir et la commode du dernier siècle, la chair mouillée, la chair frileuse, la chair d'opale ou d'or des jeunes modèles de Pierre Bonnard.
Ne pensez pas surtout aux femmes de Renoir, nonchalantes, et qui n'ont pas, dans les mouvements de
leur chair, plus de nervosité que dans les ondes de leur chevelure. Leur indolence est animale. Pelotonnées et paresseuses, leur chair se développe et rebondit en lourdes chutes. Elles se résignent. Il n'est pas plus d'effort en leur torse qu'en leur visage étonné. Il s'anime juste pour un clignement des paupières assoupies ou pour la promesse d'un sourire dont le charme ne vaudra pas, peut-être, le faste de leur croupe immobile.
Marquet ignore ce luxe. Quand il peint des femmes nues, il ne participe pas à de tels jeux lyriques. Celle-ci est assise, le regard dur, le torse fléchissant sous le poids des épaules. Les seins font l'ombre où le ventre, avant de rebondir, se creuse d'un pli net. Les mains croisées se complaisent entre les cuisses jointes et les pieds plus nerveux s'attardent à la tiédeur de leur propre contact.
Cette autre, simplement, se repose en chemise.
Les deux amies, sur un divan, sont immobiles et lasses.
D'une plaisanterie, vous avez interrompu leurs jeux ardents. Je ne répéterai pas vos paroles, Marquet. Mais comment ne m'inquiéterais-je pas de votre transposition. Ces petits modèles bavards n'apportaient que la grâce puérile de leur corps, et, aux fleurs de leur corsage, la fraîcheur du printemps de Paris. Comment avez-vous conçu ces figures? Ce n'était que de petits êtres simples. Rien en elles n'était ambigu, et rien dans
vos paroles ne faisait pressentir la gravité de vos tableaux. Ils sont graves comme la fatalité. Leur érotisme est douloureux.
Vous souvenez-vous des alcôves aperçues, qui s^ouvraient à Marseille sur les pavés gras et les ruisseaux des rues à bars? De l'heure où les muscles sont las, les visages cyniques? Le passant ou l'amant est sorti... C'est l'heure triste d'après l'amour. Vous avez surpris ces femmes au repos. Elles vont se reprendre, mais elles gardent la bouche hostile et les yeux méprisants. Vous ne pouviez leur attribuer nulle tendresse. Pourquoi eussent-elles été douces aux passants que nous étions? Pourquoi des gestes pour nous garder? Pourquoi des mains reconnaissantes? Notre mutisme en face d'elles, cessant d'être ironique, ne devenait-il pas cruel?
On accuse volontiers Marquet d'être cruel.
Son ami Charles- Louis Philippe écrivait en 1907 dans la Grande Revue^ sous ie titre « Sur dix croquis d'Albert Marquet » :
« Le ciel me préserve d'aimer d'un amour total un art dont l'ironie parfois atteint à la cruauté! Et quand, tous les usages admis, qui veulent qu'on ne présente un homme que sous ses bons côtés, quand l'amitié même que j'éprouve pour M. Marquet m'eussent engagé à me taire, un devoir plus impérieux me sollicitait, et j'aurais
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eu le sentiment de me rabaisser moi-même en y manquant. Certes, je ne me comporterai pas vis-à-vis de M. Marquet comme il se comporte vis-à-vis d'une partie de l'univers : je ne m'en irai pas d'ici avant de lui avoir donné cette bénédiction spirituelle qu'il mérite sous tous les rapports, mais qu'il soit bien entendu qu'il n'a pas droit à toute l'admiration des hommes puisqu'il a été sans pitié. »
Sans pitié!
En ces croquis, instantanés sensibles, nulle drogue littéraire. Il n'est en eux que détails inchangeables, apparentés en vue d'un choc évocateur : rythme d'un mouvement, traits essentiels qui déterminent à jamais les caractères, les gestes familiers, les déformations professionnelles, un ridicule.
Ils confirment la parole de Marquet : « Lorsque je dessine, j'ai devant un homme les mêmes préoccupations que devant un bec de gaz. » Mais, moi, je pourrais selon mon caprice leur attribuer des vertus qu'il ne voulut jamais leur conférer. Je dirais par exemple à Marquet : « Vous avez montré des ridicules, or, désigner un ridicule c'est être presque cruel. Mais être cruel, c'est quelquefois venger. Nous attendions votre vengeance. »
Sans pitié!
Si l'on vous reprochait « de n'avoir pas senti la misère humaine », je voudrais vous féliciter de ne
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l'avoir pas exploitée, d'avoir été « saoul de l'humanité », d'avoir peut-être ricané au lieu de pleurnicher, d'avoir été solidaire de Thomas Graindorge devant « les tics de l'individu, les froissements du métier, les petitesses de la nature humaine, tout ce qui rapproche du malade, du bourgeois, de l'idiot, du cadavre, tout ce qui montre l'homme à table, en robe de chambre, à la garde-robe, grondant sa bonne et gagnant deux sous ».
Soyez loué de n'avoir pas été le commentateur à la mode de 1900 de la littérature chère aux adolescents d'alors, d'avoir dessiné une prostituée et non la bonne prostituée, une midinette et non « la pauvre Madeleine »; de nous avoir montré le bourgeois qui dérobait vos toiles quand vous aviez vingt ans, mon propriétaire à gros ventre, la longue veuve qui aflfamait son mari, le guitariste marlou de Naples, la « riche nature » chanteuse à voix, ou ce corbillard en déroute, aux chevaux ivres d'épouvante, le corbillard de mon enterrement que ne suivent même pas les deux femmes émues, les trois hommes déjà distraits que j'avais pourtant conviés.