DE L'OBLIGATION
On ne doit pas de reconnaissance à celui qui paie ce qu'il doit, dès qu'il ne peut pas faire autrement. Et certes je puis supposer qu'il me paierait encore s'il était libre ; mais je puis supposer le contraire aussi. Lui-même n'en sait rien, puisqu'il ne peut se poser la question en termes non ambigus. Le devoir, dans le sens plein du mot, suppose une délibération à part soi, dont tout dépend, sans aucune contrainte. Or chacun sait que, pour le devoir militaire, la contrainte est fort brutale. Un Français ne peut donc choisir de servir son pays sous les armes ; îl peut choisir seulement d'être chef, et c'est là un choix raisonnable, ou bien un choix de la passion ambitieuse. J'entends, il est vrai, de belles phrases ; mais je remarque aussi de l'enthousiasme au départ des simples conscrits, à l'égard desquels la contrainte s'exerce sans façon. Cela me mettrait plutôt en défiance, car le sacrifice vraiment libre serait plus fort de lui-même, sans aucun secours des signes, donc plus silencieux il me semble. Quelque pénible à entendre que soit ce genre de remarques, il faut pourtant y porter son attention avec une franchise entière. Si nous mentons là, l'image de la Guerre est aussitôt brouillée, et toute la suite des discours se tiendra dans le convenable et dans l'apparence. Tous sont forcés ; il y en a seulement ^un bon nombre qui courent plus vite que le gendarme ne les pousse. Je les plains tous ; î 'admire la résignation et la bonne tenue de la plupart ; mais admirer ici une libre résolution, un don volontaire que chacun fait de soi-même à la patrie, je ne le puis. J'attends quelque décision d'un homme entièrement dégagé de toute obligation militaire ; par le jeu des institutions et les communs effets de l'âge, il n'y en a pas beaucoup. Mais, par ces raisons mêmes, il y faut une volonté de fer.
Et encore remarquez que l'art militaire, fondé d'après une longue expérience, n'admet point du tout l'engagement résiliable, ni même à
cer^în nous délivre aussitôt, en proposant des actions réelles ; ou, pour dire autrement, le (ait accompli a cela de bon qaîl est un appui solide ; on en peut partir ; au lieu que les décisions intérieures ont cela de remarquable qu'elles échappent, dès que Ton compte sur elles. De là un besoin de s'engager irrévocablement. C'est pourquoi, dans le moment même où la délibération est sans remède, la main se lève ; non pas malgré l'irré" solution, mais à cause de l'irrésolution. Remarquez que le refus ne décide rien, parce qu'on sait bien que la même question sera posée dix fois ; et la vieille politique militaire fait toujours cordialement entendre, selon ses pratiques connues, que l'on finira par forcer ceux qui ne veulent point consentir. Cette attente, sûre d elle-même, est trop forte contre un cœur jeune.
Il se peut que ce mouvement décidé soit proprement viril. Balzac dit, en Béatrix, que les femmes supportent mieux l'irrésolution et l'attente ; dont la raison est sans doute dans la structure physique, moins musclée, moins violente en ses réactions sur elle-même, j'oserais, dire moins thoracique. Du moins je suis bien sûr que le mâle de l'espèce, surtout jeune, est bâti comme je dis, et prompt à choisir son malheur» Mettezen cent mille ensemble, et vous en verrez s6rtir le fait humain accompli^ par quoi sont terminées toujours les délibérations des vieillards. De quoi les vieillards triomphent; mais cette duplicité des politiques doit être jugée. Il y a des questions qu'il ne faut point poser à un homme de vingt ans.