GLADIATEURS
Nous lisons avec trop d'étonnement ce que Sénèque a écrit de ces combats surhumains. C'est le temps même où le Christianisme fit voir un autre genre de héros. L'âme humaine avait alors les mêmes trésors qu'aujourd'hui, comme au reste Sénèque le fait bien voir, qui n'est pourtant point sans faiblesses. Je désire donc que tu imagines, lecteur, autant qu'on peut imaginer ces choses, le gladiateur mourant et le peuple tournant le pouce, et César qui s'ennuie. Maintenant essayons de comprendre ; s'indigner sans comprendre, c'est cela qui rend méchant.
Il y avait certainement de hautes raisons de politique en faveur de ces honteux spectacles. Car il fallait bien que le peuple gardât l'habitude de combattre la pitié et l'horreur par l'admiration. Et quel patricien n'eût pas rougi de craindre pour lui-même la mort et les blessures, quand il voyait que de vils esclaves, et encore forcés, s'élevaient pourtant jusqu'à une sorte de courage et faisaient de nécessité vertu. Les enfants apprenaient déjà le prix d'une gloire plus libre, puisque cette gloire esclave emportait l'applaudissement. Et les femmes étaient durcies par l'exaltation. Tous comprenaient, d'après leurs propres sentiments, que la vie humaine est âpre et brutale au fond, non point fedle et lâche. Et voilà à peu près le discours politique.
Ne croyez pas que les discours privés fissent entendre seulement l'indignation ou la révolte. Il y avait certainement en ces esclaves une continuelle fureur contre les Maîtres ; mais ils n'y pensaient pas toujours. L'art de combattre les occupait certainement beaucoup et ils s'y passionnaient. La force, la chance et la gloire remplissaient une bonne partie de leurs conversations libres. La nourriture, le vin et le sommeil leur étaient doux après les terribles fêtes. Les blessés avaient les joies de l'hôpital. Les plus braves inspiraient de l'amour
mécaniques. C*est que la moindre vérité serait redoutable ; on tomberait tout de suite dans quelque hérésie. Effaçons les faits et les êtres ; il faut que les formules suffisent à tout.
Vous n'avez pas rêvé, non ; vous avez bien lu que la Croix de Guerre fut solennellement donnée à un pigeon, selon les phrases consacrées :. « A assuré la liaison entre l'infanterie et l'artillerie malgré un bombardement violent. » Cela, si on l'examine, dépasse ce que les plus hardis comiques ont osé. Mais on n'examine point ; tout est sacré, l'oiseau, la phrase et le personnage. Tu commences par rire du pigeon, de la phrase et du personnage ; mais, le personnage et la phrase, tu t'aperçois qu'il est défendu d'en rire. Des milliers de pigeons t'entraîneraient à te moquer de trop de choses. On décore des villes. On décore un officier parce que son abri s'est écroulé sur lui. On qualifie d'intrépides et de fidèles des troupes dont on sait qu'elles s'enfuient aussi bien qu'elles attaquaient, dès que les gradés sont tués. Que resterat-il, si tu commences à ne pas croire ? Tu aperçois d'un regard cet immense édifice, qui vacille par ton doute. Aussi ton rire s'arrête net et fait place à un sérieux incroyable, qui me gagne moi-même. Tu apprends à croire, et moi j'apprends ce que c'est que croire, et ce que \:'est que persuader celui qui a juré de tout croire. Et c'est dans le moment où le croyant est ridicule qu'il m'effraie. S'il a vaincu le ridicule, que pourront mes raisons ? Et s'il n'a pas eu égard à lui-même, aura-t-il égard à moi ? En vérité je n'ai plus envie de rire.