‹ Mars;Chapitre 13 sur 99 · MÉCANISME · texte numérisé non relu

MÉCANISME

La vraie ressource de la plus profonde philosophie contre les passions est de les voir comme elles sont et de les nommer conmie elles méri" tent, ainsi que les Stoïciens Tont bien vu. Car, sous les ornements de la raison captive, ce sont des mouvements mécaniques seulement, aussitôt jugés et méprisés. Par exemple une Colère, ou une Mélancolie, ou une Amertume, ce n*est qu*Humeur dans le sens plein du mot.

La Guerre, qui n*est que la Passion, en tous les sens aussi de ce beau mot, nous éclaire là-^cssus par son développement propre, qui est mécanique ; mais il faut Tavoir vue ; si on Timagine seulement, TEpique revient avec la pensée de Tensemble. Le réel de la Chose est tout près du métier, comme les Praticiens véritables ont fini par le dire. Aussi la première floraison des vertus imaginaires est promptement flétrie par l'action de cette rude machine, où Thomme prend figure de chose. A mesure que Ton approche de l'Événement abhorré, redouté, admiré, désiré, le tout ensemble par les tumultes du cœur, à mesure tout s'égalise, tout devient petit par l'importance des moindres actions. Tout se passe comme dans l'Usine, où la fin est de produire, sans jamais se demander pourquoi, et où même chacun perd l'idée de l'objet à faire, par la division des travaux. Aux premiers actes de guerre, les fins trans-* tendantes périssent aussitôt, conmie étrangères en cette mécanique, ajustée pour se passer de tout, et même de courage. Lesnioyens matériels règlent tellement tout qu'une arrivée de munitions éveille l'énergie combattante, et qu'inversement la pénurie établit -aussitôt une paix armée et une indifférence philosophique. Tout étant ainsi extérieur, i âme maigrit ou grossit, si l'on ose dire, selon le flux et le reflux des moyens ; l'alcool, le vin et les quartiers de bœuf sont ici d'énergiques symboles du matérialisme envahissant.

L'idée dominante en ces heures qui sont même au-dessous de l'ef-

frayant, du triste eft èa désetpéi^, c*6St que Ton se toit de toute façon conduit par les circonstances extérieiu'es. Et» par cette Mécanisation, mot nécessaire ici, un genre de consolation est aussi apporté, qui n*est point du genre pensée. Alors revient la puérilité, attribut du soldat. Aussi, par une réaction, la pensée y trouve sa Retraite^ et son Monastère, avec tous les avantages et les inconvénients de l'institution, qui tend naturellement à séparer l'ame du corps et l'intention de l'acte. Le soldat pensant pense pour l'avenir seulement, pour le Ciel, diraiton presque.

Ce genre d'inertie, dont les effets frappent le Visiteur et en général celui qui n'est point dans le métier, orée un danger imaginaire qui viendrait d'indifférence totale. Aussi les renforts de l'ordre moral sont bientôt envoyés, mécaniques aussi, lieux communs et formules oratoires, puissants seulement sur les Imaginations qui ne sont pas assez tiettoyées par le Feu proche. Mais les Praticiens sentent assez que la Aiécanique se suffit à elle-même, et que le souci de vêtir «t de nourrir, joint à une rigueur de discipline sans aucune faiblesse, rétablissent le plus simplement du monde ce que l'on appelle très improprement le moral du combattant. Les Causes l'enrportent ici sur les Fins à tel point que le plus htânble en a le sentiment juste. Aussi, dans leis ins^tants de relâche, le rire règne sur ces régions désolées. Ainsi se poursort, pàî la structure propre de l'afrmée en ligne, ce massacre mécanique, où la force morale ne s'emploie jamais à choisir, mais toujours à supporter. Préparation ascétique, qui nous renvoie dépouillés d'orgueil et même de vanité, d'après cette vue que la vanité ne va pas loin si elle ne peut s'orner. La simplicité honore les héros et déshonore la guerre.

Un des jetines qui en soift revenus me disait : « Si siinplement qu'on parie de la guerre, on l'omte trop ; et les enfants qui nous doutent ont t<>ujours trop d'envie âe la faire. Il vaut mieux n'en point parler. » Mtts Cette vaste étendu» de silence ^étant le mieux ; signe effrayant pour les rhéteurs. Et je «ris maintjenant que fa îeunesftse l'a très bien cbwtprîs. Les discours n'arrivent pas h remplir ce grand espace de dlence.

Page 1