‹ Mars;Chapitre 50 sur 99 · DE L'INDIVIDU · texte numérisé non relu

DE L'INDIVIDU

On m*a demandé plus d'une fois si cette guerre ne changeait point mes idées ; et je répondais que ce genre d'objets qui traversaient Tair et qui coupaient aisément un homme en deux, ne semblaient point faits pour instruire personne. J*ai remarqué plus d'une fois comme les individus, à travers ces épreuves, gardaient leur allure et physionomie et même leurs opinions. La guerre finie, j'en ai retrouvé quelques-uns, ^

désormais libres, avec le costume de leur métier, et toujours semblables t

k eux-mêmes ; j'ai reconnu les moindres détours de leurs récits, les *

inflexions de la voix, l'humeur, la prudence, la ruse propre à chacun. «

J'ai fait la même remarque pour des honunes mutilés ; et, même chez ^

le plus mal traité d'entre eux, j'ai cru retrouver des manières de penser, «

d'approuver, de blâmer, de mépriser évidemment antérieures à la «

terrible épreuve, et seulement altérées en ceci que la nuance d'amertume ]

y était un peu plus marquée. Ce qui m'a rendu sensible cette vue pro- ]

fonde de Comte, d'après l'illustre Broussais, que les plus profondes *

modifications compatibles avec la vie se réduisaient à des variations l

d'intensité; ou si 1 on veut à des variations d'amplitude dans les oscil- ^

latk>ns caractéristiaues. Un honune autrefois irritable reviendra de la guerre plus irritable ou moins, mais toujours selon sa structure et ses gestes familiers, sans aucune modification profonde de cette loi d'équilibre en mouvement qui définit l'individu.

L'intelligence, aussi, quoique moins stable en apparence, semble garder toujours son centre d'oscillation ; plus agitée sans doute, ou plus endormie, selon les cas, mais, bien loin de se modeler sur les faite nouveaux ; au contraire, les ramenant et conformant à sa propre loi. Je n'û observé qu'une modification durable, chez un canonnier dont un excès de peur a fait un fou tranquille ; des oscillations trop désordonnées ont rompu le système ; il s'en est formé sans doute plusieurs

autres ; toujours estait que le Jugemenf a pètu Voîli sans doute tout ce que peut la guerre, par ses moyens démesurés r elle peut détruire mais ^ non changer Tindividu. Et, par la loi de la vie, celui qui n'est pas brisé par l'excès du mouvement se retrouve et se reprend lui-même, et ramène ses souvenirs à sa mesure. Et comme ces réflexions que j'arrête en ces pages n'ont d'autre effet pour moi que de me rappeler à moi- 11 même, ainsi elles ne peuvent avoir d'autre effet sur le lecteur que de le

remettre plus vite dans ses propres chemins. Réellement cette guerre ne m'a rien appris d'essentiel ; je suis ami de la paix et ennemi de la guerre, comme j'étais avant, et radical, comme j'étais avant. Aussi ne verra-t-on point, à ce que je crois, les grands changements tant annoncés par les uns et par les autres, et selon les désirs de chacun.

Ce que je veux remarquer ici, c'est que ces vues sont directement Contraires à ce vertige Fataliste qui est mon ennemi propre. Car l'idée de convefÈiotïi^ par violence extérieure et brutale expérience revient à nous mettre sotis la dépendance de l'événement. Le despotisme qui prétend forger de nouveau les hommes par la contrainte, les soumet ^r I là, et se soumet lui-même k l'action indéfinie des forces/ Et toute

f révolution est à la fois despotique et fataliste par cette prétention à

changer brusquement l'équilibre vital en chacun. Au lieu que les vraies notions concernant la liberté et le progrès sont enfermées dans cette remarque de Comte que les natures individuelles sont modifiab^ par de petites causes, sans pouvoir jamais être profondément altérées par les grandes. Et je crois fermement que, contre l'inîustice et même contre la guerre, ces faibles modifications sufHsent. Ne tendons point nos filets trop haut.

Page 1