DIRE NON
Dire non, ce n*est point facile. Il est plus facile de punir les pouvoirs par la violence ; mais c'est encore guerre ; chacun l'aperçoit aussitôt ; ainsi la gueule du monstre est ouverte partout, d'où vient cette résigna-* tion passive. Mais l'Esprit mène une autre guerre.
Une grève est déjà puissante ; la grève de l'esprit est souveraine si tout le monde s'y met ; mais si vous attendez les autres, personne ne s'y mettra ; commencez donc. Guerre à vos passions guerrières, si enivrantes dans le spectacle et la parade, dans la victoire surtout. A toutes ces ivresses, dire non.
Chacun cherche sa liberté, mais mal, voulant violence contre violence, et tombant aussitôt dans un autre esclavage. Laissez le corps obéir, cela n'ira pas loin. Ceux qui préparent la guerre le savent bien ; c'est votre esprit qu'ils veulent ; j'entends ces jugements confus que l'imitation soutient, que le spectade et l'éloquence ravivent. Ne buvez point ce vin-là. Nul ne peut vous forcer ; l'enthousiasme ne peut être obligatoire. En ces temps où j'écris, la fête de la Victoire est proche ; je m'étonne d'avoir entendu beaucoup d'hommes et de femmes qui, d'ordinaire, n'osent pas beaucoup, dire froidement: << Nous n'irons point là. » Une autre disait, entendant des clairons : « Cela serre le cœiir. » Il n*y a point de loi qui puisse ordonner que vous soyez hors de vous-même.
Ainsi, devant toute déclamation guerrière, le silence ; et si c'est un vieillard qui se réchauffe à imaginer le massacre des jeunes, un froid mépris. I)evant la cérémonie guerrière, s'en aller. Si l'on est tenu de rester, penser aux morts, compter les morts. Penser aux aveugles de guerre, cela rafraîchit les passions. Et pour ceux qui portent un deuil, au lieu de s'enivrer et de s'étourdir de gloire, avoir le courage d'être malheureux.
Savoir, comprendre, affirmer que le sacrifice du pauvre homme est beau ; mais se dire aussi, selon une inflexible rigueur, que le sacrifice n*est point libre ; que Tarrière pique Tavant de ses baïonnettes, conune au temps de Tinhumain Frédéric ; et encore avec moins de risque ; et que ce métier de serre-'file à vingt kilomètres est laid. Songez à celui qui ordonne Tattaque et qui n*y va point le premier ; mais retenez la colère, qui est guerre encore ; dites seulement qile cela ne peut pas être admiré. Soyez mesureur d'héroïsme.
Et pour ceux qui se jettent en avant, ayant choisi d*être chefs, et payant de leur sang, soyez inflexibles encore en votre jugement. Dites qu*être chef absolu à vingt ans, servi k vingt ans comme un roi n*est pas servi, qu'être dieu à vingt ans pour une cinquantaine d*hommes, cela vaut bien que Tambitieux accepte le risque* Que ce pouvoir asiatique a ses profits et ses triomphes tout de suite, bien avant Tépreuve mortelle ; et que Tespérance croit avec le grade ; ce qui fait que ceux
2ui choisissent cela, et s'en vantent souvent sans pudeur, ne se sacri*ent point en cela, mais au contraire, à leurs passions ambitieuses sacrifient la foide des modestes qui ne veulent que vivre. Ici vous êtes spectateur ; et ces acteurs emphatiques dépendent de vous. Il n'est même pas nécessaire de siffler ; il suffit de ne pas applaudir. Dire Non*