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CHAPITRE VII

Excursions

En sortant de Marseille, on trouve, après le souterrain de la Nerte, une station nommée : Pas de lanciers.

Pourquoi ce nom? personne ne le saura jamais. Avant le chemin de fer, c'était un site désert et sauvage, où jamais figure de lancier et même d'homme ne s'était montrée de mémoire d'aïeux. Toutefois, comme un mystère appellatif ne s'offre jamais à l'oreille du voyageur sans provoquer une étymologie, un sa-

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vant local affirme qu'à l'époque du siège de Marseille, en 1524,1e connétable de Bourbon, évitant les chemins frayés, passa devant Marignane, où il attendait un renfort de lanciers espagnols, et ne trouvant rien, il s'écria : Peu de lanciers! le point d'admiration a été supprimé depuis.

Je donne cette explication pour ce qu'elle vaut. Il n'est pas nécessaire d'ajouter qu'on est absolument libre de l'admettre ou de la repousser.

Au mois d'octobre dernier, je m'arrêtai à cette station, pour explorer à pied les terres magellaniques qui s'étendent du cap Couronne à Carry, c'est-à-dire la pointe de l'Amérique du Sud, en raccourci, moins les Patagons, finie terrœ, le Finistère du département des Bouches-du-Rhône.

Malte-Brun et Jomard n'ont jamais entendu parler de ce coin de notre planète; la carte locale le signale par des points blancs, comme s'il s'agissait du plateau de l'Afrique intérieure, le vaste désert de Dembo.

Je ne crois pas qu'il y ait en France un grand paysage plus original; ordinairement,

on trouve partout des montagnes, des collines, des rivières, des vallées, des lacs, des forêts qui se copient entre eux, sauf de légères variations, et ramènent sous les yeux du voyageur à peu près les mêmes horizons, les mêmes tableaux, les mêmes perspectives. Ici, on rencontre l'imprévu, et jamais on ne voit un peintre de paysage , assis sous un pin et copiant cette impossibilité naturelle; en général, aussi, les peintres recherchent les modèles connus ou dune convention vraisemblable. On dirait toujours qu'ils craignent d'être par les bons bourgeois Parisiens accusés d'originalité.

Du Pas de lanciers à Martigues, on trouve, par exemple, un étang, une petite Caspienne ; jusque-là rien d'étonnant, n'est-ce pas? mais à mesure qu'on approche, on découvre un chemin à fleur d'eau, et qui traverse cet étang dans toute sa longueur. Cet immense travail est-il de main d'homme? estil un caprice de la nature? On doute. Seulement, comme il est d'usage, en ce pays, de tout mettre sur le compte des Romains, on attribue ;i Marius cette chaussée de Berre. Si

l'on en croit les archéologues provençaux, Maiins en a fait bien d'autres sur ce territoire, et son nom est la racine latine de toutes les étymologies locales, depuis Marignane jusqu'à Martigues.

Cette dernière ville, perdue dans un désert, est surnommée la Venise provençale. En effet, Martigues est amphibie, comme la reine de l'Adriatique : elle est coupée par des canaux : elle baigne les pieds de ses maisons dans l'eau salée; elle a même un quartier nommé Plie. Si jamais la ville naissante de Bouc devient un port de mer et fait concurrence à Marseille, ce qui est dans les chances probables de l'avenir, Martigues, déjà liée à la mer par le canal de Bouc, pourrait bien gagner tout ce qu'elle cherche pour ressembler un peu plus k Venise. En attendant sa Piazzetta , son Rialto, son Lido, ses Procurât tes et ses splendides palais, Martigues fait un petit commerce d'huile et de poissons, comme au temps de Marins. C'est de Martigues que sort cette fameuse Péutarque, espèce de caviar provençal, qui peut facilement faire concurrence au véritable caviar moscovite.

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C'était dans les premiers jours de novembre dernier: je venais de quitter l'Allemagne, où le froid commençait son triste règne, et je retrouvai sur le chemin de Martigues vingt-quatre degrés Réaumur. Je ne m" étonne pas de la prédilection de Marius le frileux pour ce pays. Ce grand prescripteur, proscrit à son tour, trouva un abri à Minturnes, près Naples, dans la Campanie heureuse, ce qui lui rappelait les marais de Martigues, et le doux soleil de cette Italie provençale, où il avait battu les Cimbres, fondé des villes en passant, élevé des arcs de triomphe, et lancé des chemins de roche sur les étangs.

Nous laissâmes à droite la Venise de Marius, Venise toujours naissante, pour nous diriger vers la Patagonie provençale, unique but de notre voyage, ou pour mieux dire de notre promenade, car, avec la vapeur, il n'y a plus de voyages aujourd'hui.

J'avais pour compagnon de promenade mon ami Berteaut, secrétaire de la chambre de commerce de Marseille, homme sérieux dans les affaires, homme charmant dans les vacances: grave m la ville, joyeux à la campagne:

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mettant sa plume au service des intérêts matériels et sa parole au service de l'esprit. Nous faisions l'école buissonnière — lui, ayant remis son intérim aux bons soins de notre cher Gozlan, le digne frère de notre célèbre écrivain; moi, ayant complètement oublié Paris, après six mois de vagabondage au delà du Rhin. J'avais bien encore un autre compagnon de promenade ; mais celui-là, il ne m'est pas permis de le louer, c'est mon frère, professeur de littérature à l'université d'Aix, alors en vacances comme un écolier. Mon frère a écrit vingt volumes de chroniques méridionales et une grande histoire de Provence; nous avions donc recours à lui, quand les campagnes de Marius et de Jules César nous paraissaient trop nébuleuses et trop embrouillées par les historiens, et aussitôt il faisait luire le jour dans ces ténèbres, avec une opinion personnelle ou une citation opportune d'Àmmien Marcellin, des Commentaires ou de Papon. Heureux ceux qui s'instruisent en se promenant! Les chemins de fer sont destinés à porter un coup mortel à l'éducation sédentaire, au professorat immobile, aux collèges enfin. Ainsi.

par exemple, quand l'Italie sera sillonnée de chemins de fer, il y aura des trains de plaisir classiques. Un professeur, suivi de cinquante élèves, placera sa chaire sur le convoi étrusque: il expliquera Tite-Live et la seconde guerre punique, en désignant du doigt, à sa classe nomade, les traces carthaginoises d' Annibal: il pourra déjeuner à la station de Trasimène et dîner au buffet de Cannes, en disant : « Chers élèves, ici le consul Flaminius perdit quinze mille hommes sur vingt-cinq mille contre le redoutable Africain. — Ici Paul-Emile et Térence Yarron furent défaits avec leurs quatrevingt mille soldats. Buvons à leurs mânes un verre de lacryma-christi. »

A la station de Capoue , le professeur donnera aux élèves une innocente récréation, en souvenir des délices qui perdirent Annibal. Car, pour les professeurs, tant que notre brave humanité conservera pieusement le culte des traditions, après Cannes, Annibal aura toujours le tort de n'avoir pas marché sur Rome et fait subir à la ville aux sept collines le sort que devait infliger à Carthage, Scipion l'Africain, deuxième du nom.

Les élèves de la Faculté d'Aix, grâce au nouvel embranchement du chemin de fer, peuvent déjà suivre un cours d'histoire romaine, depuis la montagne de la Victoire, où Marras défit les Cimbresetles Teutons, jusqu'au camp de Marius, Marignane: jusqu'au rivage où la prêtresse Martha lui prédit qu'il cacherait un jour sa tète dans l'herbe limoneuse des marais :

Exul limosa Marius caput abdidit ulva.

Ce beau vers de Lu€ain donnerait encore à un cours d'histoire une bonne leçon de philosophie : ce géant, sept fois consul, cet épouvantail du monde, est tombé du ciel romain dans le domaine des grenouilles. L'orgueil seul fait une chute si honteuse. L'humanité chrétienne ne s'élève pas beaucoup, mais elle ne tombe jamais.

Ainsi causant de Marius et des marais de Minturnes, Minturnœ paludes, nous arrivâmes dans un vallon désert, où les suaves senteurs marines couraient dans les bois de pins et annonçaient le voisinage du golfe, .l'ai toujours aime, dans Xénophon, ce passage où les

dix mille Grecs poussent un cri de joie endécouvrant la mer du haut des montagnes de la Colchide. C'est qu'après avoir marché longtemps à travers des roches nues, des vallons sauvages, des bois touffus, des horizons étroits, rien n'est splendide et joyeux à l'œil comme la soudaine apparition de la mer, dans l'atmosphère lumineuse du midi. Vu tousles jours, ce spectacle serait tous les jours nouveau. Moi, qui ai vécu avec la Méditerranée toute ma vie, j'ensuis encore à l'émotion de la surprise, quand je la découvre calme ou orageuse, avec ses teintes de saphir ou de houle neigeuse, du haut d'une montagne, ou à l'extrémité d'un vallon.

Cette fois, à notre promenade, nous la vîmes sous un aspect assez curieux; elle ne nous permettait pas de croire au voisinage de Marseille; nous étions sur une rive sauvage, inculte, désolée, comme la pointe de Dieinen ou de Horn. Les roches nues, rongées par les vagues, les criques sans barques, les bouquets de pins isolés sur une terre aride, les algues amoncelées contre une écluse de granit, une mer déserte comme un Saharah liquidé; le si-

lence de l'Afrique intérieure, ou d'un écueil perdu dans l'océan du Sud... Et pourtant, à quelques lieues de là, ces mêmes vagues roulent dans deux ports, sous les quilles de trois mille vaisseaux.

Une colline nous dérobait un hameau composé de quelques maisonnettes; c'est Sausset, une station de pêcheurs. On découvre un peu plus loin une jolie habitation isolée sur un plateau nu ; c'est la maison de chasse de mon ami Charles Roux, un riche industriel, heureusement doué de tous les goûts de l'artiste et faisant du paysage pour son plaisir. Tous les environs sont empreints de la grâce sauvage des solitudes du midi ; mais à mesure qu'on s'avance, par les yeux ou le pas, vers l'ouest, on ne découvre plus rien d'habitable; c'est une terre aride qui s'allonge et va former le cap Couronne, dans la haute mer, sur le chemin de l'Espagne. Le mot antique Colonne a été remplacé par Couronne; cela se conçoit. Les Grecs avaient l'habitude de bâtir des rotondes sur les promontoires; c'est là qu'ils allaient s'entretenir de la nature des choses, et qu'ils demandaient ses secrets au sphinx païen

de L'infini, qui ne leur répondait pas. Après les Grecs, les Barbares, les Sarrasins, les Mores, les lansquenets du connétable, en arrivant sur un promontoire, renversaient les rotondes et les colonnades dans la mer, pour faire leur métier de ravageurs. Avec les débris, les pécheurs construisaient des masures en pierres sèches, et, quand il ne restait plus du cap Colonne que le nom, on ne comprenait pas cette appellation et on la changeait. Puis venaient les étymologïstes ingénieux qui, torturés par un secrétaire d'académie de province, finissaient par. trouver cette phrase: « Cap Couronne, ainsi nommé, parce que Lazare, premier évéque de Marseille, débarquant sur ce cap, y fonda une chapelle, sous l'invocation de Coroua Christi, la couronne du Christ. »

Carry était le but sérieux de notre promenade. Ce nom a été célèbre pendant huit jours: il est oublié aujourd'hui. Malte-Brun connaît le golfe de Cavery, sur la côte de Coromandel: mais si on lui demandait la position géographique de Carry, il la chercherait au plafond et ne la trouverait pas.

La route qui conduit de Sausset k Carry n'a

pas son égale au monde. On no quitte pas lo bord de la mer; on ne trouve aucune trace d'habitation humaine; on chemine sur des sentiers de chèvres, à travers des forets de pins qui, à la moindre brise, répètent à l'unisson, comme des écoliers artistes, le chant éternel de la mer.

Devant Carry, on se rappelle cette admirable description que Virgile consacre à un port imaginaire, ce port formé par l'exhaussement opposé de deux côtes, jnrtnm efficit objectu laterum. L'eau calme et bleue y attend des navires, une douane, un office de pilotes lamanenrs et un peuple de marins. C'est un port vierge. La ville future est aussi attendue sur les coteaux charmants du voisinage. Protys, ce Grec de Phocée, qui, dit-on, a fondé Marseille, aurait pu la fonder à Carry; mais probablement sa galère thessalienne longea la chaîne rocailleuse de Montredon, au lieu de suivre la rive du cap Colonne, cette doublure de Sunium.

Devant le port de Carry, les arbres du nord se sont naturalisés, et, malgré le voisinage de la mer, ils ont pris des proportions majes-

tueuses. Une belle allée de tilleuls, de marronniers, de sycomores, conduit au château seigneurial, édifice peu remarquable, mais tellement voilé par des massifs de verdure, qu'il n'a pas voulu prendre la peine de se faire beau. Quand elle est entourée de paysages splendides, l'architecture doit être modeste. La truelle doit toujours s'humilier devant la création de Dieu. Les plus habiles maçons n'auraient pas osé lutter avec ces admirables lignes de montagnes qui défendent le château et le port contre le terrible vent de nord-ouest: on voit là, sur ce coin stérile, un amphithéâtre de forêts touffues, comme celles qui bordent les vallées allemandes de la Lahn et du Neckar, à Ems et à Heidelberg. Seulement, les forêts des montagnes de Carry conservent leur sombre verdure en toute saison.

La civilisation a créé une foule de localités inhabitables, qui regorgent d'habitants. Nous avons cherché un homme, ou la bergère à cotte rouge de Berghem, dans le paysage de Carry, et nous n'avons trouvé que quatre passants: nous. Silence et solitude partout. Château abandonné, rivage désert, forêts primi-

tives. Devant an humble cabaret, fermé pour se d'absence acharnée., trois poules veuves picoraient à travers les broussailles. On nous a montré les gîtes où les lièvres songent, les touffes de thym où les lapins viennent faire leur cour à ïaurore, mais nous n'avons vu aucun de ces héros de La Fontaine. La vie éclate partout dans cet Kden de la mer, et personne ne vient la prendre. Adam et Eve sont attendus. On peuple la Nouvelle-Calédonie en ce moment, et l'île polynésienne des Pins, où les derniers cannibales mangent encore de pauvres missionnaires à leur repas du soir, comme au temps de Robinson !

Voici ce qu'on a de mieux à faire. On s'assoit sous un dôme de pins, au bord de la mer, et on se raconte l'histoire de M. et de Mme de Caumont, les anciens maîtres du château de Carry. Ces souvenirs peuplent alors ce désert, lui donnent un parfum légendaire et excitent Létonnement, comme toute fabuleuse histoire des anciens jours, et celle-là. quoique antique par son esprit, date d'hier.

Quand éclata la révolution de 89, M. et Mme de Caumont étaient de jeunes mariés.

Leur palais de la Tour d'Aiguës, àAix, passait pour le Versailles de la Provence; la noblesse y affluait et y dansait avec le Parlement, dans une sécurité enfantine. On ne croyait pas aux nouvelles alarmantes qui venaient de Paris. La Bastille paraissait trop bien assisse pour être prise d'un coup de main, et le déficit de M. de Calonne allait être comblé.

Un jour, le palais des Caumont fut obligé d'ajouter foi aux nouvelles, et aussitôt les lustres de la fête s'éteignirent, les salons se fermèrent, la noblesse se dispersa. La jeune et belle Mme de Caumont, ne voulant plus vivre dans un monde où le sang du roi et des princesses coulait sur les échafauds, se fit volontairement l'anachorète delà religion politique; elle ne garda qu'une camériste. se voua par serment à un deuil éternel et s'enferma dans la plus étroite de ses chambres, pour n'en sortir que morte. L'héroïque femme a tenu parole. 11 y a quelques années, on vit s'ouvrir une porte fermée depuis un demi-siècle, et qui se lézardait au soleil, sur la place des Quatre-Daupbins, devant l'hôtel de M. Borely, alors procureur général à Aix. Un cercueil pa-

rut au milieu des prêtres et des pauvres; il renfermait la dépouille mortelle de Mme de Caumont.

Si toute une ville n'avait pas été témoin de cette incroyable histoire, aucun romancier n'oserait l'écrire. Après dix ans, elle fait encore l'entretien des familles d'Aix, et, tant que le palais des .Caumont sera debout devant la fontaine des Quatre-Dauphins, les pères montreront à leurs enfants ce somptueux tombeau, où la martyre de la fidélité monarchique s'ensevelit vivante, et passa un demi-siècle dans la prière et la méditation.

M, de Caumont respecta le vœu de sa femme, et choisit, comme but d'émigration à l'intérieur, le château, les bois et le désert de Carry. Châtelain sans vassaux, et maître sans serviteurs, il embrassa la sainte profession d'anachorète, dans cette Thébaïde de la mer. Toutefois, il faut bien le dire : ici, comme souvent, l'héroïsme de la femme l'emporta sur celui de l'homme. Mme de Caumont émigra dans une cellule, privée d'air, et rompit tout commerce avec le monde extérieur. 11 m'a été donné de voir cette noble femme, en 484:2.

par une fonte de porte, et fie pénétrer (Lins le jardin des Caumont ', ce qui me fit gagner, au profit des pauvres, un pari engagé avec M. le procureur général Borely. Pendant un demisiècle, personne n'avait eu ce privilège, que je me donnai par ruse et par escalade. Dans la minute où je la vis, minute d'une longue vie, Mme de Caumont était assise sur un fauteuil et lisait: sa noble et pale figure exprimait la résignation, la souffrance et une mort, prochaine, qui était la délivrance d'une héroïque captivité.

M. de Caumont s'était donc résigné à un exil meilleur, le riant exil des bois, comme dit le grand poëte Gilbert. Il avait, comme tous les Méridionaux, le vif sentiment des pures voluptés de la mer, des rayons du soleil, des belles nuits étoilées; il avait pour compagne cette admirable nature qui donne la joie à la tristesse, et l'espérance au désespoir. Ainsi l'infortune du noble exilé ressemblait assez au bonheur.

Un jour, — je rappelle ici mon plus ancien

1 Le récit de cette invasion, forme le prologue de mon roman, André Chénier.

souvenir d'enfance , — je passais devant le golfe de Carry, dans une grande barque de pécheur. La journée était superbe, la mer calme et unie comme un miroir de saphir. Nous avancions avec lenteur, car la moindre brise manquait à la voile. Mes yeux ne pouvaient se détacher de ce golfe merveilleux, de ce château voilé par les arbres, de ces montagnes couvertes de forêts. La vie où j'entrais alors par la souffrance m'aurait paru bien belle, si j'avais pu la continuer dans ce paradis de la mer; aucun roi du monde ne me semblait plus heureux que le roi de ce coin de terre. Une voix dit alors :

— C'est le château de M. de Caumont... Une demande provoqua cette réponse :

— M. de Caumont est un noble d'Aix, qui s'est retiré là depuis la Révolution et n'en est jamais sorti. 11 ne voit et ne reçoit personne ; il chasse et pêche, voilà ses seuls amusements.

Ainsi un grand nom et une immense fortune se sont cachés dans cette solitude pendant un demi-siècle, pour donner une leçon de philosophie historique, perdue au désert. Souvent, lorsque je voyais Carry dans le lointain, et

que ma pensée arrivait de suite à M. de Gaumont, je me demandais ce qui serait advenu, si, après 03, tous les jeunes nobles, se regardant comme morts avec la royauté, se fussent ensevelis, à l'exemple des Caumont, dans les tliébaïdes de l'Europe, pour ne plus reparaître en France, même dans leur postérité.

On admire ces actes exceptionnels de désespoir héroïque, mais il est fort heureux qu'ils ne soient pas généralement imités.

Une nuit, — c'était au printemps de 1833, — M. de Caumont, dont le sommeil n'avait jamais été troublé depuis le dernier siècle, fut réveillé en sursaut par des voix dhommes et des aboiements de chiens, mêlés aux mugissements de la tramontane et de la mer. 11 se leva, s'habilla incomplètement, prit son fusil de chasse, examina les amorces, fit le signe de la croix, comme un pieux descendant des coisés, Cul rimons, et descendit, avec le plus grand calme, sur le perron de son château. Un jeune homme en montait les marches avec précipitation. L'anachorète de Carry se mit sur la défensive, et attendit de sang-froid le nocturne et mvstérieux agresseur.

— Noble seigneur de Caumont, dit l'arrivant, nous sommes des naufragés et nous nous réfugions chez vous. Si nous n'étions que des hommes, nous n'aurions pas troublé votre sommeil, mais il y aune femme avec nous.

Celui qui parlait ainsi avait dans son maintien, sa voix, son geste, une si grande distinction, que M. de Caumont ne crut pas devoir craindre une trahison ou une embûche; il fit le signe de bon accueil, et ouvrit la porte du grand salon pour recevoir les naufragés et leur compagne.

Un instant après, plusieurs hommes arrivèrent, et une jeune femme monta lestement les marches du perron, prit la main du châtelain, la serra, et, se penchant à son oreille, elle déclina son nom à voix très-basse. M. de Caumont, qui s'attendait à tout, en vrai gentilhomme, pour ne s'émouvoir de rien, ne s'attendait pas à cette rencontre; il réprima un cri et tomba aux genoux de la jeune femme... C'était la duchesse de Berry.

La princesse releva tout de suite M. de Caumont, et lui dit :

— Je ne suis qu'une pauvre naufragée et

une proscrite; j'ai besoin de protection et fie secours. Le temps des hommages est passé.

M. de Caumont offrit sa fortune, son château, ses bras, sa vie, et introduisit la princesse et sa suite dans le vestibule, éclairé par une lampe de veille. Les nobles seigneurs et les vaillants soldats de cette petite cour chevaleresque portaient sur leurs vêtements les traces de la dévastation, les souillures de la tempête et de la mer, et la princesse ellemême était méconnaissable; l'eau ruisselait sur sa robe et dans ses cheveux.

Le vestiaire de l'anachorète de Carry n'était pas assez approvisionné pour fournir des habits de rechange aux passagers du Carlo- Alberto. On alluma un grand feu sous le manteau de la haute cheminée féodale, pour sécher les vêtements des hommes, et la princesse, conduite et servie par une vieille paysanne discrète, trouva, dans les défroques de la jeunesse de M. de Caumont, assez de bardes pour quitter la toilette de son sexe et reparaître en costume de chasseur. Elle était calme, gaie, charmante et pleine de confiance dans la sublime folie de son expédition.

— A Marseille, dit-elle, on sait déjà que

nous sommes ici; la gendarmerie est à nos trousses. Nous ne nous arrêtons pas, nous passons. Demain, au lever du soleil, nous serons déjà bien loin.

On servit une collation d'anachorète à la princesse et à sa cour; il y avait peu, mais quand le cœur donne, la reconnaissance accepte. On ne contrôle pas le menu du festin. Les convives mangèrent debout et le bâton à la main, comme les Hébreux à la fête du Passage, Pascha, id est transit us.

Bien avant le coucher des dernières étoiles, la duchesse de Berry se mit à la tête de sa cour chevaleresque, et dit :

— Messieurs, en avant, et à la garde de Dieu !

Et, sous la conduite d'un passager qui connaissait le terrain, elle se dirigea vers les montagnes boisées, le chemin du nord. M. de Caumont accompagna ses coreligionnaires jusqu'aux limites de son domaine, et là, il reçut, une dernière fois, l'expression de la plus vive reconnaissance, témoignée par la duchesse de Berry, dans des termes si honorables et si flatteurs, que leur souvenir a réjoui la vieillesse

et peuplé la solitude de l'anachorète, châtelain de Canv.

A l'époque du procès du Carlo- Alberto et des assises de Montbrison, les noms de Carry et de Caumont retentirent dans les journaux et les entretiens du monde politique; mais, depuis 1832, nous avons vu tant de choses, et prononcé tant de noms que nous avons presque tout oublié. Le Carlo- Alberto, Montbrison, la Vendée contemporaine, la Pénicière, et même l'infâme trahison qui aboutit à Blaye, toutes ces choses qui ont passionné l'Europe sont sorties de toutes les mémoires aussi aisément que le droit de risite, la question du Texas et l'affaire Pritchard. Le lendemain dévore la veille. L'histoire est faite pour enrichir l'historien et l'éditeur, mais le lecteur est rare, si l'acheteur est nombreux, et souvent la mémoire manque au lecteur. Le fleuve de Léthé coule partout, et chacun s'y abreuve. Seuls les grands faits et les grandes dates restent dans les cerveaux humains : 1780, 1830, 1848, 1852. Ce sont les jalons de notre vie; mais il ne faut pas remonter plus haut. Les tours delà Bastille sont les colonnes du passé. Est-ce la faute de L'ois-

toire? peut-être oui. A force de vouloir être grave, elle repousse l'homme, cet enfant éternel.

Si l'on parle encore de Mme de Caumont dans les salons désœuvrés de la ville d'Aix, personne ne s'y souvient du châtelain de Carry. Dans quelques années il en sera de même de la recluse de la Tour d'Aiguës. Les souvenirs qui ne s'attachent qu'à l'homme ont cela de fatal. Pour se sentir incessamment renaître et revivre, il faut retrouver cette nature éternellement jeune qui accomplit insoucieusement toutes les évolutions. Carry, Gemenos, les Âygalades, Montredon, voilà ce que nous allions revoir à Marseille et, si les Marseillais d'autrefois disparaissent chaque jour, espérons du moins que le temps et les hommes respecteront ces grandes œuvres de Dieu.

Dans notre Provence, à Marseille, à Toulon, dans cette vieille et calme cité d'Aix, si splendide encore avec ses grands hôtels abandonnés, toute pierre parle et rien n'est triste quelquefois comme ces retours vers un passé, qui a eu sa grandeur sans cloute, mais qu'il est bon de ne pas trop essayer de faire revivre. Sans être oublieux, il faut savoir re-

!>oi MARSEILLE ET LES MARSEILLAIS

garder on avant. En devenant essentiellement l'raneaise, la Provence inaugure une ère nouvelle. Marseille, avant peu, fera voir à la Méditerranée la puissance mercantile et industrielle de Liverpool et de New-York. Les voies ferrées achèveront l'œuvre des paquebots: elle sera un des trois ou quatre grands centres d'où partira toute la vitalité du monde. Et ce que ne montreront jamais ni Liverpool ni New-York, c'est ce que la nature a 'donné à cette cité heureuse entre toutes, un soleil bienfaisant qui n'engendre aucun des terribles fléaux du monde tropical.

EN PROTIXCE

Au café Bellone.

Sur la lisière du village de Sainl-Anaclet, situé à six cent quatre-vingts kilomètres de Paris, on verrait, si on y passait, une jolie usine de drap londrin, qui rend deux services à la localité : elle fait travailler beaucoup de monde et compose un paysage charmant. 11 y a une chute d'eau vive qui fait tourner une énorme roue ; une prairie, moitié à l'ombre, moitié au soleil; un quinconce de platanes, une ferme,

une basse-cour, une treille animée par une innombrable famille de ces oiseaux qui oublient leurs ailes pour vivre en campagnards sédentaires avec les fermiers.

Une petite maison bourgeoise, avec perron et persiennes vertes, est adossée aux vastes et anciennes constructions de l'usine de M. Vincent Gartoux. Une famille de quatre personnes habite le rez-de-chaussée et les deux étages de cette maison charmante ; c'est dire que chacun y peut vivre à son aise : le propriétaire d'abord, sa femme, une jolie fille de seize ans, Mlle Juliette, et Maurice, son frère aîné.

A l'heure où commence cette histoire, un nuage de tristesse couvre cette habitation, bâtie pour le bonheur d'une famille. Maurice est assis sur une marche du perron et pousse des soupirs qui semblent, comme la fumée de son cigare, prendre la direction du chemin de fer du Nord. Sa mère, une femme encore trèsjeune, quarante ans à peine, est assise à côté de Maurice, et a pris l'attitude résignée d'une mère qui a épuisé les arguments de la tendresse et de la raison pour détruire une de ces résolutions folles, si souvent embrassées par

les jeunes gens lorsqu'ils se dégoûtent du bonheur domestique et veulent un peu tàter du malheur étranger.

Le père est absorbé par les soins matériels de son usine; il donne en ce moment audience à un économiste parisien qui a découvert un mécanisme ingénieux applicable au décatissage des draps.

Juliette étudie à son piano un nocturne du célèbre Kaittzenberg, qu'elle doit jouer, à quatre mains, avec son amie, Mlle Augustine Delombois, fille de M. Ferréol Delombois, lieutenant-colonel dans les zouaves. Cette grave occupation l'absorbe entièrement. C'est toujours une chose sérieuse pour une jeune fille que de faire de la musique, surtout en compagnie, et on comprend que Juliette restât en ce moment étrangère à tout ce qui se passait dans la maison.

En général, les soucis domestiques pèsent toujours sur le front des mères; elles seules, quand un malheur ou un chagrin arrive, ne savent pas et ne veulent pas trouver des distractions.

— Enfin, mon cher enfant, dit M™6 Cartoux,

*2iO EN PROVINCE

comme surrexcitée par un dernier effort; enfin tu as vingt-deux ans et te voilà ton maître. Ton âge te permet môme de tuer ta mère par la douleur.

Maurice tressaillit, essuya une larme, et, prenant la main de sa mère, il dit avec vivacité :

— Mais, bonne mère, ne me déchirez pas le cœur... On ne meurt pas de ces choses-là... C'est une séparation... un voyage... rien aujourd'hui... avec les chemins de fer... Autrefois, c'était différent. . . du temps de mon père. . . avec les diligences... Aujourd'hui nous sommes toujours voisins... Lisez les journaux... la distance est supprimée... les journaux qui paraissent demain à Paris nous arriveront le soir... A mon âge, il est honteux de ne pas connaître la capitale... Le fils du percepteur se moque de moi... Tout le monde va à Paris maintenant.

— Mais, mon cher fils, interrompit la mère, je ne suis pas injuste au point de refuser mon consentement à une chose aussi naturelle... Permets-moi seulement de te dire que tu choisis mal ton moment pour faire ce voyaye, car

M. Delombois, le père d'Augusline, regarde ton mariage comme rompu si tu pars. M. Delombois a habité Paris pendant quinze ans, et il disait encore hier que le mariage est passé de mode à Paris pour les jeunes gens; on n'y voit marier que les vieux.

— Ma mère, reprit Maurice, je vous l'ai déjà dit hier et je vous le répète, je suis trop jeune pour me marier.

— Mais, cher enfant, il fallait dire cela il y a trois mois !

— Oui, bonne mère, j'ai eu tort.

— Eh bien, mon fils, ne débute pas dans la vie par un tort ; écoute ta mère ; ne désole pas deux familles

Maurice fit un geste d'impatience.

— Notre parole est engagée avec nos voisins et amis les Delombois. Songe à cette pauvre Augustine, ta fiancée du berceau, un ange de grâce et de bonté... Elle me donne déjà le nom de mère... Tiens, cela me fait pleurer!... et toi, tu pleures aussi... Allons, Maurice, ton bon ange te parle, écoute son conseil, ne pars pas. 11 voulait partir, ce méchant!... Voyons, Maurice, promets-moi...

l\'l IN PROVINCE

— Je ne partirai pas, dit Maurice: et il ajouta en aparté : — ce soir!

— Ce soir! dis-tu, reprit la mère; ce soir! Oh ! tu as beau parler bas, l'oreille d'une mère entend tout. Voilà donc tout le sacrifice que tu me fais... un délai d'un jour!... Ainsi tu partiras demain?... réponds, Maurice.

La voix de M. Cartoux retentit dans le vestibule et interrompit l'entretien avant que Maurice eût pu dire un mot qui rassurât entièrement sa mère. L'économiste parisien et l'industriel parurent au sommet du perron.

Malgré la chaleur, l'économiste était tout habillé de drap noir pour honorer lusine, et il marchait avec pompe pour honorer sa dignité de savant parisien.

— Permettez que je vous présente à ma femme, dit M. Cartoux à l'économiste. Madame Cartoux, j'ai l'honneur de vous présenter monsieur Karjalas, candidat à l'Académie des sciences morales et politiques, à la première vacance.

Mme Cartoux fit une révérence et rentra dans la maison.

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L'économiste prit congé de M. Cartoux on lui disant :

— Vous obtenez ainsi une économie de vingtcinq pour cent, ce qui vous permet de livrer vos produits bien au-dessous du prix courant ordinaire, chose énorme par le temps de concurrence où nous vivons. Vous avez pris le problème comme il devait être pris. Si vos confrères se montraient aussi intelligents que vous, nous n'aurions bientôt plus rien à envier à nos rivaux étrangers.

L'industriel rayonnait de joie et serrait les mains du savant.

MUe Juliette accompagnait au piano les paroles de l'économiste parisien.

Maurice s'était lentement esquivé à travers un massif de platanes, et il avait déjà pris le chemin d'une petite ville très-voisine et dont le nom importe peu à la moralité de cette histoire.

Les villages ont toujours le malheur d'avoir des villes pour voisines. Ce malheur est aujourd'hui plus grand que jamais.

Le géographe Vosgien, toujours généreux, accorde six mille âmes à la petite ville de **\

Autrefois la grande route la traversait dans toute sa longueur et donnait la vie à ses hôtels de de la Poste, de la Croix d'Or, du Grand-Cerf, des Deux Pigeons et de la Cloche d'Or; mais il n'en reste plus que les enseignes h demi effacées par la pluie, sortes de reliques qui protestent contre le chemin de fer et font croire à la restauration des diligences, en 4900, comme Ta prédit un aubergiste de la ville de Salons, patrie de Nostradamus, dans un quatrain imité du poëme ancien :

En Fan neuf cent, machine lourde A tretous parfit damne et mal.

Gens moult rioient d'icelle bourde, Au campas renovoient cheval.

C'est clair comme le jour, et les aubergines de la petite ville de *** se nourrissaient d'espoir en attendant le siècle nouveau.

Le Café Bellone, café de la garnison disparue, a gardé encore une certaine animation : ses deux gravures du général Foy et de Cambronne sont un peu enfumées : son comptoir et sa jardinière datent de l'amendement Boin,

qui causa on France une si vivo émotion, et que toute la France a oublié aujourd'hui, sans excepter M. Boin, son inventeur. La dame de comptoir remonte à la même époque: mais elle n'a pas changé, grâce au retour dos mêmes habitudes et à la monotonie permanente d'une existence invariable. Le personnel des habitués est contemporain de la création du café Bellone : le percepteur, un rentier, un oisif, un capitaine en retraite, un lecteur de journaux et un buraliste de papier timbré. On joue aux dominos et au piquet à écrire. Le rentier cause avec la dame du comptoir, et ce petit monde est heureux, ou fait semblant de l'être, ce qui est la même chose.

A neuf heures du soir, le lecteur de journaux prend la parole et résume la politique du jour. Après quoi, l'unique garçon, endormi devant le poêle, se réveille et sonne le couvrefou. On dépose les pipes à la panoplie, et tout le monde sort avec l'espoir de recommencer le lendemain, et toujours. On dirait que ces bons bourgeois ont lu cette phrase do Chateaubriand : si f avais encorela folie de croire an bonheur, je Je chercherais dans la mono-

tnnic des petites habitudes. Pas un de ces oisifs habitué du Café Bellone ne pourrait vivre quinze jours dans un palais de la Chaussée-

d* A n tin.

Tout à coup le diapason des entretiens et des dialogues du domino et du piquet fut troublé par l'arrivée du jeune Cyprien Garella. fils d'un riche fermier du canton.

Depuis une quinzaine de jours le café Bellone n'était plus reconnaissable.

Les joueurs oubliaient des quatorze au piquet et mettaient des cinq sur des sir au domino, ce qui excitait des rumeurs infinies et provoquait des discussions désagréables. La dame de comptoir daignait alors descendre de son trône de faux acajou, et d'une voix douce, elle essayait de ramener le calme dans les esprits et de rendre à son établissement un peu de ce silence si nécessaire aux jeux de combinaisons et à la placidité somnolente des fumeurs. L'ordre renaissait un instant à l'invitation de cette femme que tous avaient adorée en 4829.

Mais l'incorrigible Cyprien recommençait bientôt dès que son auditeur enthousiaste,

notre jeune Maurice Cartoux, arrivait pour fumer un cigare et prendre un grog à l'instar de Paris.

La huitième séance commençait; les deux jeunes gens, assis devant un guéridon, à côté du comptoir, excitaient déjà des murmures aux premières phrases, et la dame regardait le plafond et croisait ses mains, comme si un éclair eût annoncé le tonnerre. Le percepteur faisait retentir les dominos, en les mêlant avec furie sur le marbre, pour couvrir, par ce fracas permis, le bruit illicite des entretiens oiseux.

— Tu comprends, disait Cyprien en baissant la voix, tu comprends qu'il est impossible de vivre avec ces vieilles ganaches quand on a habité Paris six semaines comme moi. C'est à mourir d'ennui.

— Et on ne s'ennuie jamais là-bas? demandait Maurice, dont le teint prenait la nuance écarlate au seul nom de Paris.

— S'ennuyer! s'ennuyer! mon ami, reprenait Cyprien avec enthousiasme ; mais demande à mon cousin, qui était avec moi : les jours nous passaient comme des minutes. On est

'2'tH EN PROVINCE

enlevé par le temps: un plaisir sur chaque pavé, une distraction à toutes les vitres, on n'a que l'embarras du choix. C'est bouleversant, comme dit mon cousin.

— As-tu été au pré Catelair?

— Vingt fois! C'est un vrai paradis: on y passe toute la nuit. C"est éclairé comme à midi: des fleurs partout, des femmes partout, et quelles femmes! Elles ont un accent parisien qui ressemble à la musique. Moi, je ne puis plus entendre l'accent des femmes de notre pays. Et un esprit!... A propos, j'ai failli me marier...

— Bah !

— Oui: cela n'a tenu presque à rien.

— Tu t'ennuyais donc?

— Pas du tout, Maurice: je me mariais pour épouser une Parisienne... La fille d'un banquier... D'abord, il faut te dire que les Parisiennes aiment beaucoup les jeunes gens de province, et surtout du Midi, à cause de notre franchise... Le père voulait nie donner un intérêt dans sa maison de banque, et m'obligeait à travailler dans son établissement, de sept heures du matin à sept heures du soir. Celait

la condition, l'unique condition : je n'ai pas voulu m' enchaîner.

— Tu n'aimais donc pas sa fille?

— Jetais sur le point de l'aimer. Une fille ravissante, qui chante comme au grand Opéra et de première force au piano, avec un accent de rossignol !

— Et les théâtres, Cyprien? Tu m'as trèspeu parlé des théâtres.

— Oh ! mon ami, tu ne peux pas te faire une idée des théâtres de Paris. On n'en sortirait pas. J'ai vu, l'autre jour encore, une féerie, Cricri, au boulevard ; c'est à y laisser les yeux. Figure-toi qu'il y a un arbre grand comme l'ormeau de la place de l'église, plus grand même : cet arbre disparaît et se change en sérail, avec des odalisques.

— Est-ce possible ! s'écria Maurice enthousiasmé.

— Comme je te le dis, en sortant de cette féerie, j'étais aveugle ; il m'a fallu prendre un fiacre pour rentrer à l'hôtel... Le lendemain j'allai au grand Opéra.

— Que jouait-on?

— Bobert-le-Diahle, rien que cela ! Il y a

:>.-)() i:n PROVINCE

sur le théâtre plus «le soixante chevaliers qui jouent aux dés, au passe-dix, avec le diable, et ils font toutes sortes de farces à une petite Normande, jolie comme tout; et, au troisième acte, il y a un cimetière rempli de religieuses mortes qui ressuscitent et qui dansent presque nues. Je ne sais pas comment la police n'empêche pas ça. Puis, à la fin, on voit une église grande comme Saint-Jean, à Lyon, avec cinq cents lampes d'argent, mon cousin les a comptées. C'est magnifique! Et, dans toutes les loges, la meilleure société de Paris en dames et en messieurs, tous avec des gants et des lorgnettes. La loge de l'empereur est en velours rouge rehaussé de crépines d'or ; elle coûte vingt-quatre mille francs. Le lustre est grand comme ce café.

— Oh ! décidément, il faut que j'aille à Paris, dit Maurice en frappant du poingle guéridon.

— Et si tu savais comme on s'amuse pendant le jour! reprit Cyprien. Tout le monde se promène sur le boulevard; il y a des cafés à à droite et à gauche, et des gens qui parlent avec l'accent parisien. On voit passer les dames

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mises comme des princesses les jours de gala, et tous les laineux auteurs ; mon cousin les connaît tous.

— Tu as vu Alexandre Dumas?

— Comme je te vois... tout aussi près... j'ai failli lui parler.

— Vraiment !

— Jl fumait, et il m'a demandé du feu; j'ai ouvert la bouche pour lui faire un compliment; mais le tremblement m'a pris et je n'ai pas osé dire un mot.

— Às-tu vu Théophile Gautier?

— La veille de mon départ j'ai dîné à côté de lui au café Anglais. Il dînait, lui, en tête-àtête avec M. Scribe. On aurait dû faire payer les places pour écouter leur conversation. Ah! que de Champagne ils ont bu ! Ils faisaient un vaudeville.

— En dînant ?

— Mais, oui; tous les vaudevilles se font comme ça! Quand j'en avais assez du boulevard, je montais achevai et j'allais au bois de Boulogne.

— On peut louer de bons chevaux?

— Oui, rue de la Michodière , chez Micha-

Ion, qui vient (racheter les écuries d'un milord anglais, mort cet hiver. Les belles bêtes! Je montais Fanny, une élève de Baucher. Des jambes fines comme des allumettes, une robe luisante comme un miroir, un œil vif comme un charbon allumé. Vingt francs pour quatre heures !

— Ce n'est pas cher.

— Nous étions plus de deux mille cavaliers au bois de Boulogne. Mon cousin m'a montré des chevaux de dix mille francs. On traverse une procession de calèches: on passe en revue les plus jolies femmes de Paris : des duchesses, des marquises, des comtesses, toutes les daines de la cour. On reste ébahi, ma foi!

— Et le bois de Boulogne est bien beau, m'at-on dit?

— Ah ! par exemple ! il n'y a rien de plus magnifique sur la terre. Les Anglais même en conviennent, eux qui sont si jaloux. Et Versailles ! oh ! Versailles ! un palais d'un kilomètre de longueur; il faut trois mois pour le visiter. On vous montre les jardins où LouisXlV se promenait avec Mmc de Pompadour; avec des bassins d'eau douce à perte de vue, et tous

KN PROVINCE 253

les dieux de la fable, en bronze massif, qui ont coûté cent millions pour établir. Le soir, quand je suis rentré à Paris, j'avais la fièvre; le concierge a dit : — Je comprends ; ça m'a l'ait le même effet la première fois.

— Et ils veulent que je reste ici dans ces embêtements de village ! s'écria Maurice. Oh ! mon parti est pris !

— Vois-tu, mon ami, reprit Cyprien, en province, tu deviendras une huître comme ces messieurs qui jouent au domino.

— Je le sais! parbleu! je sens déjà que la coquille me pousse sur la peau. Et toi, Cyprien, tune resteras pas dans ta ferme, j'espère bien?

— Moi, je reverrai Paris l'hiver prochain... Entre toi et moi, j'ai noué une petite intrigue... N'en parle pas... Nous sommes en correspondance... Des lettres! oh! elle écrit comme Mme de Sévigné... peut-être mieux... Et puis, vois-tu, l'hiver est la vraie saison parisienne. On ouvre les salons. Le beau monde est rentré de la campagne. Mon cousin m'a promis de me montrer deux académiciens et de me faire assister à une première représen-

tation au grand Opéra... Veux-tu que je te fasse une confidence?...

— Voyons... parle...

— Mais sous le plus grand secret...

— Sois tranquille.

— A cause de mon père... Tu sais que mon père m'a envoyé à Paris pour étudier le système d'espaliers, les pêches de Montrerai, la pisciculture chez M. Coste, et les vaches laitières chez M. Flourens?

— Oui. Eh bien! après?

— Je n'ai pas mis les pieds à Montreuil, je n'ai pas vu M. Coste, et j'ai oublié le nom de M. Flourens; mais j'ai dépensé les mille écus que mon père m'avait donnés pour ces études...

— Et la confidence? la confidence? interrompit Maurice.

— Attends donc! j'y arrive. La confidence la voici... Mon cousin m'a fait entrer dans les coulisses du grand Opéra.

— Vraiment!

— Oui ! Maurice, il n'y a que les ambassadeurs et les auteurs qui entrent là. Ah! mon cher, il faut voir ces coulisses!... la première chanteuse est comme une reine : elle a deux

femmes de chambre qui la suivent avec <lrs orangeades et du malaga. Quelquefois elle s'arrête pour causer avec un ambassadeur, et alors tout le monde écoute. Moi, j'ai causé cinq minutes avec la chanteuse à roulades, une femme superbe, presque de ma taille, parce qu'au grand Opéra toutes les chanteuses doivent être grandes, à cause du théâtre, un théâtre immense ! La haute-contre est un petit géant; eh bien, quand on le voit du parterre, il paraît de la taille d'un voltigeur... Mais que te disais-je?

— Tu me parlais de la chanteuse à roulades.

— Ah! oui, j'y suis!... Elle abeaucoup d'esprit, et elle cause comme un auteur; ce n'est pas étonnant, ces femmes-là sont toujours avec les journalistes, les savants, les académiciens. Elle se plaignait beaucoup de la chaleur, et elle me disait : « J'aimerais mieux me promener au frais dans le bois de Boulogne... » Vrai! est-ce joli ? Je passerais ma vie, moi, clans les coulisses du grand Opéra.

— Et ton cousin peut-il m'y faire entrer, moi aussi? demanda Maurice.

— Oui, mais une fois par semaine seulement.

— En arrivant, j'irai voir ton cousin.

— Mais... attends... je crois qu'il est en Angleterre jusqu'au mois de décembre... je ne l'affirmerais pas, cependant.

— S'il est en Angleterre, je me débrouillerai tout seul.

— Au fait, Maurice, un étranger n'a besoin de personne à Paris. S'il est embarrassé par la moindre chose, il y a, à tous les coins, des commissionnaires très-honnêtes, ce sont des Auvergnats, qui donnent tous les renseignements... On les reconnaît tout de suite : ils ont une médaille, un air de bonté et une veste de velours.

Tout à coup, un violent tumulte éclata au guéridon du piquet.

— Vingt-sept et trois as! s'écria le rentier, font quatre-vingt-dix.

— Mais vous avez oublié décompter les trois as! criait le percepteur.

— Ah ! voilà ce que je nie ! reprit le rentier ; j'ai dit trois as distinctement, mais à voix ba^se, parce que je suis enrhumé.

— Au reste, dit le percepteur d'un air grave,

je m'en réfère au jugement de la galerie... Quelqu'un a-t-il suivi le coup?

— Je l'ai suivi, moi, dit le capitaine eu retraite sur le ton d'un chef de jury, et sur mon âme et conscience j'affirme que monsieur n'a pas accusé trois as.

— Mais aussi, s'écria le rentier en déchirant les trois as, il est impossible de jouer une partie sérieuse dans ce café plein de bavards. Malgré moi, j'écoute la conversation de ces deux beaux messieurs, et je fais des bêtises d'écolier!

— Sauvons-nous, dit Maurice à l'oreille de Cyprien.

— Ah! voilà un beau malheur, dit Cyprien en ouvrant la porte; ils jouent dix centimes en cent cinquante points ! Maurice, il faut nous cotiser pour lui donner une indemnité de deux sous. Es-tu en fonds?

— Vous êtes un insolent, monsieur ! cria le rentier; et vous faites le malheur de votre père, qui gémit sur votre conduite.

— Au nom du ciel! dit la dame de comptoir avec des larmes, respectez l'établissement d'une

veuve, d'une pauvre veuve ruinée parle chemin de fer.

— Ah çà! dit le capitaine en retraite, n'allez pas trop réveiller un vieux lion de Constantine, ou bien je vous montre mes dents. Madame a raison, et le militaire est toujours du parti de la beauté.

Cette sortie brusque éteignit le tumulte. Les jeunes gens sortirent.

— Tu vois, dit Maurice dans, la rue, tu vois qu'il est impossible de vivre au milieu de ces fossiles. Veux-tu partir demain avec moi pour la capitale'?

— Ma foi ! dit Cyprien hésitant, je ne demanderais pas mieux... mais...

' — Mais... quoi?

— Mon père m'a coupé les vivres.

— Bah! voilà un bel obstacle ! j'ai des vivres pour deux, moi. Ouvre un emprunt dans ma caisse; ton père est riche, et il n'est pas éternel.

— Quelle tentation!... Maurice, si tu pars, je ne veux pas rester seul ici pour compléter la douzaine des huîtres du Café Bellone. Je n'ai donc qu'une ressource, c'est l'emprunt de l'amitié.

— Va faire tes malles, Cyprien, et à demain, à la gare, onze heures cinquante minutes, express-train.

Deux mains serrées conclurent le marché, avant la séparation.

Toute l'éloquence d'une mère n'aurait pu triompher maintenant de cet obstiné Maurice, après ce dernier entretien où Paris venait d'être dépeint sous des couleurs si séduisantes. La pauvre tète de Maurice était en ébullition; le paradis parisien s'y déroulait en mille tableaux éclairés au gaz, avec des bruits confus et charmants comme les grelots d'or du carnaval de Venise. Encore un jour de mort provinciale et de sépulcre villageois, et le jeune enthousiaste arrivait à l'extase des élus par la gare du chemin de fer du midi.

Le lendemain, à onze heures et demie, la tristesse assombrissait la jolie maison et le paysage de l'usine. Maurice avait dans une oreille ce mot Paris, et dans l'autre celui-ci : capitale; il ne pouvait donc entendre les derniers adieux et les larmes de sa mère; excepté pour deux mots, Maurice était tout à fait sourd.

Le coup de sifflet du départ fit tressaillir le

jeune voyageur; le sonde la cloche lira de ses yeux quelques larmes inattendues. Au même instant, le clocher de son village vint faire sa partie mélodique dans le vacarme de la station ; il sonnait Y Angélus de midi, et cette voix aérienne répandait une sérénité délicieuse dans la campagne. Maurice écoutait, et n'osant trop s'attendrir, par respect humain, devant la société du wagon, il laissa couler en abondance ces larmes invisibles dont le réservoir est au fond du cœur.

A Paris

En descendant sous le hangar du midi, Maurice se Vit accueillir par une de ces pluies froides et obstinées que Paris, si bien nommé Lutèce, ville de la boue, trouve le secret de produire dans les plus beaux jours de la chaude saison. Sous le ciel du nord, l'hiver a toujours un pied-à-terre quelque part en été.

Ainsi que les Méridionaux, Maurice regardait la pluie comme une ennemie personnelle, et il entra dans Paris avec la mine soucieuse que les plus braves montrent sur le terrain des duels.

Un fiacre conduisit les doux jeunes voyageurs à l'hôtel central que Cyprien avait quitté, depuis quelques semaines seulement, une antique maison, sombre comme un souterrain percé de lucarnes, et égayée par des caisses de bois vert avec de jeunes cyprès qui représentent la verdure des bois et des jardins au mois d'août dans l'enceinte de Paris.

Cyprien semblait avoir perdu son enthousiasme du café Bellone; il parlait peu et ne citait plus son cousin.

Maurice ouvrit la fenêtre de sa chambre garnie, et vit une rue longue, brumeuse, tortueuse, sillonnée par des squelettes de chevaux et de cochers empaillés sur leurs sièges. La pluie arrosait cet hippodrome en ruisselant sur des files de petits parapluies qui ne la paraient pas.

On sonna la cloche du déjeuner.

— En attendant, déjeunons, dit Cyprien.

— Et après? demanda Maurice.

— Après... après, nous verrons.

La salle à manger était sombre comme le réfectoire d'une prison. La table s'émaillait de rouleaux de serviettes étranglées par des col-

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liers de fer-blanc noir. L'atmosphère gardait dans tons ses atomes un parfum de fricandeau faisandé qui neutralisait l'appétit.

Les voyageurs descendaient et prenaient place, avec une lenteur mélancolique et des visages endormis. Personne ne parlait, comme au réfectoire de la Chartreuse. Le maître d'hôtel, cravaté de blanc, promenait des regards de satisfaction sur la table, et veillait au service avec des soins paternels.

Maurice trouva que la cuisine au beurre était incompatible avec l'éducation méridionale de son estomac, et il déjeuna avec du pain sec et un hareng cru.

Après le dessert, le garçon apporta triomphalement une collection de tasses bleues, pleines d'eau chaude, et tous les convives se précipitèrent sur ces gracieux bains de mâchoire, et exécutèrent un chœur de nettoyage à dégoûter de la propreté pour toujours.

— Je déjeunerai avec les monuments, pensa Maurice ; on ne me servira pas au beurre le Louvre et le Panthéon.

— Mon ami, lui dit Cyprien, tu débutes mal à Paris.

— Oui, répondit Maurice; mais toi, je ne te reconnais plus, tu es muet, ton oeil est éteint, ton attitude est ennuyée. As-tu du regret d'être venu?

— Je suis venu pour l'accompagner, voilà tout.

Ces mots furents dits d'un ton sec.

Après un moment de silence, Maurice dit:

— Par quel monument veux-tu que nous commencions?

— Ah ! tu crois, reprit Cyprien, que nous allons courir les monuments avec cette pluie et cette boue ? Moi, je vais dormir. En chemin de fer, je ne dors pas.

— Et moi, que ferai-je?

— Tu iras voir mon cousin...

— Ah ! ce fameux cousin !... je le connais beaucoup de réputation... Tu m'en as parlé assez souvent... Où demeure-t-il ?

— Rue Neuve-Saint-Augustin, 21. Michel Grabelot, Tu le trouveras; c'est l'heure de son déjeuner... Tiens..., regarde..., je bâille. 11 faut que je dorme trois bonnes heures au moins... Le sommeil me refera peut-être... Dis au garçon de faire venir un fiacre... Cette horrible

pluie tombe toujours !... Ah! je crois que nous ferions bien de repartir ce soir...

Maurice lit un bond de surprise el s'écria : ' — Et les monuments !

— Ah ! les monuments ! qu'ils aillent se promener! Adieu, je vais dormir.

Cyprien tourna sur ses talons et gagna sa chambre, après avoir donné une seconde fois l'adresse du fameux cousin.

Maurice était immobile au bas de l'escalier. Il ne comprenait pas ce blasphème lancé par Cyprien contre les monuments de Paris, et cependant il ne savait trop à quoi se déterminer.

— Allons chez Michel Grabelot, se dit-il en prenant une résolution.

Il monta dans un fiacre et dit au cocher:

— Rue des Augustins, 24.

— Les Petits, les Vieux ou les Grands? demanda le cocher à moitié endormi.

— Ah ! je ne sais pas, reprit Maurice qui ne comprenait guère le sens de la question: mais ce doit être les Grands. Le cousin est riche.

Le fiacre partit, traversa des rues sans monuments, et arriva au Pont-Neuf. Un brouil-

lard pluvieux couvrait la rivière et les deux horizons.

Le rocher s'arrêta devant le nn 21. Maurice ouvrit la portière, et ayant lu dans le vestibule cette inscription impérieuse : Parlez m portier, il adressa la parole au portier, tout en blâmant la forme despotique de cette étrange invention.

— M. Michel Grabelot?

— Nous n'avons personne de ce nom chez nous, dit le portier en continuant de lire un journal.

— Le cousin de M. Cyprien Garella.

— Inconnu, reprit le portier sans lever la tête.

Et il poursuivit ainsi sa lecture à haute voix pour mieux' reprendre le fil interrompu d'un fait- Paris :

— Tout le quartier était en émoi. L'assassin a été arrêté au moment où il prenait la fuite, et...

— Pardon, monsieur le portier, interrompit Maurice ; pourriez-vous mïndiquer où demeure M. Michel?...

— Ah çà, mais ! s'écria le tyran domestique,

EN PROVINCE 'Hu

vont-on me laisser lire mon journal? Je vous dis que je n'ai jamais entendu parler de ces gens-là!... et conduit au poste voisin...

Maurice n'insista plus. 11 repassa le seuil de cette maison et dit à son cocher :

— 11 paraît que je me suis trompé... ce doit être rue des Petits-Augustins, 21.

Et il remonta mélancoliquement dans le fiacre après avoir reçu l'averse d'une gouttière sur son chapeau neuf.

Le cocher s'arrêta une seconde fois à l'adresse indiquée, et demanda à Maurice s'il avait le temps de donner l'avoine à son cheval qui tombait d'inanition sur ses quatre fers.

— Pauvre bête ! dit Maurice. Oui, oui, vous aurez le temps, je causerai au moins une heure là-haut.

Le portier de ce n° 21 jouait au piquet avec un confrère.

— Connais pas, répondit-il à la demande de Maurice ; et il ajouta d'un ton colère : Si j'avais gardé mes trèfles, je faisais quatre-vingtdix ! Sacrebleu !

Le confrère, joyeux de cet écart, fredonnait

le nom de Michel Grabelot, sur l'air des Bottes de Bas tien.

Maurice reparut devant le cocher et lui dit d'un ton lamentable :

— Ce n'est pas là !

— Je crois bien, répondit le cocher en se frappant le front... il n'y a plus de rues des Petits- Augustins : elle est abolie ; elle a changé de nom : c'est la rue Bonaparte... Monsieur confond sans doute avec le quai des Grands- Augustins. . . oui. . . nous y sommes maintenant. . . Monsieur veut-il bien attendre dans la voilure que mes chevaux aient fini leur picotin0... Depuis six heures nous n'avons pas mis un morceau sous la dent. Il pleut depuis la Saint- Médard... il a plu à la Saint-Gervais... il pleuvra, dit M. Faradesche, jusqu'aux cerneaux; et M. Faradesche s'y connaît, c'est un marchand de parapluies, rue Lamartine, 8. Nous gagnons pas mal à cela, nous ; mais nos bêtes se tuent, quand saint Médard fait des siennes. En 1838, je suis entré dans l'état; il a plu depuis le 8 juin jusqu'au 15 octobre, ce qui a ruiné le jardin de Tivoli, un beau jaudin! Moi, je mis quinze louis à la caisse d'épargne, et

je fis brûler un" cierge à saint Médard dans l'église de Saint-Gervais, parce qu'il faut être reconnaissant.

Ce langage, ces mœurs, ces choses qui constituaient un début dans la vie parisienne, étaient tellement en dehors des habitudes de province et de toutes les histoires ou tous les contes faits à l'éloge de Paris par les commis voyageurs de l'anecdote, que Maurice, trempé de pluie, transi au mois d'août, maltraité par des portiers, intrigué par saint Médard, crut de bonne foi qu'il continuait un de ces rêves convulsifs qui ne sortent ni des monts Cimmériens dont parle Ovide, ni de la porte d'ébène dont parle Virgile, mais qui sont élaborés dans la chaudière d'une locomotive et brûlent le front des voyageurs dans un horrible fracas de sifflets, de ferrailles, de gémissements de cratères, de eavatines volcaniques, de tremblements de wagons.

Michel Grabelot était encore un inconnu pour le portier du quai des Grands-Augustins.

Maurice demanda, d'une voix de somnambule, au cocher, s'il y avait encore quelque Augustin sur la carte de Paris.

— Oui. monsieur; fut-il répondu, il y en a pas mal encore... Voulez-vous essayer de la rue Neuve-Saint-Augustin ?

— Essayons, dit Maurice ?

Et il se blottit dans le fiacre, sur des coussins inondés par l'éternelle pluie de saint Médard.

A la demande ordinaire, cette fois, le portier de la rue Neuve-Saint-Augustin répondit avec une volubilité automatique :

— Au cinquième au-dessus de l'entre-sol, corridor à droite, troisième porte à gauche. Essuyez vos pieds en montant.

Maurice n'osa pas faire répéter cette longue phrase géographique, tant il commençait à craindre la colère des portiers, et il se résigna noblement à entreprendre ce pénible voyage aérien avec la boussole du hasard.

En arrivant au cinquième étage, il sonna timidement à trois portes, que trois servantes brusques ouvrirent et fermèrent en disant :

— Ce n'est pas ici.

Il se souvint alors qu'il n'avait pas compté l'entre-sol dans son addition d'étages, et il monta vingt marches encore en s'étonnant.

dans sa candeur provinciale, que des êtres humains eussent la bonté de donner, quatre fois par an, beaucoup d'argent à un propriétaire

pour dresser une tonte au-dessus du vol des oiseaux.

Michel Grabelot, enfin trouvé, reçut Maurice avec cette froideur glaciale que donnent la pluie et l'absence du soleil. 11 était assis devant un bon feu, comme en janvier.

— Ah ! vous êtes arrivé ce matin ? dit-il en montrant un fauteuil à Maurice.

— Oui. avec votre cousin.

— Tiens, c'est drôle ! Cyprien avait juré de ne plus remettre les pieds à Paris.

— Mais, reprit Maurice étonné, c'est lui qui me monte la tête depuis trois jours et qui m'a poussé à ce voyage.

— C'est un fou, dit Michel Grabelot ; et vous. Maurice, que venez-vous faire à Paris?

— Je viens voir Paris... la capitale delà civilisation et des arts.

— Ah !... on s'ennuie donc bien dans notre canton ?

— Oui.

'2ï'2 EN PROVINCE

— Pas mitant qu'ici, .le suis occupé, moi, de la demande d'un brevet d'invention pour mon semoir mécanique. Voilà un an que je n'avance pas. Tous les matins je fais ma visite à un chef de bureau qui déjeune toujours et que je ne trouve jamais. Enfin, on me fait espérer une réussite prochaine, et, le moment venu, je m'esquive par express-train... Croyezvous. Maurice, que je paye deux mille francs de loyer pour ce trou qu'ils appellent un appartement fraîchement décoré? Voilà la capitale de la civilisation! Si elle se civilise davantage, en perchera sur les toits, à cinq cents francs l'ardoise par terme de loyer.

— Mais, reprit Maurice toujours stupéfait, votre cousin Cyprien m'a dit vingt fois que vous étiez enchanté de...

— Allons donc ! interrompit Michel, ils sont tous comme ça ! Ils viennent barboter quinze jours dans la boue de Paris, et en rentrant dans leur village, ils disent qu'ils ont marché >\\v un pavé d'or: et les bons enfants comme vous se laissent bercer par ces balivernes et ces contes bleus, et viennent perdre ici leur arerent et leur santé.

— Vraiment, dit Maurice, je crois tomber des nues.

— Voyons, parlez-moi un peu de notre cher

pays; car Cyprien n'est pas resté cinq minutes avec moi dans son dernier voyage. . . Dites-moi. . . quel temps avez-vous là-bas ?

— Un temps superbe. Nous avons trouvé la pluie à Fontainebleau.

— Oui, c'est là que saint Médard la distille... dans la forêt... une superbe forêt! où les arbres ne sont que des parapluies en été, et des porte-neige en hiver... A-t-on fait la moisson chez nous?

— Oui, la semaine dernière ; un peu tard cette année.

— Quelle fête charmante, la moisson! dit Michel ému aux larmes ; toutes mes joies d'enfance et de jeunesse sont dans ces souvenirs. On dansait aux étoiles sur les aires ; il y avait de belles demoiselles de la ville mêlées à de fraîches paysannes ; on chantait : Nous n'irons plus au bois ; on s'embrassait à chaque refrain; on riait toujours; on aimait tout le monde... Et la fête des vendantes ! en voilà une en-

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coiv!... avec un soleil doux, un printemps jaune, un air tiède, des chansons folles, des sourires partout... Et les Rogations du mois de mai ! et toutes les fêtes de la campagne et du village ! avec le carillon des cloches, l'encens des fleurs, le chant des jeunes filles, le frissonnement des arbres, le jeu des eaux vives sur les gazons... Tenez, quand on pense à ces fêtes du cœur et du soleil, ici, avec cette pluie et ce feu d'hiver en été, avec ce ciel noir qui descend jusqu'à ma vitre, on se livre à un véritable désespoir; on éprouve ce qu'éprouverait un mort dans son tombeau, s'il avait la conscience de son état de cadavre, et s'il entendait dans le lointain des mélodies et des voix de jeunes femmes qui chanteraient le printemps, la vie, l'amour et le soleil.

Maurice, toujours plus étonné, regardait son compagnon et l'écoutait avec une sorte d'admiration. Michel Grabelot était un homme jeune, à figure ouverte, au regard fixe et intelligent, et sa parole avait cette onction qui séduit et entraîne les esprits fourvoyés, mais faciles à la conversion.

— Ainsi, mon cher compatriote, lui dit Mau-

lice, si vous aviez votre liberté d'action, vous

rentreriez chez vous au plus vite?..*

— Plus promptement encore ; jugez-en, mon cher monsieur : si j'obtenais mon brevet aujourd'hui à midi, je serais à une heure à la gare du chemin de fer.

— Vraiment!... Mais vous connaissez trèsbien votre Paris ?

— Je le connais très-peu et ne me soucie pas de le connaître davantage. 11 y a des choses que j'ai vues une seule fois, le Louvre et la colonne Vendôme ; eh bien ! savez-vous ce que j'ai vu mille fois, et ca que je reverrais mille fois encore avec délices? c'est votre jolie ferme, avec sa fontaine mousseuse, son puits sous le figuier, son peuple de pintades, de coqs, de poules et de pigeons. Voilà mon Louvre. Maintenant, voici ce qui vaut mieux pour moi que toutes les colonnes possibles : c'est une tige d'iris qui se balance au bord de votre grand ruisseau de l'usine. Je voudrais regarder toujours cette ferme et cette fleur, ayant ma jeune femme et mes enfants à mon cote. Que voulez-vous, mon jeune ami, je suis un

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dépravé de la nature, mais je persiste dans ma dépravation.

— Je vous écoute avec le plus grand plaisir, dit Maurice, et vous me donnez vos convictions; mais permettez-moi de vous faire encore une demande.

— Faites; j'ai réponse à tout.

— Si vous aviez une grande fortune et tout ce qu'elle donne, ne changeriez -vous pas d'opinion ?

— Mon jeune ami, je ne puis pas changer de nature, et c'est elle qui fait mon opinion. Vous avez sans doute entendu parler du sauvage Patoveri ?

— Oui, je connais son histoire.

— En voilà un qui avait fait à Paris une fortune incomparable ! reprit Michel. Dans son pays il logeait sous un arbre, il s'habillait avec une feuille de latanier, il dînait avec des coquillages, il buvait de Peau claire, et il s'exposait tous les jours à être mangé rôti par un cannibale voisin. M. Bougainville le ramasse sur son roc et le conduit à Paris : on l'habille comme un seigneur, on le couche suc l'édre-

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don, un le nourrit d'une cuisine de cour, on le présente au roi à Versailles, on lui loue une loge à l'Opéra : le pauvre sauvage s'ennuyait à la mort: il fermait les yeux devant tous les monuments; un jour il les ouvrit devant un palmier, et il fondit en larmes : ce palmier représentait la patrie absente: il embrassa cet ami et ne voulut plus le quitter. L'exilé du soleil serait mort au pied de cet arbre ; pour lui sauver la vie on l'embarqua et on le renvoya à son archipel du Sud.

— Oui, je comprends ce sauvage, dit Maurice en regardant la pluie qui ruisselait sur les vitres. Les plus malheureux des proscrits sont les exilés du soleil.

— Bien plus ! reprit Michel, ^'allons pas chercher des exemples dans 1* océan Pacifique; prenons un lazzarone de Naples ou un pécheur d Ischia, et installons-le dans l'hôtel de M. de Rothschild, avec douze mille livres de rente, et au bout de quinze jours il redemandera son soleil du Pausilippe, son lit d'algues, son toit d'azur, ses bains de mer, ses jardins d'orangers.

— Je le crois, remarqua Maurice.

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— Autre chose, maintenant, reprit Michel. Vous êtes dans la plus grande de toutes les erreurs si vous croyez que les millions servent à amuser le riche à Paris; si vous voulez voir quelque chose de funèbre, c'est une promenade de millionnaires au bois de Boulogne. La calèche armoriée est le véhicule de l'ennui. Les éventails ne servent qu'à voiler les bâillements. L'ennui du riche est la vengeance du pauvre ; et. à ce compte, il n'y a pas d'endroit où le pauvre soit mieux vengé qu'à Paris ; exceptons Londres, la ville des bâillements éternels et sans éventails.

En disant ces choses, nos deux Méridionaux, dominés par une influence magnétique, exécutèrent un duo de bâillements ornés de trilles. Après la stretta, Maurice se leva pour prendre congé de son compatriote, et il sortit non sans l'avoir chaudement remercié de tout ce qu'il avait entendu.

Rentré à l'hôtel, Maurice rencontra le propriétaire dans le vestibule, et ne put s'empêcher de lui dire :

— Mon Dieu ! quel horrible temps il fait dans votre pays !

— Nous en aurons encore pour une huitaine, répondit le maître d'hôtel, le baromètre descend toujours.

Cyprien se levait quand son ami entra dans sa chambre :

— Vraiment! lui dit Maurice, je ne comprends rien à ton étrange tactique du Café Bellone ! Quelle rage avais-tu de me faire tous ces contes sur Paris et sur ton cousin Michel Grabelot ! Je n'ai pas encore vu Paris, mais j'ai vu ton cousin, et...

— Aussi, mon cher, interrompit Cyprien, tu prends tout au sérieux, toi. En province, voistu, tous ceux qui arrivent de Paris doivent dire tout ce que je t'ai dit. Cela pose un jeune homme dans un café. Remarquais-tu comme ils étaient tous embêtés au Café Bellone en ni écoutant?

— Mais je t'écoutais, moi aussi.

— Tant pis pour toi ! j'ai voulu te donner une leçon. Tu as quitté ta mère : tu as rompu ton mariage, tu désoles ta famille, pour venir voir des monuments et monter à cheval. Es-tu raisonnable, voyons?

— Oui, oui, dit Maurice avec mélancolie,

tout ce que je suis venu chercher ici ne vaut pas une larme de ma mère.

— Une larme ! dis-tu ? mais une larme a beaucoup de sœurs. Ta mère a pleuré toute la nuit, elle pleure encore en ce moment, et elle pleurera demain !

— Oh! non! s'écria Maurice... Quelle heure est-il ?

— L'heure du départ.

— Partons.

— Je ne demande pas mieux., reprit Cyprien. Ecoute, Maurice, lorsque, par ma faute, je t'ai entraîné à quitter ta mère et à oublier fon devoir, je me suis décidé à partir avec loi pour te ramener au plus vite. J'ai donc réparé ma faute, n'est-ce pas ?

— Merci, cher arni.

— As-tu quitté ton fiacre ?

— Non, je l'ai gardé.

— Sonne, le garçon descendra nos bagages... Veux-tu dîner ?

— Oh ! non ! je dînerai à Dijon. Je veux pouvoir dire à une mère ceci : J'ai fait le voyage de Paris pour chercher toutes les rues de Saint-Augustin, me tremper de pluie jus-

qu'aux os. manger un hareng et me faire chasser par trois portiers. Il faut que ma mère en rie aux larmes ; je lui dois cette compensation.

Le garçon monta, le compte de dépenses fut payé, les bagages furent descendus, et le fiacre prit le chemin de la gare du Midi.

Les chemins de fer rendent service aux promptes et bonnes résolutions; c'est une justice à rendre à la vapeur. Autrefois, quand un mouvement généreux portait un jeune homme à rentrer au sein de sa famille, le préposé aux bureaux des diligences ou des malles-postes arrêtait ce noble élan par ces désolantes paroles : — Vous n'aurez une place que dans huit jours. Le jeune homme répondait par un soupir et rentrait à l'hôtel avec l'honorable intention de garder son bon mouvement toute une semaine. Mais l'influence parisienne opérait sur la faiblesse du converti : le lendemain, un ami raillait la détermination généreuse; l'argent du départ s'envolait en équipées folles, et à la fin de la semaine, si le bon sentiment existait encore, l'argent n'existait plus.

Aujourd'hui quelle différence! La vapeur ne

servirait-elle qu'à aceélérer les bonnes résolutions du repentir et à sécher plus vite les larmes des mères, il faudrait bénir la vapeur. Il y a place aux wagons pour tous les enfants prodigues, qui s'écrient, comme leur patron de l'Évangile : Je me lèverai et firai, i Surgam et ibo. » Ils se levaient autrefois, mais ils n'allaient pas, il leur manquait toujours une place dans les diligences paresseuses, à la rotonde ou à l'intérieur. Les coupés étaient toujours retenus pour un mois par les voyageurs anglais.

Retour

Tout est en joie dans la campagne : l'azur est au ciel, le soleil se lève sur la montagne, les oiseaux chantent sur les arbres; le clocher sonne Y Angélus du matin.

Cet horizon de fête encadre un tableau bien triste, un tableau d'intérieur, attendrissant comme le chef-d'œuvre de Gérard Dow exposé au grand salon du Louvre. Au dehors la nature a pris la robe de fête de ses plus beaux jours; au dedans une famille a pris une

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robe de deuil! Ce contraste est fréquent dans l'histoire de l'humanité.

La mère de Maurice est assise, la tête renversée sur le dossier du fauteuil, comme si cette tête était séparée du corps; Juliette, sa fille, pleure silencieusement dans l'embrasure d'un balcon, entre deux vases de fleurs. L'industriel, M. Cartoux, se promène à grand pas, les bras croisés sur la poitrine, et fait ce monologue saccadé :

— Les femmes ne sont pas raisonnables... Je voudrais bien savoir ce que vous feriez, vous autres, si vous portiez un paletot au lieu d'une crinoline!... On ne verrait que des femmes sur la route de Paris... les hommes garderaient la maison... Nous avons là pour voisine une station diabolique qui accroche tout le monde avec ses wagons... Chaque coup de cloche crie Paris, Paris, Paris, à tous les échos... Allez résister à cet appel quand on est jeune, riche, ardent!... Moi, moi. chef d'usine et homme grave, quand j'entends cette cloche de perdition je me retiens, je m'accroche à toutes mes manivelles pour ne pas céder à la tentation!,.. Et vous autres, et toi.

ma femme, et toi, Juliette, croyez-vous n'avoir rien à vous reprocher?

On entendit deux non sourds et timides. M. Car toux poursuivit :

— Non, dites-vous?... eh bien! je dis oui, moi... Vous n'avez que le mot Paris à la bouche... vous êtes abonnées à trois journaux de Paris... vous recevez le journal des modes de Paris... vous avez tapissé un boudoir de tous les monuments de Paris... vous chantez les romances de Paris... vous lisez tous les romans de Paris... vous dansez les polkas de Paris... vous vivez h Paris, et non au village de Saint- Ànaclet... et si je vous annonçais que je me retire des affaires pour aller vivre de mes rentes k Paris vous sauteriez de joie comme des enfants devant des joujoux... et après vous vous étonnez qu'un jeune homme de vingtdeux ans, nourri de vos idées, entraîné par vos exemples et libre de sa personne, se jette dans un wagon qui le conduit à la vapeur dans votre paradis terrestre, dans le paradis qu'il rêve depuis le premier éveil de son imagination! Allons, vous n'êtes pas raisonnables, je vous le dis une seconde fois.

— On vous accorderait tout cela, dit Mmc Cartoux d'une voix timide et éplorée: mais il y a dans ce départ précipité une faute grave et dont vous ne parlez pas.

— Ah! une faute grave, reprit M. Cartoux, en cherchant au plafond ; une faute grave ! . . . je ne la connais pas.

— Oh! les hommes! les hommes! murmura la mère.

— Oh ! les femmes ! les femmes ! reprit Cartoux en parodiant le son de voix de sa femme. Voyons, où est la faute grave?

— Eh hien ! reprit Mmc Cartoux, ce beau mariage rompu, presque à la veille des noces... Vous excusez cela?

— Bon! voilà une idée de femme! s'écria le mari; auriez-vous mieux aimé qu'il eût rompu le mariage le lendemain des noces, comme M. de Caumont? Le divorce n'est permis qu'avant le mariage, et si le marché n'est pas acceptable, on use de la permission. La veille est faite pour corriger les fautes du lendemain.

— Et on met une jeune fille au désespoir, ajouta Mme Cartoux.

— Bah! je ne crois pas au désespoir des jeunes filles d'aujourd'hui.

— Vous ignorez donc, reprit la femme, tous les bruits calomnieux...

— Des commérages, dites des commérages, madame.

— Mais avec des commérages on tue des réputations.

— Quand les réputations se portent mal.

— Ah ï monsieur! je ne l'aurais jamais cru... vous aussi, vous vous faites l'écho de la médisance des oisifs!

— Eh! madame, est-ce que je suis l'inspecteur de la conduite de Mlle Augustine? J'ai trois cents ouvriers à inspecter, cela me suffit.

En ce moment un domestique entra et remit une carte à l'industriel, en disant :

— On demande à parler à monsieur.

Cartoux lut, et dit à haute voix :

— Sidore Bringier, capitaine en retraite. Et il ajouta :

— Que peut me vouloir ce capitaine, à neuf heures du matin?

— Nous sommes inutiles ici, dit Mme Gar^

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toux: nous sortirons., ma fille et moi, si vous le permettez.

— Non pas, reprit Cartoux; restez : sa visite sera moins longue; le capitaine vient sans doute me recommander un ouvrier, et il est très-bavard dans ses recommandations... Mais reprenez donc un visage riant; il ne faut pas qu'on dise au Café Bellone que nous allons périr de désespoir parce que Maurice est allé faire une promenade à Paris.

Le capitaine aurait pu entendre ces derniers mots, car il fut immédiatement introduit.

11 était en grande tenue de bal, tout habillé de noir, cravaté de blanc, ganté de jaune, chaussé de vernis; costume assez étrange à porter en rase campagne, un peu après le lever du soleil.

Son maintien avait une roideur diplomatique. Sa fiffure gravement solennelle, sa narine orageuse, ses lèvres pincées, son salut froidement poli, n'annonçaient rien de bon, et M"ie Cartoux frissonna sans pouvoir s'expliquer une terreur sans motif.

Un homme habitué aux affaires de la vie aurait aisément deviné qu'il y avait là une de

ces démarches auxquelles on fait toujours bien d'accorder quelque solennité. Car il est toujours grave de voir l'honneur des familles en jeu.

La présence inattendue des deux femmes parut déconcerter le capitaine; il s'assit, et chercha péniblement un début de conversation qui n'avait sans doute aucun rapport avec l'objet de sa visite.

— Capitaine, dit M. Cartoux sur un ton affectueux, que venez-vous nous apprendre de beau? je suis très-empressé de connaître ce qui me procure l'honneur et le plaisir d'une visite si matinale.

— Voici... dit le capitaine, au comble de l'embarras. Voici... On m'a nommé vice-président du comité agricole, et j'ai à vous entretenir d'une foule de choses... intéressantes pour vous... Mais pour ces dames... Pardon, mesdames... je sais tout le respect qu'on doit au beau sexe... et les détails d'horticulture... d'acclimatation... de greffe... de croisement... que sais-je? ne sont pas de nature à vou? amuser beaucoup...

— Nous comprenons, dit Mme Cartoux, en

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se levant... Viens, Juliette, laissons ces messieurs à leur entretien agricole.

Et elle ajouta, en aparté :

— Les femmes ne seront bientôt plus admises que dans les couvents, et encore si on ne les ferme pas tous.

Le capitaine se leva, salua respectueusement les deux femmes qui sortaient, et ayant regardé autour de lui, comme on fait avant une confidence plus secrète, il prit un ton solennel, et dit :

— Ce n'est pas à M. Gartoux l'industriel que je m'adresse, c'est à M. Cartoux chef de bataillon dans la garde nationale et chevalier de la Légion d'honneur.

— C'est la même personne, je crois, dit M. Gartoux.

— Pas tout à fait, reprit le capitaine... Vous allez voir.

— Voyons tout de suite, dit M. Cartoux, sur le ton de l'impatience; je n'aime pas les préambules : au fait.

— Le fait est grave, reprit le capitaine, et ma mission est pénible. Je viens vous apporter un cartel d'honneur de la part de M. le colo-

nel Ferréol Delombois. Inutile d'entrer dans d'autres explications.

— J'ai insulté M. Delombois! dit Gartoux avec un sourire sérieux. Vraiment, je ne m'en doutais pas.

— Commandant Cartoux, reprit le capitaine, vous êtes solidaire de lïnsulte; c'est la même chose. Atteinte grave est portée à l'honneur d'une famille ; le coupable est en fuite, un père seul le représente ici. On ne peut s'adresser qu'à lui, il porte une épée.

— Quelle odieuse plaisanterie ! s'écria M. Cartoux; mon fils, je le connais, mon fils n'a porté atteinte à l'honneur d'aucune famille; il s'était engagé avec la légèreté de son âge; il s'est dégagé, voilà tout.

— Il paraît alors, reprit le capitaine, que le commandant Gartoux (en appuyant sur le mot commandant) n'a pas eu connaissance de tout ce qui a été dit au Café Bellone, et...

— Au diable! s'écria Cartoux. A votre Café Bellone, il y a une collection de commères habillées en hommes, qui tuent le temps en jouant à la médisance et aux dominos, deux tristes jeux! Si vous aviez tous, comme moi,

trois cents ouvriers sur les bras, vous ne vous occuperiez pas du prochain.

— Bref, reprit le capitaine en se levant, finissons-en; je n'ai pas mission de discuter; mon rôle est simple, et se borne à ma première phrase; j'ai eu tort d'aborder les explications... Commandant Cartoux, acceptez-vous ou refusez- vous le cartel du colonel Delombois?

Mme Cartoux, qui écoutait aux portes, fit irruption dans le salon, et embrassant son mari, elle s'écria :

— Mon mari ne se battra pas, monsieur! mon mari n'est pas un oisif: c'est le père de trois cents ouvriers, qui vivent par lui! Vous avez beau l'appeler commandant, il ne commande que son usine. Il n'y a plus de garde nationale dans le canton. Mon mari ne se battra pas!

— Si les femmes s'en mêlent, je me retire, dit le capitaine.

— Un instant, un instant, dit M. Cartoux, en se délivrant des étreintes de sa femme; ma femme fait son devoir, je ferai le mien... Ma chère femme, je te prie de rentrer... Ah! bon,

voilà Juliette! Mon Dieu! cela ne regarde pas les femmes!... Ce sont des affaires entre hommes... Capitaine, ne sortez pas...

— Il pleure! le capitaine, mon ami... s'écria Mme Cartoux... Oui, oui, vous pleurez... vous ne pouvez pas cacher vos larmes... Une mère, une fille se jettent à vos pieds et vous supplient...

— Voulez-vous donc vous retirer toutes deux! cria M. Cartoux d'une voix stridente; vous ne comprenez rien aux affaires d'honneur; je suis injustement provoqué, oui, injustement, mais je ne reculerai pas ! Je ne veux pas qu'on arrache ce ruban rouge de ma boutonnière! je me battrai...

Les deux femmes se laissèrent tomber sur des fauteuils, en étouffant des sanglots.

— Allez dire au colonel, reprit M. Cartoux, que je l'attends de pied ferme.

— C'est lui qui vous attend, dit le capitaine à voix basse... là-bas, dans le massif de tilleuls, et il doit bien s'impatienter... Avez-vous un témoin?

— Je vais prendre mon contre-maître, c'est un vieux soldat... Adieu, ma chère femme.

adieu, ma chère Juliette; ne vous désespérez pas; j'aime mieux me battre que de voir battre mon fils.

— Oh! cet abominable Paris! dit la mère en sanglotant; c'est lui qui est cause de tout cela !

— Je vais brûler ses monuments ! dit la fille à l'unisson; ils nous ont porté malheur!

— Embrassez-moi, mes anges! dit le père avec tendresse. Ces terribles moments ont leur bon côté; ils nous prouvent que nous aimons bien et que nous sommes aimés.

— Vous êtes un brave! dit le capitaine à Cartoux, en essuyant deux larmes furtives.

La porte s'ouvrit, et un quatuor de cris éclata sur tous les tons.

C'était Maurice !

Le jeune homme disparut bientôt dans trois étreintes de caresses et de bras; le capitaine ressemblait à une statue en frac noir.

La pauvre mère éprouva bientôt, après la joie, une douleur qui faillit la tuer, et qui se comprendra aisément sans trop d'analyse. L'arrivée de son fils amenait une situation nouvelle ; ce n'était plus M. Cartoux qui devait se battre,

mais bien Maurice. Le cœur d'une mère comprit tout de suite, et le cri de la nature lui imposa un étrange regret; elle aurait voulu voir, en imagination, son fils à mille lieues du village de Saint- Anaclet.

M. Gartoux devina tout de suite cette nouvelle angoisse d'une mère, et ayant embrassé son fils une nouvelle et dernière fois, il lui dit, en riant .

— Je sors un instant avec le capitaine... pour une affaire de... comice agricole...

— Oui, oui, interrompit naïvement la mère... c'est très-urgent... Reste avec nous, Maurice... n'accompagne pas ton père... cela ne te regarde pas, toi... le comice agricole...

— Mais, que diable! s'écria joyeusement Maurice, le comice agricole attendra... Comment! vous n'êtes pas étonnés tous de me revoir le surlendemain de mon départ! Vous ne m'interrogez pas? Vous n'êtes pas curieux de connaître mon voyage?... Vous...

— Oui, oui, interrompit le père, tu nous conteras cela... bientôt... Embrasse-moi encore une fois, mon cher Maurice...

— Laissez-moi vous raconter en deux mots,

interrompit le jeune homme... Vous allez rire, et je m'aperçois que vous en avez besoin... car je ne vois ici que des yeux rouges...

— Adieu, Maurice, dit le père, avec le plus faux des sourires.

— Oh! pour le coup! s'écria Maurice, j'use de mon autorité d'enfant prodigue qui retourne à la maison, et j'ordonne à mon père de m'écouter...

— Au retour, au retour, interrompit le capitaine, qui entraînait M. Cartoux.

— Tiens! fit Maurice, en toisant le capitaine, vous avez arboré la cravate blanche pour le comice agricole! Quelle tenue! vous êtes superbe!

— Il est vice-président. . . dit la mère. . . laisseles partir.

— Au diable votre comice! s'écria Maurice, ils ne partiront pas!

Et courant à la porte, il la ferma à double tour et mit la clef dans une poche de son habit.

La mère étouffa un cri de désespoir, et serra convulsivement la main de Juliette.

— Mais ne savez-vous pas, reprit Maurice,

que j'ai préparé mon récit en wagon, que je l'ai travaillé avec soin, que j'ai fait un chefd'œuvre, intitulé Paris et le hareng, et que j'ai peur d'oublier mon feuilleton, si je le renvoie au prochain numéro... Ainsi, prenez place, messieurs et clames, et écoutez... Mais quelle drôle de mine font tous mes auditeurs!

On entendit une voix dans l'antichambre, et au même instant deux coups appliqués sur la porte firent tressaillir la famille Cartoux, Maurice excepté.

— C'est lui ! dit le capitaine à l'oreille de Cartoux. Il a perdu patience... c'est le colonel.

— Qui frappe ainsi? dit Maurice; et, s'approchant de la porte. ïl ajouta : Qui demandezvous?

— Monsieur le commandant Cartoux, répondit la voix extérieure.

— Ce doit être le sergent-major, dit Maurice; il appelle papa commandant.

— N'ouvre pas ! dit la mère à voix basse, en se précipitant vers son fils.

— Veut-on bien m' ouvrir ? dit la même voix, sur un ton aigre.

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— Ça ne peut se refuser, dit Maurice ; et il ouvrit la porte lentement.

On vit entrer le colonel Ferréol Delombois : il avait préparé sans cloute une courte, mais énergique harangue , qu'il allait prononcer gravement, lorsque Maurice lui sauta au col, en s'écriant :

— Ah ! mon cher beau-père ! c'est vous ! Me voilà de retour de Paris, après six heures de séjour ! j'en ai assez, six heures de vie de garçon ! ma jeunesse est faite, je viens me marier. Vous avez fait la vie de garçon, vous, cher beau-père ? vous ne seriez pas colonel sans ça. Et la vôtre a duré plus de six heures. Moi, dans la mienne, j'ai pris un rhume de pluie, j'ai mangé un hareng, et j'ai vécu avec trois portiers. Aussi quel bon ménage nous allons faire avec Augustine ! j'ai commencé la vie par des extravagances, je la finirai par la sagesse, grâce à deux nouveaux patrons que Paris m'a donnés, saint Augustin et saint Médard... Mais avec quel air vous m'écoutez tous !... vous avez tous un visage qui ne vous ressemble pas!... Moi je suis fou, mais fou de bonheur !... je ne sais plus ce que je dis... Ma bonne mère, je veux

encore vous embrasser; il me semble que je perds mon temps quand je ne vous embrasse pas. Tiens! elle est jalouse, Juliette! Je t'aime toi aussi; une sœur est une mère plus jeune; c'est notre mère cadette... Enfin, ils se sont décidés à rire, ces hommes sérieux comme des papes ! Oui, vous avez ri du bout du nez, colonel!... Vous déjeunerez avec nous, je vous servirai du veau gras, et vous chanterez la chanson des zouaves au dessert... c'est que, oui, je crois comprendre... Le colonel a cru que j'allais me faire Parisien et planter là mon mariage... les zouaves n'en font pas d'autres, eux ! Moi, j'ai eu un transport au cerveau, voilà tout. Une fièvre de six heures, guérie par saint Augustin et saint Médard, deux médecins de la faculté de Paris. Voici mon histoire, écoutez et profitez de ma leçon, jeunes et vieux.

Tout cela fut dit avec une volubilité qui supprimait les interruptions, et avec la grâce enfantine de la première jeunesse. Les larmes et les sourires se croisaient sur les visages de tous les auditeurs.

Alors Maurice raconta, dans tous ses détails,

et avec une gravité comique, son voyage de Paris.

Il termina son récit par ces paroles : — Voici le seul souvenir que je rapporte de ma visite à Paris. J'ai entendu partout chanter et fredonner une chose et un air qui n'existent pas et qu'on appelle les Bottes de Bastien. A mon retour, en wagon, j'ai questionné un voyageur grave qui m'a répondu: — Jeune homme, toutes les années une épouvantable bêtise, nommée Ohé ! les petits agneaux, ou le Sire de Framboisy, ouïes Bottes de Bastien, sort d'une officine inconnue; aussitôt la capitale des arts, de la civilisation et de l'esprit s'empare de cette stupidité colossale, et la chante sur tous les tons, l'accompagne au piano, la danse en quadrille et avec un acharnement, un bonheur, une frénésie dont les fous de Charenton ne peuvent donner une idée, eux qai passent leur vie à répéter une phrase ou un mot. Jeunes, vieux, riches, pauvres, artisans, oisifs, roturiers, gentilhommes, Chausséed'Antin, noble faubourg, propriétaires, portiers, tous émerveillés de cette ineptie gigantesque, de cette niaiserie monumentale, la fredonnent.

la chantent, la caressent, la commentent à toute heure, à tout instant, du soir au matin, à la promenade, à table, au lit, en voiture, partout. C'est une épidémie de bêtise qui attaque les nerfs des provinciaux, à tel point que j'ai pris le chemin de fer pour entendre chanter les oiseaux sur toute la ligne, et guérir la maladie de mes oreilles. Ces innombrables et frénétiques admirateurs des Petits agneaux, des Hottes de Bastien et de toutes les futures atrocités du même genre, ne connaissent pas les trois premières notes de la prière de Moi se, ni trois mesures du Comte Ory... Et maintenant, cher colonel, beau-père, à quand mon mariage ? je suis pressé de me marier.

Le colonel se leva et embrassa Maurice, en le nommant son gendre.

V Angélus de midi sonnait au cocher du village.

— Voilà une voix que j'aime, dit Maurice ému aux larmes; quand je suis parti, ce clocher m'a fait ses adieux, et j'ai gardé cette voix amie dans mon oreille; elle m'a toujours parlé pendant mon voyage; elle a voulu me retenir à mon départ; elle m'a conseillé le retour.

— Colonel, dit le père Gartoux, mon fils vous a invité à déjeuner, et moi j'invite votre femme et votre fille.

— Oui, dit Maurice en battant des mains, ce sera un déjeuner de noces; colonel, je vous accorde un congé d'un quart d'heure; allez porter l'invitation à ma belle-mère et à ma femme.

— Ce diable d'enfant! dit le colonel entre deux larmes; il nous tue et nous ressuscite!

Il serra la main de M. Cartoux et lui dit à l'oreille: « Et pas un mot de ce qui s'est passé. Notre fils n'en saura jamais rien. »

Le capitaine allait sortir avec le colonel et remettait ses gants, lorsque Maurice, qui ne cessait d'embrasser sa mère, s'aperçut de ce mouvement de retraite, et l'arrêta en lui disant :

— Capitaine, vous mangerez du veau gras aussi, vous; le comice agricole ne sera pas présidé, tant pis ! vous aurez fait des frais de toilette pour mon déjeuner de noces.

Le capitaine accepta l'invitation avec un enthousiasme contenu.

— Après le déjeuner, capitaine, reprit Maurice, nous vous rendrons à vos habitudes. Je vais devenir, moi aussi, un habitué du café Bellone... Non, je ne plaisante pas; tenez, je vous le jure sur l'honneur, dans mes six heures de Paris, j'ai pensé au moins six fois au café Bellone, et je ne sais pourquoi ce souvenir m'a ému.

— On ne s'y amuse pas trop, cependant, remarqua le capitaine d'un air modeste.

— Eh bien! je crois au contraire qu'on s'y amuse énormément, depuis que j'ai vu deux portiers jouant au piquet dans une cage grande comme un guéridon, humide comme une cave, sombre comme minuit. Il y a trente mille de ces cages à Paris, et on y chante les Boîtes de Bastien.

— De mon temps, reprit le capitaine, on y chantait autre chose...

— Ah ! voyons les Bottes de Bastien de votre temps ! interrompit Maurice.

— Eh bien î non, jeune homme ; dans les salons, dans les mansardes, dans les greniers, dans les caves, dans les rues, sur les toits, partout enfin où s'ouvrait une bouche, on y chantait :

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C'est l'amour, Qui fait le monde A la ronde.

Moi, j'étais, à cette époque, sergent-major dans le 37e de ligne, et tous les matins, à la caserne de Babylone, le régiment se réveillait en chantant ce gai refrain. La garnison de Paris fit chorus, et le général Despinois, voyant que ce chœur général pouvait efïéminer la discipline militaire, défendit la chanson dans un ordre du jour du 11 décembre 1820. La garnison murmura, mais se soumit. On se contenta de chanter le refrain en pantomime, jusqu'à la guerre d'Espagne en 1823. Alors Paris inventa un autre gai refrain sur le général Mina, qui passa la Bidassoa en habit de soie... Vous comprenez le jeu de mots ?

— Oui, il est encore gentil ce gai refrain ! dit Maurice

— Ah ! c'était un beau temps ! reprit le capitaine.

— Parbleu ! je le crois bien ! vous aviez vingt ans, remarqua Maurice.

— Non, l'âge D'y fait rien, jeune homme.

KN PUOVINCK 305

— Tl fait tout, capitaine.

— Vous n'avez pas connu le Palais-Royal de 1823, vous, monsieur Maurice.

— Je ne connais même pas le Palais-Royal de 1859.

— Oh ! quelle différence ! reprit le capitaine avec enthousiasme, il y avait des galeries de bois, c'était superbe !

— Des galeries de bois !

— Oui, jeune homme, des galeries de bois éclairées à l'huile, avec le libraire Ladvocat qui exposait les bustes de lord Byron et de AYalter Scott dans sa boutique. On a démoli tout cela en 1830 !

— Voyez le malheur !

— C'est dans ce même temps, reprit le capitaine, qu'un industriel inventa les chaînes de sûreté pour les montres, parce que les provinciaux étaient presque toujours volés au passage du Perron, quand ils allaient faire queue, à midi, au Théâtre-Français, pour voir Talma dans Manlius.

C'est moi qui, décevant leur attente frivole, Renversai les Gaulois du haut du Capitole,

Nous avons vu et entendu cela, nous!

Le capitaine prit une pose de fierté, à ces derniers mots.

— Eh bien ! franchement, dit Maurice, en serrant la main du capitaine, si mon ami Cyprien n'avait eu que des histoires parisiennes à me conter, il ne m'aurait pas enlevé à ma famille l'autre jour.

Un bruit de pas dans le corridor suspendit l'entretien.

11 faut renoncer à dépeindre l'allégresse des deux familles, lorsque le colonel rentra avec sa femme et sa fille. Les larmes de la tristesse n'avaient pas heureusement épuisé les larmes de la joie. Après les premières effusions données à la tendresse, on se mit à table pour le déjeuner de noces.

— Êtes-vous content de cette journée ? demanda Maurice au colonel.

— J'en suis ravi, mon fils.

— Eh bien ! reprit Maurice, elle durera toujours.

Cette histoire est un chapitre isolé de toutes les perturbations que la renommée de Paris apporte dans les heureuses et calmes familles

de province. Un vers est resté au fond île tous les souvenirs, un vers transmis par tradition et qui menace de devenir éternel comme tous les proverbes menteurs :

On ne vit qu'à Paris, et Ton végète ailleurs.

Il serait temps de le remplacer par celui-ci :

On s'agite à Paris, et Ton ne vit qu'ailleurs.

Au moment où Paris se double, et prend pour enceinte d'octroi les remparts de Louis- Philippe, il serait peut-être utile de prémunir plus que jamais les jeunes imaginations de province contre les dithyrambes des commis voyageurs et les fanfaronnades des Lovelaces des départements. Paris, comme Rome sous Aurélien, sera bientôt une planète à part, inconnue de 51. Le Verrier, habitée par trois millions d'âmes, et sa force d'attraction doit augmenter en raison de sa nouvelle étendue. Les chemins de fer lui apporteront les villes lointaines; les embranchements fouilleront les plus obscurs villages. La carte de France pourra prendre

ce titre : Carte des rues de Paris. Il ne restera

plus qu'un remède aux folies des émigrations provinciales :

L'ombre douce du clocher natal.

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