TEINTURE DES ÉTOFFES
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Ce n’est que lorsque la chimie prenant tout son essor, lui eut prêté le secours de ses moyens, de ses ressources et de sa puissance que cet art est parvenu, vers la fin du XVIIlme siècle, à un haut degré de perfection. Le monde civilisé reçut alors une secousse dont se ressentirent les arts industriels ; lancés dans des voies nouvelles, ils y marchèrent sans déviation , et des conquêtes du temps, celles-là furent les plus durables et les moins contestées.
Les plus anciennes teintureries dont il soit fait mention dans les annales de Marseille étaient établies à Roubaud le Vieil , grand faubourg construit au bas de la rue d’Aix, et qui, trèsrapproché des murs d’enceinte de la ville, avait déjà , vers le XIIme siècle , une importance relative.
Les cartulaires de l’Abbaye de Saint-Victor de Marseille citent assez fréquemment divers produits employés par les teinturiers de cette ville . Dans le polyptique de l’année 814, par exemple, on remarque une redevance de rubium ; et en 1703, les religieux de cette abbaye célèbre obtiennent l’autorisation d’établir un marché pour la vente du vermillon. Six autres espèces de teintures sont portées sur le tarif des péages, ce sont :
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Yarchica ou arzisca, le brésil ou brasil, la graine , Y indigo, le roux et le verdutum.
Tout indique du reste que c’est de temps immémorial que l’on teignait à Marseille la laine en bois de brasil ou brésil (1), en garance et en kermès. Ce dernier produit était tiré de Narbone, de l’Espagne et de la Romanie. La Provence même en produisait assez pour en faire un objet d'exportation.
V alcanette (feuille du Ligustrum Egyptiacum) , avec laquelle on teignait en gros rouge et en jaune, était tirée de Tunis, du Languedoc et des terroirs de Marseille.
Le plus estimé des indigos était celui de Bagdad, qu’on appelait indigo bagadel. Les tarifs de Marseille le désignent sous ce nom dès l'an 1228. Celui de Chypre et de Ceylan se payait un tiers de moins que l’indigo de Bagdad. Plus tard on fit venir aussi l’indigo de Lahore, de Golconde et d’Agra. Après la découverte du Nouveau-Monde, Marseille reçut également l’indigo de Saint-Domingue et deGuatémala ; celui-ci valait toujours 10 à 13 sous de moins par livre que le premier. L’emploi de l’indigo fut interdit en Provence par
P) Tincturius quitinget de grand, vel bresilio, vel de royâ. (Statuts de Marseille de l’an 1287).
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un arrêt du Conseil daté du 26 avril 1605, et il fut prescrit aux teinturiers de ne se servir que du pastel. Mais les États-Provinciaux réunis à Aix, en décembre 1607, réclamèrent contre cette mesure, qui fut bientôt rapportée,
Marseille tirait du Comtat Venaissin lesswmacs, d’un très grand usage alors dans la teinture des draps noirs ; le bois de fustet , également utile aux teinturiers en laine et en coton ; et surtout la graine jaune, dite d’Avignon, que de nos jours les fabricants d ’indiennes emploient quelquefois encore dans le jaune d’application.
Quelques teinturiers, pour aviver la couleur du bleu, se servaient du bois d’Inde, du brasil et de l’orseille ; mais l’ordonnance de 1 669 , article 5 , leur défendit non-seulement d’employer ces matières, mais même d’en conserver chez eux.
La Syrie fournissait la gaude Yadragant solide se tirait de la Romanie et de l’Asie-Mineure par Satalie, où Marseille livrait en échange, d’après Pegoletti, des draps de teintes vives et tranchantes, comme les aiment les Orientaux (1) .
(i) J’ai lu dans un document conservé dans les Archives de la Chambre de Commerce (série HH, n° 74), que les draps sezains du Languedoc, qui s’expédiaient par grandes quantités sur les régences de Tunis et d’Alger, étaient apprêtés
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L’industrie provençale tirait aussi de l’Orient la zedoaire , plante tinctoriale de l’Inde, qu Avicenne nomme iciduar, et qui, dans les tarifs de Marseille et de Barcelone, est désigné sous les noms de cetuaret de citoval , ainsi que le cadarz , safran indien, qui croît en abondance au Malabar.
La cochenille , servant à la teinture de l'écarlate et du cramoisi, se tirait alors de l’Amérique par Cadix.
Comme aujourd’hui, la graine de Perse donnait du jaune ; le bois de Campêche du noir ou du violet ; le bois de Lima du rouge ou du marron.
L'alun , qui servait alors, ainsi que de nos jours, à tous les usages de la teinture la plus délicate, provenait de Smyrne ; celui dit de roche, des États de l’Église par Civita-Vecchia. L’alun tiré des montagnes de l’ancienne Phocée, et dont les manufactures aussi bien que les teintureries de l’empire grec consommaient la plus grande partie, n’arrivait plus alors à Marseille que par
et teints à Marseille, parce qu’on y faisait mieux le rouge de garance que dans l’intérieur du royaume, à cause de l’eau de mer, qui donne à la couleur une très-belle vivacité.
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l’intermédiaire d’une grande maison de Gênes à qui l’empereur Michel Paléologue avait accordé ce monopole. Sous la pression des besoins de son industrie manufacturière. Marseille se mit alors à fabriquer de l’alun de toutes pièces, en unissant directement l’acide sulfurique à l’alumine , la potasse ou l'ammoniaque ; et l’ingénieuse combinaison obtint un succès commercial prodigieux.
Infiniment habiles dans la pratique d’un art qu’ils avaient su porter à un haut degré d’avancement, avant que des savants tels que M. Ghevreul y eussent porté le flambeau de l’observation, les teinturiers de Marseille se montrèrent toujours jaloux de conserver les prérogatives que leur avaient valu la supériorité de leur main-d’œuvre et les secrets de leurs teintures.
Ainsi, dans un mémoire des Maîtres teinturiers, tondeurs et apprêteurs de la ville de Marseille, pour servir à la révocation de l’arrêt du Conseil en date du 7 juillet 1716, obtenu par les États du Languedoc en faveur des teinturiers et apprêteurs de cette province, j’ai relevé le passage qui suit : « Il est constant « que Marseille est la ville du Royaume où les « arts de la teinture en grand et bon teint, ton-
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« dages et apprêtages sont depuis longtemps « exercés avec une grande réputation, perfec- « tion et candeur, surtout pour les draps desti- « nés pour les Echelles du Levant. Gomme la « plupart des négociants qui les envoient si loin « les faisaient venir en blanc de cette province « où on les fabrique, afin de les faire teindre et cc apprêter à Marseille, où la teinture se fait à « si juste prix que les drogues y sont plus abona dantes et moins chères, il y a dans cette ville « un assez bon nombre de fabriques d’apprêteurs « et teinturiers, qui composent deux différentes « communautés des plus imposantes. »
Voici comment, dans le même factum, et avec la naïveté de style particulière aux artisans provençaux de cette époque, les teinturiers et apprêteurs de Marseille démontrent leur supériorité sur leurs confrères du Languedoc : « L’on a aussi (( un exemple qui prouve assez clairement la « capacité des teinturiers et apprêteurs de Marie seille, et qui, depuis, a causé ces frivoles et « artificieuses plaintes des fabricants du Lan- « guedoc dans l’assemblée des États tenue à « Nîmes : Un bâtiment commandé par un patron « gouverne, ayant échoué sur les côtes de « Livourne, on en tira nonante balles de draps
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« qui furent trouvées si défectueuses par le « mélange d’indigo, fleur de soufre, poix, résine, « goudron et autres, causé par le flot de la mer « que les propriétaires des dits draps auraient « autant estimé que la mer les leur eût engloutis « que de les voir dans un état si difforme. Le seul « espoir qui leur resta fut de consulter les tein- « turiers et apprêteurs de Marseille pour la répa- « ration des dits draps, qui furent réparés et « remis aux mêmes couleurs qu’ils étaient avant « le naufrage. Les fabricants du Languedoc ou « teinturiers, en ayant reçu environ six balles, « soit qu’elles pouvaient leur appartenir, soit « qu’ils voulussent en faire l’essai, ne purent « jamais y parvenir. Mais, sans aller chercher « un exemple si éloigné, ils sont très-fréquents, « par le renversement des charrettes et nau- « frages des bâtiments (1).
L’art de teindre les soies paraît avoir été porté jadis à Marseille, de même que les autres branches de l’industrie soyeuse, au plus haut degré de perfection. Il ne s’exercait d’ailleurs que sur des qualités de choix. Ainsi le règlement homologué (*)
(*) Archives de la Chambre de Commerce (série H. H., art, 74).
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par le Parlement d’Aix le 30 avril 1729 prescrivait que les ouvrages de soie destinés à être mis et usés en noir fussent travaillés de soie blanche et ne pussent être teints qu’après avoir été achevés et levés de dessus le métier. Seuls, les autres ouvrages mêlés, ainsi que ceux dans lesquels il entrait de l’or et de l’argent, pouvaient avoir leurs soies teintes avant l’ouvraison. Il en était de même des bas dont les coins étaient de soies différentes, ou de fil d’or ou d’argent, en tout ou partie, pour la fabrication desquels on pouvait se servir de soies déjà teintes en noir.
Vers l’année 1740, un teinturier marseillais nommé Denisse fit dans l’art de la teinture une découverte qui devait donner à la fabrication des étoffes de couleur une impulsion presque aussi vive que celle qu’elle a reçue de nos jours de l’application des couleurs dérivées de la houille.
En effet, de toutes les couleurs qui firent la réputation de Marseille, il n’en est aucune qui, pour l’éclat et la solidité, ait jamais valu son rouge, indifféremment appelé d’ Andrinople ou
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des Indes. Sans cette nuance, perfectionnée plus tard par les frères Fittler, Marseillais aussi, la rouennerie, à qui cependant notre ville n’était pas destinée à donner son nom, n’eût jamais conquis un débouché aussi considérable. « On l’emploie, « lisons-nous dans un rapport de notre Chambre « de Commerce (1) daté du 8 avril 1761 , à la fabri- « cation des mouchoirs et des siamoises ; et c’est « avec tant de succès qu’il n’a pas peu contribué « aux progrès de cette main d’œuvre. » Si heureux que fussent les essais que la Normandie fît, après Marseille, pour s’approprier les procédés de cette teinture, ils n’égalaient pourtant pas ceux qui s’étaient faits dans notre ville et à Aix, où les choses avaient été poussées jusqu’à faire venir du Levant des teinturiers grecs. Ces deux villes avaient en ce genre une telle renommée, que jusque de la Normandie on leur envoyait des cotons à teindre. Ce ne fut que vingt ans plus tard, et après bien des tâtonnements, que les ateliers disséminés dans le rayon de Rouen parvinrent à fixer enfin les doses qui donnent à leur rouge une supériorité que la Provence elle-
(i) Archives de la Chambre de Commerce, série H. H., n° 74.
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même ne leur dispute plus. Ce qui constituait un avantage en faveur de notre région, c’était l'action de notre soleil. Le coton, en effet, quand on veut le teindre en rouge d’Andrinople, exige plusieurs bains préparatoires, entre chacun desquels il doit être desséché complètement, faute de quoi les mordants prennent mal, tandis que sa couleur a moins d’éclat et de vivacité. Or, le climat humide de la Normandie se prêtait difficilement à ces dessèchements successifs. Les conditions n’ont changé que depuis qu’au séchage naturel on a substitué des sècheries chauffées artificiellement, dans lesquelles on élève à volonté le degré de chaleur pour l’effet que l’on veut produire. Insensiblement, on parvint à une telle précision dans les opérations et à une notion si complète des substances colorantes, qu’on peut regarder cette découverte comme arrivée à son
dernier degré de perfectionnement. Si j’y ai insisté, pour l’honneur de Marseille, c’est qu’elle est vraiment capitale. Un beau rouge d’Andrinople, franc et solide, est, en effet, la base d autres couleurs que l’on n’obtiendrait pas sans lui. On lui doit le violet, le cerise, le rose, la giroflée, le lilo, le paliaccct , et ces milles nuances que les caprices de la mode imposent aux fabricants.
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Avant la Révolution française, les États limitrophes, le Piémont et la Suisse surtout, faisaient une consommation énorme de cotons filés, qu’on teignait à Marseille dans plusieurs fabriques spéciales, et qu'on estimait beaucoup en Europe, surtout pour les couleurs rouge et bleu
En 1769, il s’ouvrit à Marseille, au quartier du Bachas, une manufacture exclusivement affectée à la teinture de cotons en rouge incarnat, façon de Smyrne et d’Andrinople. et elle s’acquit bientôt une réputation très-étendue. La méthode importée d’Asie par les frères Fittler, de Marseille, dont j’ai déjà parlé, y reçut même plusieurs perfectionnements remarquables. Le plus important fut celui qui consistait à donner au rouge d’Andrinople un éclat et un reflet qui lui assurèrent une supériorité marquée sur tous ses similaires. L’Almanach historique de Marseille pour l’année 1771, rapporte que « les suc - « ces de cette manufacture furent applaudis par « les consommateurs mêmes de la ville deRouen.»
Cette conquête de nos pères sur l’industrie orientale date précisément de l’époque où la culture de la garance fut introduite par Althen dans nos contrées. Une grande partie des cotons filés du Levant, si recherchés pour la teinture, ve-
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naient, de temps presque immémorial, se faire teindre à Marseille. Mais les changements que la Révolution française amena dans l’économie universelle turent tels qu’au retour de la paix , bien que la prohibition qui frappait les fils de Turquie lut levée, Smyrne et Constantinople, loin d’être prêtes à renouer la chaîne brisée de leur exportation, s’empressèrent de demandera Marseille des cotons filés de France des nos 20 à 40 : la filature levantine était morte.
Les filatures de coton d’Aix et de la Ciotat joignirent dès l’origine à leur exploitation la teinture de leurs cotons filés; il n’en était pas de même à Marseille, où le grand établissement du Bachas, de même que tous les établissements de ce genre, était indépendant des filatures. C était plus rationnel, car, pour être faite avec un plein succès, la teinture doit se traiter en grand et ne pas être resserrée dans les limites étroites d’une opération domestique.
Outre la teinture en rouge d’Andrinople, dont on se servait principalement pour teindre les mouchoirs de la fabrique d’Aubenas, Marseille produisait, dès 1770, le coton rouge filé d’une nuance rosée façon de Smyrne que les fabricants de Normandie préférèrent bientôt à toute
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autre nuance. Voici comment cette branche d’industrie fut introduite dans notre ville : Un négociant marseillais, M Roux, était établi depuis long-temps dans cette ville deSmyrne, où l’art des couleurs et la préparation des substances colorantes étaient poussés de temps immémorial à un rare degré de perfection. A l’aspect de ces pelisses turques, de ces bournous, de ces caftans, dont le rouge unissait la vivacité à la solidité, notre compatriote vit clairement que le procédé turc était bon et qu il aurait tout profit à se l’approprier. De retour à Marseille avec un personnel initié de longue main aux secrets de cette teinture, M. Roux s’installa donc, en 1770, au quartier des Petites Crottes ; et, tentés à la fois sur le coton, le chanvre et le lin, ses premiers essais furent des plus heureux. Dès ce moment, les expériences se succédèrent : Une seconde teinturerie de rouge de Smyrne fut établie par M. Vérany, dans la rue d’Aubagne, pour la mise en couleur des cotons des îles d’Amérique ouvrés dans sa filature de l’Arsenal des Galères. Deux autres teintureries furent établies , en cette même année 1770, par M. Chabert et Ce : la plus importante derrière l’Eglise de la Major, la seconde à côté
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de l’hôpital des Enfants abandonnés. Ici encore l'on peut dire que l’esprit a précédé la matière, et que si la semence a levé, c’est que le sol était préparé pour la recevoir.
Par suite des découvertes faites dans la teinturerie de Marseille, la grande industrie française du tissage se vit affranchie de l’énorme tribut quelle payait à la teinturerie de l’Asie Mineure. Je lis, en effet, dans un mémoire rédigé par la Compagnie Chabert, que précédemment une livre de coton rouge filé se payait à Smyrne de4fr. 50à 5fr., tandis que la même qualité de coton en laine ne valait, sur les lieux, que de 12 à 13 sols. Or, le prix de la teinture, soit en rouge de Smyrne, soit en rouge d’Andrinople, ne tarda point à descendre, à Marseille, au prix de 2 fr. 50 ; et il ne s’éleva que dans des occasions bien rares au dessus de ce prix, suffisamment rémunérateur. Ce n était pas là toutefois le dernier mot du progrès industriel.
En effet, la découverte relativement récente des teintures dérivées du goudron de houille a été le signal d’une révolution générale dans l’art du teinturier. Ces substances nous ont fourni comme à souhait des colorants merveilleux et toutes les gammes possibles dans
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l’éclielle des couleurs. Les teintes si difficilement obtenues autrefois ont aujourd’hui livré tous leurs secrets , et l’indigo manufacturier luimême est produit avec une grande économie par les procédés artificiels. Par leur vivacité, leur pureté, ces couleurs nées d'hier à peine l’emportent tellement sur toutes les autres qu’elles en deviennent de plus en plus les substituts directs et forcés. Ajoutons que les anthracènes et les bensoles, que l’on extrait du goudron, et qui sont les matières premières des nouveaux colorants, sont d’un prix bien moindre en France qu’à l’Etranger , puisque c’est nous qui fournissons à l’Allemagne et à l’Angleterre le plus fort contingent des matières qu'emploient ces deux pays. La Compagnie du gaz de Marseille et les fabriques locales d’indiennes se rendraient donc réciproquement de grands services, puisque les anthracènes qui servent en Allemagne à fabriquer l’alizarine artificielle proviennent presque toutes de la Compagnie parisienne du gaz, et que les usines d’ Arène pourraient , m’a-t-on dit , livrer le même produit à des prix plus bas peut-être.
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La cause si importante à connaître, au point de vue industriel, de l’adhérence des couleurs aux fibres textiles des tissus a donné lieu chez les savants à des opinions très diverses. Les uns, comme Hellot, Le Pileur d’Apligny, et plus récemment Walter Aum , l’un des chimistes fabricants les plus distingués de l’Angleterre, veulent la rattacher à l’existence assez problématique de pores et de cavités , les autres, suivant l’opinion émise, à la fin du dernier siècle, par Bergmann et Dufay, et adoptées par Berthollet, croient à une action purement chimique. Combattant vivement les partisans de l’adhérence mécanique, M. Persoz a étayé de considérations le plus souvent industrielles et expérimentales l’opinion contraire, à laquelle M. Chevreul avait apporté déjà, dans \e Dictionnaire technologique, l’autorité de ses recherches sur l’art de la teinture.
Quoiqu’il en soit, eu égard au mode d’appli-
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cation sur les étoffes, les couleurs se divisent en deux grandes catégories : celles qui se fixent par elles-mêmes, c’est-à-dire qu’il suffit d’étendre comme une couche de vernis, pour qu’en se desséchant elles adhèrent aux tissus ; celles qui exigent le concours préalable d’un auxiliaire dit mordant , destiné à les relier aux étoffes par son intervention. Ges agents, parmi lesquels l'alun est le plus fréquemment et aussi le plus anciennement employé, ne manifestent pas toujours leur présence de la même manière. Tandis que les uns ne font éprouver aux couleurs que de légers changements de nuances, les autres les modifient complètement et différemment, en proportion de la quantité de mordant dont on a fait usage. Il ne suffirait pas d’avoir mordancê une étoffe par un simple passage dans un bain préparé, si cette opération n’était suivie d’une seconde , dite fixage du mordant , laquelle consiste essentiellement à faire passer le tissu dans un nouveau bain d’une composition convenable. Ainsi qu'on le prévoit, dans les deux cas, les couleurs sont amenées à l’état liquide par l’intermédiaire de certains vernis. En outre, lorsqu’elles doivent être appliquées sur les étoffes, suivant des contours déterminés, comme il ar-
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rive pour la formation d’un dessin, il est nécessaire de leur donner un certain degré de viscosité pour les empêcher de s’étendre sur les parties voisines. La solution de ce problème, assez difficile eu égard à de nombreux éléments dont il faut tenir compte, s’obtient au moyen d’agents dits épaississants , dont les plus usuels sont la gomme et l’amidon.
Avant d’aller plus loin dans cet exposé des notions générales de l’impression des tissus, il convient de dire que l’étoffe elle-même a dû être préalablement l’objet de diverses opérations, sans le secours desquelles les meilleurs procédés de l’art de la teinture ne produiraient que des résultats incomplets. Quels que soient, en effet, les progrès obtenus dans la filature des fibres textiles du coton, du lin, du chanvre, de la laine et de la soie, qui servent à la confection des divers tissus, il est impossible de se procurer des fils complètement dépourvus de duvet. Ce duvet, qui recouvrira les étoffes après leur tissage, a tout d’abord le fâcheux effet de ternir notablement les couleurs, quelle qu’en soit d’ailleurla vivacité. D’autre part, les brins de fils et les noeuds formés pendant la fabrication empêchent, en se rabattant sur le tissu durant l’im-
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pression, les parties ainsi masquées de recevoir la couleur ; ils se relèvent ensuite et les font apparaître en autant de points blancs. On conçoit, des lors, la nécessité de procéder à ce qu’on nomme le rasage en terme de fabrique. Deux genres de moyens, spécifiquement appelés tondage et flambage , sont ordinairement employés pour raser les tissus. Anciennement fait à la main par des femmes armées de ciseaux courbes, le tondage s’exécute de nos jours à l’aide d’une machine des plus ingénieuses, tellement perfectionnée qu’elle sert au rasage des cachemires les plus fins. L’opération du flambage est une des plus curieuses auxquelles soit soumis le traitement des tissus. Elle consiste à leur faire traverser un jet de flamme avec assez de rapidité pour les débarrasser des duvets parasites sans altérer ni roussir le corps de l’étoffe.
Voilà, en traits rapides, par quels perfectionnements mécaniques il a fallu passer pour produire ces jaconas, ces piqués, ces armures qui sont l’ornement de nos étalages et nous réservent des surprises à chaque saison.
Pour que les couleurs puissent être fixées définitivement et conserver tout leur éclat, il
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faut, en outre, faire subir aux étoffes un apprêt, dont le but essentiel est d’enlever la matière colorante que la fibre brute contient toujours ; mais la présence de principes gras, résineux et autres vient compliquer ce blanchissement d’un dégraissage préalable. L’opération pratiquée dans les ménages pour couler les lessives, et l’effet mécanique que produisent les laveuses en battant leur linge, donnent une idée fort exacte de la série d’appareils qu’on peut employer pour dégraisser les tissus. Dans le blanchiment, on se sert du procédé qu’avait proposé l’illustre Berthollet, en se fondant sur l’action décolorante que le chlore exerce sur les étoffes. Ce procédé n’a plus maintenant aucun des inconvénients qu'il avait présentés à ses débuts, depuis qu’à l'emploi du chlore à l’état libre on a substitué des dissolutions de substances qui le tiennent en combinaison.
Ce n’est point encore assez d’avoir parfaitement rasé et blanchi un tissu ; celui-ci doit subir une dernière préparation, qui le rendra plus apte à recevoir uniformément les couleurs. Dans le calandrage, qui est en définitive l’opération de la repasseuse exécutée sur une grande échelle, on fait simplement passer les toiles destinées à
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l’impression entre des cylindres qui les laminent et en lustrent convenablement la surface.
Dans le cas très-simple où une seule teinte doit être appliquée sur un fond blanc, il suffit, à moins de vouloir compliquer le dessin en y marquant des ombres ou des nuances doubles, de plonger l’étoffe, préalablement mordancée, s’il y a lieu, dans la liqueur colorante. Alors on n’aura qu’à régler convenablement le nombre et la durée des immersions, de manière à obtenir la nuance voulue. C’est ainsi qu’on procède essentiellement à la teinture en garance, opération fondamentale pour le fabricant d’indiennes. Seulement le garançage présente cette particularité curieuse, que le bain de couleur doit nécessairement contenir de la craie en proportion déterminée. Ce fait industriel fut signalé, pour la première fois, par J.-M. Haussmann, en 1781. Après avoir obtenu de magnifiques couleurs garancées aux environs de Rouen, il était allé s’établir à Colmar, où, malgré des procédés tout à fait identiques, il ne pouvait produire rien de beau , ainsi qu’il l’écrivit à Berthollet. Analysant alors successivement, avec toute la patience et la sagacité de son esprit inventif, les matières diverses dont il faisait usage, il découvrit bientôt que ses mé-
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comptes provenaient uniquement de ce que les eaux de l’Alsace étaient dépourvues de craie. En effet, l’addition de calcaire rendit à Haussmann les succès qu’il avait toujours obtenus pour la solidité de ses couleurs et la vivacité de leurs nuances. Depuis cette découverte, les fabricants portent la plus grande attention à la composition des eaux dont ils font usage, et complètent soigneusement la proportion de craie quelles contiennent généralement.
Pour peu qu'on réfléchisse aux conditions dans lesquelles le fabricant d’indiennes est placé, on rejette promptement la comparaison qu’on serait tenté d’établir entre son art et celui du teinturier. En effet, le cas le plus fréquent, dans l’usage que le premier de ces industriels fait des couleurs, est évidemment l’impression de fonds couverts, sur lesquels se détachent des sujets diversement colorés. Si la couleur de ces sujets est assez foncée pour absorber celle du fond en s’y superposant, on l’applique à la manière ordinaire. Sinon, il faut à la fois anéantir la couleur du fond sur tous les points que doit occuper la figure, et conserver à celle-ci un encadrement aussi exact que possible. Une première solution de ce double problème nous est venue de l’Inde et de l’extrême Orient.
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Physique, mécanique ou chimique, suivant l’occurrence, elle a toujours pour effet de s’opposer à la fixation d’une couleur sur certaines parties du tissu qu’on désire réserver, et cela à l’aide d’une préparation dont on fera plus tard disparaître facilement les traces. Un autre moyen, l’inverse du précédent, et reposant d’ailleurs sur le même principe, est la rentrure , c’est-à-dire une impression accessoire qui se produit après l’opération mécanique, pour apporter un complément de couleurs à celles qu’on a employées pendant le premier travail, et dont la combinaison chimique n’est pas possible différemment.
La chimie prête même un secours encore plus complet au fabricant de toiles peintes, en lui préparant des couleurs d’une telle composition qu’elles fonctionnent tantôt comme réserves et tantôt comme enlevages. C’est ainsi qu’une figure étant représentée sur un fond blanc, il est possible d’appliquer sur toute la surface du tissu une couleur qui, respectant les parties déjà imprimées, ne se fixe que sur celles restées blanches. Enfin, on est parvenu à étendre sur une étoffe déjà teinte une autre couleur qui, tout en détruisant la première aux points où elles sont mises en contact, vient en outre s’y substituer.
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A l’heure qu’il est, les dessins ont d’une à quatorze couleurs. La grande consommation du moment, dès lors la grande production, porte en général sur les indiennes ayant de 2 à 4 couleurs.
L’impression n’exerce aucune influence sur la qualité et la durée des tissus ; c’est, à proprement parler, un objet de luxe et de mode. A ce titre, la partie du dessin y est, sans contredit, d’une haute importance, Il y a là, en effet, une qualité qui ne se donne pas, c’est le goût. Un dessin de fabrique n’est pas une oeuvre difficile, ni qui exige de longues études ; il ne s’agit que de combiner quelques lignes et quelques couleurs , de manière à produire une certaine harmonie d’effets. Tout le monde semblerait pouvoir y prétendre, et pourtant c’est un don qui n’est pas commun : Dans ces arrangements il existe un point précis qu’il faut atteindre et ne pas dépasser, une nuance qui sera acceptée si on ne l’exagère pas, un contraste qui, suivant la manière dont on le ménage, agréera dans une étoffe et choquera dans l’autre ; enfin des rien, de petits accidents qu’on dirait peu significatifs, et qui font qu’une disposition réussit ou échoue. Tout n’est pas, dans ces choix, ni bien pur ni
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bien inspiré. Il se produit de temps à autres dans le goût qui règne des courants bizarres et jusqu a des aberrations auxquelles, sous peine de manquer ses ventes, la fabrique est obligée de s’associer. Elle cède alors au public beaucoup plus quelle ne s’inspire d’elle-même, adoucit de mauvais modèles et proteste par de louables retours. Ges absences ont d’ailleurs peu de durée. Il y a dans notre pays un sentiment auquel on ne fait pas longtemps violence, c’est le sentiment de ce qui sied, de l’élégance sans affectation, et, au milieu de perpétuels caprices, le sentiment du naturel dans l’originalité.
Aux débuts de la fabrication, alors qu’on ne pouvait employer qu’un petit nombre de couleurs, c’est sur l’art du dessinateur que reposaient principalement l’agrément et la variété des toiles peintes. Voilà comment s’explique l’établissement à Marseille de l’ancienne Académie royale de peinture, ouverte en 1753, huit ans après que l’industrie des toiles peintes s'était introduite dans notre banlieue.
Maintenant, je dois faire remarquer que le dessinateur d’indiennes n’a pas, comme le peintre à l’huile, la faculté de retoucher son œuvre et d’en corriger les effets, si l’exécution lui sem-
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ble défectueuse. Il doit donc avoir une connaissance approfondie des procédés de la fixation des couleurs, pour ne pas composer un dessin dont la réalisation serait incompatible avec les opérations du fabricant ; il doit enfin prévoir les modifications physiques qui peuvent résulter du voisinage des teintes qu il veut associer . Je veux parler de ces effets bien connus de contraste que M. Ghevreul a si bien expliqués dans son bel ouvrage sur l’assortiment des objets colorés. Chacun peut vérifier, en effet, que deux couleurs de même nature , mais de tons différents , sont toujours modifiées dans leurs nuances quand elles sont contiguës. Semblablement, deux couleurs différentes, mais de tons sensiblement correspondants , n’affectent plus nos organes visuels, dans ces circonstances de juxta-position, de la même manière que si elles étaient isolées. Le rouge et le jaune, pour prendre un exemple, tournent respectivement au violet et au vert, quand ces deux couleurs sont juxtaposées. On sait enfin que de deux pains à cacheter de même dimension et de même couleur, mais placés sur des fonds différents, l’un paraît notablement plus petit que l’autre.
Il me reste à donner quelques indications sur
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les piocédës par lesquels l’oeuvre du dessinateur peut être reportée sur l’étoffe. Les Indiens et les Egyptiens , qui , de temps immémorial , représentaient des figures diversement coloriées, n ont jamais employé que le pinceau dans leurs opérations, et long-temps le pinceau tage fut le seul moyen d’enluminure usité en Europe. Enfin, on découvrit un mode plus expéditif qui consistait à imprimer les tissus à l’aide de planches en bois gravées en relief, sur lesquelles on appliquait le dessin, en réservant seulement pour le pinceau les couleurs d’enluminage et de complément. Vinrent plus tard les planches métalliques gravées en creux, qui servaient aux dessins à ramages et au genre dit camaïeu, très en vogue alors à Marseille.
Un document conserve dans nos archives me porte à croire que l’industrie marseillaise des toiles peintes fut la première en France qui, dès 1745, imprimait à la planche le noir, le rouge et le violet, ne recourant au pinceautage que pour l’application du bleu , du brun , du jaune et du vert. Bien que l’emprunt fait au procédé de la gravure en taille douce constituât un progrès immense, les dessins étaient encore péniblement reproduits par un travail lent et
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successif. Aussi les incorrections qui en étaient les conséquences inévitables firent-elles conserver l’usage du pinceau pour les indiennes fines, quelque défectueux qu’il fût au double point de vue de l'économie et de la promptitude dans l’exécution. Enfin , l’invention en Angleterre des rouleaux de cuivre, où le dessin est gravé, et qui, dans leur mouvement circulaire, déposent sur le tissu les couleurs dont on les a successivement chargés, étant venu couronner tant de notables perfectionnements, la partie mécanique de l’impression des tissus put se regarder comme définitivement constituée. Quinze ans plus tard, un homme de génie, Lefèvre, construisit d’imagination, en la perfectionnant, la première machine à rouleau d’origine. Avec le mécanisme perfectionné de nos jours , un dessin gravé sur cylindre ne revient qu a 100 fr. par couleur. Nécessitant une gravure spéciale sur un cylindre particulier, chaque couleur est disposée et calculée sur les cylindres de telle sorte qu’elle se juxta-pose avec une précision merveilleuse ; et s’il y a 2, 3 ou 5 couleurs, il y a 2, 3 ou 5 cylindres qui représentent en moyenne 200, 300 ou 500 fr. par dessin.
Depuis long-temps de nombreuses tentatives
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avaient été faites en France, en Angleterre et en Allemagne, en vue de réaliser mécaniquement les impressions à la main, et elles étaient restées presque toutes infructueuses, lorsque, en 1834, un ingénieur- mécanicien français, M. Perrot, résolut complètement le problème par la découverte d’une machine des plus ingénieuses. Dans l’impression en relief, le dessin, préalablement calqué sur un papier végétal , est reporté à l’aide d’une pointe sèche sur une planche d’un bois dur. Colorant alors les traits en rouge, pour les rendre plus visibles, l’ouvrier découpe et vide la figure avec des outils appropriés. En coulant dans cette sorte de moule un alliage fusible, qui se solidifie, il obtient des cachets qu’il cloue en nombre convenable sur une planche d’impression. C’est cette planche ainsi gravée en relief et recouverte de couleurs que l’on applique sur le tissu par l’entremise de la perrotine.
Bien que les perfectionnements apportés à cette ingénieuse machine , en aient rendu le maniement si facile que deux hommes impriment dans une journée jusqu’à 1,500 mètres de calicot, travail qui exigerait au moins le concours de 50 imprimeurs à la main ; la perrotine a dû, dans ces dernières années, céder la place
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au rouleau pour tous les articles permettant une impression mécanique, et dont la consommation est assez grande pour couvrir les frais d’une gravure sur cuivre.
Je n’ai plus, pour compléter ces indications générales, qu’à parler de l 'apprêt que Ton fait subir aux étoffes avant de les livrer au commerce. Une première préparation, qui s’applique spécialement aux toiles revêtues de couleurs garancées, consiste à les plonger, comme s’il s’agissait de les teindre, dans des bains alternatifs de savon et d’acides. On croyait primitivement que cet avivage n’avait d’autre objet que de débarrasser les tissus des matières étrangères introduites pendant la fabrication, qui pouvaient ternir la pureté des nuances. Un examen plus attentif a fait reconnaître que cette opération était indispensable pour donner aux couleurs une solidité et une fixité dont elles seraient, sans cet apprêt, si peu susceptibles qu’une exposition au soleil pendant quelques instants suffirait pour les altérer. On foularde ensuite les étoffes teintes et imprimées, c’cst-à-dire qu’on les soumet à un traitement dont le but est de leur donner du corps sans les priver de leur souplesse, de leur brillant naturel. On y parvient,
CONCLUSION
en imbibant l’ étoffe d’un mélange de fécule ou d'amidon avec une certaine quantité d’alun, de savon et même de cire. Les tissus sont ensuite de nouveau calandres comme au moment de 1 impression. Enfin on procède au satinage ou lustrage à l’aide d’une machine dite à lisser, dont la partie essentielle est une pierre d’agate bien polie qu’on promène par un mouvement de va-et-vient sur toute la surface de 1 étoffé. Il ne reste plus, avant de livrer l’indienne au commerce , qu a la subdiviser en pièces dont la longueur n’excède pas 50 mètres. La tâche de l’industrie est alors terminée ; le rôle du négociant commence.
CONCLUSION
Devant m’attendre à ce que bien des objections soient faites à l’exposé des idées qui ont inspiré cette étude, je n’hésite pas à aller au devant de quelques unes, armé que je crois être de preuves puisées non seulement dans une longue succession de faits historiques, mais encore
CONCLUSION
dans les discussions qui se sont produites au sein des commissions d’enquête instituées dans ces derniers temps, en vue de la révision des tarifs.
La première de ces objections peut consister dans la difficulté que Marseille éprouverait à recruter dans son enceinte des ouvriers suffisamment habiles pour être employés avec avantage à la filature et à la fabrication des tissus.
La deuxième objection se retrancherait dans la cherté de la main-d’œuvre à Marseille, comparée à celle que payent les industries textiles établies dans le reste de la France.
Enfin, la troisième, et la plus sérieuse à première vue, dans ce côté positif des choses, est celle qui s’appuierait sur l’état d’infériorité dans lequel se trouverait la fabrication française, et à fortiori celle à venir de Marseille, mises en regard des industries de l’Alsace, de l’Allemagne, et surtout de l’Angleterre.
Quant aux autres objections résultant des obstacles climatériques , du coût excessif des engins à tirer des pays étrangers , de l’impossibilité de les réparer et de les rajuster sur place, etc. , je crois les avoir prévenues bien ou
mal, dans le cours de cette étude, par des exem-
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pies et par clés analogies qui doivent être encore présents à la mémoire du lecteur.
Abordant simultanément les deux premières objections, je rappellerai qu’il fut, au dernier siècle, établi d’une manière officielle, et par des fonctionnaires d’un rang élevé, que jamais les industries textiles de Marseille n’ont manqué de bras et de bras modérément rétribués.
Pourquoi les mêmes facilités ne se retrouveraient-elles plus ? Aujourd’hui que les communications sont si rapides et si faciles, le réveil du travail manufacturier attirerait sûrement dans nos murs un personnel approprié, car il en est du mouvement des ouvriers, dont le sort est à la merci des fluctuations du marché, comme il en est du mouvement des eaux, dont les pentes déterminent la direction. Il faut dire aussi que, dans presque tous nos foyers d’industrie, les salaires ne sont que la mesure stricte des besoins, par la raison que là où il fallait autrefois mille bras, l’industrie moderne, armée de procédés puissants, n’en emploie plus que vingt. Mais il convient d’ajouter que, grâce à l’élan quelle a imprimé à la production, si l’énergie musculaire a , dans son domaine , moins de champ pour s’exercer, en revanche tous les bras
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qu occupait la fabrication ancienne peuvent entrer aujourd'hui dans les cadres incessamment agrandis de la manufacture.
Considérons aussi que Marseille attire plus que jamais, par la certitude d’un salaire et la conformité du climat, les bras qui pullulent au delà de nos frontières du sud-est. Ces nombreuses familles italiennes qui viennent à Marseille pour aller chercher, dans les Etats de l’Amérique du Sud , un pain mal assuré , ne laisseraient pas de fournir à nos industries nouvelles des travailleurs des deux sexes pas du tout exigeants pour la rémunération de leurs services. Je lis, en effet, dans un numéro du Journal officiel de la République française , du mois de mars de l’année dernière, page 3354, que le salaire des femmes employées aux travaux des filatures est , en France , de 1 fr. 50 , tandis qu’il n’est en Italie que de 0 fr. 90 ; que le salaire des femmes employées au moulinage est de 0 fr. 60 dans la péninsule et de 1 fr.20 dans notre pays. Il en est de même pour toutes les autres branches de la fabrication. On voit ainsi que la marge serait on ne peut plus favorable à l’industrie marseillaise, car si l’écart est grand, ni l’exécution de la main-d’œuvre ni le prix des vivres et
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des matières, absolument les mêmes dans les deux pays, ne le justifient à mes yeux.
Les deux premières objections écartées, la troisième n’est pas plus embarrassante que les deux autres. Ici même les faits sont des plus concluants : En effet, dans la séance de la Chambre des Députés du 5 mars 1880, M. Parent a pu soutenir, ayant les preuves en main, que les prix de la filature et de la plupart des tissus sont moins élevés en France qu’en Allemagne et qu'en Alsace ; et personne ne s’est trouvé dans le Parlement en mesure de le contredire.
Si maintenant nous tournons nos regards vers l’Angleterre, nous voyons qu’avec une exportation qui tend de plus en plus à décroître, ce pays, constamment menacé,’ suivant l’heureuse expression d’un économiste, d’une congestion industrielle , est, pour le placement de ses produits cotonniers, à la merci des phénomènes économiques, des variations de prix et des incidents de toute nature. Il est à la merci d’une simple variation du change dans l’Extrême- Orient, d’une hausse ou d’une baisse de la roupie des Indes. Quand la roupie baisse, le Lancashire et le Cheshire sont aux abois, les stocks de cotonnades s’accumulent. Pour n etre pas
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étouffé sous cette masse de produits, on est forcé de les écouler n’importe où et à quelque prix que ce soit. C’est ce qui fait que Manchester, qui depuis quelques années limite sa production à treize mille kilomètres d’étoffes par jours, (plus que la longueur du diamètre de la terre), est obligé d’entretenir à grands frais des facteurs et des commissionnaires sur tous les points du globe.
Il est une autre considération qui n’est pas sans valeur dans le sens de l’initiative industrielle, c’est l’altération ou plutôt le relâchement qui se fait remarquer, depuis vingt-cinq ans, au moins dans l’échelle morale de la production manufacturière anglaise. Autrefois le propre de cette industrie, était de ne mettre dans les objets de consommation usuelle que ce qu’il est indispensable d’y mettre pour un bon emploi, de les traiter d’après des modèles uniformes et dans de telles proportions que le coût en est nécessairement diminué ; c’était d’avoir pour constante préoccupation l’accroissement des débouchés, et d’y aboutir par la modération des prix et une admirable loyauté professionnelle. On s’est depuis singulièrement départi de cette règle : Les madapolam , les Shirtings , les long
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cloths , et autres tissus qu’on expédiait en Orient avant la guerre de Grimée, étaient d’une qualité bien supérieure et d’un bien plus long usage que les mêmes articles dont on inonde aujourd’hui, sous les mêmes dénominations et la même estampille, tous les marchés du monde qui daignent ne pas les repousser. Voici comment s’exprime, au sujet de ces altérations, le manifeste lancé par les ouvriers en grève du Lancashire , manifeste inséré dans l 'Economiste anglais et dans tous les journaux de Manchester du 30 mars 1878 : « On dit que les calicots « américains nous font la concurrence, quand « nous savons pertinemment, nous autres, que « Manchester contrefait les tissus américains. « Mais, en admettant même cette concurrence, « à qui la faute ? N’est-elle pas à ceux qui fabri- « quent des marchandises composées seulement « de moitié coton, et pour l’autre moitié de « mélanges nuisibles pour la consommation ? « Peut-on attendre du public ainsi fraudé ou « volé qu’il continue d’acheter les produits » anglais, quand il peut les prendre ailleurs en « bonne qualité ? Gela s’applique non seulement « aux consommateurs anglais , mais à tous les « pays où le Lancashire envoie ses produits.
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« C’est là la cause principale de la rapide exten- « sion des manufactures aux Indes. N’est-ce « pas aussi la cause de la fondation d'établis- « sements similaires dans l’empire Chinois ? »
Les journaux des Indes sont remplis des mêmes récriminations et signalent les mêmes irrégularités, qui les indignent. Le consommateur demande des tissus à Manchester, on lui livre des simulacres d’étoffes dans lesquelles la matière première, dénaturée, chargée, mêlée à des textiles sans valeur, a besoin de gélatine, d’amidon, de stéarine, de terre de pipe, etc.
En passant de l'exposé de ces faits à l’examen des causes, on trouve qu’il serait bien difficile que les choses se passassent différemment. Qui donc, en effet, à moins de- vouloir courir à sa ruine, est capable de concilier , par des moyens honnêtes, l’extrême bon marché du produit avec V excessive cherté de l’ouvraison ? Le fraudeur seulement , mais jamais pour un temps bien long, car nous vivons dans un temps où les vasselages ne durent pas; s’il s’en crée d’artificiels, la force des choses en fait promptement justice, Or, si l’on compare les prix de la main-d’œuvre en Angleterre, donnés dans les moindres détails par le Manchester Guardian du 30 avril 1878,
avec les prix que le tableau statistique de la France publié par l’imprimerie nationale indique pour la main-d’œuvre française, on voit qu’il ressort en faveur de nos industries textiles une différence de 57 pour 100.
Aussi ne faut-il point s’étonner des difficultés sans cesse croissantes qu’éprouvent les produits anglais à s’écouler sur les marchés où leur était réservé naguère un placement toujours fructueux. Et, qu’on veuille bien y prendre garde, en Angleterre, ce ne sont pas seulement les établissements où l’industrie du coton domine qui perdent chaque jour du terrain. Ceux où l’on travaille la laine n’ont guère moins à souffrir de ce changement d’état, car depuis quelques années les exportations ont perdu 71 p. °/0, en ce qui concerne les draps et 53 p. °/0 en ce qui concerne les tissus mélangés.
Comment envisager de sang froid la gravité de cette situation générale ? Il s’agit, pour le seul groupe de Manchester, par exemple, d’un million de francs par jour en traitements et en salaires. Dans cette limite, c’est pour le travailleur, l’aisance, la satisfaction des besoins et la faculté de quelques réserves ; avec un quart en moins, c’est la gêne, et les réserves s'épui-
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sent ; avec la moitié en moins , la misère prévaut et s’aggrave par les réductions qui surviennent.
Or, dans ce passage de la fortune aux revers, à mesure que l’atelier se vide, la place publique se remplit ; les misères s’échauffent en se mettant en contact, et planent comme une menace sur la cité siège de la grande industrie. G est là sa plaie profonde ; elle est condamnée, par le discrédit qui frappe de plus en plus ses produits, à l’incertitude du lendemain, et se trouve d’autant plus éprouvée qu’elle s’est vue naguère plus florissante. On a cru la fonder sur le roc, et l’on n’a rien épargné pour en porter plus haut le faite; mais, sous ce roc, couvaient des feux souterrains qui souvent ébranlent l’édifice et menacent de l’engloutir.
Dans ces luttes industrielles qui ont l’univers pour champ de bataille, la victoire reste en défitive aux plus honnêtes et aux plus entreprenants. Marseille, qui, dans le siècle dernier, portait de si glorieux chevrons, faits de soie, de laine et d'or, n’a rien à craindre sous ces deux rapports , et nous désirons vivement qu’elle ne l’oublie jamais.
Et maintenant, s’il nous est permis d’entrer
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dans un ordre de considérations purement morales , nous nous demanderons si l’on peut craindre que, par suite de la création de nouvelles fabriques, un surcroît de population ouvrière, fournie surtout par les Etats limitrophes, vienne altérer un jour, par la mobilité de ses sentiments et les exigences de ses intérêts, ces principes d’ordre, de travail et de sobriété dont Marseille est fiére à si juste titre, Sur ce point, heureusement, le passé nous répond de l’avenir, car le chef-lieu des Bouches-du-Rhône eut toujours une merveilleuse aptitude à s’assimiler, sans violence et sans secousse, les éléments hétérogènes qui de tout temps ont afflué dans son sein.
Au surplus, quelques progrès remarquables qu’elle ait su faire, au dernier siècle, dans une carrière où son génie a pu s’exercer librement ou sous la pression de la nécessité ; si brillantes que soient encore les perspectives que l'avenir laisse entrevoir à plus d’une de ses industries, Marseille, avec ses aptitudes et ses goûts éclairés pour tous les arts nécessaires ou d’agrément sans exception, ne sera jamais un de ces grands centres de production manufacturière , au milieu desquels les populations, vouées à d’in-
CONCLUSION
sipides spécialités , tendent à s’étioler et se démoralisent à la longue. Grâce aux inépuisables ressources qu’offre sa banlieue aux manipulations des usines , son enceinte , où les domaines du commerce ont déjà beaucoup de peine à se développer , n’offrira jamais l’aspect de ces modernes Babylones industrielles du Nord , où l’immense variété des efforts partiels donne à l’observateur du détail une impression de fatigue, au spectateur d ensemble un sentiment d’indéfinissable tristesse. C’est surtout par le commerce , les savantes spécialités, les rudes et saines professions de la mer, tous éternels objets de ses affections, que Marseille saura se maintenir au rang des villes les plus prospères du monde. La vie commerciale et maritime, seule appelée à dominer toujours dans ses ports et dans son enceinte ; développée par une industrie pleine de vigueur, et sagement progressive ; par une circulation de plus en plus facile, prompte, économique ; ne lui enlèvera jamais aucune des qualités qui lui sont propres. Elle maintiendra, au contraire, dans toute leur vigueur les principaux attributs de son antique génie, sa foi vive, ses aptitudes diverses, et son constant amour de la Liberté.