CHANSONS JOYEUSES
Jamais je n'ai vu plus belle journée d'automne que telle qui devait éclairer notre grande représentation à Senlis.
Le soleil s'était levé radieux; vers les quatre heures du soir l'entrée de notre théAtre en plein vent s'encombrait de spectateurs, riant aux éclats des lazzis de notre paillasse et de son maître la Levrasse, qui faisaient la parade pour attirer et ameuter la foule; ces lazzis furent, comme d'habitude, accompagnés de prodigieux soufllets et de fabuleux coups de pieds: le tout prodigué par la Levrasse avec une gravité grotesque, et accepté par le paillasse avec les récriminations, contorsions et exclamations d'usage.
Après la parade vint la scme joyetise , chantée par le paillasse et par Basquine.
Lorsque celle-ci parut sur les tréteaux, sa renommée l'ayant déjà devancée, il se fit un grand silence, puis un sourd murmure d'admiration circula dans la foule.
— Qu'elle est gentille ! . .
— Est-elle bien mise !
— On dirait une petite femme.
— Quels beaux cheveux !
— A-t-elle l'air hardi ! hein.
— Et quelle jolie figure !
— Moi , je lui voudrais seulement cinq ou six ans de plus . . . Avec cette figure-là ... et, ma foi ! alors . . .
— Et cette taille . . . est-elle bien faite !
— Et la jambe, donc ... et la jambe! voyez donc ce petit mollet . . .
— Et cette fossette aux ëpaules !
— Et l'air si malin ... si futé !
— On dit que quand elle chante des polissonneries, elle est à croquer.
-^ Dieu merci ! elle va en chanter , ... on dit la scène avec le paillasse fièrement croustilleuse.
— Quel bonheur!
— Gentil petit démon , va . . .
— C'est vrai , a-t-elle l'air lutin ! . . .
— C'est Diablotine qu'il faudrait, l'appeler ... au lieu deBasquine.
J'écoutais ces exclamations de la foule, à demi caché sous une des toiles dont nos tréteaux étaient latéralement garnis. Maintenant , l'expérience se joignant à mes souvenirs , je me rends parfaitement compte de l'impression produite par cette enfant sur notre public.
Si Basquine était moralement transformée, elle était aussi physiquement presque transfigurée : ses traits, toujours charmants, avaient perdu leur suave expression de candeur enfantine, et ses joues, si cela se peut dire, n'avaient plus leur fraîche et innocente rondeur; son
teint, quoique d'une clarté, d'une transparence qui annonçait Ja force et la santé, était pâle, et non plus de ce rose lacté particulier à la carnation de l'enfance ... Autrefois timides, presque craintifs, ses grands yeux, d'un noir velouté alors, légèrement cernés, s'abaissaient sur la foule, vifs, libres, assurés, tandis qu'un sourire malin et hardi errait sur ses lèvres vermeilles, naguère encore si ingénues.
La toilette d'une bizarrerie effrontée dont on avait vôtue Basquine, loin de choquer notre public, lui devait plaire beaucoup.
Sur ses beaux cheveux blonds, rassemblés en deux grosses nattes qui tombaient presque à terre, Basquine portait , crânement posé de coté , un petit bonnet grec en étoffe écarlate , semé de paillettes d'argent; son corsage, démesurément décoleté, aussi écarlate et argent, dessinait sa taille souple , et maintenait sa jupe au moyen de minces bretelles de clinquant, qui laissaient ainsi nus son cou, sa poitrine, ses épaules et ses bras d'une blancheur ferme et polie comme de l'ivoire ; sa courte jupe de satin bleu pùle, pailletée d'argent, s'arrôlant bien audessus du genou , découvrait un maillot couleur de chair, étroitement collé aux plus fins contours; le pied, tout petit, se cambrait dans un brodequin de maroquin rouge bordé de fausse hermine.
J'ai vu et pu admirer depuis ce temps le marbre divin àel'yhnour aîiiique; les formes jeunes, svcltes et pures de ce chef-d'œuvre m'ont rappelé singulièrement Basquine.
Tel était son costume, lorsqu'elle parut sur nos tréteaux pour chanter une scène avec le paillasse.
Le paillasse a\ait une figure, non point laide, mais d'une expression ignoble; il portait l'habit de son rôle, une casaque et un pantalon de toile à matelas, un chapeau pointu et une perruque rouge.
Le plus profond silence régna soudain dans l'auditoire. La scène commença par une sorte de récitatif chanté, mêlé de couplets, trivialités depuis long-temps populaires dans les carrefours et ayant pour titre: L'amour de Paillasse.
Paillasse s'avança d'un air piteux, et retirant sa jambe en arrière, salua gauchement Basquine, puis il chanta ce qui suit , alternant le récitatif avec sa compagne :