PRÉLUDE
Une jeune amie, mariée depuis si.r mois environ et dont la lune de miel n'avait point tardé à subir une fâcheuse éclipse, m'écrirai l . un jour, pour se plaindre de la vie qui ne lui a point apporté la réalisation de ses rêves d'antan, pour maudire, aussi, ce que, disaitelle, des naïfs ou des sots nomment le Bonheur — le Bonheur, cette chose indéfinissable en face de laquelle nous nous trouvons, dès le berceau, qui vient à nous ou qui nous fuit, ensuite, dans le caprice, dans le mystère des circonstances.
VIII PRKLUDK
Mon amie n'a peut-être pas tort de se plaindre de la rie. au sujet des manifestations qu'elle réserve à ceux ou à (elles qui ont mis leur confiance en elle: mais elle n'a point (ouf à fait raison et elle «perd un peu le nord. » selon une expression consacrée, lorsqu'elle dresse contre le Bonheur un véritable réquisitoire, lorsqu'elle en blasphème V essence, dans les témoignages qu'il nous offre ordinairement — que ces témoignage^ nous touchent directement ou se résolvent en une
sorte de philosophique squt/lèse.
Ma gentil le nniie est une pessimiste qui
formule mie appréciation pénible sur un mot
et sur une e/tose qui brillent . cependant, devant nos imaginations, comme un phare, la nuit, au ras de quelque grève.
Je ne sais pas de ceu.r qui pensent que tout est pour le mieux, dams le meilleur des mondes, et le pessimisme d'un écrivain ou d'un cœur désabusé, n'est pas pour me déplaire. — Mais, si je /t'accepte pas. « chat en poche, » ainsi qu'on dit. toutes les ma m festations de
PRKLUDK IX
la vie, je ne crois pas qu'il faille, même sous l'influence d'un sentiment philosophique ou d'une impression vivement ressentie, réprouver en h/or les éléments dont se composent nos heures et jeter 3 sur nos mouvements intellectuels ou charnels, comme un voile de crêpe — affichant le deuil de nos illusions, de nos rêves, de nos espoirs.
Je pense que le Bonheur . pareil à presque toutes les choses qui nous émeuvent, ici-bas, qui nous mènent vers une spéculation quelconque de notre être — je pense que le Bonheur est beaucoup moins compliqué — tel l'amour— qu'on ne le fait, qu'on ne s' obstine à le supposer et qu'il n'est pas. surtout, tellement intangible qu'il ne se puisse fixer — dans une mesure indéterminée — duprès de nous.
Le Bonheur, considéré dans le sens qu'indique ma jeune amie, signifie, spécialement, satisfaction d'amour et c'est, justement, en m'associa nt à cet ordre d'idées, que je demeure convaincu qu'il ne serait pas équitable
PRKIADK
de le maudire, parce qu'on n'en aurait point obtenu la somme totale des joies souhaitées. Selon un proverbe populaire, la Fortune se présente trois fois, à un homme, dans sa rie. Il se peut que le proverbe ne soit pas exact dans soft affinnation: mais je la retiens, cependant, cette affirmation, pour l'appliquer an Bonheur et pour déclarer, sans couloir rivaliser avec le docte Sancho Pança3 qu'il passe sûrement, près de chacun de nous, en les différentes phases de notre courte existence et que, si nous restons ignorants de sa venue, de son contact, c'est un peu par notre faute, c'est un peu parce que nous n'avons pas su comprendre la minute où il s'offrait à nous, hé né fi ci er du moment OÙ il rendait accessible, à nos âmes ainsi qu'à nos sens, la béatitude, I idéal, la matérialité exquise, même, que nous /tous étions plus à évoquer.
Savoir deviner l'instant favorable où le bonheur nous frôle de son aile ensoleillée — tel est, j'en suis persuadé, le secret d'être