XII PRELUDE
maladresse ou leur erreur, en un temps où il ne leur esf plus permis dégoûter la joie pour laquelle ils s'étaient exaltés.
Un philosophe que j'apprécie fort, traduisait, devant moi, cette disposition d'esprit ou de sens, en disant que les amants sont comme des individus qui, ayant soif et s'arrêtant devant un café, se refuseraient à boire, mais exigeraient qu'on leur apportât le breuvage dédaigné, a fors qu'ils seraient au milieu d'une plaine, loin de toute auberge ou de toute fontaine.
De telles anomalies de sentiments et de sensations ne s'expliquent pas, si ce n'est par la constatation un peu pédante que les hommes sont de grands enfants qui continuent à vouloir le polichinelle et la poupée promis à leur sagesse, et qui, les ayant oupouvantles avoir, ne songent même pas à les regarder,
J'assistais, un jour, à un assez curieux débat. Il s'agissait d'établir si l'on peut reconnaître qu'une femme est vierge ou initiée à l'amour — à l'acte matériel de l'amour — d'après son habituelle attitude, dans le train continu de sa vie, ainsi que dans sa démarche, en dehors de sa maison.
D'aucuns affirmaient, ainsi, devant moi, qu'il est très aisé de constater l'état intime d'une femme, rien qu'en l'observant, dans ses allées et venues, rien qu'en notant la façon avec laquelle elle dirige ses pas.
Je ne sais trop ce qu'il peut y avoir de vérité dans cette remarque, et si l'on veut ma pensée,
à cet égard, il me semble bien difficile de déclarer qu'une femme est ou n'est pas ignorante, passionnellement, à la seule inspection de sa marche, à la seule préférence qu'elle affecte dans son attitude.
Il est, évidemment, des vierges qui se comportent publiquement comme des initiées — et il est des initiées qui paraissent n'avoir jamais eu rien de commun avec les secrets de l'alcôve.
Si, donc, un homme se fiait à la seule apparence de la femme pour être renseigné sur sou intimité, je pense qu'il éprouverait des mécomptes et qu'il ne tarderait pas — après expérience — à renoncer à ce procédé d'information.
Cela exposé, je crois pouvoir certifier, cependant, qu'un observateur, un homme familier aux choses féminines, saura toujours deviner, après un regard jeté sur une femme, si cette femme a péché ou a gardé intacte son innocence.
L'attitude publique de la femme n'a rien à voir dans cette notation particulière du mystère charnel.
Je ne sache point, en effet, que la démarche d'une femme se modifie après la possession; je ne sache point que le contact de l'amant imprime à sa personne, dans l'aspect général de son allure, une marque révélatrice du secret de ses heures.
Il est un trait caractéristique qui dénonce 1 a femme que le baiser a touchée.
Ce trait se trouve dans ses yeux. — On peut dire, sans craindre de se tromper, presque, qu'il y a une différence absolue de regard, chez la femme qui a vu et chez celle qui ne possède, encore, de l'amour, que la théorie ou l'émoi non démontré pratiquement.
L'œil de la femme initiée aux félicités passionnelles, présente des signes distinctifs qui ne peuvent échapper à un homme habitué à l'examen des choses de la vie.
Il acquiert une habileté de vision, une circonspection, une diplomatie qui ne sauraient appartenir à l'œil de la vierge: il affecte, aussi, une feinte pudeur, une audace dissimulée, une netteté d'analyse, une recherche
même des impressions passionnelles que L'œil de La vierge ne saurait, encore, quelque indépendance d'éducation qu'il ait adoptée, manifester.
Comme exemple explicatif appuyant cette
ertion, j'entendais, un jour, dire que La femme vierge se trouvant en présence d'un homme qui ne lui déplaît pas. porte son regard droit au visage de cei homme, tandis que la femme initiée, placée dans le même cas. tente «If s'assurer, tout d'abord, si celui qui se dresse devant elle est bien... culotté.
L'observation est un peu vive, sans doute. Kilt- rappelle cette parole d'une grande dame du Second Empire qui déclarait qu'elle avait un<- admiration sincère pour la culotte très collant»' des Ont-Gardes et des Carabiniers de la Garde.
Comme on lui demandait les raisons de ce bel enthousiasme, elle répondit sans détours :
— On voit ce que « pensent » ces gens-là...
C'est pourquoi je les aime.
On était peu austère, à cette époque, en dis-
cours ainsi qu'en actions. L'on rit de cette boutade et la « pensée » des Cent-Gardes ou des Carabiners réjouit fort l'entourage de la dame en question — une haute et puissante ambassadrice, réputée par son esprit et par sa laideur..
Il est certain qu'il existe des « Saintes-Nitouches » à qui l'on donnerait le bon Dieu sans confession, dont l'attitude est fort mensongère, et qui, ayant jeté tous leurs bonnets par-dessus un tas de moulins, s'arrangent de façon à ce que leur intimité demeure à l'abri des indiscrétions ou de trop savantes inquisitions.
Mais, le nombre de ces femmes est fort restreint et, s'il est vrai que, en bien des choses, l'exception confirme la règle, c'est ici, et à leursujet, l'occasion d'appliquer cette maxime.
L'intimité de la femme — pour me résumer — peut dérouter souvent l'homme dans la possession. Le regard de la femme, mieux que tout contact charnel — parfois adroitement travesti — sait dire si les lèvres qu'il éclaire se sont offertes, dans la suprême exaltation du baiser.
L'attitude de la femme, en notre modernité, préoccupe les esprits, et c'est, de tous les côtés, un peu, à ce sujet, des questions qui se croisent et s'entre-croisent, plus dissemblables les unes que les autres.
Les Anglais eux-mêmes, abandonnant leur indifférence affectée, descendent dans l'arène, et, se faisant leur porte-parole, une revue londonnienne adressait, il y a quelque temps, à ses lecteurs, une interview sur le rôle de la femme dans la Société actuelle.
Comme cette revue recrute sa clientèle dans l'aristocratie britannique, et comme les réponses à l'interrogation qu'elle a formulée ont
été nombreuses, nous sommes désormais fixés sur la pensée des jeunes lords en ce qui concerne le sexe féminin.
Cette pensée n'est point très favorable à la femme d'aujourd'hui, je dois le reconnaître; mais, dans sa maussaderie, elle me laisse entrevoir ceux qui l'ont exprimée, ou comme de parfaits sots ou comme des prudhommes hypocrites.
La plupart des seigneurs ainsi interpellés, se sont attachés à nous communiquer l'opinion qu'ils professent, plus particulièrement, à l'égard de la jeune tille moderne — de la jeune tille considérée comme future épouse et dans ses rapports avec les diverses manifestations de la vie actuelle. Ils ont dressé contre elle un véritable réquisitoire qui démontre la simplicité de Leurs sentiments ou l'anémie de leur intelligence, et qui, dans la banale honnêteté dont il est empreint/ne me semble pas fait pour leur valoir les lionnes grâces de celles qu'ils coudoient, chaque jour, et dont ils convoitent, s;ms doute, la beauté ou la fortune.
L'opinion exprimée, en cette occurrence, par les jeunes représentants de F aristocratie anglaise, est, en effet, comme une sorte de mélange bizarre, comme un composé de bêtise immense et d'égoïsme féroce.
Ces messieurs, victimes, évidemment, d'un atavisme dont ils ne sont point responsables, regardent la femme comme un être d'essence inférieure, qui a été créé et qui doit vivre pour la plus grande satisfaction de leurs seuls désirs, de leur seule quiétude, de leur seule aisance.
« Evitons, dit l'un d'eux, ces jeunes Filles qui portent des culottes, qui vont à bicyclette et à qui, par pure courtoisie, nous consentons encore à donner le nom de femmes. La mission de la vraie femme idéale est d'atténuer les ennuis et les chagrins que son mari doit nécessairement rencontrer dans la vie. »
N'y a-t-il pas là, en ces quelques phrases, matière à s'esclaffer? — Je me demande en quoi ce beau monsieur se trouve gêné, offusqué, par les femmes qui montent à bicyclette, dans le costume exigé par ce genre de sport, comme
d'autres vont à la chasse court vêtues ou grimpent sur le dos d'un cheval, la croupe moulée par une jupe sous laquelle il n'y a rien ou il y a trop — au choix.
Et l'aveu que nous fait ce jeune homme n'estil pas admirable ? — Selon lui, la femme n'a pour mission, dans la vie, que de panser les plaies matérielles ou morales de l'homme — et Dieu sait si elles sont ragoûtantes, souvent, ces plaies ! — que de partager ses chagrins et ses ennuis.
Selon ce charmant niais, les joies de l'existence doivent être réservées exclusivement à l'homme, et la femme ne saurait en réclamer la plus mince parcelle.
Franchement, si, après une telle déclaration, plus remarquable par la stupidité qu'elle renferme que par la franchise qu'elle semble étaler, ce godelureau-là trouve une épouseuse, c'est qu'il aura une chance particulière. Je plains, dans tous les cas, celle qui lui tombera sous la patte.
Certes, une femme doit vouloir partager,
atténuer les peines de celui qui l'aime et dont elle porte le nom, de celui à qui elle a lié ses jours. Mais ne doit-elle pas vouloir, tout autant, être avec lui, dans les contentements, dans les plaisirs?
Et puis, que vient faire la bicyclette, ici ? — Du fait qu'une femme monte à bicyclette — ce qui vaut mieux, entre nous, que de courir le guilledou — doit-il résulter qu'elle n'est plus apte à chérir, à soigner son ami ou son mari : doit-il résulter qu'elle ne saurait être la compagne dévouée et séduisante que tous les hommes souhaitent de posséder ?
A-t-on jamais fait un crime, à la femme, de s'adonner aux jeux cruels de la chasse, du tir au pigeon ou des courses ? — Et, en vérité, si ses sentiments de douceur, si ses instincts d'intérieur, selon l'Anglais en question, devaient s'émousser, ne serait-ce point plutôt dans la pratique de ces sports sanglants que dans la pratique de la bicyclette ?
Mais, à quoi bon discuter? — Laissons les gens d'outre-Manche à leurs brouillards, et
félicitons-nous d'être en France, où l'on aime, où l'on désire la femme pour elle-mome, et non pour la valeur qu'elle représente, comme bête de somme — dans la moralité du ménage.
En vérité, quand ils se mêlent d'être égoïstes, les hommes ne le sont point à demi — j'entends en matière passionnelle — et si, à cet égard, je n'avais une conviction très déterminée, la lettre suivante, qui me fut adressée, m'édifierait pleinement .
« J'aime, de toute la force de mon cœur, une charmante enfant blonde, de dix-sept ans, me confiait mon correspondant. Et cette jeune fille affirme qu'elle m'aime, également, àia folie. — 0 la fatuité des hommes ! — Pourtant, à toutes les marques de ma tendresse, à toutes mes ardentes caresses, elle ne répond que par une grande réserve.
« Voulant avoir raison de cette froideur, j'ai proposé, récemment, à mon amie, avec une extrême délicatesse d'ailleurs, de se donner à moi.
« Or, voici ce qu'elle m'a répliqué : — « Je <• ne crois pas devoir me donner à vous, parce « que je suis persuadée qu'après m'avoir eue, « vous vous éloignerez de moi sans regrets, « sans remords. »
« J'eus beau protester contre ces paroles el renouveler à mon amie l'assurance de mon affection, de mon attachement sincères et désintéressés, elle s»- refusa à me satisfaire.
« Je m'interroge donc, sur mon cas, et me demande si cette jeune fille, nV aimant ainsi qu'elle le déclare a le droit de me repousser. Doit-on, en effet, obéir à des sentiments individuels en amour? Ne doit-on pas, plutôt, sacrifier toute sa personnalité' à l'être que Ton chérit ? Ne pensez-vous pas. enfin, que mon amie professe plus d'égoïsme que d'amour, dans la circonstance que je virus d'expo- ? »
Je ne sais comment on jugera la lettre que je viens de transcrire. Je n'hésite pas. quanta moi, à la considérer comme un monument de féroce naïveté.
Voilà un monsieur, en effet, qui, aimant une jeune fille, presque une enfant, il le dit luimême, a réussi à s'en faire aimer, et qui, non content d'avoir jeté le trouble dans cette petite âme, n'a plus qu'un objectif : faire de son amie sa maîtresse effective, sans se demander ce que sera l'avenir de la liaison qu'il souhaite, sans émettre le moindre souci quant à la situation ju'une telle intimité pourra créer à celle qui aura été assez généreuse ou assez imprudente pour livrer, à la folie momentané»' d'un baiser, sa quiétude présente et peut-être celle de toute sa vie.
Si la jeune fille dont il est ici question, était une demi-vierge, je déclarerais bien haut qu'acceptant le jeu de l'amour, elle n'a pas le droit de repousser le désir suprême de celui en qui elle a éveillé une exaltation passionnelle,
le! MASQUES T)K FEMMES
Mais, elle ne me parait pas rire de la catégorie de celles qui jonglent, subtilemenl et systématiquement, dans un but de satisfaction personnelle, avec le cœur et 1rs sens d'un homme. Elle me paraît être une gracieuse enfant qui naît à la vie. en l'a me de qui la vie met un délicieux frisson (l'espérance ; elle me parait être de celles dont on ne blesse pas. en vain, les sentiments et qui meurent, souvent, de la désillusion des premières et trop complètes caresses échangées.
Elle aime, certes, celui qui la veut ei elle se croit aimée de lui. Mais, c'est parce qu'elle a cette foi, dans son ami. c'est parce qu'elle a placé en lui toute la force de ses sentiments intimes, qu'elle a raison de lui opposer un refus, lorsqu'il s'oublie à ne songer qu'à luimême, qu'à ses propres joies, lorsqu'il témoigne que, dans son égoïsme d'homme, il ne voit, en elle, que l'instrument d'une tisfaction qui n'aura peut-être pas de lendemain.
Celte j.-une fille est foi'l sage e| je l'ap-
prouve, absolument, dans l'attitude qu'elle a adoptée.
Quelle garantie de bonheur durable lui offre, en définitive, l'homme qui la convoite plus dans sa chair que dans son charme de femme dévouée, que dans son honnêteté de compagne fidèle ?
Cette enfant dit vrai : lorsque cet homme l'aura possédée, il s'en ira d'elle — comme la plupart des amants s'en vont de celles qui leur ont tout livré — lassé, blasé par la monotonie d'un même baiser, et secoué par le désir d'un renou veau sans cesse offert et répudié.
Evidemment, la femme qui raisonne ainsi, en amour, n'est pas exempte de ce mouvement de l'être que l'on nomme Fégoïsme. Mais, il me semble qu'elle a bien le droit d'avoir cet égoïsme-là et de s'inquiéter tout autant d'ellemême, dans la possession, que l'homme s'inquiète, en pareil cas, de ses seules joies, de ses seules sensations.
Pourquoi la femme serait-elle l'éternelle sacrifiée, et n'est-elle point abominable cette exi-
g-ence de l'homme qui prétend la frapper dans ses plus secrètes aspirations, qui prétend l'annihiler dans sa liberté la plus chère — dans le don de soi-même ?
La question de l'éducation des jeunes filles préoccupe beaucoup de libres esprits, aujourd'hui, et la plupart d'entre eux pensent que les parents devraient, dans une mesure relative, instruire leurs lilles, bien avant Fheure du mariage, des devoirs, des obligations et aussi des joies qui résultent de l'état d'épouse.
Quelques observations m'ont été présentées, à ce propos, par un homme fort compétent, en matière de féminisme, et j'en note ici, l'expression.
« Les pensions, les couvents, les lycées, me disait cet homme, sont des établissements où.
en dehors de toute initiative familiale, se forme, se complète l'éducation des jeunes filles, par les fréquentations qu'elles s'y créent, par les paroles qu'elles y entendent et y prononcent, par les théories qu'elles y apprennent — bien que ces dernières ne soient pas mentionnées sur les programmes d'études.
« Les jeunes femmes qui ont reçu leur éducation en ces maisons, savent ce qu'est, ce qu'offre, ce qu'exige le mariage, croyez4e, et si elles n'ont point expérimenté leur science^ l'Vsi tout simplement que, dans un sentiment de pudeur intéressée ou de froid égoïsme, elles tiennenl à conserver intact»' « leur feuille de figuier, » selon le mot de Diderot, pour le montent suprême où une main autorisé»' légalement. Ja IVra tomber...
« Le mal. ou plutôt le malentendu du ma-
iiVsl donc pas dans une ignorance qui
n'existe pas «m presque pas. chez les jeunes
filles. !1 est. tout entier, dans ce que les jeunes
filles, qui oui reçu. elle/, elles, une éducation
tronquée, mais qui ne sonl pas dupes de
leur feinte naïveté, veulent paraître ce qu'elles ne sont pas, affectent rie penser autrement qu'elles ne pensent en réalité. — Initiées, sinon pratiquement, du moins théoriquement, elles font montre d'une mensongère innocence, d'une telle réserve, souvent, que le mari se trouve tout... décontenancé devant elles, et qu'il n'hésite pas, lorsque cette hypocrite el maladroite pudibonderie se continue, à aller demander à quelque maîtresse aimable et... franche, le bonheur qui lui est tant marchandé, pour ne pas dire refusé, à son foyer. a La femme, sous l'influence de l'éducation qui lui est donnée, non officiellement, mais officieusement, édifie donc son chagrin, de toutes pièces, c'est-à-dire le délaissement, l'indifférence physique et morale qui la frappent, en s'obstinant à paraître tout autre qu'elle n'est, vraiment, en fermant ses oreilles à des paroles qu'elles pourraient fort bien entendre, en fermant sa bouche à des baisers qu'elle désire même, en dérobant son corps à des tendresses sous lesquelles il tressaillerait volontiers.
« Que la femme apporte, dans le mariage; |ilus de « laisser-aller,, » plus de libre allure ; que l'homme mette, en elle, moins d'illusions, se fasse, plus impérieusement sou initiateur, et Ton verra moins d'adultères... »
Des quelques réflexions qui précèdent et qui
sont, je le répète, 1*' résumé assez exact de l'avis qui m'a été soumis sur la question qui nous occupe — l'éducation des jeunes filles, au point de vue du mariage — il découle que les gentilles poupées qui peuplent pensionnats et couvents, obéissent plus à de sottes conventions de maintien qu'à leurs propres instincts, en jouant aux Lucrèces, lorsqu'elles convoient en justes noces.
Je pense assez volontiers ainsi que mon interlocuteur et j'ajoute qu'à mon sens, si les jeunes filles, en dépit de L'initiation théorique qu'elles possèdent, ne savent point trouver le bonheur dans le mariage, en feignant des sentiments et un»' pudeur ridicules qui éloignent d'elles leurs maris, elles doivent le mécompte
qui les atteint à une cause dont relèvent surtout leurs agissements : elles sont élevées non point tant dans l'ignorance de l'intimité physique de l'homme, que dans l'ignorance de sa nature passionnelle, c'est-à-dire de ses pensées, de ses désirs, en matière d'amour ; en dehors, aussi, de l'évolution, du mouvement sensationniste qui lui est particulier. De là, une électricité positive' et une électricité négative qui se repoussent et se tournent le dos...
Si l'on me demandait où et comment je me suis le plus amusé, diverti, intéressé, au cours de la dernière saison théâtrale, j'étonnerais sans doute beaucoup mes interrogateurs en leur répondant que c'est à l'audition d'un drame il*1 cape et d'épée, de l'un de ces beaux drames qui, jadis, passionnaient nos grands-pères.
J'ai voulu, en effet, me donner la sensation de choses étrangères à notre fin de siècle névrosée, et, vraiment, je n'ai pas regretté la pensée qui m'a ainsi visité.
Je suis de ceux — je ne m'en cache pas — qui, tout en étant très modernes, aiment le drame — le drame du vieux temps, le drame
romantique et le drame populaire qui remue un peu de la vie de nos actuels faubourgs ; et, devant les figures héroïques d'antan, j'avoue que je suis parti, sans me faire prier, pour des pays où il y avait peut-être plus de horions à recevoir, mais où il y avait, aussi, plus de tendresses sincères, plus de dévoûments, plus de baisers à recueillir que dans le nôtre.
Le public n'a plus, pour le drame, il serait puéril de le nier, l'ardent enthousiasme de nos pères. Cependant, il serait également faux de dire que les rlasses populaires et bouigeoises de notre époque, se détournent absolument d'un genre scénique qui, seul, présentement, permet encore aux écrivains dont le cœur, dont l'esprit ne sont point desséchés par un scepticisme de convention, d'exprimer hautement quelque idéal chevaleresque ou amoureux.
Cette réflexion amène, sous ma plume, une question qui n'est pas dénuée d'intérêt.
Puisque le drame — le drame de cape el dépée, surtout — procure aux auteurs la pos-
sibilité de faire étalage, dans la personne de leurs héros, de nobles et beaux sentiments, les temps dont s'inspire cette production littéraire étaient-ils donc meilleurs que ceux en lesquels nous nous agitons ?
Affirmer que ces temps valaient mieux, sous tous les rapports, que le nôtre, serait, certes, exagérer la pensée que renferme l'interrogation qui vient d'être formulée. Mais, tout en demeurant dans une juste et modérée appréciation de ces jours différents) on ne saurait se défendre de déclarer que, dans F autrefois qui est ainsi évoqué, il y avait, évidemment, des choses, des faits, des êtres qui, enveloppés d'instincts plus impulsifs que ceux qui animent nos contemporains, d'éléments plus simples, dans l'ordre physique et moral, que ceux qui composent les choses et les faits de notre modernité, se rapprochaient mieux de la nature que les faits, les choses et les êtres d'aujourd'hui.
L'amour, alors, par exemple, avait un tour plus aimable, plus indépendant que les troubles passionnels qui nous tourmentent.
11 était rare, en ces temps, de rencontrer un mari jaloux devenantle bourreau de sa femme. La tromperie d'amour, en matière conjugale, était réputée aventure risible, et l'on faisait de L'esprit, sur les accidents des alcôves, avec une réelle belle humeur.
Si la liberté de la femme, dans le don de son intimité, étail ainsi tolérée avec quelque sérénité, en revanche la recherche de la jeune Bile, de la fiancée, avait plus d'élévation, plus de générosité, plus de gravité même, que nos modernes accordailles.
L'homme qui remarquai! quelque blonde ou brune'enfant, qui faisait connaître quel était « 101) jet de sa flamme » — o la phraséologie d'autan! — ne s'inquiétait point tant, alors, de la fortune que sa passion allait lui valoir, que des jolis yeux de celle qu'il souhaitait pour compagne. Dmettaittoute sa vie. toute sa vanité dans l'éclat de ces jolis yeux-là, dans le radieux sourire qui les embellissait, et il était prêt, sans à jouer de la rapière pour en proclamerJVf la vir°inale'pureté et la beauté.
Il y avait plus de don Quichottes galants, alors, que de coureurs de dots, plus de chercheurs de bonnes et mauvaises fortunes, que de porteurs de chèques, et, vraiment, c'était un temps charmant.
Les femmes, sans être plus bégueules que celles d'aujourd'hui, n'étaient point névrosées ; les hommes, sans être moins experts dans l'art de donner le baiser, étaient plus braves, et l'on faisait l'amour entre deux coups de houpettes semées de poudre à la maréchale, ainsi qu'entre deux coups de rapière. — La griserie, ainsi, était plus parfumée, la caresse plus virile — et la femme en recueillait et la poussière odorante et les larmes sanglantes, comme un hommage suprême à son intimité.
On dit que lorsque parut Werther, ce pâle et mélancolique roman qui devint bientôt comme le livre de chevet de tous les épris d'un idéal mal défini et maladif, il y eut, parmi les jeunes gens contemporains de cette œuvre. comme une épidémie de « vague à lame, » comme une passionnée et fiévreuse exaltation vers le suicide, vers l'horreur de la vie.
J'ai lu Werther et j'avoue que rien, dans ce volume, nJa, à mes yeux, justifié Fémotion, le trouble, la démence qu'il lit naître, quand on le publia.
Depuis lors, des générations se sont succédé qui ont été animées d'autres pensées que celles
dont fut tourmenté le triste héros de Goethe etT devant l'exubérance de la jeunesse moderne, devant les aspirations plutôt sensuelles que morales des adolescents d'aujourd'hui — garçons et filles — on pouvait croire que les spleeniques vapeurs qui détraquèrent les cerveaux de tant d'êtres, jadis, s'étaient évanouies à tout jamais.
Il n'en est rien, malheureusement, et voilà que dans le chaos des esprits et des nerfs de nos actuels jeunes gens, se glissent, soudain — contraste macabre avec notre lin de siècle en apparence tout à la joie — l'Inquiétude, l'Ennui, le Désir du Néant.
Werther, ressuscité, sorl de son tombeau et. sinistre fantôme, passe, au milieu de nous, emportant et nos rires et nos chansons.
En vérité, je ne mets aucune exagération dans mes paroles, ici. H c'estavec une anxiété sincère que je considère certaines manifestations de la jeunesse qui s'agite en notre mo demi té.
Cette jeunesse — enté' .1rs hommes tout
autant que côté des femmes — semble, à peine placée en face de l'existence, s'affaisser comme lasse d'un effort qu'elle n'a point tenté, encore, cependant : comme apeurée par la vision d'un avenir en lequel elle ne veut démêler que souffrances, comme résignée à une stérilité d'âme et de chair, d'action et de pensée, qu'elle redoute de combattre ou qu'elle renonce à vaincre.
La jeunesse actuelle, ou plutôt, une certaine portion de la jeunesse actuelle, paraît se réfugier, se complaire dans un nihilisme qui, pour être moins publiquement tragique, en son expression, que le nihilisme qui menaça, il y a quelques années, l'impériale Russie, est fort déconcertant.
Les femmes sont plus atteintes que les hommes, dans cette crise, et leurs peines, leurs douleurs, se reportant toutes sur leur intimité, elles se tournent plus volontiers, dans le doute, dans l'effroi qui les hantent, vers les choses passionnelles, non pour en accepter les impressions purement pratiques — ce qui serait, en
somme, une façon logique de se venger d'un idéal qui les fuit — mais pour en nier l'excellence, tant au point de vue intellectuel qu'au point de vue physique.
De gracieuses fillettes de vingt ans s'en vont, de par le monde, proclamant leur ennui, leur fatigue de la vie. blasphémant Famour et les amants, sans avoir jamais eu un réel sujet de morosité, une exacte exigence, de cette vie qu'elles maudissent, à enregistrer, sans être même bien expertes à expliquer ce qu'est l'amour, ce que sont les amants.
Si on leur observe qu'en adoptant une telle attitude, elles commettent presque un crime de lèse-humanité, elles ne se donnent point la préoccupation de détailler la pensée qui les dirige et elles répliquent, simplement, qu'elles ne trouvent rien d'agréable à vivre, que, par conséquent, elles ne sauraient souhaiter de connaître ce que des fous, sans doute, ou des brutes, nomment les félicités du cœur ou des sens.
C'est là, certes, un état pathologique ef-
frayant dont il serait utile de déterminer la cause.
Mais, cette cause, quelle est-elle?
Il serait presque impossible de la rechercher, en dehors de spéculations spéciales dont le seul exposé entraînerait trop loin cette méditation.
Je me bornerai à l'établir ou plutôt à la faire deviner, en disant que, par un phénomène sin- . gulier et normal, cependant, la nature dresse, sans cesse, en présence d'un fait vital un autre fait vital destiné à lui être opposé, soit en bien, soit en mal.
Or, il serait puéril de nier que notre époque est toute aux sensations outrées, aux désirs exaspérés, aux jouissances suraiguës.
Le temps où Werther, dans sa banale mélancolie, créa tant de désolés, tant de lugubres élégiaques, eut un lendemain de sensualités.
Notre époque si pleine de folies — de chères folies, selon les uns, dont je suis, de cruelles aberrations, selon les autres que je ne juge pas, mais que je plains profondément — notre époque si pleine de rêves et de plaisirs, devait
fatalement engendrer une réaction dans les esprits et dans les nerfs, et cette réaction, suivant les lois immuables de la nature, ne pouvait être faite que de lamentations, que d'ennui. Fassent les dieux que cette évolution passionnelle ne chasse point, de toutes les lèvres — le Sourire et le Baiser.
(( A quel moment de sa vie une jeune fille — une vraie jeune fille — devine-t-elle qu'elle est femme et se sent-elle pénétrée de son état de femme ?
« Qu'éprouve-t-elle, alors, dans l'intime évolution de son être *?
« Se rend-elle compte, dans sa candeur, du rôle physiologique et psychologique que lui réserve l'existence, vis-à-vis de l'homme, son adversaire naturel; ou bien ignore-t-elle absolument l'impression de sa situation future, et ne sera-t-elle initiée aux faits heureux et pénibles de la vie, que par la fatale succession des événements ? »
Telle est la question fort intéressante, un peu savante même, tant au point de vue matériel qu'au point de vue philosophique, qui, un beau soir, dans un salon où l'on faisait les o petits jeux, » fut présentée.
Je vais tenter de l'analyser, en quelques brèves réflexions.
Je n'apprendrai rien de bien nouveau, en disant, tout d'abord, qu'une jeune fille — quelle que soit son innocence, et, ici, je la suppose complète — acquiert, forcément, la connaissance de son état de femme, lorsqu'arrivée à un certain âge, elle constate, en elle, des phénomènes physiques que l'on me dispensera d'indiquer plus nettement. Elle sait, alors, oui. qu'elle n'est plus une enfant : elle comprend qu'il >"<•>[ opéré, en elle, une métamorphose qui va l'acheminer vers les destins que la vie dresse devant elle ; mais, je crois peu qu'elle se sente, en cette heure troublée et maladive, en cette minute de confusion et d'étonnement, de crainte inexpliquée, même — pénétrée de son état de femme.
Comment cet état la toucherait-il, en effet,, au point de tant l'inquiéter, de jeter la perturbation dans sa chair ainsi que dans son âme? — Elle est ignorante, toujours, des faits généraux qui constituent la vie, elle n'a l'expérience ni des joies, ni des peines réelles que contient l'existence ; elle ne peut que se naaintenir, sous l'influence de la passivité, de la naïveté de sa pensée, dans une neutralité de corps et d'esprit qui ne disparaîtra qu'au contact des satisfactions ou des tempêtes dont les lendemains en lesquels elle va entrer, ont seuls le secret.
Elle accepte la fièvre qui résulte de révolution intime de son être, avec résignation, sans démêler le germe de passion, d'égoïsme, de dévo Ciment, de méchanceté ou de bonté que cette fièvre — dont elle ne ressent même pas l'atteinte — est susceptible de receler.
Je ne saurais nier, cependant, que la jeune fdle, parvenue à l'âge adulte, ne soit, parfois, visitée par des émois, par des préoccupations, par des gaîtés ou par des tristesses dont elle
serai impuissante à définir les causes, si Ton s'avisait de l'interroger à cet égard.
La puberté, évidemment, crée en elle des sentiments, des sensations mal équilibrés, sous l'action desquels elle éprouve des mouvements de la cbair ou de l'âme dont l'incohérence, souvent, stupéfie.
Mais, cette constatation, toute de bonne foi, n'infirme point mes précédentes remarques et je persiste à considérer la jeune fdle, au seuil >n élat de femme, comme un voyageur perdu au milieu d'une plaine immense et qui ne saurait plus recouvrer la notion d'une orientation normale. — La jeune fille, aussi, en ce moment-là, me semble assez pareille à une femme très nerveuse qui, sous l'influence magnétique d'un orage lointain, subit des variations de gestes et de pensées dont elle n'a point même conscience.
Par ce que je viens d'exposer, il est aisé de prévoir la réponse qu'il me reste à opposer au dernier paragraphe de la question qui a été faite.
Comment l'être simple et souriant, l'être tout de rêve que nous nommons une jeune fille, dans le trouble inexpliqué de la puberté, se rendrait-il compte du rôle physiologique et psychologique qu'il peut être appelé à tenir, plus tard, devant l'homme ?
La jeune fdle ne sait rien de 1 nomme et ne peut, par conséquent, se former une idée de l'attitude qu'elle aura, devant lui, dans la vie. Elle ne l'envisage ni comme un adversaire naturel, ni comme un soutien de sa faiblesse; elle le regarde, tout bonnement, avec ses yeux d'enfant à peine éveillée à l'existence et ne voit, certainement, en lui, qu'un camarade ou de ses jeux actuels ou des songes féeriques qu'elle n'a point encore chassés de son sommeil.
C'est la vie, ce sont les faits heureux ou pénibles dont la vie est composée, qui, seuls, font la femme, l'initient aux ultimes satisfactions qui mettront, sur son front, comme une scintillante auréole, ou aux amertumes qui endeuilleront sa grâce tout entière.
La poste, qui réservé tant de surprises aux écrivains, m'apporta, un matin, une lettre de style et de pensée assez tourmentés, et comme le temps me faisait défaut pour y répondre, je la communiquai à l'un de mes amis — un confrère. — Cet ami voulut bien se charger de résoudre le petit rébus passionnel que renfermait l'épître en question et je ne puis mieux faire, ici, que de reproduire et la demande et la réplique qui furent, alors, formulées.
Tout d'abord, voici la lettre qui me fut adressée :
« Je suis mariée depuis un an à un homme
que je n'aimais pas, puisque depuis quatre ans jetais fiancée à un ami d'enfance qui m'adorait. EL pourtant, je serais sinon heureuse, du moins tranquille, aujourd'hui, car mon mari me gâte beaucoup et je l'aime, non d'amour assurément, mais d'une amitié sincère, si je n'avais juré, dans une dernière lettre à mon ex-fiancé, peu de jours avant mon mariage, de lui appartenir au moins une fois. Depuis un an, je ne l'avais revu, lorsque je le rencontrai dans une maison où son premier soin fut de me rappeler ma promesse, car il m'aime toujours. — De mon coté, je sens bien que je devrais tenir ma parole et, cependant, j'hésite à tromper mon mari qui a en moi une confiance aveugle, bien qu'il n'ignore pas que j'en aï aimé un autre. — Que faut-il faire et lequel de l'amour ou du devoir devra l'emporter"? »
Voici, maintenant, la teneur de la missive qu'expédia mon ami :
« Voulez-vous me permettre, madame, de
vous communiquer un fait personnel qui me semble répondre assez bien à votre question.
« Il n'y a pas très longtemps je fis la connaissance d'une jeune fille, presqu'une enfant encore ■ — elle avait seize ans — pour laquelle je me pris, immédiatement, d'une affection profonde ; de l'amitié à l'amour il n'y a qu'un pas — entre bomme et femme — qui fut vite franchi ; nos familles aidant, j'espérais que bientôt ma petite amie serait mienne: mes sentiments étaient sincères et malgré maintes galantes aventures, je compris que, cette fois, ma passion était toute différente de celles qui l'avaient précédée : je fus toujours absolument respectueux envers la jeune Mlle dont je voulais faire ma femme. Pendant quelques mois j'ai donc cru à la fidélité réciproque, aux amours qui ne finissent jamais... Je devais être cruellement désabusé.
« Une circonstance imprévue nous obligeant à retarder l'union projetée, je partis, confiant dans la parole donnée: n'avais-je pas, pour moi, le serment de mon amie?... Quatre mois pas-
sèrent et lorsque je revins, il se trouva des gens qui, bien vite, me racontèrent que ma fiancé»- était prête à s'offrir à un autre. Je ne
pouvais pas ajouter foi à cette nouvelle qui constituait, selon moi. une monstrueuse calomnie. Le doute, pourtant, avait pénétré dans mon cœur : je me renseignai avant d'aller LA revoir et j'appris, hélas, que tout était vrai. Quatre mois avaient suffi pour changer l'àme de la fillette : elle en adorait un autre.
« Vous dirai -je ce que j'ai souffert, alors?... Je suis resté huit jours la cervelle vide, avec des besoins de pleurer, avec des désirs de briser quelque chose ou quelqu'un, de disparaître moi-même...
« En présence (rime semblable trahison, mon amour-propre fut le plus fort, cependant : je n'essayai même pas de revoir ma fiancée. Tout s'accomplit : domptant nies nerfs, j tai impassible à son mariage : mais, ensuite, je i des nuits à me tordre sur ma couche, en évoquant les joies d'amour dont Elle se grisait avec l'Autre.
« Six mois s'écoulèrent encore ; ma douleur s" était atténuée, car le temps, quoiqu'on dise, est un puissant anesthésique pour le mal d'amour ; et voilà que, tout à coup, une cause fortuite me remit en présence de l'Aimée : je cherchai à la fuir ; mais la fatalité devait nous rapprocher.
« Ce fut elle qui parla la première ; elle me dit tout, mon absence mal interprétée, la présence d'un jeune homme aimable, sage et paraissant avoir une situation meilleure que la mienne (ah, l'éternelle question d'argent qui prime tout !) sa conversion à cette idée et l'obéissance aux parents.
« Cette pauvre petite épouse de dix-sept ans aimait son mari en bon camarade, mais je compris facilement qu'elle regrettait le mariage précipité qui ne lui avait pas apporté les satisfactions qu'elle attendait. En présence de ces sentiments si mal déguisés, je lis tout ce qu'il était humainement possible de faire pour la fuir; je jure que j'ai lutté tant que j'ai pu, mais je fus bientôt à bout de forces, et la faute, si faute il y a, s'est accomplie.
« Devant les lois humaines, nous sommes coupables, je le sais, et je ne veux pas entreprendre un plaidoyer en notre faveur ; les seules choses qui nous absolvent, je crois, c'est d'abord la sottise des parents qui, neuf fois sur dix, semblent ignorer les sentiments de leurs enfants: c'est, ensuite, l'insouciance de cet homme qui, connaissant parfaitement les engagements de la jeune fille, s'est substitué cyniquement à moi sans s'inquiéter <1<' me briser le cœur; en trompant cet homme, je n'ai fait que reprendre la fiancée qu'il m'avait volée, mon bien.
« Mais, comme les jeunes filles sont bien toutes les mêmes! — Elles crient très haut leur amour pour un homme, font des serments passionnés, et s'il s'en présente un autre, elles se donnent à lui ; je ne vous connais pas, madame, mais vous n'avez pas fait exception à la règle ; vous vous êtes empressée d'oublier celui qui était momentanément éloigné de vous, pour en prendre un autre qu'on vous imposait c'est la formule con-
sacrée! — Si, aujourd'hui, vous avez des regrets, à qui la faute?
« Nous ne sommes plus, j'imagine, à une époque où Ton jette dans un couvent les petites iilles récalcitrantes, et l'obéissance passive aux parents n'est plus une excuse suffisante ; soyez franches, mesdemoiselles ; il ne vous déplaît pas de vous jouer quelque peu des hommes, puis d'en accepter un que vous trahirez peut-être à brève échéance.
<( D'ailleurs, que penser d'une jeune femme qui accepte bénévolement un mari qu'elle n'aime pas, quand elle adore un fiancé, ami d'enfance, et qui, la veille de son mariage, promet à cet ex-fiancé de se donner à lui, malgré sa prochaine situation d'épouse? Je trouve tout au moins bizarre l'appel désespéré qu'elle jette vers nous, pour savoir si elle doit tenir sa promesse d'adultère.
« A mon avis, madame, vous avez deux routes à suivre : sur la première, l'amour dit oui ; sur la seconde, le devoir dit non. C'est à votre conscience et non à nous qu'il
appartient «le résoudre la question que vous posez. »
Je m'en voudrais d'ajouter quelque commentaire que ce fût à cet échange de prose épistolaire.
Je me trouvai, récemment, fort intéressé par une question d'ordre passionnel que Ton traitait devant moi et qui consistait à déterminer « si une femme jeune, mais qui n'a jamais connu l'amour, peut répondre d'elle-même, de son cœur et de ses sens, au point de croire qu'elle demeurera vierge durant tout le cours de son existence, durant tout le temps que subsistera sa beauté, si elle possède de la beauté ou de la séduction — de cette séduction spéciale qui fait naître le désir de l'homme ».
Le problème ainsi exposé est assez difficile à rédoudre, car il nous indique une femme ayant, en elle, tout ce qu'il faut avoir pour
être aimée, pour être recherchée et, par conséquent, devant fatalement être placée, dans la vie, devant des appels, devant des faits susceptibles de Fineiter à oublier sa chasteté.
Ce problème, cependant, ne me paraît pas impossible à déchiffrer et je pense qu'il est admissible de lui donner une solution capable de satisfaire les plus exigeants observateurs de l'être féminin.
Tout d'abord, je déclarerai qu'il serait très imprudent, pour ne point dire vain, de vouloir considérer, ici, le cœur et les sens de la femme, au même point de vue d'une indifférence, d'un silence voulu ou involontaire, ou 'l'un entraînement, d'une sensibilité irréfléchis ou étudiés.
Le cœur et les sens, chez la femme, forment deux éléments très distincts et qui n'ont, parfois, le plus fréquemment même, que de négatives relations entre eux.
11 est donc nécessaire, si l'on tient à se bien pénétrer du sujet qui nous occupe, si l'on veut, surtout, en tirer des déductions logiques et
LES VIERi.r- OO
vraisemblables, de séparer absolu ment les deux éléments dont je parle — le cœur et les sens de la femme — et de prendre, dans le problème que j'ai formulé plus haut, deux équations dont le résultat représentera l'exactitude d'un double fait, tout en ne départageant pas la nature intime de la femme.
Cette petite leçon de choses passionnelles étant entendue, j'envisagerai tout d'abord la femme dans le premier élément dont elle esl faite — dans son cœur — et je n'hésiterai pas à affirmer qu'en ce qui concerne son cœur, justement, elle s'échappe presque à elle-même. Les mouvements passionnels du cœur sont indépendants, en effet, de la pensée, du vouloir, des intérêts qui emplissent, qui chargent la vie de la femme, et il me semble à peu près impossible qu elle les arrête au gré d'un désir, d'une énergie.
Partant de cette théorie, on ne saurait prononcer, selon moi, qu'une femme — quelqu'absolue qu'ait été sa chasteté — n'ait jamais aimé. — Tout cœur de femme a, un
5b MASQUES DE FEMMES
jour, tressailli devant un regard, au son d'une voix, à l'éclosion d'un sourire, sous le reflet d'une larme; toute femme a aimé, encore qu'elle n'ait point eu la conscience d'aimer, et ce qui reste le moins vierge en elle, lorsque les années ont ' flétri sa grâce, c'est son cœur.
11 n'en va point du même raisonnement en ce qui touche les sens de la femme et nous abordons, ici, la deuxième parti*' de notre problème.
Autant la femme est l'esclave de son cœur, autant elle est la maîtresse — l'autocrate — de ses sens. Elle leur imprime, selon sa fantaisie, ses calculs ou ses instincts, la direction qu'il lui plaît de choisir et elle les mène vers l'amour et elle les éloigne de tout contact passionnel, avec la même sûreté.
Et comme ses sens n'ont que des rapports conventionnels, incidents, avec son cœur, il résulte, de cette situation, qu'elle peut aimer tout en restant chaste et qu'elle peut renoncer à sa chasteté tout en n'aimant pas.
Toute la force de la femme réside dans cette opposition de ses sentiments et de ses sensations, dans ce divorce — si je puis ainsi m'exprimer — de l'idéal qu'elle est susceptible de chérir et de l'offre de sa personne.
Les hommes qui se désespèrent de ne la point comprendre, souvent, en ses évolutions intimes, me semblent fort naïfs ou fort peu observateurs. Je ne prétends pas prononcer que s'ils savaient la deviner, ils parviendraient à se soustraire à sa tyrannie charmante; mais, dans la connaissance qu'ils auraient de sa nature secrète, ils puiseraient, sans doute, une volupté de plus.
Revenant donc à la question que je notais au début de ce chapitre, je conclus qu'une femme jeune peut fort bien — même ayant aimé avec son cœur — demeurer vierge durant tout le cours de son existence.
Et, dans cet état, je ne crains pas d'affirmer qu'elle n'éprouvera, en aucune façon, le tourment de la sensation non satisfaite. Elle ignorera, selon toute probabilité, cette sensation.
car n'est-il pas démontré que Ton se fait indifférent aux choses que l'on ne sait pas, que Ton ne saurait avoir le regret d'une couleur que l'on n'a jamais vue, d'un fruit dont on n'a jamais goûté la saveur?
J'ai reçu la confidence d'un petit drame passionnel que je demande la permission d'exposer ici.
Ce drame n'a rien en soi de bien original, n'a rien qui le place en dehors de tant d'aventures amoureuses dont, chaque jour, nous lisons le récit, dont nous sommes les spectateurs volontaires ou imprévus. Il relève même d'un ordre de faits déjà discutés et sur lesquels on discutera longtemps encore. Mais, malgré sa vulgarité, il m'apparaît assez intéressant pour que je le mentionne ici.
ïl y a quelque temps, donc, une jeune fille s'est fait annoncer à moi et m'a confessé sa vie.
Elle m'a ainsi appris qu'aimant un gentil garçon et qu'en étant aimée, elle s'est donnée à lui, dans l'espérance que viendrait une heure où le mariage effacerait la faute qu'elle commettait, mais qu'au lieu du bonheur, c'est une souffrance épouvantable qui est entrée en elle, actuellement, car ses projVts d'union légitime sus de ses parents et de ceux de son ami, ont été détruits et par les uns et par les autres.
Oui, il s'est produit ceci, devant l'amour de ces deux jeunes gens : leurs parents réciproques, quoiqu'ignorant l'intimité qui existe ou plutôt qui a existé entre eux, se sont, pour des motifs quelconques d'intérêt ou se rapportant à des conventions sociales, refusés à ratifier leurs désirs.
Ainsi qu'on le voit, le sujet sur lequel ma visiteuse me sollicitait de tourner mon attention, n'est pas neuf, est l'histoire de tous les jours, presque, et il serait oiseux de le retenir, si vraiment en dépit de toutes les paroles bienveillantes ou cruelles qu'il a crées, jus-
LES VIERGES b' 1
qu'alors, il ne me semblait mériter encore qu'on r enveloppât de quelques mots.
Ma pauvre petite visiteuse était tout éplorée, déclarait même que, dans son chagrin, elle avait peur de devenir folle et qu'elle allait, sûrement, en finir avec une existence qui lui offre si peu de joie.
Je l'ai consolée du mieux que j'ai pu et je crois avoir eu la satisfaction de lui arracher la promesse qu'elle ne se livrerait à aucune résolution irrémédiable.
Les déceptions de l'amour sont, hélas, comme toutes les amertumes qui, dans la vie, atteignent notre cœur. Si on a la force de les regarder en face, de résister au désarroi qu'elles enfantent en nous, on s'aperçoit bien vite qu'elles sont d'essence éphémère et que le rayon de soleil qui, demain, luira au-dessus de notre tête, les effacera comme il efface les traces humides d'un orage sur les routes.
Quel sera, pour celle dont je parle, le rayon de soleil?... Tombera-t-il sur son cœur, sous la forme d'une autre affection passionnelle qui lui
fera oublier sa détresse présente, ou bien sous l'aspect d'une réalisation inespérée de ses vœux actuels?... Je ne sais. Mais, ce dont je suis bien persuadé, c'est qu'il apparaîtra, ce rayon doré, pour ma gracieuse visiteuse, comme il apparaît pour tous, ici-bas, en une minute émue, et qu'il lui rendra la conscience de sa beauté en même temps que sa foi dans l'avenir.
Cette opinion optimiste formulée devant la peine d'une charmante enfant, serait peu généreuse, je le reconnais, si elle ne devait être suivie de quelques réflexions touchant l'attitude des parents qui ont provoqué cette peine touchant la conduite de tant de pères et de mères qui, semble-t-il, se font un malin plaisir de tourmenter ceux qui les entourent — filles ou garçons — dans le choix libre de leurs amours.
On dirait, en vérité, que c'esl le lot «les parents qui, cependant, ont aimé, jadis — je veux bien le supposer — de désapprouver , instinctivement, dans le jet spontané d'une pensée égoïste et méchante, les penchants de leurs enfants, alors qu'il s'agit du mariage.
J'estime, en effet, que sur cent unions légalement contractées, il y en a à peine dix qui, dans leur genèse, aient reçu l'estampille aimable des pères et des mères modernes.
Il est certain que quelques parents, parmi ces « empêcheurs de danser en rond, » obéissent, en agissant ainsi, à un sentiment de maussaderie qui, prenant sa source dans un besoin d'autoritarisme ridicule ou odieux, est fort peu respectable. Mais il est certain, également, que le plus grand nombre des parents, en cette occurrence, ne sont point aussi blâmables, aussi maudissables qu'ils paraissent l'être.
Combien dont le ménage a été excellent. même, ont souffert du mariage, de l'amour?... Combien dont la vie s'est, en apparence, écoulée douce et brillante, ont subi d'atroces désillusions, de réelles tortures?...
Au lieu de les condamner, partant de cette constatation, ne ferait-on pas mieux de les plaindre et de songer que, dans le tourment qu'ils infligent à leurs proches, aux heures des suprêmes évolutions vitales, ils n'agissent que
mus par une impression de profonde tendresse, que mus par l'effroi qu'ils ont ressenti, devant la vie, en certains moments de leur passage au travers de l'humanité ?
Ils ont eu peur de cette vie pour eux-mêmes, autrefois, et ils la redoutent pour leurs enfants, maintenant... Ils ont eu peur de l'amour, au temps de leur triomphante jeunesse, et ils le redoutent pour ceux qui leurs sont chers, ayant acquis l'expérience et la sagesse des cheveux blancs...
Telle est la pensée un peu mélancolique que je pose sur le rêve éhauché de ma visiteuse, que je dédie à toutes ses pareilles et à laquelle, pourtant, je joins le souhait d'une joie sans mélange — de la joie qui s'élève du baiser dé siré et réalisé.
On me demande :
Premièrement — si les fiancés doivent se faire longtemps la cour avant de se marier;
Deuxièmement — s'il serait bien qu'ils se connussent intimement, dans la libre expression de leurs sentiments, avant d'être unis légalement.
Je ne saurais cacher que cette double question m'embarrasse quelque peu, car pour la résoudre utilement et avec raison, avec logique, il faudrait l'appliquer à des tempéraments ou à des caractères correspondant à la forme même dans laquelle elle est conçue.
En me tenant, toutefois, en des généralités,
je parviendrai peut-être à satisfaire ceux qui me lisent.
Il y a du bon et du mauvais, il y a du pour et du contre, selon une parole courante, dans la première partie du problème qui est ainsi posé et dans la solution qu'on en peut tirer.
Une revue étrangère, à ce propos, déclarait, récemment, que les fiancés doivent, pour mieux s'aimer dans la vie qui va leur être commune, s'étudier, s'analyser, tenter de se comprendre, long-temps avant de mettre, irrévocablement, leurs mains l'une dans l'autre. Mais, cette revue considérait l'état psychologique des fiancés selon les coutumes allemande et anglaise et reportait entièrement, absolument, ses observations sur les jeunes gens de ces deux seules nations.
Tout en étant très exacte, sans doute, en ses conclusions, par rapport aux mœurs des gens qu'elle visait, elle n'était pas tout à fait vraie ou sincère, puisqu'elle laissait de côté des peuples — français, italien et espagnol — chez lesquels le temps marqué pour les fiançailles a bien son importance.
Je me souviens, pour ma part, d'avoir un jour traité un sujet, qui a quelques liens avec celui qui nous occupe actuellement. Je voulais déterminer ce que l'on doit entendre par le « temps de pose, » en amour, et il me semble que j'étais très formel en ce sens que je m'élevais, d'une façon générale, contre une trop longue attente dans la possession.
J'énumerais les inconvénients de cette attente, au nombre desquels je notais, en toute première ligne, la lassitude morale et surtout physique qui résulte, infailliblement, fatalement, de la connaissance trop approfondie, trop habituelle, que l'on acquiert l'un de l'autre, dans une cour à échéance lointaine. Je reprendrai cet argument, dans l'occasion présente, et je n'hésiterai pas à affirmer qu'en France, par exemple, l'état d'àme et l'état charnel des amoureux est incompatible avec le baiser trop disputé ou qui se fait trop désirer. — Il faut, à l'union, mtime de deux êtres, la fougue passionnelle qui naît d'une sensation réciproquement ressentie, impérieuse dans son besoin d'être satisfaite.
Je ne prétends pas que les amants anglais ou allemands se trouvent mal de leur mode de fiançailles, mais je crois, sincèrement, que cette manière de conjuguer le verbe aimer ne saurait être mise en pratique chez nous.
Sur le second point de la question, je pense, également, que l'étranger est susceptible de se conduire avec plus de calme, avec plus de constance que le Français.
Il est fort possible, il est même certain que des jeunes hommes et des jeunes filles anglais ou allemands soient, de parleur tempérament, en mesure de s'unir — avant toute consécration légale de leur amour — intimement, sans que cette conclusion donnée à leurs sentiments et à leurs sensations devienne, pour la femme, qui reste seule en cause, alors, une menace, un danger dressés contre son avenir.
Je crois qu'il serait périlleux d'introduire, de tolérer chez nous une pareille expérience.
Sans calomnier nos beaux et chers amants, il nous est bien permis de dire que l'homme de France si charmant, si galant dans ses désirs,
est plutôt infidèle, se blase vite d'un plaisir si précieux soit-il, se montre réfractaire souvent à de la persévérance passionnelle, dès que la femme lui a livré l'intime secret de son être.
Or, dans ces conditions, je conseillerai toujours la prudence la plus extrême aux gentilles têtes brunes ou blondes qui prennent un guide pour les mener vers le Pays du Tendre, ainsi qu'on disait jadis.
En dehors des anomalies sociales qui, dans notre civilisation, découleraient d'une liberté trop complète laissée aux fiancés, je marque cette observation comme la plus digne d'être envisagée sérieusement.
Que resterait-il, en effet, à la femme qui aurait livré toute son âme et tout son corps à un amant, si cet amant dont elle veut faire son mari, son soutien dans la vie, s'éloignait d'elle, après le désir assouvi, et la traitait ainsi qu'un vulgaire « rendu » de nos grands magasins ?
Aimez donc, ô femmes jolies ; mais, dans la folie qui vous emporte vers des ciels tout bleus
et tout roses, tâchez de mettre un peu de raison. — Il faut, voyez- vous, couper les ailes de l'amour, parfois, comme on coupe celles des petits oiseaux familiers, afin de les retenir, sans risque, auprès de soi.
J'entendais, une après-midi, discuter sur un sujet fort suggestif et qui, par sa nature même, semble exclure, toute querelle de mots ou de pensée.
Cependant, il se trouvait, autour de moi, dans cette circonstance, des gens fort intelligents — hommes et femmes — qui élevaient, sur la question dont il s'agit, en dépit de son apparente abstraction, une controverse des plus animées, et chacun apportait, à l'appui de son opinion, des arguments qui me parurent dignes d'être notés.
Le problème passionnel ainsi mis à l'étude, consistait à déterminer s'il est préférable, pour
l'homme, de s'unir à une femme vierge, sinon d'esprit, tout au moins de corps, ou à une femme déjà initiée, par un passé sentimental et d'impressions physiques, aux choses de l'intimité.
On conviendra que la dispute, ainsi engagée, n'était pas banale, et que beaucoup, parmi ceux qui y prirent part, durent être très embarrassés dans l'expression de leurs conclusions.
Tout d'abord, dès l'énoncé de la question, je ne cache point qu'il y eut, autour de moi, comme une sorte d'effarement moral, comme une sorte de stupeur intellectuelle.
Et des voix retentirent, presque violentes.
— N'est-il pas fou, dirent certains d'entre nous, de poser une aussi extravagante charade ?... N'est-il pas insensé de demander quel sera le choix de l'homme — quel qu'il soit, socialement — devant une femme vierge et une femme initiée ?... Le plus simple bon sens ne répond-il pas à une telle interrogation et n'estil pas certain que l'homme, ainsi appelé à formuler un désir, ira, sans hésitation, à la femme vierge ?
LKS VIERGES 73
Il paraît qu'il n'y avait pas tant que cela de démence, dans le rébus qui venait de nous être présenté, et que rien n'était autant moins sûr que l'attitude de l'homme placé dans le cas indiqué, car d'autres voix, tout aussi autoritaires, répliquèrent bien vite à celles qui s'étaient fait entendre et exposèrent un avis diamétralement contraire à celui qui s'était affirmé.
Refusant de mêler, ce jour-là, ma parole à cette lutte oratoire, j'écoutai les opinions qui sentre-croisèrent alors, et je me contentai de les enregistrer.
C'est le résumé très succinct de ces opinions que je vais m 'efforcer à reproduire.
D'aucuns [soutenaient donc, devant moi, que l'homme doit souhaiter, en matière passionnelle, la femme vierge, et d'autres prétendaient que le véritable féministe doit préférer la femme initiée.
Il faut reconnaître que ceux-ci et ceux-là avançaient, en faveur de leurs théories, des raisons tout aussi pérempoires les unes que les autres.
L'amour dune femme vierge, disaient les premiers, est le but auquel doit tendre tout amant sincère et complet. — Si Ton écarte de cette discussion la notation des agissements de la brute, Ton voit que l'homme mis en face d'une vierge se sent frémir dans son âme et dans sa chair tout ensemble; l'on voit que, chez lui, le sentiment se lie formidablement à la sensation. — La virginité qui va lui appartenir, affine, si l'on peut ainsi s'exprimer, son désir, et, dans la délicatesse qui se dégage de son entraînement physique même, il goûte une satisfaction que le seul instinct charnel ne saurait lui offrir. — Devant cette fleur intouchée et sur laquelle, le premier, il va laisser tomber son regard et sa main, dont, le premier, il va froisser les pétales, l'homme se sent devenir meilleur qu'il n'était, naguère ; une émotion dont il n'a pas la conscience, même, s'impose à tout son être, et il enveloppe sa brutalité instinctive de tout le charme souriant d'une poésie qu'il n'avait jamais devinée en lui. — Et puis, ne compte-t-on pour rien cette ivresse qui s'em-
LES VIERGES iD
pare de lui à la pensée d'initier la femme aux choses qui font sa force, sa passion, sa tendresse ?... Ne compte-t-on pour rien cette allégresse qui l'exalte à l'idée qu'il va, ainsi que Dieu, au seuil des âges, former une créature, si exquise dans sa grâce et dans sa chasteté, à sa ressemblance, à son image ?
Tout cela est parfait, en tant que thèse passionnelle, objectaient les seconds ; mais il ne paraît pas contestable que le désir acquiert l'apogée de son acuité, dans l'intimité de la femme initiée. — Si une comparaison était permise, ici, l'on dirait que l'homme, en cette occurrence, et d'une façon générale, se trouve dans la situation d'un artiste qui, voulant faire chanter un violoncelle, par exemple, aurait le choix d'exécution entre un instrument neuf et un instrument ayant déjà vibré sous quelque savant archet. — Or, il n'est pas douteux que l'artiste prendra, sans hésitation, le violoncelle qui a déjà fait la preuve de ses sons, pour accomplir l'œuvre de charme qu'il a projetée. — La femme, en amour, est un instru-
ment musical, aussi, qui procure à celui qui en joue une volupté, une joie-, d'autant plus absolues, qu'elle a déjà pleuré ou chanté sous la brisure de son âme et de ses nerfs. — De même que l'artiste ressent une étrange volupté à penser que le violoncelle dont il va se servir sera sûrement docile à la science de son archet, à l'inspiration de son cerveau, de même l'amant, vraiment digne de ce nom, est visité d'une puissante et infinie satisfaction en songeant que la femme à laquelle il va s'unir, dans la communion même éphémère de son esprit et de sa chair, le comprendra, obéira à sa moindre impulsion, correspondra, par tout elle, avec ses aspirations morales et physiques.
Ainsi parlèrent, devant moi, des raisonneurs.
Quels furent les sages, quels furent les fous, en ce tournoi ?
Par une singulière coïncidence, il m'arrive, de divers côtés, parfois, des lettres de femmes renfermant à peu près toutes la même question.
Et ces lettres sont si nombreuses, et les questions qu'elles contiennent sont si identiques que je serais, en vérité, disposé à croire que celles qui les signent obéissent à un mot d ordre, en me les écrivant, si les distances qui les séparent les unes des autres, ne donnaient un démenti à cette Jiypotlièse.
On a dit, avec raison, je le vois, « qu'il y a des idées dans l'air, » susceptibles, par suite d'un magnétisme spécial, d'une suggestion inexplicable même, de devenir la propriété — la
MASQUES DK FEMMES
hantise plutôt — de plusieurs personnes, à la fois, de gens qui non seulement ne se connaissent pas. ne se connaîtront point, mais qui vivent éloignés les uns «les autres, en des contrées très différentes de langage, de mœurs et de climat.
La question que la poste m'apportait récemment, semble donc intéresser un grand nombre de femmes et je confesse volontiers, qu'elle ne manque pas de piquant attrait, dans le coté énigmatique qui la caractérise.
« Vous serait-il possible me demandait-on, d'indiquer à une femme un secret, un moyen d'être aimée ? »
L'interrogation qui m'était ainsi adressée, est assez laconique et ne pèche point par son défaut de précision.
On veut que je «lise quel philtre une femme devra employer pour être adorée et Ton ne s'inquiète pas de savoir si je possède une science suffisante pour résoudre un tel problème. — Je remercie mes correspondantes de La Confiance qu'elles me témoignent ainsi et, sans leur pro-
mettre de les satisfaire complètement — car, hélas, le rébus qu'elles me posent est de ceux qui n'ont guère de solution — je vais tenter de ramener en elles le calme passionnel qui me paraît les avoir abandonnées.
Tout d'abord, je me permettrai de remarquer que la nature de la question qu'elles formulent, pourrait provoquer une discussion sur l'amour moderne, qui ne serait peut-être pas. dans sa conclusion, favorable à la femme.
Gomment se peut-il faire, en effet, qu'il se trouve, à notre époque de sensations suraiguës, des femmes assez dépourvues de joies intimes pour jeter, vers un inconnu, un cri de détresse, presque, un appel désespéré? — Un observateur malin — il en existe — serait heureux, vraiment, de s'emparer de ce fait pour le transformer en une arme contre la femme, pour proclamer que si la femme s'éplore, devant la misère d'amour qui la frappe, c'est qu'elle ne sait point agir de façon à être aimée
Mais, je ne m'attarderai point en cette critique qui, analysée, réapparaîtrait plutôt comme
une boutade spirituelle, paradoxale, que comme une appréciation exacte, et je reviens au sujet qui nous occupe.
La consultation que tant de femmes sollicitent de moi, m'incite à songer au rôle que jouent, devant l'humanité, même en notre civilisation outrée, certaines matrones qui se décorent des noms de magiciennes ou de cartomanciennes, et je comprends toute l'importance sociale et intime qu'elles ont acquise, en face des pauvres aines troublées, inquiètes et naïves, qui volent vers leur porte, pareilles à de -rntiJs oiseaux blesi
- matrones promettent de lever le voile qui, depuis le baiser d'Adam et Eve, dérobe au monde le secret de l'amour, et la foule des sentimentales, des déçues, des sensuelles même, va vers elles comme Saûl, auxheures bibliques, allait chez la Pythonisse.
Hélas, il n'est pas de devineresse capable d'arracher à l'amour la parole, le geste qui, dans un absolu passionnel, deviendront les talismans de ceux ou de celles qui courent après
un idéal de pensées ou «le sensations qui les fuit, il n'est pas de sorcière capable de rapprocher deux lèvres qui ne murmurent pas la même chanson.
Le secret, le moyen d'être aimée... Si je ne craignais d'énoncer une chose trop simple, je dirais qu'il est en vous toutes, femmes, ce secret — je dirais qu'il est à la portée- de tous vos cœurs, ce moyen.
Secret et moyen se fondent, ici, l'un dans l'autre, d'ailleurs, et relèvent du même mouvement psychologique, de la même évolution physiologique.
Mais, comme il serait, sans doute, trop aride d'en développer le thème scientifiquement, je me hornerai à traduire mon affirmation en termes familiers.
Partant de là, je rappellerai que, maintes fois, j'ai eu l'occasion de blâmer l'homme dans les diverses postures passionnelles qu'il alfecte d'adopter devant la femme, postures qui n'ont pour résultat que de le séparer intimement, à jamais, de celle-ci.
Ce souvenir me permettra, actuellement, de déclarer que la femme, dans l'attitude qu'elle choisit, le plus souvent, lorsqu'elle se trouve en contact avec l'homme, ne me semble pas manœuvrer — je prie qu'on pardonne ce mot — de façon à se concilier non seulement l'amour de son nécessaire compagnon d'existence, mais aussi sa plus élémentaire sympathie.
La femme — pourquoi taire une vérité ? — en notre heure énervée, se complaît dans une retraite incessante devanl la recherche de l'homme, s'amuse de l'émoi qu'elle fait naître en lui, se refuse, souvent, à la communion intellectuelle qu'il désire, tout autant qu'il souhaite la communion des sens, et, ce faisant, elle rit de l'anxiété, du chaos dont elle emplit l'être de celui qui. cependant, n'aspire qu'à l'aimer.
La femme — initiée ou vierge — nomme du mot «cour, » cette comédie de sentiments et d'impressions qui, selon elle, doit constituer un hommage à son sexe avant que d'accepter la possession.
Mais, qu'elle prenne garde de métamorphoser
la cour qu'elle a, certes, le droit d'exiger qu'on lui fasse, en une sorte de rebuffade qui créera l'isolement autour d'elle.
Le secret d'être aimée '?... En vérité, mes chères lectrices, ne se trouve-t-il point tout entier dans le don plus ou moins sincère, plus ou moins habile, même, de votre sourire, dans l'offre plus ou moins séduisante et spontanée de votre grâce?
Il n'est pas de philtre, croyez-moi, qui vaille la caresse ensorcelante d'un franc regard — de deux jolis yeux en lesquels brille une espérance.
— Figurez-vous, me disait l'une de mes amies, en entrant dans mon cabinet de travail où je griffonnais quelques notes, figurez-vous que je viens de causer, presque, un scandale
Comme mon amie est une femme exquise et fort correcte de tenue et de langage, je dressai la tête, étonné, à ces paroles, et m'écriai :
— Un scandale !... Vous !
— Oui, moi !...
— Contez-moi cela, fis-je, intrigué, car, en vérité, j'ai hâte de connaître comment vous vous y êtes prise pour provoquer l'indignation de vos contemporains.
88 m \snn.s DE FEMMES
Mon amie <'ul un sourire.
— Dites de mes contemporaines; fit-elle.
El elle m'apprit, alors, que s'étant trouvée dans un salon où l'on s'entretenait de cho passionnelles, entre autres «lu baiser <jui se paie, fi ayant soutenu que l'argent mêlé à l'amour n'entraîne pas, nécessairement, la déchéance <lr lu caresse et <lr celle qui la donne, *'ll»' avait provoqué une clameur de révolte parmi les jeunes et jolies femmes <jui l'entouraient.
,Jr ne voudrais pas calomnier ces austères personnes; mais il m<' sera, sans doute, permis de dire que je n'attache pas une très grande importance à la manifestation de leur vertu offenet que je ne voudrais pas être chargé de contrôler leur conduite, dans la crainte de ne pas pouvoir la certifier conforme aux beaux et désintéressés sentiments qu'elles affectent de posséder.
Ces quelques mots signifient très clairemenl — on h' voit — que je suis tout à fail <lc l'avis de mon amie, en ce <jui concerne cette très délicate question du don monnayé, <ti amour, et
lis vm Wl'l s
que je ix" condamne pas, systématiquement, toutes les femmes qui l'acceptenl .
Je sens, d'ailleurs, qu'un tel sujel ne saurai! être présente* dans In seule force d'une affirma don : qu'il exige, <in plus, des commentaires qui en fassent admettre In logique naturelle, ei ce son! ces commentaires « | m < > je vais lus
«•rue ici.
Les femmes qui, en échange de leur Intimité, reçoivent, acceptenl de l'argent, peuvent ôtre classées <vu quatre catégories différentes e! dé clarées comme atteintes ou non atteintes, dans leur honnêteté <>u dans In sincérité de leur ter dresse, par !<* pris qui cote leurs y i m,
Il \ b les professionnelles de l'amour qu'il ii esi que juste d'écarter de cette discussion, puisque leur fonction, dans [humanité, esl «le Vendre «les sourires, comme dmiires Imno
raldcs c()inmere;uiles veudeul du rlioco
lai ou du drap Nulle déchéance ne frappe, <'u somme, ces femmes puisque l'on ne peul être trompé surin valeur de In marchandise qu'elles oil'rent, Elles restenl en dehors du Bien h du
9(1 MASQUES DE EEMMES
Mal. de la vérité et du mensonge, qui troublent
la Société.
Il y a les femmes qui. malchanceuses dans la vie. ont été amenées malgré elles, presque, par 1»' fait de circonstances douloureuses et fatales, à livrer leur chair contre la pièce de monnaie qui les aidera à ne point mourir de faim, à préserver de la misère, souvent, quelques êtres qui leur sont chers — vieux parents ou petits enfants inconscients des hontes comme des vertus auxquelles ils doivent d'exister. — Celles-là. qui n'auraient pas demandé mieux, certes, que d'être d'honnêtes femmes, que de s'en aller dans le monde, heureuses d'amour pur et de jours assurés — celles-là sont à plaindre. La facile pudeur des pharisiens, seule, se scandalisera de leur conduite. Devant l'humanité qui les abandonne, qui les oublie, elles ont le droit de se prostituer ou de conclure une union dont elles tireront profit.
Il v a les femmes — les mondaines — qui, riches, pourtant, soit par elles-mêmes, soit par
JES AMANTES 91
la situation qu'elles ont acquise dans le mariage, dépensent plus qu'elles ne possèdent de revenus. Elles sont les esclaves de leur élégance, de leurs goûts luxueux, de leurs joies, de leur autorité mondaine, même, et elles ne prennent pas un ou des amants pour la simple et radieuse satisfaction d'une intimité dédaignée par le mari ou avide de sensations : elles veulent cet ou ces amants pour le supplément de fortune qui s'ajoutera à leur budget — à leur budget sans cesse épuisé, sans cesse inépuisable. Ces femmes, sans hésitation, doivent être considérées comme des décimes de l'amour, car aucune raison vitale supérieure ne les incite à la mise à l'encan de leur chair, les jouissances habituelles qu'elles jettent dans leur existence étant fort discutables, dans les éléments qui en constituent la nécessité.
11 y a, enfin, les femmes — de toutes classes sociales — qui, aimant sincèrement un homme et en étant aimées, reçoivent de lui la provision de billets de banque exigée par leur entretien quotidien, par la situation de médiocre fortune
dans laquelle elles se trouvent. — Il n'est, déclarons-le très haut, que juste, qu'honorable, que ces femmes acceptent, de leur amant, l'argent nécessaire à leur existence, à leur bienêtre, à leurs besoins, et renseignement qui se dégage de leur « libre association, » me semble plus élevé, plus noble que celui qui se déclame, ordinairement, sous la protection des lois, dans les officines notarié
Prince des Prêtres et Pharisiens, vous avez la parole : que pensez-vous de la moralité de cette théorie?
La réponse que je viens de solliciter des Princes des Prêtres et «les Pharisiens me serat-elle jamais donnée ?
J'en doute et c'est pourquoi, dans son incertaine attente, il ne me déplaît pas de consigner ici celle que me fit, sur le sujet qu'expose la précédente méditation, un philosophe, un sage qui réclame, pour l'homme, en amour, le même privilège que possède la femme, concernant le don monnayé de la caresse.
Ou'on se rassure... qu'on ne s*' scandalise pas, surtout. — Celui qui formule, ainsi, sans détours, sa pensée, n'est point un malhonnête homme, n'est point l'un de ces messieurs qui se
font des revenus avec les élans de... cœur de leurs maîtresses, de leurs compagnes. Il m'apparaît, je le répète, non seulement comme un très galant homme, mais, principalement, comme un philosophe un peu amer, un peu railleur et. si j'en juge par les quelques lignes qu'il m'a adressées, il ne doit pas être un très fervent adepte du féminisme moderne, c'est-àdire de l'émancipation de la femme.
« Puisque l'on proclame tant, aujourd'hui, dit-il. que la femme doit être — en tout — L'égale de l'homme, et puisque vous reconnaissez qu'une femme n'encourt aucune déchéance en acceptant ses moyens de vivre de celui qui l'aime, pourquoi, en amour, l'homme ne"serait-il jal à la femme, n'aurait-il pas la faculté d'être entretenu par sa maîtresse*?... »
Sans melancer, aveemon interlocuteur, dans une <li>cu>^i<in sur les droits civil, politique, social, H coetera, de la femme comparés aux droits de l'homme en les mêmes matières, j<' veux retenir, pourtant, de sa question, la phrase qui se rapporte au don monnayé', en amour, ap-
LES AMANTES 9o
pliqué aux représentants de la plus laide moitié du genre humain.
Tout d'abord, je ne ferai aucune difficulté d'avouer que l'hypothèse que renferme cette phrase ne me choque nullement, parce qu'il y a belle lurette que cette hypothèse est devenue, dans notre modernité, Une réalité — et, souvent, une réalité fort peu recommandable.
Ne se rencontre-t-il pas quotidiennement, en effet, que nous apprenons que tel personnage pauvre, mais titré, mais ayant vue sur le monde élégant et aristocratique, recherche quelque fille riche de la bourgeoisie ou du commerce, el l'épouse, non parce qu'il l'aime — ce qui serait vraiment bien naturel — mais parce que les millions de la douce et imprudente enfant vont redorer son blason et mettre de gentils billets bleus en son portefeuille ?
Or, je le demande : de quel nom qualifier ce personnage-là — si ce n'est — malgré sa couronne comtale ou ducale, malgré ses belles manières — du nom que l'on donne, si commu-
nément, aux professionnels « agents de change » de ramoiir?
Cependant, comme M. le maire et M. le curé ont été, pompeusement, conviés à sanctionner cette union, nul ne la critique, nul ne la blâme, et Ton salue le gentilhomme qui passe, superbe et arrogant, dans la « pelure » neuve que lui a payée sa femme.
Ce trait — l'un des plus caractéristiques do nos mœurs actuelles — me facilitera la réponse que sollicite, de moi, mon correspondant.
Puisque, selon la morale de la Société, il n'est point mal qu'un homme marqué de l'estampille de M. le maire et de M. le curé, prenne une femme parce qu'elle est riche — je n'hésite point à dire qu'il ne me semble pas répréhensif qu'un gentil garçon, aimant une femme et en étant aimé, fait très bien, d'abord, d'échanger avec elle, par permission ou non de la loi, le plus de baisers possible, et ensuite, étant pauvre, ne se dégrade en aucune façon en acceptant une cohabitation ou une existence
dont le côté matériel, pécuniaire, relève de la fortune de sa maîtresse.
Je ne pratique pas le pharisianisme ; je n'admets pas que tel fait soit méritoire ici et coupable là; je hais la théorie des deux morales, et comme, à mon sens, l'amour sincère prime tout dans la vie — conventions, hypocrisies, mensonges et préjugés sociaux — je ne vois pas pourquoi un honni irrespectueux de lois plus ou moins logiques, aurait le privilège d'être heureux, et serait rejeté, dédaigneux de ces lois, en dehors du cercle des humaines félicités.
Que ce soit l'homme ou que ce soit la femme, dans l'intimité, qui assure la quiétude du baiser, je tiens le baiser pour bien offert et bien reçu, dès lors que les lèvres d'où il se détache, sont pures de fourberie et de bas calcul.
Je ne sais si quelque érudit écrivain s'est jamais attaché à noter quels ont été les traits caractéristiques de la beauté de la femme, qui, depuis deux ou trois cents ans, par exemple, ont attiré l'attention, le regard et le désir de l'homme. Un ouvrage, sur ce sujet, serait fort intéressant, en effet, et fort instructif. Il n'aurait point que la seule importance d'un document curieux à consulter; il représenterait, ce me semble, au regard des philosophes et des romanciers modernes, comme une sorte de manuel passionnel qui les aiderait, plus d'une fois, à établir la psychologie et la philosophie de leurs héros ou de leurs modèles.
Si Ion considère la femme, à travers les siècles — pour employer une phrase un peu pédante et solennelle — il nous apparaît qu'elle ne fait naître, chez l'homme, un goût bien déterminé pour l'aspect physique de sa personne, ou plutôt pour lune des parties de sa personne, qu'à partir de Louis XIV.
La femme sinon grasse, du moins très grassouillette, assez membrée, fut fort en faveur à cette époque, et ce n'est, en somme, réellement que sous le règne du galant Louis XV que les beaux amants, en quête de cœurs à chérir et à briser, manifestèrent une préférence passionnelle, se rapportant nettement à telle ou telle fraction de l'être féminin.
Les seins et les jambes eurent le don d'émouvoir les sens de l'homme, alors, et les superbes collections de gravures qui nous restent de ce temps, ainsi que des jours qui lui succédèrent, nous montrent la femme sans cesse mise en valeur par l'opulence de sa gorge ou par la magnificence sculpturale de ses jambes. 11 est rare que les artistes la retroussent plus haut
LES AMANTES lUi
que la jarretière et la déshabillent plus bas que la poitrine. La chose arrive, pourtant, et certaines estampes nous donnent à contempler des croupes prodigieusement épanouies ; mais, dans ces audaces mêmes, l'on sent, Ton devine que les seins ou les jambes sont seuls offerts à l'admiration des amateurs d'exhibitions féminines, comme étant les plus dignes, les plus méritoires d ' è t r e a p p ré c i é s .
Sous le règne de Louis XVI, où la galanterie, tout en n'abdiquant rien de ses privilèges,, prit un tour plus dissimulé, la tète de la femme s'imposa plus particulièrement à la sollicitude des amants. Elle fut, en apparence, la publique accapareuse de leurs émois et tout le reste du corps féminin lui fut ostensiblement sacrifié.
Ce n'est, vraiment, qu'après la Révolution, sous le Directoire, que l'homme témoigne d'une esthétique spéciale en matière d'attraits féminins. De même que les politiques, que les penseurs se sont élevés contre les lois anciennes et les ont remplacées par des décrets, par une législation plus conformes à l'esprit de
1 i)2 MASQUES DE FEMMES
L'humanité., de même les sensationnistes semblent las des entraves jusqu'alors apportées à la grâce — à toutes les grâces — de la femme, et ils l'incitent à se parer selon les goûts passionnels qui les agitent, selon la pensée dont ils enveloppent sa beauté.
Les seins et les jambes de la femme redeviennent en faveur auprès de Don Juan comme auprès de la foule, non plus dans la platonique expression <le gravures ou d'estampes, niais dans toute la pratique de la vie, dans la sincérité, dans le réalisme de la lumière ef <1< la rue.
Les femmes couvertes de voiles légers sortent, vont et viennent, sur les promenades, reçoivent «-liez elles, offrant aux regards admirateurs des hommes le nu de leurs jambes el • h- leurs seins, parfois même l'ampleur irritante «le leurs cui>srs. — C'est, après les «paniers, » les falbalas ri les entortillements d'étoffes des siècles écoulés, une « furia » de paganisme, une exaltation de la chair et de la forme.
L'Empire, dans son affectée pudibonderie, ne parvient pas, tout à fait, à détruire, chez
l'homme, le culte de la forme féminine, et les femmes conservent, à peu près, les mêmes modes qui firent le succès de leurs devancières, ou le leur propre même quelques années auparavant ; elles se contentent de fermer leurs robes, de les monter davantage sur la poitrine, mais elles s'en drapent de façon à laisser dessiner, par leur» jupes, l'ensemble de leur corps.
La Restauration, le Gouvernement de Juillet et le Second Empire replacèrent la femme, pudiquement, en des fouillis d'étoffes qui ne permirent plus d'apprécier ses lignes intimes. Sous le Second Empire, surtout, la femme fut comme emprisonnée en d'atroces et volumineuses jupes qui mirent la disgrâce sur toute sa personne. Ce fut à peine, même, si, en ce temps, sa tête, eneagée sous d'étranges capotes ou coi liée de toques disproportionnées à la structure de sa chevelure, fut aisée à apercevoir ou valut d'être remarquée.
Nous sommes revenus, depuis ces jours, à la caresse de la forme, chez la femme, et
celle-ci, dans les modes qu'elle adopte, s'attache à mettre en relief son corps tout entier. Mais, sur ce corps, l'homme a marqué un point, en notre modernité, vers lequel va. ohstinément, son regard. Et ce point, c'est la croupe.
11 parait que certains prophètes Jérémies déplorent cette préférence. Comme je suis de ceux qui pensent que la femme vaut tout autant par son cœur que par son... corps, ces Lamenta tions ne m'inquiètent guère.
J'ai reçu quelques lettres fort curieuses qui émanent, sans aucun doute, d'anarchistes — d'anarchistes passionnels, tout au moins — car toutes, comme si leurs auteurs s'étaient entendus pour les écrire, traitent de la très singulière question du communisme de la femme, en amour.
Mes originaux correspondants voudraient que les femmes, délivrées non seulement du mariage, mais de tout lien qui pût, de près ou de loin, ressembler à une union entraînant l'exclusivisme du baiser, appartinssent à tous 1rs hommes, c'est-à-dire fussent à la disposition du quidam brun, blond ou roux — voire même
sans nuance définie — qui souhaiterait de les posséder.
Je ne sais ce que mes lectrices penseront «lune telle théorie, d'un tel vœu. Si l'on se contente d'en rire, tout simplement, il apparaît, en vérité, que dans cet état social demandé pour la femme, beaucoup d'hommes se trouveraient, souvent, embarrassés: car j'imagine que si les hommes avaient le droit et le pouvoir de soumettre toutes les femmes qui leur plairaient à leurs désirs, les mêmes privilèges existeraient en faveur do ces dernières et, alors... alors quelle situation comique et piteuse, parfois, serait faite à un galant, lorsqu'une douzaine d'enchanter* disputeraient la joie de le rendre heureux !
Je gage que plus d'un, parmi ceux qui prônent, actuellement, cet état de liberté' dans les mœurs, regretterai! l'antique sagesse, le doux train-train du mariage, et réclamerait, à grands cris — ne fût-ce quedans l'intérêt de sa santé — de retourner à ses préjugés, à sa dépendance d'an tan.
Cependant, comme il y a autre chose qu'une plaisanterie dans la proposition de mes correspondants, comme cette proposition renferme un idéal social et philosophique que l'on ne saurait dédaigner, sans mauvaise foi, je veux bien l'examiner brièvement dans son application et dans ses conséquences.
Quoique l'application, justement, ne m'en apparaisse pas très nette, j'admets que, dans la Société transformée, les femmes n'appartiennent à personne, individuellement, et soient à tous.
Mes correspondants ont-ils songé au chaos qu'une pareille réglementation de l'amour provoquerait? — Lorsque deux ou trois hommes, par exemple, auraient « distingué » une femme et la voudraient également, quelle sanction déterminerait la possession de celle-ci, c'est-à-dire, en vertu de quelle autorité, le premier, le second ou le troisième de ces hommes, s'emparerait-il d'elle ? — Et si, même, la femme avait, dans cette occurrence, la faculté de disposer de son corps, en faveur de celui-ci plutôt que de celui-
lUS MASQUES DE FEMMES
là, ne porterait-elle pas atteinte à l'expression même de l'état social nouveau, à ce communisme passionnel qui devrait en faire la chose de tous?
Pour qu'une Société" ainsi organisée fut possible, aussi, il serait nécessaire de décréter l'égalité de manières, de goûts, d'intérêts et de nature, chez la femme ; il serait nécessaire d'ordonner que toutes les femmes se ressemblassent, dans leur aspect visible, tout au moins, ne fussent ni moins ni plus instruites, ni mieux ni plus mal vêtues les unes que les autres, afin que telle blonde, par son élégance ou par les soins intimes qu'elle donnerail à sa chair, ne portât point ombrage, dans une déloyale rivalit*', à telle brune moins favorisée qu'elle par la vie, astreinte plus qu'elle à des travaux grossiers qui la désembelliraient.
Or, je le demande, une telle uniformité physique ou morale est-elle acceptable, en ce qui concerne les femmes ?
N'a-t-on pas lieu, en outre, de s'interroger quant au sort que la nouvelle Société réserve-
LES AMANTES Jljî)
rait aux femmes laides ou pourvues d'infirmité
qui les éloigneraient du désir de l'homme ?
Ces femmes ne seraient-elles pas admises, dans le communisme général de l'amour, à participer aux joies du baiser, et si, délaissées, elles revendiquaient leur parcelle de plaisir, obligerait-on les hommes à les satisfaire ?
Je voudrais bien voir la grimace que feraient, en ce cas, mes correspondants.
L'application de leurs théories leur semblera. peut-être, moins aisée, en méditant sur « l'état d'âme » qui les troublerait alors.
Ces théories, si elles étaient réalisées, ne seraient pas moins incohérentes dans leurs résultats.
Entre toutes les conséquences charentonesques que leur pratique ferait naître, je n'en veux retenir qu'une seule.
Elle se rapporte au gmit de la femme, en amour; car je ne suppose pas que la Société, ainsi refondue, s'aviserait de vouloir que la femme fît abstraction de ses préférences, dans F intimité.
Qu'adviendrait-il donc si une femme, désirée par un homme qui ne l'agréerait pas, se refusait à cet homme ?
Forcerait-on cette femme à se livrer à ses caresses ou bien lui permettrait-on de les fuir ?
Dans le premier cas, il y aurait tyrannie odieuse et viol réel, consacré socialement — ce qui signifie qu'une humanité ainsi entendue serait abominable.
Dans le second cas, la volonté de la femme, respectée, jetterait la déroute dans l'organisation de ladite Société et ramènerait le inonde à ses anciennes coutumes.
Si j'étais femme, je vous jure que je ne serais pas longue à y retourner aux anciennes coutumes. « Et plus vite que ça... » ainsi qu'on dit familièrement.
Si certains penseurs veulent vous plaire, passionnellement, je leur conseille de trouver autre chose que l'idéal ci-dessus commenté — n'est-ce pas, mes chères lectrices?
— Une femme, a dit l'un de nos plus grands écrivains, l'un de nos plus délicieux et humains poètes, Alfred de Musset — une femme pardonne tout, excepté qu'on ne veuille pas d'elle.
C'est, là, l'une des pensées les plus profondes, Tune des observations psychologiques les plus exactes qui aient jamais été formulées, on ne saurait le contester.
Musset, en prononçant cette phrase et en la fixant, dans ce livre — la Confession d'un Enfant du Siècle — qu'on ne lit plus assez et qui, pourtant, est un pur chef-d'œuvre laissant loin, derrière lui, tous les romans qui se publient actuellement et qui affectent tant de préten-
tieuses études — Mus"set, dis-je, en prononçant cette phrase., prouva qu'il connaissait admirablement le cœur et la chair «le la femme.
Savait-il, toutefois, en s'exprimant ainsi, qu'il posait devant elle l'une des plus redoutables questions qui concernent son intimité? Savait-il, en émettant cet axiome passionnel, qu'il abordait l'une des plus délicates discussions qui louchent, non seulement à son sexe, mais à son intellect ualilé ?
Musset, par cette petite phrase, qui n'a Pair de pas grand' chose, si on ne la considère que superficiellement, venait d'affirmer, tout simplement, le droit — le devoir presque — qui appartient à l'homme, d'être impertinent devant une femme, lorsque cette femme lui inspire un désir.
J'entends quelques-unes dé mes lectrices se récrier et protester, vivement, contre cette théorie.
Sont-elles, tant que cela, dans la vérité des faits et des choses ?
,1e pencherai, volontiers, pour la négative.
ici, et je ne me défendrai pas de croire qu'une femme ne demande pas mieux, la plupart du temps, qu'on lui manque un tantinet de respect, si à l'opinion de Musset, en cette matière, j'ajoute celle d'un homme qui ne fut pas étranger aux féminités de son époque. Je veux parler d'Octave Feuillet.
Je me souviens, en effet, que ce romanciermondain et charmant, en l'une de ses œuvres nous représente une femme fort séduisante à laquelle un homme de son entourage ne songe pas à faire la cour. Cette femme se trouve un jour, cependant, en tête-à-tête avec lui et, ce jour-là, elle ne peut supposer qu'il ne lui fera point entendre une parole un peu osée, qu'il ne menacera point, même, son intimité, d'un geste preneur et passionné. Mais elle est déçue dans sa crainte tout autant que dans son hypothèse.
L'homme la quitte sans l'avoir cinglée de la plus mince impertinence. Elle le regarde s'éloigner d'elle, alors, et un sourire de pitié, en même temps qu'un mot brutal, passe sur ses lèvres : — « L'imbécile! » — murmure-t-elle.
Et elle se détourne, désormais dédaigneuse, de celui qui l'a trop respectée.
L'héroïne que nous présente, ainsi, Octave Feuillet, est une honnête femme, dans le sens mondain qu'on applique à ce qualificatif. Mais, dans le trouble instinctivement passionnel qu'elle éprouve, elle oublie son honnêteté, sa pudeur, sa réserve, et elle se sent plus déchue, amoureusement, dans l'impuissance de sa chair, que suus le soufflet d'un désir né de cette chair et peut-être audacieusement manifesté.
Cel exemple tendrait à prouver que la femme perverse et que la femme galante ne sont point les seules à s'émouvoir, devant L'indifférence réelle ou feinte de l'homme, en amour, aesont point les seules à exiger, pour ainsi dire, que leurs grâces déterminent, chez l'homme, un mouvement passionnel. Les femmes vertueuses subissent, au même degré qu'elles, en de certaines heures, en de certaines circonstances, l'agitation intime qui crée les amants.
Cette assertion me rappelle une anecdote, encore, qui démontre que l'impertinence, d'où
qu'elle vienne, parfois même, n'est pas de nature à provoquer l'indignation chez les femmes les plus autorisées à s'en offenser.
Une femme, fort connue par sa beauté et par la hautaine distinction qu'elle apportait dans ses relations publiques ou intimes, passait, une après-midi, en compagnie de quelques élégants gentilshommes, devant une maison en construction.
A sa vue, l'un des maçons qui travaillaient au transport du plâtre et des pierres, abandonna sa besogne et la regarda attentivement, saisi, soudain, par un violent désir de la posséder.
C'était un garçon jeune et bien taillé. 11 s'avança un peu vers celle qu'il admirait, et, quand elle fut près de lui, il exprima, à haute voix, son trouble, par une phrase brutale :
— En voilà une, fit-il, que... j'embrasserais bien...
A ces mots — que je déguise ici, on le comprend — l'un de ceux qui accompagnaient la dame voulut la venger de l'outrage reçu, en infligeant une correction à l'ouvrier.
I H> MASQUES l>K FEMMES
Mais la jeune femme l'arrêta et lui dit, en
souriant :
— Laissez, je vous prie, ce garçon nie conter, à sa façon, que je suis belle el que je mérite (Têtre aimée... 11 parle comme il sent... El cela n?est pas commun, en vérité, alors que tant d'hommes ne savent pas sentir comme ils parlent...
Quelques jeunes, femmes s'adressent à moi pour obtenir, en matière d'intimité, un renseignement d'ordre quelque peu suggestif.
Ces jeunes femmes, habituées à une certaine recherche d'élégance, me prient de leur dire mon avis sur la question de savoir si une personne jolie et séduisante, doit accroître l'influence des attraits qu'elle possède par l'application d'un parfum sur sa chair et en ses vêtements, ou si elle doit se présenter aux désirs des galants cavaliers qui passent auprès d'elle, dans la simplicité naturelle des effluves que distille tout son être ?
L'interrogation est délicate et fort compliquée.
Elle est délicate, car si la femme se prononce pour la pratique familière et intime d'un parfum, le choix de ce parfum réapparaît comme devant prendre une sérieuse importance dans sa vie, dans ses joies, dans ses félicités.
Elle est compliquée, car il est, paraît-il, autant de partisans des parfums que d'amateurs de ce que l'on nomme Yodor di femina, dégagée de tous les artifices trop subtils du cabinet de toilette.
L'interrogation est délicate et compliquée, aussi, parce qu'il y a beaucoup de femmes qui sont également attirantes, ou dans le charme voluptueux d'une fine essence employée à propos, ou dans le seul et irritant magnétisme que développe leur chair.
Etant données ces constatations, s'il me faut absolumenl émettre une opinion sur le sujet qui nous occupe, je n'éprouve aucun embarras à déclarer qu'un véritable amant doit aimer
la femme avec ou sans parfums,, et que son... zèle, auprès d'elle, peut s'accommoder à merveille et des capiteuses senteurs que ses vêtements ou que son corps exhale, et du goût personnel dénué d'arrangements qu'elle offre à ses lèvres.
Ayant ainsi généralisé la question, pour mieux et plus nettement la résoudre, il faut reconnaître que le parfum, en matière d'intimité passionnelle, a son prix — c'est-à-dire son action très caractérisée sur les sens, ainsi que sa toute particulière psychologie.
Il est indéniable, en effet, qu'un parfum, habilement manipulé, peut exercer une influence spéciale sur les désirs, sur l'ardeur d'un amant, et que, souvent, il contribue, dans une large mesure, à entretenir la flamme d'une affection — ainsi qu'on parlait au siècle dernier — au delà même des espoirs que cette affection portait en elle.
Quant à la psychologie du parfum, elle tient, tout entière, dans le choix qui en est fait par celle qui l'emploie. Le parfum ne doit point
être décidé légèrement ; il doit s'accorder avec n-e de beauté, avec la gentillesse, la grâce de celle qui en fait usage, et se marier, s'il est permis de s'exprimer ainsi, avec toute son individualité — avec la nature même de sa chair, brune, blonde ou rousse, avec l'odeur originale de son être.
Combien de femmes savent, ainsi, la science du parfum, appliquée à leur intimité ?
11 en est peu qui possèdent cette science : on est obligé d'en convenir, lorsque Ton observe celles qui sont les clientes ordinaires des parfumeurs.
Les courtisanes, à cet égard, ont plus de notions exactes que les femmes de la société régulière.
Elles ne laissent rien au hasard, dans les choses qui concernent la séduction de leur corps, el elles ont parfois la divination magique «les voluptés artificielles, lout autant que celle des satisfactions passionnelles dont elles sont les très réelles dispensatrices.
Les civilisations anciennes connurent l'ivresse
du parfum, et la Rome et la Grèce antiques en apprécièrent infiniment l'exaltation.
Nos siècles dits galants — les Dix-Septième et Dix-Huitième — n'en firent que peu de cas, les amants d'alors ayant trop encore dans les oreilles, sans doute, les paroles d'Henri IY, qui, chacun le sait, sous ce rapport, était un primitif, ne se piquait guère de raffinements.
Dans la névrose moderne, le parfum a pris une grande place, joue un rôle dont il serait vain de dédaigner l'importance.
Les subtilités passionnelles qui nous tentent et qui nous affolent, les perversités intimes auxquelles nous nous complaisons, les joies outrées que nous recherchons, les sensations très complexes qui nous sont prodiguées et que nous procurons, ont créé, en nous et autour de nous, comme une sorte d'atmosphère fiévreuse dont nous voulons jouir tout autant que de la forme matérielle de nos convoitises.
Le parfum est l'agent puissant qui nous la fait goûter et qui nous en grise.
Dans une époque reposée,, il pourrait être négligé.
En notre modernité agitée, je crois qu'il serait imprudent et peu sage, à une amoureuse, de refuser son concours.
Les questions passionnelles sont de celles qui retiennent le plus notre attentive curiosité^ et l'on ne saurait trop, en vérité, s'en entretenir, les étudier.
C'est ainsi que je suis amené à noter l'une de ces questions — la plus suggestive, peutêtre, entre toutes celles qui se posent devant nous.
Je veux parler de l'attitude qui caractérise certaines femmes dans l'intimité, de la façon, si je puis ainsi m'exprimer, que les femmes instinctivement amoureuses donnent à leur baiser, à l'offre de toutes leurs séductions.
J'ai souvent entendu prononcer une phrase
très banale e! très vulgaire, relativement à l'attitude des femmes en amour.
— - Oh, déclarent quelques faux amants, les femmes se ressemblent toutes, dans l'intimité, soit par leurs gestes, soit par leurs paroles, soit même par leur silence et leur immobilité...
Rien n'est plus inexact que celle affirmation, et ceux-là seuls qui ne goûtent les joies qui naissent de la femme, que superficiellement, cest-à-diije dans l'absence de toute intelligence passionnelle, raisonnent ainsi.
Rien, au contraire, dans la nature, ne présente autant de diversité, de dissemblance, que la femme, en amour. J'ajouterai, même, que rien n'est aussi changeant que la même femme. dans l'intimité, non seulement si elle possède plusieurs amis, mais encore avec l'unique compagnon de son choix.
11 semble que l'on pourrait, en matière passionnell»'. mettre des couleurs sur les heures d'une femme et dire qu'elle a, tour à tour, des heures bleues, des heures roses, des heures
grises. Il est même certaine nuance que je m'abstiens de noter, parce qu'elle se prête à des plaisanteries trop faciles...
La classification serait longue à établir, des femmes qui possèdent, dans le don de leur baiser, une marque toute spéciale, réellement digne d'être observée.
Il y a celles qui, malgré une initiation indisculable, se laissent dérober la caresse plutôt qu'elles ne la donnent : qui placent leur plus sincère joie dans l'illusion d'une défaite, d'une résignation même. Celles-là, contrairement aux apparences de passivité qu'elles affectent, ne sont pas les moins ardentes dans la perception de la sensation. Je les crois, simplement, un peu égoïstes et désireuses de recevoir plus qu'elles n'offrent, dans l'expérience qu'elles recherchent.
Il y a celles qui prennent, plutôt qu'elles ne se laissent prendre; qui posent, en regard de la force de l'homme, comme une force égale, comme une promptitude d'action qui les fait pareilles, un peu, à des gamins pervers et
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rieurs lâchés en un clos plein de cerisiers, aux grappes sanglantes et tentantes... Ces amantes donnent beaucoup pour obtenir beaucoup. Elles me paraissent dans la plus sûre tradition de l'intimité.
Il y a l'innocente — celle, du inoins, qui semble, toujours, se souvenir du temps de sa première communion ; celle qui semble, toujours, craindre pour la précieuse Heur de sa virginité. Elle ne manque pas de charmes, il faut l'avouer, et elle réussit, dans sa grâce naïve, à être souvent une très redoutable enjôleuse. Elle a des amants fort experts dans la science du baiser, et de sa pudeur sans cesse entretenue, et de leur virtuosité, naît une émotion particulière qui ne saurait être dédaignée.
Il y a, enfin, celles, que je nommerai les cyniques — celles que le mot et la ebose, tout ensemble, exaltent, dans l'amour — celles qui veulent de la brutalité d'acte d de parole, dans la possession. Elles sont, celles-là, les insatiables, les inassouvies de la sensation, les
démolies superbes de la volupté qui passent, en la monotone pratique du désir, comme des sorcières au travers du bûcher enflammé du Sabbat.
je recueille, depuis quelque temps, un assez ara ml nombre de confidences — tant d'hommes que de femmes — relatives à un sujet qui, à premier et rapide examen, semble un peu démodé, dans la fiévreuse surexcitation des esprits et dos nerfs de notre' fin de siècle.
Ce sujet, c'est l'idéal — l'idéal que souhaitent de rencontrer, dans les sentiment-. les êtres qu'un scepticisme de convention n'a point déflorés en leur intimité, en dépit des influences décevantes de notre modernité; les êtres qui, naïfs ou sublimes, dans la simplicité de leur pensée, pleurent sur la sécheresse des cœurs. sur la matérialisation des âmes des beaux amants d'aujourd'hui.
Les aspirations de mes correspondants sont, certes, fort dignes d'éloges, fort respectables, et tendraient à démontrer que l'on calomnie peut-être trop notre époque, puisqu'elle laisse se produire, malgré le matérialisme qui la caractérise, d'aussi nobles envolées vers le bleu et vers le tendre. C'est pourquoi, même, je me demande, non sans quelque logique, si, vraiment, les âmes et les cœurs de mes contemporains ont la noirceur qu'on leur prêle avec tanl de complaisance, sont si réellement dénués de générosité, de sensibilité, de charme intime, qu'on veut bien le dire
L'un de ces derniers soirs, comme je rentrais chez moi en compagnie d'une amie qui est une femme de haute intelligence et de docte conseil, quoiqu'on ses trente printemps à peine, je ru minais la question que je viens d'exposer, et je me décidais à la soumettre à la sagacité de ma camarade, trouvant même un piquant intérêt à discourir sur un sujet «le telle importance morale.
Dès mes premières paroles, mon amie me
regarda, légèrement étonnée, et, haussant les épaules, répliqua :
— En vérité... vous n'exagérez pas l'expression de la pensée de vos correspondants? — 11 serait exact qu'il y eût tant d'hommes et tant de femmes qui, souhaitant, de rencontrer, dans l'amour, une lueur d'idéal, se lamentent de ne point apercevoir cette lueur?.. Eh hien, mon cher, vos correspondants sont des aveugles, tout simplement, car, je vous le déclare, l'idéal. même en notre époque de désirs très pratiques, n'est point malaisé à découvrir.
— A votre tour, lis-je, n'exagérez-vous pas, ma chère amie, la facilité avec laquelle l'idéal, actuellement, dans les choses du cœur, se présente à nous?
— Je ne donne point à ma pensée, reprit ma compagne, un développement qu'elle ne saurait avoir, et je vous répète que non seulement l'idéal existe, en notre époque de matérialités, dans les affections qui unissent les amants, mais encore dans l'apparente hrutalité même des tendresses échangées... Le tout est de
savoir ou de vouloir l'y cher-cher... L'amour sentimental — et il n'est point, ici, besoin de longue explication pour prouver la sincérité de mon affirmation — le porte en soi, naturellement, normalement, et tous ceux qui, vraiment, ont chéri, connaissent le chant mystérieux et comme très lointain, qui s'élève de notre intimité, monte à nos lèvres et nous charme, dans la religieuse harmonie dont il est fait. O chant, c'est l'idéal de l'amour; ceux qui l'écoutent, dans la seule exaltation de leur pensée, sont heureux et dignes de le goûter; ceux qui tentent d'en analyser 1rs ondes sonores et mystiques, sont des sacrilèges et des inquiets condamnés à l'éternel tourment du doute.
Mon amie s'exprimait avec heaucoup de vivacité. Cependant, je me risquai à l'interrompre.
— Fort bien, dis-je, c'est là une description gracieuse de l'amour sentimental; mais n'a-t-on point raison de reprocher à l'amour matériel...
Mon amie ne me laissa pas achever ma phrase.
— ... de manquer d'idéal? s'écria-tr-elle. Non. cent fois non, l'on n'a point raison de le calom-
nier ainsi, car autant que l'autre — son frère si joli — il renferme un idéal que nul amant sincère ne saurait nier.
Et mon amie, ayant fait une pause, continua par cette exquise comparaison :
— L'amour physique est un peu pareil, mon cher, à l'un de ces buissons épineux et très embroussaillés qui courent le long des hautes et superbes futaies. 11 n'est point beau, sans doute, le buisson, avec ses ronces menaçantes, ses feuilles desséchées, en tout son aspect de pauvre arbuste maussade et dédaigné. Mais cela empêche-t-il que, parfois, il ne s'en échappe comme une douce et délicieuse mélodie, comme des notes étranges et suaves qui s'élancent vers le ciel et se perdent dans quelque rayon de soleil?.,. Cette mélodie, ces notes sont celles de petits oiseaux cachés dans l'ombre... Sous la rudesse du buisson, il y a un nid, un cher nid que l'œil du passant vulgaire ne saurait découvrir, mais que le regard du chercheur exercé aperçoit aussitôt. — Sur cet apologue, mon cher, je vous dis bonsoir et vais me coucher...
Deux faits, en ces derniers temps, ont, simultanément, étonné les sceptiques et provoqué les méditations des philosophes.
Ces faits sont relatifs à deux suicides de jeunes femmes, survenus en des circonstances tout autant morales que matérielles, qui les placent en dehors de l'apparente banalité dont ils semblent relever.
On ne cesse de dire, à Paris, en certains clans littéraires et mondains, que les cœurs sont blasés, que rien ne vibre, en l'homme ou en la femme, si ce n'est un désir effréné de jouissances, une volonté de concevoir la vie de la façon la plus pratiquement conforme aux inté-
MASQUES DK FEMMES
rets, aux préoccupations qui surgissent sous chacun «le nos pas et qui nous arrêtent, souvent, dans le bien dont nous voudrions envelopper nos actions.
Or. au moment même où, de tous les côtés, se répète cette affirmation, voilà que la mort, passe sur les lèvres et les ferme d'un coup brutal de son aile sinistre,
La mort passe, effarant les rieurs ou les indifférents, marquant au front deux créatures et les emportant dans l'éternel oubli.
Et ce qui rend plus caractéristiques les deux suicides dont s'agit, c'est qu'ils ont eu pour héroïnes deux femmes appartenant à des mondes différents, nées et vivant loin l'une de l'autre, se dressant, comme des ombres fatidiques, aux pôles contraires de la Société — deux femmes qui s'en sont allées, volontairement, dans le mystère des choses, parce que leur idéal ne pouvait supporter les froissements de l'existence eu laquelle leur condition les obligeait à demeurer.
Le soufllet que ce sacrifice d'elles-mêmes in-
(lige à la blague moderne n'est point vulgaire, assurément, et mérite d'être noté.
La première de ces femmes était une petite et gentille actrice qui n'avait, pour vivre et pour se procurer les costumes exigés par les rôles qu'elle était chargée d'interpréter, que ses modiques appointements, que la pauvre somme de cent cinquante francs mensuels. A la veille de jouer un personnage qui, paraît-il, devait être fort élégamment vêtu, et ne pouvant acheter la défroque nécessaire à cette exhibition, elle s'est désespérée. Et, comme elle était sage, et, comme elle voulait — retenez bien ceci, ù lecteurs ! — rester sage, elle a tenté de chercher, dans la mort, l'oubli de sa peine, de sa misère, en même temps qu'elle demandait à la mort — à laquelle elle n'a échappé que par un heureux hasard — de la protéger contre ellemême, peut-être contre la déchéance à laquelle elle allait se trouver contrainte, par la logique même de sa profession et de son indigence.
Eh, eh... Que penseront les sceptiques de cette farouche vertu-là ?
Ils ne seront pas embarrassés dans leur opinion, sans doute, et ils déclareront que la vertu est fort belle, mais... qu'elle renferme un peu trop de naïveté, vraiment, la vertu qui mène au trépas une mignonne petite femme qu'un brin de galanterie eût volontiers mise en relief et — qui sait ? — sacrée l'une des reines aimables et jalousées de ce Paris où tant de gens meurent de trop manger, en face de tant d'autres qui agonisent de faim.
La petite femme en question n'a point pensé' de cette manière, et cela est consolant pour le bon renom d une Société qu'ainsi les écrivains futurs n'auront pas seulement à juger sur le dandysme, sur le jemenfichisme dont elle aime h se parer.
La seconde de ces femmes était une « grande dame» — l'une de celles qui brillent, par leur fortune et par leur élégance, dans le ciel parisien. Tout ce qu«' la vie réserve de félicités à ceux qui ont de l'or, pour acheter du bonbeur, elle l'avait à portée de sa main, à la disposition de son coffre-fort. On la voyait, le matin, au
Bois, montant des bètes superbes: on la retrouvait, chez elle, l'après-midi ou le soir, perdue dans un luxe inouï. — Mais, il manquait quelque chose, un élément vital à ses joies : l'amour. — Etant laide, elle n'était point aimée. en effet, et tandis que sa petite et humble sœur en humanité, souhaitait de mourir pour ne point aller à l'amour qui l'eût faite riche, sans doute, elle se logeait une balle dans le cœur, parce toute sa fortune ne pouvait lui donner cet amour dont son àme et ses sens avaient le besoin. Celle-là eût fait bon marché d'une vertu qui lui était odieuse, pour connaître la sincérité, la folie d'un baiser. Mais elle était laide et, devant ses lèvres désolées, le baiser fuyait, indifférent.
Les mêmes sceptiques qui, tout à l'heure, riaient du sacrifice de la petite actrice, riront également de la détermination tragique qui met Paris en deuil de l'une de ses « Belles- Madames. »
Ils diront qu'il est puéril de repousser l'amour qui s'offre, avec des billets de banque, ainsi que l'amour que Ton peut obtenir avec ces mêmes
MASQUES DK FEMMES
billets de banque. La grande dame dont je parle aurait eu la facilité, certes, de doter son intimité — à l'exemple de tant d'autres — de quel que amant mercenaire qui lui eût présenté, tout au moins, l'illusion dune passion. Mais son être a refusé cette illusion, ce mensonge. Elle souhaitait de l'amour, pour de vrai, et, n'en pouvant avoir, elle a fait sa révérence à la vie.
Que va devenir notre Société, grands dieux, si le Rêve que l'on croyait à jamais disparu, se mêle de guider vers le néant des femmes qui semblaient si bien faites — ici et là — pour la satisfaction très pratique de nos modernes Don Juan s ?
Une question assez subtile m'a été récemment adressée, relativement à l'intimité passionnelle des amants, et quoique cette question soit de celles qui présentent quelque difficulté à être résolues, je veux tenter d'y répondre aussi nettement que possible.
Les. sensations que l'on cherche à faire éprouvera la personne que l'on aime, constituent-elles une preuve de sincère tendresse ou ne sont-elles que l'une des formes de Fég-oïsme ?
Tel qu'il est ainsi énoncé, le problème qui vient d'être posé, semble devoir être suivi d'une solution rapide et aisée. Si l'on veut se donner la peine de l'étudier, on reconnaîtra qu'il est
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Lien fait pour embarrasser les psychologues.
Examinons-le, pourtant.
Tout d'abord, la démonstration qui me sollicite, doit-elle concerner l'homme ou la femme ? Mettons qu'elle s'applique à l'un et à l'autre et, ainsi, nous contenterons, comme dit le fabuliste, tout le monde et notre père.
En ce qui touche l'homme, la pensée qui le domine, lorsqu'il possède une femme à laquelle il veut communiquer le frisson charnel, peut être considéré»' comme empreinte d'une infinie tendresse ou d'un profond égoïsme, selon la nature des instincts sensuels qui le caractérisent.
La pensée qui dirige un amant, en effet, dans l'acte matériel de l'amour ei dans les satisfactions multiples qui résultent de cet acte, est étroitement liée à la qualité du désir qui, habituellement l'émeut, et, suivant que ce désir est fait d'impressions ultérieures ou^xtérteureSj la pensée de l'amant devient personnelle ou impersonnelle, c'est-à-dire demeure toute à celui qu'elle anime ou se reporte sur celle qui la provoque.
C'est, sans doute, là, de la philosophie passionnelle un peu compliquée et. quoique je sache que les lecteurs aiment à suivre ce genre de discussion, je me hâte de l'abandonner pour simplifier le problème qui nous occupe.
Parlant donc plus absolument, je dirai que les voluptueux, les raffinés, les initiés en amour, que ceux, par conséquent, qui aiment la femme pour elle-même et non seulement pour les joies qu'ils en retirent, que ceux qui aiment la femme dans son sourire — ce reflet de l'àme — comme dans son tressaillement intime — cette exaltation de la chair — tentent de lui procurer le divin plaisir non point, uniquement, parce que la manifestation passionnelle qu'ils font naître ainsi, les contente dans leurs sens, mais aussi, mais surtout parce qu'ils sont heureux de cette manifestation, en dehors de leur propre intimité, comme l'artiste est heureux à la vue d'une belle œuvre, d'une admirable statue, d'un impeccable dessin.
Les sensations qu'ils font éprouver, doivent donc être comprises comme de sincères témoi-
gnages de tendresse. — Ce sont là les intellectuels de l'amour.
Tous les hommes, hélas, ne sauraient leur ressembler.
Il en est, en effet, qui, dans la possession, s'efforcent à procurer à la femme un plaisir, un émoi. Mais, dans la non compréhension des subtilités du baiser, ils restent étrangers à la communion de l'esprit ainsi qu'à celle de la chair, et leur être ne vibre, devant le trouble et la sainte ivresse de la femme, que dans l'évolution, si je puis ainsi m'* exprimer, d'un désir abstrait, d'une joie qui ne sort pas d'euxmêmes.
Ces hommes souhaitent la femme non point pour en contempler la radieuse et humaine ligure, mais pour lui dérober, au profit de leurs seules impressions, toute la somme des caresses convoitées. Ce sont des égoïstes et le baiser qui tombe de leurs lèvres, a la sécheresse et la rudesse stériles des pierres des chemins.
En ce qui concerne la femme, dans l'intimité, je croirai volontiers — exceptant bien entendu,
de cette discussion, les mercenaires de l'amour, les courtisanes de bas et haut étage — qu'elle est plus souvent sincère que l'homme dans la préoccupation à donner de la joie. Qu'elle soit sensuelle ou insensuelle, en effet, dès lors quelle se livre à l'amant, volontairement, dans tout le désintéressement de sa pensée, et dès lors quelle se sent aimée, elle s'oublie, en le mystère de l'alcôve, pour ne songer qu'à celui qui lui ouvre ses bras, pour ne songer qu'à rendre heureux l'homme qu'elle a choisi et qui l'a voulue.
Cette appréciation pourra paraître bien optimiste aux détracteurs de la femme. Je la leur dédie, cependant, sûr de n'être point trop partial en mon jugement, sûr de n'être que juste envers un sexe si souvent calomnié.
L'opinion qui vient d'être émise, sur la sincérité des sentiments de la femme, est-elle susceptible d'être applaudie par tous les hommes de bon sens et de cœur ?
Ai-je eu raison de proclamer la souveraine bonté, le loyal abandon, l'entier dévoùment de la femme ? La femme a cela de sublime, en effet, que, grande ou humble, riche ou misérable et souvent même dans le vice aussi bien (|uo dans la vertu, elle demeure, par essence, l'être bon qui ne demande qu'à aimer et à être aimé'.
Avant tout, en amour, la femme est loyale, je le répète ; quand elle offre son cœur, c'est
avec la pensée non dissimulée de faire du bien, de créer du bonheur, de communiquer à l'homme tout ce quelle a, en elle, de tendresse et d'abnégation. — Chez l'homme, au contraire, trop souvent, derrière les protestations de fidélité, il v a plus ou moins d'égoïsme et de calcul ; quand il s'éprend d'une femme, c'est son baiser qu'il sollicite plutôt que son affection; il la désire plus qu'il ne la chérit. La femme analyse davantage l'amour qu'elle provoque et c'est seulement lorsqu'elle croit avoir trouvé la preuve de sa sincérité, qu'elle se livre ; et, s étant donnée, elle ne se reprend jamais. La rupture vient de
que l'homme, souvent, se rend indigne de son amour ; lorsque la femme s'est mise sous la protection de l'homme, celui-ci use d'elle comme d'une chose, comme d'une fleur cueillie pour son parfum, d'un oiseau retenu pour sa chanson — biens éphémères qu'on délaisse dès que la jouissance est tarie.
La femme est bonne, dévouée lidèle, par nature ; amie ou indifférente, elle répand, d'une main égale; sur toutes les blessures, le baume
réparateur de sou affection : dans la joie, compagne radieuse, elle devient, dans la douleur, le guide courageux et patient qui ranime ; dans les plaintes, sa voix console ; dans les défaillances, sa main est un soutien ; sa lèvre, qui donne la volupté, verse, avec un charme égal, le nectar endormeur où l'on oublie sa peine et, en son cœur, naît le sacrifice avec la pitié.
Combien qui, l'ayant repoussée, après le plaisir, reviennent à elle, humiliés et sollicitants ; combien qui, lui ayant fermé leur cœur, abandonnent, entre ses bras, leur tète endolorie pour bercer de rêve leur souffrance, au rythme des baisers! — Alors, apparaissent nettement la sincérité, la profondeur de l'amour de la femme, et, même, la moins pure trouve encore, en cet instant, un mot de tendresse émue pour l'homme qui, loyalement, est venu lui demander le repos.
Mais, nous avons trompé la femme : alors qu'elle nous offrait les trésors inépuisables de son cœur, éblouis par sa beauté, nous n'avons
voulu voir que sa grâce, son charme extérieur, et nous l'avons aimée exclusivement dans sa chair. Ainsi que le papillon, l'homme a butiné, aux lèvres de la femme, comme à autant de corolles insensibles, sans songer que si la passion est le stimulant de l'amour, elle demande à être soutenue et guidée par la raison, seule association des âmes. Il a créé, entre lui cl les femmes, des liens extérieurs, sans savoir si chacune d'elles ne s'était pas attachée à lui par d'autres liens plus puissants. — Nous avons froissé la femme dans son sentiment le plus intime : la fidélité; alors, elle s'est replié*' sur elle-même ; trompée, désabusée, elle n'a plus livré son cœur qu'à demi, tarissant ainsi le bonheur à sa source la plus féconde.
El cria est un grand mal — un mal dont la Société souffre autant que l'individu. Combien les mœurs n'auraient-elles point gag-né en pureté, si l'humanité avait adopté- celte forme de l'amour féminin comme générale et définitive?— La femme, néanmoins, conserve, en son cœur, le secret de celle sincère affection d'où
naît le bonheur. — Ne l'avez-vous pas vue sourire, quand l'homme, sot et naïf, suit sa trace, solliciteur éhonté ? X'avez-vous pas vu, dans ses yeux, cette lueur de pitié pour l'homme hypocrite qui mendie son affection et qui, demain, l'aura oublier ?
Il serait bon de faire comprendre combien imprudents sont les hommes dont l'inconstance est le plus grand obstacle au bonheur, combien sublime est la femme qui, même consciente de leurs mensonges, s'expose aux meurtrissures de la douloureuse séparation, en accordant son amour par besoin de faire le bien.
11 n'y a d'amour vrai, profond et durable que cet amour simple de la femme, qui jaillit de son cœur comme Feau d'une source.
Si l'homme consentait à se rallier à cet amour loyal, on retrouverait la tidélité entre les amants, l'union entre les époux, la paix au foyer et dans les âmes.
Je ne dis pas que la femme soit un être idéal ne possédant que des qualités. Elle a, comme l'homme, ses imperfections, ses défaillances, ses défauts. Je reconnais qu'elle peut tromper, qu'elle trompe, même, l'homme dont elle est aimée. Je ne suis donc pas un féministe à outrance: mais, ce que j'ai affirmé, ce que j'affirme encore, et hautement, c'est que la femme ne trompe point par hesoin; c'est exagérer ses défauts que d'attribuer à son amour cette perversion instinctive.
S'il arrive, parfois, que la femme trompe celui dont elle est aimée, combien plus il est vrai de dire que la femme trompe quand elle
ii'fsi pas aimée et que c'est, dans ce cas, seulement, qu'elle esl infidèle!
Quand, au foyer, la femme trouve l'affection sincère du mari, elle y demeure, près de ses enfants, pour leur apprendre à respecter avec elle et à chérir le père. Quand l'épouse trouve, au foyer, le baiser loyal de l'époux, la divine caresse de l'enfant, elle v reste; elle e trait d'union entre ces deux éléments du bonheur: elle est l'étoile radieuse de celle association sacrée et, chaque jour. «'Ile en renouvelle la joie, la suave tendresse. J'admire celle femme, je la défends et je revendique énergiquement le droit, l'honneur de la défendre, île l'admirer.
Des contradicteurs auront, peut-être, raison contre moi, s'ils m'opposent la femme telle que la Société a cl u cl le nous l'a faite, telle que les conditions de l'existence moderne nous l'ont façonnée — la femme qui, pour vivre, doit lutter contre l'homme, émousser, dans un combat quotidien, sa naturelle sensibilité, cesser d'être la compagne, la protégée de
l'homme, pour conserver, dans la mêlée humaine, la place à laquelle elle a droit.
Mais, qui est responsable de cette situation? On me dira : c'est la femme, par ses innombrables défauts. — Je répondrai : non, c'est l'homme — l'homme qui a créé cet étal social où la femme doit avoir le souci matériel de la vie. où elle perd, dans nos âpres luttes, les grandes qualités de son cœur. Je le proclame de nouveau : c'est l'homme qui, chaque jour, détruit son bonheur: c'est lui qui, chaque jour, aggrave le mal : c'est lui qui fait naître la méfiance, qui accentue la séparation déjà profonde qui est entre deux êtres faits pour être unis.
Si, comme nos aïeux, qui étaient de galants chevaliers, nous respections la femme dans son rôle moralisateur: si nous savions, comme nos devanciers, lui offrir ce que nous avons de meilleur en nous, la femme demeurerait l'être bon et fidèle que nos pères ont connu.
Ces qualités qui font la noblesse de la femme, qui ont fait la force de l'ancienne Société, la
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femme les possède encore: il faut savoir en provoquer l'expansion, pour qu'elles s'exercent : il faut inspirer confiance à la femme il faut lui tendre la main sur le rude sentier de la vie. — Quand elle aura, ainsi, recouvré la quiétude devant l'avenir; quand elle saura qu'elle peut, sans la crainte «lu lendemain, se donner toute, prodiguer généreusement* les trésors <Ie son cœur; quand, ayant reconquis sa véritable condition, cil*' sera liée à l'homme par la reconnaissance, les imperfections que. reproche, elle détient — n'étant pas plus saint»: que l'homme — n'auront aucune importance à côté des sublimes vertus dont elle offre L'exemple comme mère et qu'elle voudrait pratiquer, comme maîtresse on comme épout
Comme l'enfant aime sa mère, la femme aime son protecteur; mais lorsque la mère, mais Lorsque l'époux ne connaissent plus leurs devoirs, l'enfant oublie sa -mère, et la femme n'aime plus son époux. II y a. là. trois éléments immuables d'une trilogie dont la femme est la Entre ces trois éléments doivent exister
des rapports de protecteur à protégé, d'où il résulte que le plus faible paie sa dette en gratitude, eh amour.
Cette monnaie-là n'a plus cours chez les hommes d'aujourd'hui.
Il est facile .le critiquer la femme, en tant qu'être « imparfait. 0 Comme créature « Unie » que la libellé guide et que le devoir élève, la femme esi faible. Si elle hait sans retour, elle a, aussi, le pardon généreux. Elle est d'autant plus aisée à accabler: mais s'il est facile de la critiquer, il l'est moin-, .h- s'en faire aimer, l'obtention de son affection demande certains efforts que l'homme est peu capable Je tenter.
Je conviens que. pour juger ainsi 'les hommes, des femmes et des choses, il faut 'quelque grandeur d'àme, connaître son devoir. ses responsabilités. Mais, si l'on dédaigne ces nobles sentiments, aujourd'hui, il ne faut pas s'en prendre à la femme de la déchéance qui découle de cette négligence. Il faut condamner le siècle qui est le notre, ainsi que les hommes qui l'ont fait ce qu'il est.
158 MASQUES DK FEMMES
Qu'on ni accuse de naïve confiance, d'idéalisme vain; que m'importe, si j'ai la conscience d'avoir dit la vérité, si j'ai l'approbation de ceux qui, ayant donné leur cœur loyalement, sont payés «le retour, ont trouvé dans un échange sincère d'affection — le Bonheur.
Après avoir discouru sur la nature de 1 affection féminine, la discussion ne pourrait-elle s'étendre à la trahison, à la tromperie dont la femme esi susceptible de frapper ou son mari au son amant'?
C'est là un sujet qui, évidemment, a été maintes fois examiné, et de docte façon souvent: mais il présente, comme tous 1rs faits passionnels, tant d'aspects divers, que l'on peut sans cesse 1»' reprendre, sans redouter de tomber dans des redites ou d'être banal.
Je ne lui aurais peut-^tre point, cependant. donné une mention, actuellement, si je n'avais lu deux lettres — l'une masculine, l'autre fé~
minine — qi;i me paraissent, dans un étrange accord, dans une singulière similitude de
pensée, noter la question dont il s'agit assez originalement.
I/épître féminine qui m'a été adressée, révèle chez celle qui l'a écrite de rares qualités de franchise, presque du cynisme — cette expression étant entendue dans un sens non équivoque — une profonde connaissance de la femme ou un scepticisme outré-.
« Je vous prie de remercier, pour moi, me dit ma correspondante, tous ceux qui semblent porter un vif intérêt à mon sexe.
Seulement, il en est, parmi ces esprits bienveillants, qui, sans être des féministes exagérés, sont, néanmoins, un peu trop féministes.
o D'après eux, si les hommes changeaient leur manière d'être avec nous, nous les tromperions moin
« Que ces messieurs reconnaissent leur erreur;.. Car bien qu'il y ait des femmes ver tueuses au point de ne trahir ni leur mari ni
leur amant, il en est davantage qui, soit par désœuvrement, soit par caprice, soit par instinct, tromperont toujours ceux qui les aiment et seulement ceux qui les aiment.
« Je suis femme et je puis analyser nos penchants.
« Je constate dune que les femmes sont portées à n'aimer que qui ne les aime pas et à ne tromper que qui les aime.
« De là à déclarer que la femme pèche par besoin, il y a loin.
« Non, la femme ne pèche pas par besoin, mais seulement parce que certaines circonstances l'empêchent de reculer devant le péché, si Ton peut s'exprimer ainsi. »
J'avoue que cette lettre ma un peu étonné. Que penser, en effet, d'une femme qui affirme, avec tant d'autorité, que ses sœurs ne sauraient tromper que qui les aime et aimer que qui ne les aime pas? — Que penser, également, d'une femme qui, renversant les rôles légendaires de la comédie de l'amour, rappelle l'histoire de
Joseph chez madame Putiphar en mettant à Ja place du dil Joseph la non moins dite Mme Putiphar?
Je ne sache point de question qui ait été, encore, plus originalement posée que celle-là.
La seconde lettre — masculine — que j'ai reçue, traite le même sujet, mais dans une forme plus développée 'et plus philosophique.
« J'ai donné mon cœur loyalement, me dit son auteur, et. loin d'être payé de retour, je n'ai trouvé que damères désillusions là où j'avais espéré le bonheur.
<( Il résulte, dénies tristes observations, que la femme aimée de son mari le trompera par caprice — je ne veux pas dire par besoin — cédera à un élan de passion irréfléchi, il est vrai, mais ne commettra pas moins la faute.
« La femme, telle que la Société actuelle l'a faite, veut s'affranchir «le l'homme, cesser de le considérer connue un protecteur capable de lui éviter les chocs de la vie.
« Qui est responsable de cette situation? —
La femme, sans aucun doute, la femme qui ne cherche qu'à prendre la place de l'homme, dans la Société, qu'à le supplanter dans ses droits,
sinon dans ses devoirs.
« La vieille galanterie française n'a point disparu] comme certains le proclament. C'est la femme qui refuse nos hommages, aujourd'hui, parce qu'elle les considère comme une sorte de pitié offensante, parce qu'elle ne veut tirer son importance que de son « intellectualité » et non plus de ses charmes, de sa beauté, de sa gentillesse.
« Elle a donc toutes les responsabilités, dans la déchéance qui semble frapper notre génération, au point de vue passionnel, tout au moins. — Lorsqu'elle se sait aimée, elle devient une maîtresse impérieuse, despostique, et se fait un jeu de ridiculiser, souvent, celui qui lui est attaché.
« Ceux qui la glorifient, dans toutes ou presque toutes les manifestations de son être physique et de son être moral, sont à envier de n'avoir jamais éprouvé ses rigueurs, et je com-
prends aisément qu'ils envisagent son intimité sous un très séduisant aspect; mais il est probable que s'ils avaient eu, comme moi, le désagrément de tremper leurs lèvres dans une coupe qui, au lieu de miel, rie renfermait que du fiel, ils jugeraient la femme avec plus de sévérité, avec plus d'indépendance même.
« Ils reconnaîtraient qu'elle est le mal dont souffre l'homme et qu'elle ne peut que le conduire à la douleur. »
Dans un sentiment un peu sombre, cette lettre s'accorde avec la précédente.
Cependant, que mon correspondant me permette une observation : il me semble que s'il a souffert de la femme ou d'une femme, il a le tort de généraliser l'opinion que sa déception lui a inspirée. Non, la femme n'est pas le mal, dans Ja Société moderne, et je gage même que celle qui affecte un si élégant cynisme dans l'épîtrè que j'ai transcrite plus haut, est une fort mignonne personne, capable — malgré ses théories subversives — d'offrir beaucoup de
LES AMANTES i6§
bonheur à celui qui saurait la comprendre et l'aimer.
Des faits, des incidents individuels ne peuvent non seulement se réclamer d'une règle générale, en ce qui concerne la femme, mais créer contre elle un courant d'hostilité.
Il est des hommes malheureux en amour et cela ne signifie point que toutes les femmes soient mauvaises: il est des hommes dont les félicités passionnelles sont puissantes et cela ne signifie point que toutes les femmes soient bonnes.
11 ne faut point appliquer à la femme, en amour, la méthode de cet Anglais qui, arrivant en France, pour la première fois, et étant servi, à l'auberge, par une servante rousse, écrivait, sur son carnet de voyage, que toutes les Françaises étaient rousses.
Je sais bien que ces quelques réflexions n'empêcheront pas ceux qui ont été meurtris par la femme, de la haïr; mais j'espère, pourtant, qu'elles aideront ceux qui n'ont encore éprouvé pour elle que des désirs, à aller vers son baiser,
sa tendresse, dans l'absence de touto pivvention, de touto amertume; à aller vers sa grâce, dans toute la loyauté de leur âme, dans toute la sainte folie de leurs sens prêts à tout offrir et à tout recevoir.
Deux communications m'ont été remises qui me paraissent présenter assez d'intérêt et de
curiosité, pour que je les transcrive, ici.
La première de ces communications, qui a trait à la difficulté — de la part d'un homme — à trouver chez la femme de l'affection désintéressée, est ainsi et brièvement conçue :
« J'ai toujours lu, avec beaucoup de plaisir, les causeries et toutes les réflexions qui sont faites sur la femme et sur l'amour qu'on en peut attendre.
« Mais, j'ai voulu tenter une expérience per-
sonnelle, à cet égard, et, à mon grand regret, je n'ai éprouvé qu'une déception.
« Irnaginez-vous que je me suis avisé de publier, dans un grand journal de Paris, une annonce par laquelle je sollicitais, d'une femme, quelque affection désintéressée, ne doutant pas, certes, que lune de celles — si nombreuses — qui peuplent Paris, ne répondîl favorablement à ma requête — ne tentât, tout au moins, ainsi que moi, sur mon appel, de rencontrer un cœur dévoué et étranger à toute spéculation qui n'appartiendrait pas à l'ordre sentimental.
« Eb bien, le croirez- vous?... Je n'ai pas obtenu une seule réponse à ma prière.
a Ne vous semble-t-il pas qu'il y aurait là, pour vous, une belle occasion de recommander à nos gracieuses Parisiennes d'être un peu plus accessibles aux choses de l'âme, de songer moins à la matérialité trop pratique «le la vie? Ne vous semble-t-il pas que l'expérience que je viens de tenter, démontre que la femme manque • le charité, reste frop préoccupée, dans l'existence, de ses propres satisfactions"?
(( Je vous assure, pourtant, que si l'une de celles que mon annonce a fait rire, sans doute, s'était révélée à moi, elle n'eût pas eu à se repentir de m'avoir répondu.
« Mais, hélas, je ne puis que constater que, dans une ville comme Paris, il ne se rencontre pas une seule femme assez bonne pour offrir la grâce de son amour, à qui jette, dans l'espace, comme un cri de désespoir. »
La seconde communication qui m'a été apportée, est d'un ordre psychologique plus compliqué que la précédente.
« J'aime passionnément . d'une façon unique, m'écrit mon correspondant, depuis neuf ans, une jeune fille que j'ai, pour ainsi dire, formée pour l'amour, à qui j'ai appris le sens du mot : aimer. — Lorsque je l'ai connue, elle avait seize ans et j'en avais vingt-neuf. — J'étais et suis encore marié. — Après mûre réflexion, de sa part comme de la mienne, après avoir lutté même contre notre commune affection,
car nous devinions en elle bien des déceptions, nous nous sommes aimés, malgré et contre tout.
« Cet amour est le seul objectif de ma vie; il emplit toutes les minutes de mon existence et je mourrais — j'ensuis certain — s'il venait à me manquer.
« J'ai dit, plus haut, que notre amour est unique. Cela signifie que, malgré la communion de nos deux âmes, nous n'avons jamais connu, mon amie et moi — ensemble — la possession charnelle.
(( Nous ne voulons pas de cette possession, considérant notre tendresse comme étant d'essence absolument mystique, et, par cela même, plus forte, plus profonde que si elle avait reçu la consécration de l'acte physique habituel des amants.
« Or, voici un fait qui complique étrangement cette situation. La jeune fille en question m aime, j'en ai la conviction. Pourtant, à la suite d'un récent voyage, elle m'est revenue toujours aussi attachée, aussi dévouée, mais ayant au cœur une sympathie rivale de celle qu'elle me témoigne — une réelle affection pour l'un de ses
cousins qu'on lui destine, sans nul doute, comme mari.
« Dans cette occurrence,, mon amie continue de nr affirmer et de me prouver qu'elle n'a point cessé de m'aimer, tout en déclarant qu'à un titre différent . elle aime, également, celui qui est venu se mettre entre nous.
(( Je demande, donc, s'il serait vrai que le cœur de la femme pût contenir de la tendresse pour deux hommes, ou plus exactement, pût contenir deux sentiments de nature identique, mais, cependant, différents dans l'expression de leur vitalité — c'est-à-dire compris dans la nature des éléments qui les ont créés?
« Je demande, aussi, si la jeune fille, dont je viens d'exposer l'él al d'esprit, ne s'abuse point, en ce qui concerne l'élan qui la porte vers moi — c'est-à-dire, encore, n'éprouve point, à mon endroit, que la plus simple, que la plus pure camaraderie? »
Telle est la seconde communication qui m'a été soumise.
Si on la résume, elle laisse apparaître deux questions principales : — la première, relative à la singularité d'une tendresse qui unit un homme et une femme durant neuf années, sans que jamais, entre eux. le baiser ait été plus loin que les lèvres; la deuxième, relative à la nature compliquée du cœur de la femme qui pourrait, à un égal degré, se partager entre deux passions nées de deux hommes très dissemblables, sans doute, en leurs goûts, leurs habitudes, leurs sensations, leurs sentiments.
A propos de [-a premier*' communication qui
m'a été soumise et qui a été relatée dans le précédent chapitre, l'un de mes amis a bien voulu me donner son avis et je transcris ici cet avis, sans commentaire.
« Un homme, ayant fait, parait-il, écrit mon ami, dans un journal, aux femmes de Paris, l'offre de son amour, s'étonne de ne point recevoir de réponse, bien qu'il ait affirmé la sincérité de son affection et promis, à celle qui entendrait son appel, l'infinie félicité d'une réelle tendresse. — Cet homme tire, de ce fait, cette conclusion que la femme est trop préoccupée
I 7 i MASQUES DE FEMMES
des conditions matérielles de la vie, qu'elle manque de charité., qu'elle recherche seulement ses propres satisfactions.
« C'est aller un peu vite en besogne ou plutôt en pensée que d'aboutir à un tel raisonnement, dans le cas qui nous occupe.
« A mon sens, rien ne justifie cette conclusion. Je voudrais demander,, à ce plaignant, depuis quand l'amour d'une femme est devenu un article de commerce, depuis quand L'affection d'une femme, pour un inconnu, est devenue un devoir de charité?
« Quoi! Vous prétendez, monsieur, obtenir de L'amour vrai, de l'amour pur, comme vous obtiendriez un article rare et précieux, en le sollicitant à la quatrième page d'un journal! — A qui vous adressez-vous donc? — Est-ce aux honnêtes femmes ou aux marchandes de baisers? — Si vous aviez défini ce point, peut-être eussiez-vous obtenu une réponse et, j'en doute encore, parce que L'amour désintéressé a trop peu de prix pour Les infortunées qui vendent leurs caresses.
« Mais, je suppose que vous vous êtes adressé seulement aux honnêtes femmes. Car. seule, une honnête femme pouvait vous convenir ; seule, une honnête femme pouvait se contenter d'une idéale récompense. — Eh bien, une honnête femme pouvait-elle répondre à votre a cri de désespoir? » — Je crois être dans le vrai, en affirmant que non.
« La charité' est un devoir, une des plus strictes obligations humaines, celle qui nous honore le plus. Mais, rappelez- vous que si la femme doit avoir la charité, elle doit, aussi, et avant tout, avoir la dignité.
« En formulant votre requête, vous invoquiez la charité, vous ne vouliez pas songer qu'une femme put rester insensihle à votre appel, el vous ne vous êtes pas trompé. Mais votre erreur a commencé lorsque vous avez cru que ce devoir de charité pouvait se concilier avec le sentiment de l'honneur et de la dignité que toute femme, digne d'estime, porte en elle-même.
« Il y a, chez toutes les femmes, des trésors
de tendresse: pour les obtenir, je vous conseille autre chose qu'une annonce; pour les posséder, un « cri de désespoir » ne suffît pas. Le monde retentit de mille cris de désespoir aussi sincères que le votre ; vous n'êtes point, monsieur, le seul à souffrir de l'indifférence de la Société pour les intimes douleurs; mais, si vous souffrez dans votre amour, ne rendez pas la femme responsable de votre peine; si la charité commandait à la femme de soulager tous les chagrins passionnels, elle aurait fort à faire, elle aurait trop d'âmes à soigner. — De votre mal, il faut vous guérir vous-même et la guérison sera dans l'effort que vous ferez, non pour solliciter, mais pour mériter l'amour désintéressé que vous souhaitez.
« L'amour qu'on reçoit comme une aumône, a toujours, comme le pain du pauvre, quelque chose d'amer; seul, l'amour que l'on a mérité a un véritable prix.
» En amour, l'épreuve est le meilleur critérium de la sincérité: mais l'humanité n'est pas encore arrivée à un suffisant degré de perfec
lion, pour que tout ce qui est bon et sincère soit immédiatement reconnu comme tel. — Vous avez, je n'en doute pas, un cœur sensible et bon ; lisez les sublimes poésies de Musset: vous y verrez que l'homme rudimentaire ne connaît guère l'intime souffrance.
« Donc, monsieur, vous souffrez; plus qu'aucun autre, je puis vous comprendre, ayant souffert du même mal. — Vous vous guérirez comme je me suis guéri, si, au lieu de désirer « la » femme, vous chérissez « une » femme.
« Le Bonheur n'est point dans les bras de « la )> femme; vous le trouverez dans la tendresse, dans le baiser, dans la caresse « d'une » femme, la seule aimée, la seule adorée.
« Cette femme, ne la cherchez pas parmi les inconnues: elle est près de vous.
« C'est s'illusionner que de croire à la supériorité de ce que l'on ne connaît pas. Dans la vie il y a toujours, à côté de vous, serait-ce sous des haillons, chez une humble fille, une âme qui souffre de la même souffrance que vous. Vos deux amertumes unies feront de la joie.
I tH MASQUES DE FEMMES
« N'élevez point plus haut vos vœux, si vous voulez conserver le Bonheur; et. au lieu de proclamer, dans un brutal socialisme d'amour, le droit d'être aimé, comme d'autres proclament le droit de vivre, aimez dans l'ombre, loin du monde trompeur, loin de la foule 'perfide; mais ne demandez pas à la vie ce que la destinée ne lui permet pas de donner et laissez à la femme ce que la dignité lui commande de garder. »
J'ai re<;u la très curieuse et suggestive communication suivante dont l'intérêt romanesque — étrangement romanesque, même — esi vraiment digne d'être mentionné en ce volume.
« Le récit de l'aventure que je vais vous conter, me dit -on. et qui peut vousjparaître du pur roman, a le mérite d'être vrai/très vrai. Je suis, d'ailleurs. le héros de cette histoire et je vous assure que je suis d'autant plus sincère dans ma narration, qu'elle ne présente rien de flatteur pour moi. — Beaucoup d'hommes aiment à se vanter de leurs bonnes fortunes; dans l'occurrence, j'éprouve comme une sorte de volupté
à taire connaître une aventure qui représente, pour moi, une déception comme peu, je crois,
en ont subi dans leur existence, dans leur jeunesse ou leur âge mûr.
« Je ne suis si jeune, ni vieux : j'ai trenteneuf ans et ne suis ni beau ni laid.
a J'ai eu quelques intrigues, comme tous mes pareils, et j'ai peut-être été aimé, puisque moi-même j'ai aime. — Or, il y a quelque temps, je rencontrai une jeune femme, jolie à ravir, et, ma loi. je confesse que. devant elle, je ressentis ce que l'on nomme le « coup de foudre, » le désir fou. Je fis naître un incidenl qui me permit de l'approcher, de lui parler el j'eus la joie de constater qu'une sympathie réelle s'éfablissail entre elle el moi.
« Autorisé à me présenter chez (die. je m'y rendis et fus accueilli d'une façon charmante. Mais, celle jeune femme possédai! un ami et comme cet ami se montrait très jaloux d'elle, elle m'exprima, alors, son regret de ne pouvoir mettre, dans notre liaison, autant de liberté qu'elle l'eût désiré.
« Nous convînmes, donc, de nous écrire, et elle me promit de me faire savoir le jour — la nuit plutôt — où. sans crainte pour sa sécurité, nous pourrions être l'un à l'autre-, c'est-à-dire heureux.
« A la suite de cette promesse, un échange de correspondance, qui dura deux mois environ, eut lieu enlre cette jeune femme et moi, accompagné de Foffre de nos photographies réciproques, d'emblèmes amoureux, de toutes choses ou très naïves ou très sublimes, selon que la philosophie ou la passion les considère.
« Mais l'heure tant souhaitée par elle et par moi se faisait toujours attendre ou semblait être, sans cesse, retardée par quelque fâcheux contretemps, lorsque, récemment, je reçus enfin un mot de ma « belle, » qui me procura une infinie satisfaction.
« — Mon cher ami, me disait-elle, ce soir nous appartient. Nous dînerons ensemble.
Venez donc me retrouver sans appréhension. Je suis toute à vous... »
« Hélas, c'est ici que mon histoire, qui paraît
terminée, se complique, devient bizarre... Mais.
n'anticipons pas sur les événements.
« Le cœur plein d'émoi, j'arrivai chez mon amie et la trouvai plus séduisante, plus désirable que jamais. Je ne vous décrirai pas les baisers, les tendresses, les paroles que nous échangeâmes, alors, dans la manifestation de la joie que nous éprouvions à être réunis, car ces paroles, ces tendresses, ces baisers n'ont rien qui ne soit connu de tous les amants.
(( Nous soupâmes très gaïment et le Champagne aidant, nous en fûmes bientôt, l'un et l'autre, au point où les idées couleur rose se livrent, dans les cerveaux de ceux qui sont épris, à une sarabande effrénée.
« La minute que, tous deux, nous souhaitions si vivement, naquit enfin, et nous étanl retirés dans la chambre qui devait être le théâtre de notre intime épanchement, la jeune femme dont je parie se déshabilla, se glissa en un grand lit où elle parut m'attendre avec impatience et où je ne tardai pas à la rejoindre.
« Heureux homme!... murmurez-vous.
« El) bien, détrompez- vous.
« Déjà, je témoignais à mon amie tout le contentement, toute la gratitude qui m'envahissaient à nie savoir si gracieusement accueilli par elle, quand je restai stupéfait, auprès d'elle.
« À peine me vit-elle à -ses côtés, en effet, qu'elle changea d'attitude, qu'elle me repoussa, s'éloignant de moi avec une sorte d'effroi, d'horreur, refusant d'entendre les protestations d'affection que je balbutiais à son oreille. Etonné, croyant à un caprice passager de sa part, je tentai de railler, amicalement, sa conduite; mais elle me repoussa plus encore, mais elle s'éloigna de moi davantage, et je dus m'avôuer qu'elle était, alors, vraiment réfractaire à mon contact, aux sentiments que je lui exprimais.
« — Je ne veux pas que. vous me touchiez, gémissait-elle, je vous défends de m' approcher; je ne serai jamais à vous...
« La foudre tombant à mes pieds, en cet instant, ne m'aurait pas mis en un état plus ahuri que celui dans lequel cette attitude de celle que je croyais mon amie, me jetait.
ISi MASQUES de femmes
(( Je la questionnai, alors, sur son étrange fantaisie et elle ne sut que répondre « qu'elle me détestait, que j'étais, pour elle, un objet d'exécration, qu'il lui était impossible d'être à moi... » — mêlant à ces phrases si incohérentes, si inexplicables, des excuses, des regrets au sujet de la déception qu'elle m'infligeait — qu'elle reconnaissait avoir eu le tort de me réserver.
a Que pouvais-je faire, en cette circonstance?... M'en aller, n'est-ce pas?
« C'est ce que je lis. non sans pleurer comme un enfant. Ce que voyant, la jeune femme en question se leva. \inl à moi cl essaya de me consoler en me priant, encore, de lui accorder mon pardon, pour le mal qu'elle m'imposait.
« Je la repoussai, à mon tour, et partis.
« Telle esi mon aventure — aventure qui m'apparaîf ainsi qu'un affreux cauchemar et à laquelle je ne comprends rien.
« Si quelqu'un de vos amis se sentait capable de me l'expliquer, j'accepterai son opi ni on avec un are' infini. >»
J'obéis aux vœux de mon correspondant et je livrai son roman — son atroce et fantastique roman — aux méditations de mes amis, et j'obtins de l'un d'eux la dissertation qui va suivre .
« Le cas que vous me soumettez, me dit-il, et dont vous lit part celui-là même qui en fut le héros et la victime, ne me paraît pas aussi singulier, aussi invraisemblable, aussi romanesque que tant de personnes le peuvent supposer.
« Plusieurs raisons ont pu amener le dénoùment qui chagrine si fort votre correspondant, et je vous demande la permission de les énumérer méthodiquement.
« Tout d'abord, celle qui me semble le plus justifiée consiste, sans contredit, dans l'effarement, l'horreur que ressent la femme lorsqu'elle est amenée à envisager les conséquences d'une situation intime.
« Que se passe-t-il. en effet, la plupart du temps, alors?
« L'homme à qui la femme va se donner —
ce même homme qui s'est toujours montré aimable, doux, discret, devient souvent, en la minute où son désir est sur le point d'être satisfait, tout autre que précédemment. En cet instant où l'intimité s'établit d'une façon précise, entre lui et celle qu'il convoite, il ne songe plus guère à la femme qui se trouve devant lui et qu'il disait vraiment aimer, que pour s'exalter physiquement et faire montre d'un sot orgueil de mâle vainqueur.
« La grâce, la délicatesse, les qualités de sa compagne, lui deviennent presque indifférentes et il n'aperçoit plus en elle qu'un instrument de plaisir charnel. — Inconsciemment, irréparablement aussi, il peut se faire violent, brutal. odieux dans la manifestation d'une ardeur trop bestiale, trop animale, pour employer une expression plus savante et atténuatrice de la grossièreté des instincts.
« Il est aisé de concevoir, par là, toute la peine qu'éprouve une femme devant cette modification d'attitude et tout le froissement qu'elle subit, dans ses plus secrets sentiments, à ne se
voir aimée ou plutôt désirée que pour l'acte matériel qu'elle prévoyait, sans doute, mais qu'elle réservait à l'amant et non au violateur de sa pudeur.
a La seconde raison acceptable qui se présente à moi est celle-ci : le ridicule que l'homme, en son déshabillé, apporte à la femme. — En effet, certaines femmes considèrent un homme comme irrésistible, dès lors qu'il leur apparaît dans tout le prestige, dans tout l'arrangement de la toilette. Qu'il soit beau ou laid de visage, elles lui accorderont, à la faveur de sa mise, tout ce qu'il voudra. — Mais, qu'il se dévêtisse, les choses ne seront plus tout à fait les mêmes...
« Dans le négligé de l'intimité, l'homme n'a plus à compter que sur lui-même, que sur sa propre séduction et, le plus souvent, il faut bien le reconnaître, il ne réussit qu'à être grotesque, maladroit et gauche.
« La femme éprouve, à son aspect, une désillusion et elle le hait, alors, d'autant plus qu'elle l'a admis dans sa pensée, en toute souveraineté.
« Une troisième raison qui me paraît, cependant, moins plausible que celles qui précèdent, consiste dans le remords qu'une femme possédant déjà un ami ou un mari dont elle n'a jamais eu à se plaindre, est susceptible de ressentir au moment où elle s'apprête à l'oublier, à le trahir irrémédiablement.
« Enfin, je terminerai cette petite consultation, par lénoncé d'une quatrième cause qui semble se dégager des trois motifs qui viennent d'être mentionnés et qui est peut-être juste, eu ce sens qu'un désir enveloppé de difficultés, de périls même, se maintient d'une façon plus stable, plus durable — étant donné qu'on ne parvient pas toujours à le satisfaire — qu'un désir qui se présente normalement, aimablement, sans gêne aucune, au contentement de celle qui Ta entretenu. A l'instant où elle va en connaître la douceur, sans que rien ne s'oppose plus à sa réalisation, ce désir si cher s'évanouit et l'ai! place, quelquefois, à un besoin de tranquillité ou à une indifférence dont nulle prière, dont nulle colère ne seront maîtresses. »
Tel est le résumé des motifs qui m'ont été soumis, afin d'expliquer le cas en lequel s'est trouvé mon correspondant. Ces motifs, par leur diversité, embrassent plusieurs aspects de la psychologie passionnelle. Il n'appartiendrait qu'à mon correspondant de décider si Tune des raisons qui viennent d'être notées, se rapporte à l'heure si aventureuse qu'il a vécue et d'en tirer profit... pour une autre occasion que je lui souhaite plus favorable.
Le cas passionnel qui vient d'être examiné, me semblait avoir été traité amplement par celui à qui je l'avais soumis. Cependant, comme l'on en discutait, dans un salon parisien, entre « cinq et sept, » je recueillis, à cet égard, quelques nouvelles observations qu'il serait injuste de négliger.
« Ne pourrait-on pas dire, déclara l'un de nous, que les désirs charnels de la femme, sont aussi brusques, aussi changeants que sont lentes les inclinations de son cœur ?
« Cette pensée disposerait à ne pas trouver étrange l'attitude de cette femme qui, au mo-
ment de perpétrer l'acte d'amour, repoussa l'homme dont une minute auparavant, elle souhaitait l'étreinte. Mais, cette romanesque aventure n'a-t-elle point son explication vraie dans la recherche et l'analyse des sentiments intimes de cette femme, dans les exigences de sa situation morale bien plus que dans la remarque des caprices momentanés, des désirs versatiles qu'une illusion fait naître, qu'une maladresse annihile ou dissipe ?
« La sentimentalité seule, de cette femme, peu comprise de son amant, ne trouvant pas, près de lui. d'expansion, outragé»' par la violence du désir que cet amant lit naître trop artificiellement, trop matériellement — fut l'unique cause de la répulsion qu'elle ressentit à son contact, qu'elle ne put vaincre, malgré ses promesses antérieures.
« Sentimentale? — Tout l'atteste. — Les longs mois d'attente fiévreuse, d'incertitude, de craintes mêlées d'espoir: la correspondance — échange de pensées, de serments, de rêves heureux et de riens précieux — que Ion
vénère, que Ton adore dans la tristesse des jours sombres.
« Sa subite sympathie, son inclination immédiate expliquent bien son état d'âme. Elle désirait, elle cherchait — cette femme — la* réalisation des songes qui la hantaient — de ces songes bleus qui caressent, enivrent, font tressaillir les romanesques, le héros favori — blond ou brun — qui sourit langoureusement, tend les bras, incite à des félicités inconnues... fait vivre ; réalisation que l'amant lui offrirait.
« Elle voulait une liaison d'amour qui fortifiât ses penchants, qui donnât libre cours à cette source de tendresse, comprimée en son cœur, qui eût fertilisé ses aspirations, avec un être digne, par sa conception distinguée, d'obtenir ses faveurs, qui sût ne pas étouffer, comme l'homme en question, ses sentiments si chers, si délicats, sous la matérialité de la passion ; mais qui sût les rendre plus impétueux, plus doux, par sa distinction, sa subtilité dans son affection, dans son désir.
« Elle souhaitait d'entreprendre, avec l'amant
choisi, un long pèlerinage d'amour ; d'aller doucement, pour goûter les émotions de chaque étape, pour s'y arrêter et n'arriver au but qu'après mille péripéties, lorsque son corps serait préparé au divin repos, au suprême sacrifice...
o Lui, moins raffiné, voulait seulement la réalisation des plaisirs, des ivresses de la possession.
« D'où, incompatibilité de sentiments, de désirs et... désillusion î
« Elle a donc repoussé son amant, tout simplement, parce qu'il a froissé ses susceptibilités intimes, parce qu'il n'a pas su faire vibrer son âme par des démonstrations de béatitude, parce que sa chair ne s'est pas émue assez graduellement sous ses baisers ; elle l'a repoussé parce que ses caresses hardies lui rappelèrent les gestes, les brutalités d'un autre : elle l'a éloigné dans une impression de dégoût, quand il est devenu le mâle farouche qui recherche une proie, insensible, moralement, aux charmes qu'il violente. Plus franche, plus courageuse en cela que celles qui, quoique déçues, dès les premières minutes
de l'intimité, ne savent pas se refuser, subissenî, avec résignation, l'amertume de leursituation, s'en vont écœurées, cherchant l'oubli.
• « Ces exquises sensations, ces ivresses voulues par cette femme et qu'éprouvent, dans les bras l'un de Fautre, deux amants qui se comprennent, ne sont-elles pas plus douces que celles de la possession violente? — Le désir, lentement satisfait, qui n'avilit pas, qui entretient et augmente la tendresse, ne mène-t-il pas à une joie plus aiguë, dans sa progression même ?
« J'ai de l'admiration pour les femmes qui s'indignent devant la brutalité passionnelle de l'homme, qui savent, à propos, mettre un peu de poésie dans leur abandon, idéaliser, en quelque sorte, les exigences de notre nature. »
Je m'en voudrais de ne pas ajouter, à cette lettre, quelques lignes, très prenantes aussi, qui me furent adressées sur le même sujet, et qui sont ainsi conçues :
(( — Oh, la troublante énigme, le passionnant problème que révèle l'aventure qui nous est contée.
« Enigme, problème, en effet, car comment interpréter, justifier ce dégoût outré, cette répulsion violente, irraisonnée qu'Elle ressent soudain, à l'heure suprême où, toute frissonnante, elle va se donner à celui qu'elle enivrai I de ses caresses ?
« Pourquoi ce dégoût insensé, cette répulsion sans motifs ?
(( .Névrosée, a-t-elle prémédité celte scène: en a-t-elle. jalousement, arrêté les capiteux détails : a-t-elle poussé la cruauté au point de se montrer dans toute sa séduction, pour se refuser "? — Non. — Elle n'a pu se dérober pour la seule joie d'un caprice perfide et raffiné, pour la maladive jouissance de voir un bomme pleurer de douleur et de bonté devant elle.
« Elle n'a pu ainsi agir, d'autre part, par un brusque retour à la fidélité, puisqu'elle avait eu le loisir de peser les conséquences de son aventure, puisqu'elle écrivit des missives pro-
metteuses, puisqu'enfin elle y joignit, un jour, sa photographie.
« Alors?...
« Qui est donc passé devant ses yeux fiévreux? Quelle funeste ressemhlance a, soudain, éclaté sur les traits de celui qui, pâle d'angoisse, allait la posséder?
« Qui sait si. en Lui, elle n'a pas revu, brusquement, par un mouvement, un mot, par un rien subtil qui a réveillé tout un passé endormi, mais toujours vivant — un Autre — \I Autre...
« \I Autre... c'est-à-dire celui qui la posséda et qui la trahit: celui qu'elle perdit, qui la fit souffrir, qu'elle ne put avoir; l'Autre, encore, celui qui la violenta, qui la prit jeune et pure ou dont elle dut subir, par besoin ou par peur, les ignominieuses caresses?
« Oui, c'est ce dernier que le souvenir, affreux, évoqua, devant elle, tuant tout désir en son être, ravivant les haines éteintes, faisant renaître, en son cœur, le dégoût de 1 homme.
« Et c'est parce qu'il fut ainsi, qu'elle ne sui
point expliquer la répulsion instinctive et Impersonnelle quelle manifesta; et c'est pourquoi des mots de pardon, d'excuse, tombèrent de ses lèvres, se mêlant à des paroles d'outrages, presque, lorsqu'elle le vit pleurer.
« Sa dignité, sa pudeur, alors, se sont révoltées.
« Et cela est si vrai, que s'il en eût été autrement, par un effort de pensée, de volonté, elle eût réussi à faire revivre le passé, pour s'y livrer tout entière, dans l'oubli du présent.
« En un mot, elle eût aimé en relui qui était auprès d'elle, le cher disparu, le cher mort ou bien celui qu'elle ne put jamais posséder... »
Voilà, je pense, une consultation complète, sur le cas qui m'a été soumis. J'espère que celui qu'elle intéresse ne se plaindra point de la variété et de la qualité des opinions qu'il a ainsi provoquées.
Je reçois beaucoup de lettres,, je lai déjà dit, m'apportant des questions intéressantes — d'aucunes fort suggestives — concernant des cas passionnels très divers.
Parmi ces lettres, il en est une dont le sujet me paraît devoir attirer, tout particulièrement, r attention de mes lecteurs.
La missive dont s'agit émane d'une femme et pose le problème que voici :
« Une demi-mondaine, une courtisane qui veut être heureuse, doit-elle fuir ou rechercher le véritable amour ? »
Je ne sais si je vais être assez heureux pour satisfaire ma correspondante, en émettant quel-
ques réflexions sur l'amour sincère appliqué à la vie d'une demi-mondaine.
Le problème qui m'est soumis a quelque analogie avec la psychologie d'une femme qui. pour des raisons peut-être particulières joue de l'amour en général el do l'ardente affection <le l'un de ses adorateurs, plus spécialement.
Ce cas ost. à très peu de chose près, relui auquel ma correspondante fait allusion, puisqu'il traito de l'amour vrai par rapport à l'existence «l'une courtisane,
Cette courtisane serait-elle été heureuse si. au lieu de rejeter tout sentiment de son être, elle se laissait prendre par la douceur, par la caresse endormeuse du baiser?
On ost on droit de s'inquiéter, à cet égard, et si l'on considère l'attitude de sa vie intime et de son existence publique, on est fondé à penser qu'elle souffrirait, sans doute, d'une crise de sentimentalisme.
Il est bien évident, selon moi, qu'une demimondaine dont les bernes mercenaires s'écou-
LES Y M ANTF.S 201
lent tout entières dans la préoccupation d'envisager F amour comme une chose d'affaires
et non comme une chose psychique, non même comme une chose de sensations, il es1 bien évident, dis-je. qu'une demi-mondaine qui permettrait à son cœur ou à sa chair d'être touché par ce qui naît de l'amour — par le sentiment et par la sensation — perdrait, immédiatement, le bénéfice des efforts qu'elle a faits pour établir sa vie, pour régner, impassiblement, sur les hommes, justement parce qu'elle ne leur offre rien d'elle-même — de son intimité réelle.
La courtisane qui aime, redevient vite une femme comme toutes les femmes que nous chérissons et que nous respectons, dans la paix du foyer, et elle accepte d'être l'esclave des aspirations, des impulsions, des pensées, des désirs, des rares joies, souvent des peines nombreuses, auxquelles ces femmes sont sujettes.
C'en est fait, dès lors, de sa puissance, de la sérénité, même superficielle, de son existence. — Elle aime... Elle est, désormais,
menacée dans sa quiétude par l'affection, par la passion qu'elle a laissé germer en elle, et qui, pareilles à la plante parasite qui croît sur les arbres les plus robustes et les tue, en les privant de l'essence même de leur force, anémieront son énergie dans l'œuvre mercenaire pour laquelle elle passait au travers de l'humanité.
La courtisane qui aime est donc, fatalement . destinée à être malheureuse, à connaître les larmes.
Et cela est si exact que les maîtres du roman et du théâtre se sont plus à dessiner des silhouettes de demi-mondaines que la passion enlève à leur irrégularité et qui agonisent de cette transplantation en une terre qui — par une sorte de décret mystérieux de la nature — paraît devoir leur être léfractaire.
Alexandre Dumas — pour ne citer que cet admirable écrivain — fait mourir son héroïne, Marguerite Gautier — la Dame aux Camélia* — d'une maladie de poitrine. Mais, soyez assurés que cette jeune femme, courtisane à
la mode, meurt tout autant, et plus même, de l'amour qu'elle éprouve pour Armand Duval — amour qui met la débâcle dans sa vie de fille galante et qui brûle son âme peu préparée à l'ardente, à F angoissante ivresse du sentiment.
La demi-mondaine ne doit pas rechercher le véritable amour, la sincérité de la passion, car, en agissant ainsi, elle se livrerait à tous les inconnus que renferment l'amour et la passion et, partant, comblerait le vide de son existence — ce vide qui, seul, lui procure l'absolue impression du bonheur tel qu'elle l'a voulu — ce vide qui est la garantie protectrice, même, de son bonheur.
Je viens de lire une lettre dont le sujet me rappelle un peu celui qui précède, mais dont la préoccupation, dont la sollicitude concernent un autre genre de femme, socialement classée — la femme ou même la jeune fille prise dans un monde régulier.
Etant donné le déplacement des nombres — si je puis ainsi parler — dans le problème qui m'est posé, je retiens ce problème et le mentionne en ces pages.
On me demande, en effet, quelle attitude la femme — même vierge, physiquement — doit adopter dans la vie et devant Famour si elle veut être heureuse, c'est-à-dire si elle veut être le
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plus absolument en mesure de connaître et <!»• goûter les joies passionnelles, sans trop perdre de son initiative ou de son indépendance, sans trop abdiquer sa personnalité et les privilèges qui en résultent?
On me demande, en un mot. si la femme qualifiée habituellement « honnête, » doit, pour être à peu près certaine de posséder le bonheur, aimer avec son cœur ou avec ses seuls sens?
11 est bien entendu que la question se rapporte, tout entière, ici, à la femme libre de disposer d'elle-même à son gré, à la femme qui n'a point encore, d'une façon effective, obéi à l'impulsion de ses sentiments ou à celle de ses sensations.
Le thème qui nous est ainsi présenté, est intéressant et exigerait un long développement, sans doutf.
Je vais m'essayer à le circonscrire, dans les limites de mes ordinaires entretiens et à le faire suivre d'une conclusion aussi satisfaisante que semble la souhaiter ma correspondante.
Au seuil d'un pareil sujet, il me parait, tout
d'abord, nécessaire de déterminer, brièvement, la conception que la femme est susceptible d'avoir de la vie. en l'instant psychologique ou physiologique où elle s'interroge, anxieusement, pour connaître si elle sacrifiera son cœur ou ses sens à l'amour.
La vie peut être considérée ou comme une souffrance ou comme une félicité. Si on l'observe dans le jeu des sentiments qui naissent autour de nous, qui vont de l'un à l'autre, interminablement, sans jamais pouvoir être sinon fixés, du moins exactement analysés, la vie est. sans contredit, une souffrance et seules les âmes éprises de mysticisme, pleines d'une sorte d'instinctive et même irréfléchie- religiosité, la pareront de volupté — de cette volupté spéciale qui relève plus du martyre que de l'humanité. — Si on l'envisage dans le mouvement passionnel des sens, dans cette exaltation physique et souvent, aussi, intellectuelle, qui porte deux êtres de sexes différents l'un vers l'autre, dans l'impression définie qu'elle provoque en eux, en de certaines minutes, la vie est, évidemment, une
félicité — félicité que de nuageux idéalistes, que de trop subtils sophistes dédaigneront, sans doute, mais que les vrais amants apprécieront et savoureront, parce qu'en somme elle renferme en elle les éléments créateurs de toutes les satisfactions humaines et parce qu'elle est l'unique et suprême joie que l'on appelle sans cesse à soi, que Ton goûte délicieusement et dont on ne se lasse jamais.
Que la femme, donc, se berce de chimères, se réfugie dans la vision d'un Eden sentimental, trop souvent, hélas, intangible, ou que la femme, sans se rouvrir d'un scepticisme déplaisant, se libère de fausses illusions, ait la compréhension pratique des choses — la vie sera. pour elle, ceci ou cela — souffrance ou félicité.
Cette proposition étant formulée, j'aborde franchement la demande qui m'a été faite et qui consiste à établir l'attitude que la femme doit avoir, en amour, si elle veut être, avec le plus de sûreté, heureuse.
Si je voulais ergoter, ici, si je voulais me dé-
rober à une question peut-être embarrassante, je répondrais que la femme agira toujours, dans la vie, passionnellement ou sentimenta lement, selon que sa nature sera ou idéaliste ou humaine.
Mais, concluant ainsi, je ne conclurais pas et c'est une solution précise qui est réclamée de moi.
Or, cette solution, à mon avis, est fort simple. Il me paraît indéniable que la femme, en notre fin de siècle, si pleine d'égoïsme. devant le siècle qui se dresse en face d'elle et qui, certes, se prêtera peu aux sensibleries — il me paraît indéniable, dis-je, que la femme, actuellement et dans l'avenir, a mieux à faire, en amour, que de s'attarder en des préciosités d'àme, en des angoisses de cœur. Si elle est à l'aube de sa vie, si elle est indépendante dans son esprit ainsi que dans son corps, qu'elle admette résolument la théorie du but tangible en toutes choses et en amour, principalement ; qu'elle tente d'être heureuse par elle-même, pour elle-même, et qu'elle arrache à l'humanité
la somme physique des joies qu'elle recèle, sans se laisser égarer par le mirage menteur d'une volupté trop décevante. — Qu'elle ait — je répète la phrase — la compréhension pratique du plaisir passionnel; ce faisant, elle sera presque assurée d'un bonheur, si difficile à acquérir, et elle ne se dévêtira point de la grâce, du charme intellectuel dont elle est douée, et elle n'ahandonnera rien de sa pudeur innée, de son honnêteté.
Une série de questions auxquelles on me prie, avec instance, de répondre, me sont adressées. Elles concernent l'attitude que peuvent avoir de jeunes époux, la nuit de leurs noces, et me paraissent, en vérité, très intéressantes, très dignes d'être notées, au point de vue de la psychologie conjugale — psychologie dont on a dit tant de choses, mais sur laquelle le dernier mot, le mot concluant ne sera jamais prononcé.
Voici ces questions :
« Premièrement — une jeune femme, la première nuit de ses noces, a-t-ella le droit de
>»• dérober aux caresses de son mari, celui-ci s'étant conduit vis-à-vis d'elle d'une façon irréprochable, et le mariage s'étant accompli dans l'absolu consentement des deux jeunes gens ?
((Deuxièmement — le mari a-t-il le droit d'exiger la soumission de sa femme, en cette première nuit de noces?
« Troisièmement — quelle attitude devra être la sienne devant le refus de sa compagne ? »
Une jeune épousée — c'est un fait qui ne supporte aucune discussion — ne saurait, légalement. la première nuit de ses noces, se refuse 1 à la possession du mari, à l'initiation passionnelle qui résulte du contrat qu'elle a accepté, en >c présentant devant l'officier de l'Etat-civil. Il faudrait, pour que sa réserve eût quelque valeur, dans cette occurrence, que celui dont elle porte le nom, depuis peu d'heures, se fui montré à elle sous un aspect tout particulier, l'eût blessée dans sa pudeur, dans ses sentiments, dans ses impressions, par la manifesta-
LES ÉPOUSES %i\
tion imprévue d'une brutalité ou d'une indélicatesse fort graves.
En dehors de ce cas, la femme, légalement, je le répète et je le souligne, ne peut se dérober à ce que Ton nomme le devoir du mariage et doit en admettre toutes les conséquences morales et physiques.
Ce point de droit social établi, on ne saurait contester que la jeune fille qui entre, sinon ignorante, du moins vierge de corps, dans le mariage, possède un droit humain qui ne le cède en rien à l'autre,, comme autorité, et qui lui permet de fuir le contact charnel de son mari jusqu'à ce que l'instinctive chasteté qui est en elle, se soit familiarisée avec la matérialité de l'acte qui caractérise le rapprochement de l'homme et de la femme : jusqu'à ce que cette chasteté ait compris, s'il est possible de parler ainsi, que la matérialité de cet acte est étrangère à toute obscénité.
Lorsque le refus de la jeune épousée a pour raison supérieure le respect de sa chasteté, le mari serait une brute s'il la violentait, s'il exi-
geait d'elle un sacrifice dont elle n'a point la compréhension. Il lui appartient, alors, de vaincre les hésitations, les scrupules, les terreurs même de sa femme, par le témoignage d'une affection sincère, par un tact infini apporté en ses paroles comme en ses gestes, par l'enseignement, non dénué de charme, de la sereine et intime philosophie du baiser, opportunément offert et demandé.
En cette discussion, je n'entends point dire que le mari n'a pas le droit de soumettre sa femme à sa volonté, la première nuit des noces. Il a ce droit, évidemment, puisque la loi le lui concède ; mais, franchement, je ne me représente pas très bien le procédé qu'il emploierait pour le faire valoir.
Ce serait un singulier et triste amant que celui qui placerait, en regard de la faiblesse de sa jeune femme, sa force physique, la puissance bestiale de ses muscles, qui jetterait cette femme, pantelante et meurtrie, sous la fureur de son seul désir charnel.
Selon moi, il y aurait viol, alors, au même
titre qu'il y a viol lorsqu'un fou étreint une malheureuse enfant et assouvit, sur elle, l'ignoble rage de ses sens déséquilibrés.
Je ne crois pas qu'il y ait beaucoup d'hommes qui. dans la lucidité de leur esprit, dans la loyauté de leur ardeur passionnelle, tenteraient d'assumer les odieuses responsabilités d'une attitude cynique, la première nuit de leur mariage.
Il en est, sans doute, que le refus de leur femme froisserait plus dans leurs appétits matériels que dans leur cœur ; mais il en est davantage qu'une telle épreuve élèverait audessus des misères intimes de la vie et inspirerait favorablement, dans la conquête de leur compagne.
Ils se souviendraient, je l'espère, pour l'honneur de leur sexe, pour l'excellence de leur intelligence, que leur « cas » fut celui d'un héros de roman et de comédie qui reste célèbre, dans le monde, sous le nom du « Maître de Forges ; » ils se souviendraient que le héros de ce roman et rlp cette pièce, repoussé de la chambre de sa
femme, au soir <le son mariage, y fut accueilli, un jour, avec tendresse, parce que, flans sa déception, dans sa peine, il avait su garder, pour lui. les délicatesses qui s'imposent mieux à l'aine des femmes aue toutes 1rs violences.
Je rencontrai, il y a quelque temps, une jeune femme Je mes amies qui me parut fort troublée, et comme je lui demandais la cause de son agitation, elle fut très embarrassée pour me répondre.
— Oui, en vérité, me dit-elle, je suis extrêmement tourmentée et d'autant plus tourmentée que je n'ose — même h vous — confesser le motif de ma peine.
— Confessez-vous toujours, répliquai-je, et nous examinerons, ensuite, si cette peine vaut d'être entourée de tant de scrupules.
Mon amie eut l'air de prendre une grande résolution et me parla ainsi :
— Vous le voulez... Eh bien, soit... Je vais me confier à vous. Voici les faits. Figurez-vous que je me suis engagée dans un flirt, et que ce flirt, à peine commencé, m'effraie. Je suis mariée, j'aime mon mari, comme toute femme, dans le monde, aime son seigneur et maître, c'est-àdire sans passion outrancière comme sans froideur absolue, et. ayant été jusqu'à présent, dans le sens le plus strict du mot, ce que l'on nomme une honnête femme, je m'interroge, désormais, anxieuse; je me demande si le flirt que j'ai accepté et auquel je me livre, non sans plaisir, je le reconnais, me défend d'être comptée, justement, plus longtemps parmi celles que l'on nomme des honnêtes femmes.
Je pris, à mon tour, la parole.
— Etant donné, fis-je, que dans la Société moderne, qualifiée « fin de siècle, » il serait fort malaisé d'établir en quoi consiste l'honnêteté ou la malhonnêteté réelle d'une femme, je ne vois pas qu'il y ait, dans votre flirt, dans ce flirt qui nous rend si nerveuse, matière à tant de soucis. Il est assez généralement admis.
aujourd'hui, que les petits « jeux innocents » de jadis se soient augmentés d'un jeu moins innocent dont Je propre est de faire naître. entre l'homme et la femme, une familiarité presque sans limites. Les maris la tolèrent, les épousées en abusent. Et puisque chacun semble y goûter une satisfaction, il faudrait avoir l'esprit hien maussade pour la blâmer. Donc rassurez-vous. Votre honnêteté, votre réputation ne courent aucun péril immédiat dans l'aventure dont vous êtes l'héroïne, et votre question m'apparaît comme entachée d'un peu de puérilité. — Il serait plus exact de se demander si le flirt n'est point une faute, au point de vue passionnel, n'est point une négation du sens ou du sentiment d'amour.
« Qu'est-ce que le flirt, en effet ? — Une sorte de fausse volupté composée de paroles, de gestes, de pensées et d'attouchements qu'un désir, souvent impuissant, crée entre l'homme et la femme, et qui meurent, souvent aussi, qui avortent dans la même heure qui les a vus se produire.
à Or, une telle pratique des choses de L'amour n'est-elle point faite pour lasser, pour paralyser même toute ardeur, toute virilité chez l'homme, tout émoi sincère, toute loyauté, chez la femme ?
« 11 en est des choses de l'intimité connue d<- certains breuvages, comme de certains exercices : à force de s'en déshabituer, à force de n'en user que superficiellement, on perd la notion de leur application véritable, on ne se sent plus capable d'en supporter L'énergique contentement.
« Je ne considère pas connue malhonnête, au sens strict de la morale, une femme qui, ordinairement, se complaît en un flirt, mais je n'hésite pas à la déclarer coupable en tant qu'amante — coupable d'un crime passionnel <jui n'est pas sans analogie avec celui que commettent certaines jeunes filles précoces, et (jui consiste à recevoir l'initiation sensuelle théorique, tout en réservant leur grâce suprême pour le soir de Leurs noces.
« Le tlirt d'une femme mariée, aussi bien
que le flirt de la demi-vierge, est condamnable parce qu'il renferme un mensonge, une hypocrisie qui sont incompatibles avec tout frémissement du cœur, avec toute vibration charnelle.
« Je liais les maquillages — qu'ils concernent ou l'être physique ou l'être intellectuel. Le flirt est un maquillage que l'on jette >ur l'amour et qui, dans le caractère de feinte vertu qu'il lui impose, le fait odieux.
« De deux choses l'une : ou bien une femme, emportée par ses instincts, recherche les joies du baiser, ou bien elle demeure, dans sa chair, réfractaire ou indifférente à ces joies.
Dans le premier cas, elle doit accepter l'expérience passionnelle jusque dans ses plus extrêmes conséquences : dans le second cas. elle a le devoir de se tenir à l'écart de cette expérience, même dans ses plus élémentaires et banales manifestations.
M'avant attentivement écouté, mon amie resta rêveuse.
Puis, tout à coup, elle eut comme un murmure ;
— S'il' est si mal que cela de ne pêcher qu'à demi, dit-elle, je donnerai donc, à mon flirt, une... conclusion.
— C'est la grâce que je lui et vous souhaite, répliquai-jf.
Et comme, en cet instant, un visiteur vint nous interrompre, nous finies semblant de ne nous entretenir que de faits insignifiants...
Un inconnu m'adresse une question concernant l'adultère de l'homme ou de la femme, et me demande « pourquoi l'homme éprouve, tant que cela, le besoin de tromper sa femme, et pourquoi la femme ne reste point fidèle à son mari ? »
Si je voulais me dérober à la question que me pose ainsi mon correspondant, je lui répondrais que celui ou celle qui connaîtrait le «pourquoi » des trahisons conjugales, serait en mesure de rendre des points au plus habile sorcier, et qu'ayant un pareil secret en sa possession, il en pourrait user, pour édifier une colossale fortune.
Mais, comme mon correspondant prend le soin de me dire que, déjà, j'ai traité le sujet qui l'intéresse et ai déclaré que, dans l'adultère, l'homme cl La femme sont mus. principalement, par le désir du changement — comme mon correspondant, donc ne me permet aucune a fuite, » je réponds, bien volontiers, à l'interrogation qu'il me soumet.
11 est certain, ainsi que je l'ai écrit, naguère. que l'homme et Ja femme, dans les infidélités dont ils se rendent coupables l'un envers l'autre, obéissent plus à ce besoin de changement qu'à rabaissement de leurs sentiments intimes. Et cela est si M-ai que, souvent après une aventure dont la durée importe peu. en notre discussion, ils reviennent l'un à l'autre. aussi et plus affectueux, aussi et plus épris qu'avant la faute
Un fait, étranger à leur habituelle intimité, est passé entre eux. et si le ou la coupable est assez diplomate, alors, pour laisser ignorer à son conjoint le crime qu'il vient de commettre, il esj très probable qu'il résultera de ce
crime, un reerain d'amour dont le ménage sera. peut-être, étonné, mais dont il ne se plaindra pas.
Celte explication, ou plutôt cette constatation physiologique de la tromperie de l'homme et de la femme, quoique très claire, très humaine, ne parait point être du goût de mon correspondant.
Il ne croit pas, autant que moi, au besoin du changement en amour, et pense plutôt que si l'homme, par exemple, est si souvent trahi, c'est à lui-même qu'il doit son infortune.
Mon correspondant est d'avis que l'homme, dans le mariage, a le grand tort de ne point aimer sa femme comme on aime une maitresse et que, de cette différence qu'il crée, entre celle-ci et sa compagne légitime, viennent tous ses maux. 11 repousse ce que l'on nomme le respect de la femme, dans le mariage, aux heures de l'intimité, et il déclare que s'il se rencontrait beaucoup de maris, pour moins vénérer leurs épouses, pour mieux les chérir, moralement et surtout physiquement, il y air-
rait moins d'adultères, moins d'unions gâchées ou détruites. La femme mariée étant la maitresse, dans son alcôve, en même temps, que l'épouse, ne chercherait point, en dehors de cette alcôve, des satisfactions, des curiosités. même, qui la troublent dans le cours ordinaire de l'existence.
Et ce que mon correspondant dit pour les femmes, il le dit également pour l'homme qui, trouvant en sa compagne, une amie eompréhensive et friande de caresses — de toutes les caresses — renoncera à courir le « guilledou. » puisqu'il ne saurait, loin de son foyer, apaiser mieux ses désirs que chez lui.
Mon sentiment est. ici. absolument identique à celui de mon lecteur, et il me semble me souvenir d'avoir, déjà, exprimé ma pensée, à ce! égard.
Je crois, sincèrement, que les ménages où Ton s'aime, sans l'effroi, sans le cauchemar de l'infidélité charnelle — car qui pourrait exiger que l'idée ne se fît inconstante, parfois?... — sont ceux ou les ('poux savent mettre entre
eux plus de baisers que de respectabilité, plus de franchise que de réserve, plus de fantaisie que de correction, aux minutes exquises où ils se parlent tout bas, à l'oreille, et où leurs mains s'enlacent.
Dans l'instabilité naturelle des sentiments et des sensations, la divine impudeur des amants est, certes, la meilleure garantie du bonheur, le plus sûr obstacle à opposer à l'infidélité.
Je n'affirme pas, d'une façon absolue, que tous les amours ainsi entendus soient à l'abri d'un caprice de Famé ou de la chair, d'un oubli du cœur ou des sens, mais je songe, qu'après tout, il vaut mieux avoir tout pris de celui ou de celle que l'on adore — dût celui-là ou celle-là être inconstant — que de lui laisser une tendresse non goûtée à porter... en ville et à dépenser en quelque ruelle.
Je reçois, au sujet de cette grande question de l'adultère', une lettre masculine que je me reprocherais de ne pas communiquer à mes
lecteurs.
Voici cette lettre à laquelle je ne veux ajouter aucun commentaire, préférant laisser à ceux qui en prendront connaissance, le soin de l'apprécier, et dans sa forme et dans son esprit.
« Me permettrez-vous, m'écrit-on, de causer un peu avec vous, sur la question malheureusement toujours neuve de l'adultère et de vous demander si vous ne lui trouvez point, comme
moi, un rapport étroit avec l'éducation que reçoivent, actuellement, les jeunes gens?
« L'adultère esl rude dans nos mœurs et certains le considèrent comme un dérivatif efficace aux désillusions du mariage. Vous le croyez né du besoin de changement, mais n'est-il point né, surtout, du contraste qui existe, maintenant, entre l'éducation de la jeune fille et l'éducation du jeune homme?
« Elevée loin de toute vérité, loin de tout < e qui pourrait lui donner le sentiment du réel, dans ses relations avec les hommes, la jeuni tille ne connaît. <le l'amour, que ce qu'elle a retenu de ses lectures, derrière le rideau. Elle s'avance, vers le mariage, dans l'illusion et dans le rêve. Sous la tutelle incessante des parents, elle a appris les devoirs de la maîtresse At' maison: elle est gracieuse, elle est recherchée ; les parents sont au comble de leur? vœux : elle sera un*' bonne mère, une épouse dévouée, une personne charitable. — Serat-elle une fernme? — On nvn a cure.
a Pendant que les parents,- veillent, avec tant
de sollicitude sur la pureté <le la jeune fille, le jeune homme, œil ardent et pied léger, referme, à grand bruit, sur lui, les portes des brasseries et. la bride sur le cou, fait la nique à la pudeur. Cela importe peu au père ; il connaît le dicton :
<( Mon coq est lâché, rentrez vos poules ! » Dans les bras des maîtresses, il éprouve, successivement, tous les raffinements du plaisir jusqu'à ce que blasé, résigné, épuisé, il fasse «une fin,» dans une union qui sera, pour l'épouse, un commencement.
« Initiera-t-il sa femme aux intimités dont il a tant retiré de plaisir ? Non. C'est la fatigue qui Fa conduit au mariage ; le respect dû à la femme honnête, les regrets du passé le ramèneront en arrière ; la séparation est accomplie: le lover, qui ne put recevoir le bonheur, réserve une place à l'adultère, L'attente a été trompée, des deux cotés : le mari, qui escomptait les dernières voluptés du foyer, saisi de fausse honte en face de la femme respectueuse et respectée, a redemandé le bonheur aux mai-
tresses expérimentées : l'épouse, qui espérait une idylle, s'éloigne, déçue
« La faute de cette situation est à l'éducation moderne; la faute Je cette éducation est au père moralisateur, à la mère scrupuleuse, qui ont négligé, en leur enfant — la femme. Je ne suis qu'un amoureux et n'ai rien d'un pédant. Pourtant, je vous citerai cette opinion d'un philosophe :
« — La seule chose qu'on leur ait apprise, c'est à hi*m porter la feuille de figuier qu'elles ont reçue de leur première aïeule. Tout ce qu'on leur a répété, dix-huit à dix-neuf ans de suite, se réduit à ceci : — « Ma fille prenez garde à « votre feuille de figuier : votre feuille de « figuier va bien, votre, feuille de figuier va « mal. » — Chez une nation galante, la chose la moins sentie a la valeur «rime déclaration. »
« Et l'auteur demande : — « Que signifient . cependant, ces mots si légèrement prononcés, si frivolement interprétés: — «Je vous aime. »
« 11 serait curieux de savoir si la majorité «1rs hommes ferait, à celle question, une ré-
ponse à la fuis aussi audacieuse et aussi vraie que celle du philosophe.
« La femme, aujourd'hui, n'osera ou ne saura point répondre à cette question ; niais, aussi, cette ignorance, cette quasi-naïveté font son malheur. L'adultère es! né quand la maîtresse est venue, après l'épouse silencieuse et froissée. répondre à cette question de Diderot, reprise, dans la circonstance psychologique, par l'homme désireux d'amour et de volupté.
« Avec quel vérité Diderot n'a-t-il pas répondu : — «Si vous vouliez me sacrifier votre innocence, et vos mœurs; perdre le respect que vous vous portez à vous-même et que vous ohtenez des autres : marcher les yeux baissés, dans la société, jusqu'à ce que. par l'habitude du libertinage, vous en ayez acquis l'effronteric : renoncer à tout état honnête, faire mourir vos parents de douleur et m'accorder un moment de plaisir, je vous en serais vraiment obligé. )>
« Voilà ce que les mères devraient apprendre à leurs filles: est-ce aussi vôtre avis, et ne peu-
sez-vous pas que si l'éducation était comprise dans ce sens, les jeunes filles, une fois devenues des épouses, pourraient mieux satisfaire leurs maris, sachant mieux ce qu'ils souhaitent ? »
A maintes reprises, je nie suis très énergiquement élevé, contre la jalousie leroce qui jette un homme ou une femme dans les pires excès envers celui ou celle qui « trahit. » en amour, et contre le droit légal, surtout, que la Société accorde à l'homme, devant l'adultère de sa compagne, droit qui consiste à tuer la malheureuse, sans autre forme de procès.
Je me suis élevé contre la jalousie, d'où qu'elle vienne, parce que je considère qu'elle ne peut être que la manifestation d'un bas instinct d'égoïsme. d'un manque d'intelligence, aussi ; je me suis élevé contre le meurtre passionnel excusé, toléré par la loi. parce que je
considère cel acte effroyable comme se rattachant à la plus sombre, à la plus sinistre barbarie. comme un reste de coutumes sauvages, faisan! tache sur notre civilisation.
lu jugement récent de cour d'assises vient d»' remettre dans L'actualité la question que, déjà, j'ai traitée, H de provoquer, encore «ma fois, mon indignation, ma tristese
L»- fait esl simple: un monsieur, rentrant chez lui. trouva sa femme dans les bras «l'un rival, et tua la malheureuse à coups de couteau.
Ce bel exploit accompli, il alla se constituer prisonnier entre les mains du commissaire <l<i police et, peu après l'événement, comparu! devant messieurs les Jurés qui, en braves bourgeois qui tiennent à ce que leurs bonnets de coton demeurent vierges de cornes, s'empri rent de déclarer que le meurtrier n'était point coupable el le renvoyèrent, acquitté, à la lugubre quiétude de son lover ensanglanté.
En vérité, la sentence rendue par les douze bonshommes en question, me stupéfie.
Comment peut-il se rencontrer, à la veille
du vingtième siècle, douze gaillards pour admettre, juridiquement, que l'homme qui tue sa compagne, même surprise dans le plus absolu des flagrants délits d'adultère, ne soif point un
assassin, pour admettre qu'un mari ou bien un amant — peu importe l'épithète susceptible d'être employer, ici — ail le droit de vie et de mort sur l'être qui a uni ses jours aux siens !
L'état d'âme — la psychologie — de ces douze jurés serait, vraiment, curieuse à analyser. — Sans être grand clerc, il est aisé dp tracer leur portrait moral. — On les voit mariés — les uns même à quelques femmes non dépourvues d'agrément — et s'en allant, dans l'existence, avec la préoccupation de leur « honneur » à sauvegarder, avec l'inquiétude des actions ainsi que des pensées de celles qu'ils sont censés aimer. On les voit, le soir, lorsque leurs femmes dorment, rôder par la maison, furetant dans les tiroirs, dans le cabinet de toilette, dans la lingerie, même, que viennent de quitter leurs femmes — tremblant de trouver, ici un billet compromettant, là un
parfum suspect — là, encore, quelque indice trop crûment révélateur du crime qu'ils redoutent... — On sent, on devine qu'en eux, alors, tous les instincts de la bête qui guette sa proie, sont en mouvement; on sent, on devine, que sous leurs faces faussement débonnaires, lourdement bonasses de bourgeois repus èl tvranniques. se caclie la grimace horrible du « surineur » d'autant plus lâche, dans le geste vil qu'il prémédite, qu'il s'apprête à invoquer la loi pour s'en innocenter.
Ali. les brutes sanguinaires qui osent sourire au réveil de celles qu'ils prétendent aimer et qui, intimement, dans cette folie rouge qui s'empare de l'homme devant la possibilité d'une abomination à commettre, songent au beau coup de couteau ou de revolver qu'ils n'ont point donné, et regrettent, peut-être, de n'avoir point eu le prétexte de jouer aux justiciers !
Je me demande — pour employer une expression consacrée — quelles tètes les femmes de ces braves jurés ont dû faire à leurs conjoints) lorsqu'ils sont rentrés chez eux, placidement,
les mains clans leurs poches, après avoir formulé l'arrêt dont j'ai parlé plus haut.
J'imagine que si quelqu'une, parmi ces femmes, a un amant, elle ne doit point être rassurée sur le sort qui l'attend, au cas où une imprudence livrerait son secret à son maître — car c'est hien le mot «' maître » qui est applicable au bonhomme, dans cette occurrence
Je ne suis ni méchant ni immoral: mais, je ne puis me défondre de souhaiter, à ces magistrats d'occasion, le doux coeuage — pardon de l'expression — que chanta Molière.
Il ne serait pas sans piment, présentant un danger, et j'espère qu'il y a encore, en notre cher et galant pays de France, des cœurs pour en tenter l'aventure.
Il ne faut pas qu'en notre époque, on puisse déclarer, impunément, en effet, que la femme est la chose, le bien, l'esclave de celui qui l'a voulue pour compagne, et qu'elle ne possède pas, au même degré que lui, le droit d'offrir son baiser à qui sait le mieux on g-oùter la saveur...
Je viens de traiter la question de la jalousie. en amour, ainsi que celle des conséquences qui, le plus souvent, résultent de l'exaltation de ce sentiment — conséquences qui se traduisent, la plupart du temps, par des coups de revolver ou de couteau, par des arrosages, même, au vitriol, soit de la part de l'homme, soil de celle de la femme.
Je me suis élevé, avec beaucoup d'énergie, contre ces représailles sanglantes, abominables. du cœur ou des sens et. ayant ainsi exprimé, très nettement, ma pensée sur ce sujet, je n'en recommencerai pas le développement ; mais il ne me déplaît pas de reprendre cette question
24 ï MASQUES f)K FEMMES
de la jalousie, du meurtre en amour, et de l'envisager au double point de vue masculin el féminin.
C'est là une causerie dont l'actualité, d'ailleurs, est constante, car je ne sache pas d'époque qui nous ait apporté autant d'attentats passionnels que la nôtre, car je demeure positivement stupéfait, effaré, devant la lugubre énumération des crimes d'amour que mentionnent les faits-divers des journaux, quotidiennement.
Ici, c'est un mari, c'est un amant qui, pour que je n'ai pas à examiner, se jettent sur de pauvres femmes, la main menaçante, et les frappent d'une balle ou de quelque atroce blessure : là. c'est une épouse, c'est une maîtresse qui, pour des raisons que je me défends, également, d'analyser, se précipitent sur de malheureux hommes, et jouent, contre eux. avec l'assurance de vieux habitués de salles d'armes, du poignard ou du pistolet.
En vérité, c'est à croire, que, dans cette lin de siècle, nous ne sommes plus les maîtres nos nerfs et que tous les asiles d'aliénés de Franc*
et de Navarre, lâchent leurs pensionnaires par les chemins et les rues. Je connais un philosophe — excellent et brave homme, du reste — un peu pessimiste, un peu misanthrope qui, à propos de tous ces meurtres passionnels, se faisait très bougon, récemment.
— Ah. disait-il, la belle chose que l'amour, vraiment!... Quel exquis sentiment et quelle délicieuse sensation que ces mouvements de bêtes qui ne savent nous offrir que des haines, des tueries, de la démence !
Mon philosophe n'avait peut-être pas entièrement tort de parler ainsi, étant donnée la matière qui fournissait le thème de ses récriminations : cependant, je me permis de combattre sa morosité et m'attachai à lui faire comprendre que l'amour, si responsable qu'il puisse être des sottises qui se commettent en son nom, n'est sans doute point la chose aussi détestable que quelques fous voudraient le rendre.
Dans le meurtre passionnel, il convient, en effet, de ne pas engager l'amour plus qu'il ne saurait l'être ; il convient même de le mettre
hors de procès, presque, et de ne tenir compte que de ceux qui s'en réclament, pour accomplir leurs extravagances coupables.
Cette observation me conduit à une double interrogation, en ce qui concerne l'homme et la femme qui tuent, en amour, et cette interrogation consiste à établir le « pourquoi » du meurtre passionnel — que ce meurtre soit le fait de l'homme ou soit celui de la femme.
Et l'on est d'autant plus fondé à se questionner, à cet égard, que, dans l'état actuel de la législation, en France, que, en présence d'une loi de divorce à laquelle les époux mécontents sont libres, sans cesse, de faire appel, on ne conçoit plus très bien la nécessité du crime d'amour — en admettant même qu'il ail jamais été sage d'accueillir cette nécessité.
L'homme qui tue, en amour, agit moins que la femme sous l'influence d'une émotion qui la prive, momentanément, de toute conscience de ses facultés morales. L'acte dont il charge sa vie est réfléchi, tout au moins dans une mesure relative, et il est fait d'éléments très complexes.
ï/homme, en matière passionnelle., s'habitue aisément à considérer la femme avec laquelle il cohabite ou dont il partage l'intimité, discrètement, comme une sorte de propriété à laquelle nul n'a le droit de prétendre, et lorsque cette femme lui échappe, il éprouve la colère, l'effroi qui empliraient l'être d'un monsieur qui. en se réveillant, un matin, constaterait qu'un cambrioleur a forcé sa caisse et a emporté son or ainsi que ses valeurs. La vanité, aussi, chez l'homme, opère puissamment, à l'heure cruelle de la trahison féminine, et le pousse au drame. Nous ne sommes, hélas, par bien des cotés, que de simples animaux et nous obéissons, comme tels, à nos instincts. Or. un homme qui a cru être aimé d'une femme, qui croit en être aimé, ne consentira jamais à accepter qu'un baiser étranger au sien tombe sur la lèvre de celle qu'il possède, et il se ruera contre son rival, dans la même spontanéité brutale qui anime — ma comparaison est vulgaire peut-être — un coq vivant, joyeux, au milieu de ses poules, contre un autre coq «'introduisant, illicitement.
<lans son domaine. — Enlin, il arrive qu'un homme aimant profondément une femme, la tue, infidèle, parce que l'inconstance de sa compagne, en brisant une existence qui lui était chère, met Fécroulement en lui et le renvoie à la solitude dont il a souffert, déjà, en une époque, sans doute, où toutes ses aspirations le portaient vers un foyer paisible et aimable. — Cette détresse et ce crime naissent d'un égoïsme qui a son excuse, évidemment, mais qui, étant de légoïsme, ne saurait être noté connue une manifestation légitime de Ta me.
Quant à la femme, elle est mue tout autant — plus même — que l'homme, par la vanité, dans l'accomplissement du meurtre passionnel. Mais, comme elle pardonne plus facilement que lui, une tromperie, le retour à la tendresse familière, «die ne s'inspire point, particulière^ ment, d'un émoi vaniteux, lorsqu'elle arme son bras Contre son amant. — Elle n'a point, comme l'homme, encore, le sentimen! de la propriété, dans l'intimité, el il ne lui apparaît
pas, principalement, qu'on la vole, qu'on lui arrache son bien, lorsqu'elle se devine trahie. — Mais, elle ne pense pas, ainsi que l'homme, à l'acte qu'elle va commettre, en tuant le mari ou l'ami volage, mais elle ne réfléchit pas aux terribles conséquences de cet acte et. se laissant entraîner par la folie qui s'empare de tout son être, elle frappe, sans même savoir, parfois, comment elle porte ses coups. — Il serait injuste, pourtant, de lui dénier toute raison dans cette exaltation. Elle ne devient criminelle, souvent, qu'en songeant au sacrifice qu'elle a fait d'elle-même, qu'en songeant au don stérile de sa personne, de sa jeunesse, et qu'en envisageant, avec terreur, l'avenir incertain qui se dresse devant elle et qui résulte du dédain de celui en qui elle avait placé toute sa foi. — Elle se dit qu'elle ne sera plus, désormais, qu'un a déchet » de l'amour — ce qui est une opinion exagérée, certes — et, en face de son intimité aux abois, du lendemain vague qui s'offre à elle, du recommencement de tout ce qui fut sa vit*, elle perd le sens des choses et
elle rougit ses doigts, ses gentils doigts qui ne devraient s'agiter que pour envoyer quelque' baiser cueilli sur ses lèvres.
L'homme et la femme, enfin, se rencontrent
parfois dans l'observation du même sentiment ou plutôt de la même sensation, en matière de crime passionnel. Ils vont au-devant de ce trouble énigmatique de l'être que l'on nomme la volupté du meurtre d'amour...
vu
N'est-il pas toujours intéressant de parler de la situation qui est faite, passionnellement, au mari ou à l'ami Je l'actrice. Je la femme de théâtre, Ju tourment très spécial que l'existence
Je celle femme crée en l'âme de celui qui l'aime, de l'inquiétude intime qui résulte, pour l'homme, des obligations multiples et scéniques qui s'imposent à celle qu'il a prise pour compagne.
On sait que je suis l'ennemi de tout sentiment de jalousie, que ce sentiment émane de l'homme ou de la femme.
Cependant, comme je ne me réclame jamais, en mes discussions, de quelque exclusivisme que ce soit, j'admets et reconnais volontiers
que si la jalousie pouvait être excusable, elle la deviendrait alors qu'elle s'empare de tout l'être d'un homme qui, aimant sincèrement une femme, est exposé, chaque soir, à voir évoluer celle en qui il a placé sa joie et ses espérances les plus chères, sur une scène, dans le contact plus ou moins équivoque de comédiens qui, pour n'être sous les feux de la rampe que des amants imaginaires, n'en sont pas moins des êtres pensants et agissants, partant enclins à prendre parfois pour la réalité la vie factice qu'ils ont mission de représenter.
Il est certain que le mari ou l'ami de la femme ainsi soumise à des promiscuités en somme troublantes ou susceptibles d'engendrer des complications de cœur et de sens — il est certain, dis-jc, que le mari ou l'ami delà femme de théâtre ne saurait, s'il est sincère dans son affection, dans sa tendresse, envisager d'un œil indifférent la posture de cette femme, dans le développement forcé des divers rôles qui lui sont échus, et qu'il doit souffrir cruellement, soit de l'entendre prononcer, en une scène d'à-
mour, les mots qu'il voudrait être seul à recueillir, soit de lui voir offrir ses lèvres à quelque jeune premier qui se dresse alors devant lui, dans Foubli passionnel de toute fiction, comme un rival véritable.
On cite des maris et des amants qui, ne pouvant supporter F angoisse quotidienne de ce « partage » apparent et conventionnel, se sont fait eux-mêmes acteurs, afin de ne plus quitter, même dans Fexercice de leur profession, celles qu'ils aimaient, et qui — ô miracle éternel de Famour! — se sont révélés artistes de grand talent, alors que, dans leurs habituelles occupations, ils n'avaient jamais été que de médiocres personnalités.
Je comprends, donc, le sentiment de jalousie qui anime un homme marié ou lié à une femme de théâtre — sentiment qui a pour cause Fattitude scénique de cette femme. Mais, il est un point, dans la vie de Factrice et dans la tendresse qu'elle inspire, qui me parait autrement poignant, autrement douloureux que les sourires et les larmes mensongers que lui com-
mandent ses rôles. Ce point consiste dans le doute qui, presque nécessairement, doit naître, chez l'homme, aux heures de l'intimité réelle, alors que l'artiste, sa compagne, redevenue femme, ou reçoit le témoignage de sa passion, ou lui offre les élans de tout son être. N'a-t-elle point, alors, le même regard qu'elle avait sur les planches, en face de l'amant imaginatif, devant lui, l'amant réel et sincèrement ému ? N'a-t-elle point la même grâce qu'elle déployait, en face d'un millier de spectateurs, devant lui, l'unique admirateur de sa beauté ?... Cette répétition obligée de la vie artificielle, dans la vie naturelle est, certes, l'un des côtés les plus inquiétants de la question qui vient de nous occuper. — Cette constatation ne signifie point, pourtant, que toute actrice ne saurait puiser, dans son art, que le mensonge, et nous savons qu'il en est, parmi celles que nous avons coutume d'applaudir, de très honnêtes, de très loyales et de très fières, dans leur existence familiale.
Une grave question, en notre fin de siècle névrosée, agite les esprits et jette une anxieuse interrogation dans les cœurs : c'est la question des enfants et, un peu partout, dès qu'on tente de la discuter, il semble que l'on se regarde avec une sorte d'effroi. On murmure timidement des paroles indistinctes, on hausse les épaules, on lève les bras au ciel, en des gestes vagues, on hoche la tète et l'on se tourne le dos sans avoir osé, presque, prononcer ce mot, si plein de tendresse et de lumière : l'enfant.
La plupart des ménages modernes, en effet, ne souhaitent, ne veulent plus d'enfants, et l'attitude que je viens de mentionner, caracté-
rise étrangement, aujourd'hui, les jeunes époux autant que les amants irréguliers, selon la loi. 11 est des femmes, en effet, qui, pour des raisons de pur égoïsme, craignent la maternité et se frappent, volontairement, de stérilité.
Toutes les épouses ou toutes les maîtresses qui repoussent la venue de l'enfant, en leur foyer, n'ont point recours à des procédés de chirurgie pour ohtenir que l'amour leur fasse grâce d'une maternité imprévue ; mais toutes s'accordent, moralement, dans l'horreur instinctive de cette maternité et c'est là ce qui place ces femmes en dehors de toute humanité, et c'est là ce qui fait d'elles des malades qui relèvent plus, peut-être, dune clinique médicale que de l'examen du psychologue.
11 faut le dire vite, c'est dans une certaine classe sociale que se rencontrent, surtout, celles (jui arrachent ainsi d'elles-mêmes l'espérance suprême que la nature y avait déposée, c'est parmi les mondaines que se remarquent les épouses et les amantes stériles.
La petite bourgeoise, la femme du peuple
ignorent, assez généralement, les artifices passionnels qui exaltent les désirs des aventurières du baiser — qu'on me permette cette expression — et elles passent volontiers, encore, sans les deviner, à côté des subtilités parfois monstrueuses qui particularisent les mondaines, et dont la recherche constitue une névrose très déterminée.
S il était possible d'excuser une femme, dans le refus de devenir mère, l'indulgence se porterait spontanément vers celle que des multiples charges accablent, vers celle qu'un manque de fortune, qu'une pauvreté relative mettent aux prises, quotidiennement, avec les nécessités de la vie. Pourtant, celle-là accepte la venue de l'enfant comme un don du ciel et ne tente, aucunement, de retrancher, de sa misérable ou de sa modeste existence, la consolation exquise qui s'élève d'un berceau.
Ce sont les mondaines, je le répète, c'est-àdire les femmes de plaisir, qui ont imaginé, en notre modernité, de n'être plus mères et qui, pour s'assurer ce qu'elles ne sont pas éloignées
d'appeler « l'impunité » de leurs folies, n'hésitent point à s'offrir à «1rs mutilations cruelles et coupables. Riches, heureuses, adulées, elles n'ont que la raison de leurs joies à poursuivre, pour agir ainsi, et dans l'abominable surexcitation qui les enfièvre, elles apparaissent plus, aux regards du philosophe, comme des démoniaques que comme des voluptueuses inassouvies et assoiffées d'enivrantes félicités.
Elles sont au-dessous, même, moralement, des femmes damnées dont parle si magnifiquement Baudelaire : car la splendeur du péché n'est pas en elles, car. dans leur chair châtrée, elles ont plus l'apparence d'invalides de Fa mour que de prêtresses païennes ou sacrilèges.
Le monde, en somme assez restreint, que composent ces femmes, ne manque pas d'ori ginalité, de bizarrerie.
Elles forment, entre elles, à Paris, principa lement, comme une catégorie toute spéciale qui possède ses mœurs, son langage, ses règlements obligés.
Comme certains adeptes de clans secrets, elles se reconnaissent à des signes divers et sûrs et elles n'admettent, en leur intimité, que des initiés, que des complices de leur vie outrée.
Elles ont des médecins d'un ordre tout particulier qui les conseillent, qui les soignent dans leurs singularités morales et physiques, et qui sont, pour elles, comme des directeurs de conscience en même temps que des empiriques précieux.
L'un deux, qui est un élégant sporstman, sans cesser d'être un « opérateur » habile, donnant, une fois, une soirée, se procura le luxe curieux de ne compter, parmi ses invitées, que des femmes sur lesquelles sa science, ainsi qu'un souffle de mort, avait passé.
Comme l'un de ses amis comparait, alors, son salon à un parterre de Heurs, il eut une réplique brutale, digne de son scepticisme :
— Des fleurs sans parfum, dit-il ; on peut les respirer sans risquer la... migraine.
Nous sommes en une époque de complica-
tions intellectuelles et matérielles,, et il serait,
sans doute, oiseux, de vouloir opposer, à ces complications, une nouvelle édition des lamentations du prophète Jérémie.
Cependant, devant la douce ligure de reniant, bannie de tant de maisons, n'est-on point fondé à balbutier les vers exquis du poète et à ne point trop retenir, au coin de notre paupière , les larmes qui s'apprêtent à en tomber?..
11 ressort des statistiques «le librairie, actuellement, que le nombre des lectrices qui s'adonnent au roman dit psychologique, et que le nombre des femmes qui feuillettent le roman dit d'aventure, sont à peu près égaux.
Il ressort, d'autre part, des statistiques pathologiques, qu'il se rencontre beaucoup plus de pécheresses, beaucoup plus d'énervées passionnelles, parmi les fidèles du roman psychologique que parmi les enthousiastes du roman d'aventure.
Rien ne doit surprendre, dans cette constatation, observera-t-on, car les femmes qui composent, ordinairement, la clientèle des psycho-
logues, appartiennent aux classes élégantes de la Société, pour la plupart, et par conséquent possèdent les loisirs nécessaires aux intrigues qui leur sont inspirées par leurs lectures, tandis que celles qui se groupent autour des écrivains populaires, étant d'une condition souvent fort modeste et par conséquent assujetties à des travaux ou à des occupations ménagères grossiers, n'ont que peu le temps ou la faculté d'ébaucher quelque rêve et de mettre en pratique les histoires d'amour qui leur sont contées.
Cette remarque, qui ne manque point d'une certaine exactitude, serait juste, absolument, si la démarcation qu'elle semble indiquer, à l'égard des catégories de lectrices qui parcourent les deux genres de romans que je viens de citer, était indiscutable.
Cette démarcation n'est point entièrement vraie. On n'ignore pas, en effet, qu'il se trouve tout autant de femmes du monde pour aimer le roman d'aventure aussi bien que le roman psychologique — et tout autant de petites
bourgeoises, de travailleuses, pour aimer le roman de mœurs aussi bien que le récit d'action.
Dans ces conditions, laissant de côté la classification sociale des lectrices du livre ou du feuilleton moderne, un seul fait intéressant reste à retenir des statistiques dont je viens de parler, et ce fait est relatif à l'influence passionnelle que le roman psychologique, plutôt que le roman d'aventure, exerce sur les femmes.
On pourrait croire que le roman psychologique, dans l'analyse intellectuelle qu'il présente, trouble, émeut, exalte le cœur de la femme, à l'exclusion de toute impression, de toute sensation, de tout mouvement charnel. On pourrait croire que, dans cette lecture spéciale, la femme qui ne voit que l'àme de héros qui lui sont ou qui lui deviennent familiers, n'éprouve d'agitation réflexe qu'en son àme, s'élève, en une griserie vague, vers une sorte d'idéal mystique qui enveloppe ses désirs, son péché même, comme d'un voile de chasteté.
11 n'en est rien. Par un bizarre phénomène d'imagination, la répercussion du roman psy chologique a plus son siège dans les sens de la femme que dans son cœur, que dans son es prit : et dans les minuties morales qui lui sont détaillées et quelle goûte avidement, curieuse ment, sans bien même les comprendre,, parfois, elle se sent tourmentée, inquiétée dans sa chair et non dans son cerveau. Ces études qui jettent, devant elle, l'amour, comme un pauvre corps à disséquer, à autopsier, provoquent en elle des sensations et non des sentiments, l'obligent à tressaillir en tout son être physique et l'iso lent, si l'on peut ainsi s'exprimer, de son intellectualité.
De bonne foi, sans doute, elle se ligure alors, que seule, en elle, l'âme est bercée par la volupté immatérielle qui semble se dégage! des subtilités dont on lui a démontré l'excel lence passionnelle ; mais, en réalité, elle est 1 dupe d'une ivresse toute brutale, et vienm l'homme qui saura commenter, à son oreille cette ivresse, elle s'abandonnera dans l'incons-
cience de son exaltation, et se réveillera dans la stupeur dune désillusion , d'un mensonge.
Le roman d'aventure ou plus simplement, d'action, paraîtrait, plus que le roman psychologique, sous un superficiel examen, devoir entraîner la femme vers des résolutions suprêmes, vers le péché.
Son influence, sur les lectrices, est toute différente, cependant.
Par un singulier phénomène d'imagination, encore, quoiqu'il ne s'attarde point dans l'analyse morale des héros qu'il présente, quoiqu'il dédaigne ce que ion nomme aujourd'hui les états d'àme de ses personnages, c'est le cœur, c'est l'esprit, c'est l'âme — répétons le mot — de la femme, qu'il frappe, dont il s'empare et qu'il fait vibrer.
Il est rare qu'une femme se laisse emporter, passionnellement, par l'exaltation qu'il détermine, car cette exaltation même, d'essence particulièrement spirituelle, l'éloigné des brutalités sensuelles, la mène vers un idéal d'action im-
2bG MASQUES DE FEMMES
parfaitement défini qui ne lui permet pas de fixer son désir.
Sa lecture lui l'ait voir l'amant moins sous les apparences d'un séducteur prêt à la posséder et auquel elle ne saurait que se soumettre, que sous les apparences d'un être de rêve dont la galanterie, l'héroïsme accaparent sa pensée, étrangère, dès lors, à toute sollicitation sensuelle.
Une femme qui aime un homme — intellectuellement et sensuellement — et qui, à la suite de circonstances particulières, nées des exigences de la vie, se donne, dans le mariage ou dans une union librement consentie, à un autre 'homme, peut-elle oublier celui qui semblait devoir être le maître de sa destinée et aimer, sincèrement, l'époux ou l'amant qui lui a été imposé?
A la lecture de ces quelques lignes, des sceptiques souriront, sans doute, et m'objecteront que la question ainsi posée, est naïve, car il paraît difficile d'admettre qu'une femme aimant un homme et se livrant à un autre qui lui est
indifférent, cesse jamais de chérir le premier.
Je conviens que l'observation ne manquerait pas de justesse et serait digne d'être prise en considération si l'on s'en tenait, en la matière qui nous occupe, aux généralités qui caractérisent la plupart des femmes. Mais, cette observation perd de son importance si l'on veut bien penser que toutes les femmes ne sont point construites sur le même modèle, si l'on veut bien reconnaître qu'il s'en trouve, parmi celles que nous coudoyons chaque jour, dont l'esprit est ouvert à toutes les manifestations de l'existence.
Quels sont donc les cas en lesquels une femme, placée dans la situation délicate que je viens d'exposer, acceptera, sans crise mélodramatique, d'être la compagne très dévouée, très honnête, très fidèle, même — oui, messieurs, très fidèle — de l'homme qui lui aura offert ou son cœur ou son affection?
Ces cas formeraient une assez longue énumération, en vérité, et il est nécessaire d'en limiter la désignation.
Veut-on me concéder qu'il est, encore, de par le monde, des femmes vertueuses? — Si oui. je n'aurai pas de peine à établir qu'une personne « ayant ries principes de morale ou de religion, » s'inclinera toujours devant les faits inéluctables que lui présente la vie el se fera l'observatrice scrupuleuse de ces faits, alors même qu'ils contribueraient à l'agonie de ses plus chères espérances,, à la ruine de ses désirs, de ses félicités les plus intimes.
Dans un autre ordre d'idée, la femme qui, socialement et humainement, envisage l'existence sous son coté exclusivement pratique — sans, pour cela, être suspectée d'aucune vilenie d'aucune compromission — n'hésitera point à accueillir, souriante et gracieuse, les éléments de quiétude, de satisfaction vulgaire, même, qui lui seront procurés au détriment du beau rêve qu'elle s'était plu à ébaucher, de la douce réalité qu'elle avait entrevue.
Cette femme agira par vénalité, dira-t-on, et deviendra méprisable — tout au moins peu intéressante. — Eh bien, non ; elle ne subira au
cune déchéance en l'attitude quelle prendra, alors; elle aura simplement, le souci delà stabilité de ses heures, et il serait d'un pharisianisme trop facile, de lui refuser de l'indulgence.
La femme, enfin — quelle qu'elle soit — vertueuse ou pratique, mondaine ou bourgeois»1, médiocre de pensée ou alerte d'esprit — la femme, en sa généralité, peut fort bien, dans l'habitude qu'elle prendra d'un homme, el aussi dans l'effroi des complications du cœur ou des sens, permettre à l'oubli d'entrer en elle, détourner, en une sorte d'inconscience du passé, son regard et sa caresse de l'image brune ou blonde qui. naguère encore, la faisait tressaillir délicieusement.
Cette affirmation semblerait indiquer une infériorité de sentiment ou une passivité de sens chez la femme — partant, une tare dont la nature l'aurait marquée.
Il n'en est rien. Et puisque, souvent, des poètes ont comparé la femme à une Heur, qu'on me laisse rappeler, en terminant cette
page, que je n'ai jamais entendu dire qu'une rose fût moins épanouie, fut moins parfumée, parce qu'on l'aura transplantée d'un jardin où elle se plaisait à croître et à réjouir les yeux des promeneurs, en un autre jardin...
Je ne sais quel philosophe a dit que les cas île psychologie passionnelle sont aussi nombreux que les pains de sable de la mer — étant donnée, principalement,, la mobilité d'esprit et de sens de la femme — et après avoir été tenté de sourire de l'exagération apparente de cette opinion, je ne suis pas éloigné de l'adopter comme mienne.
Je suis, en elfet — par ma situation el par la direction que j'ai imprimée à mon existence — fort bien placé pour observer ce qui se passe dans le cœur et dans le cerveau des hommes et des femmes modernes. Je suis en contact incessant avec des milliers de lecteurs
ou de lectrices et, dans le monde, que je traverse en « notateur » d'impressions ou de sentiments, les documents humains, ainsi qu'on dît aujourd'hui, viennent d'eux-mêmes se placer à la portée de mon regard, de ma pensée et — comme conclusion — de ma plume.
J'ai donc remarqué — et c'est ainsi que je me trouve presque d'accord avec le philosophe que j'ai cité plus haut — que chaque heure. chaque minute, voient naître, chez les être>. ce que j'appellerai une ^incidence» passionnelle — voient se développer la manifestation d'un mouvement de l'aine ou de la chair, el cet le constatation, je ne saurais le dissimuler, a provoqué en moi la certitude qu'aucun de ces mouvements ou physiques ou spirituels, qu'aucune df ces inciefences ne se ressemblent, ne peuvent même — «mi dépit de certaine analogie plus imaginât ive que réel]»' — être comparés les uns aux autres — el demeurent, par conséquent, inanalysables dans la mensongère con« nexité qu'ils paraissent présenter.
- quelques réflexions m'amènent à consi-
gner un cas de psychologie passionnelle fort intéressant, fort curieux qui ne fera point tache hanale dans la série déjà longue des observations de ce genre que j'ai offerte à mes lec- 1 eurs .
Un correspondant s'adresse à moi pour me soumettre tout un côté de son intimité et me demande de le conseiller, dans des circonstances qui, pour lui, se font des plus pénibles et des plus embarrassantes.
« J'ai trente-trois ans, m'écrit-il, je suis plein de santé, de vigueur, et je me suis marié, il y a huit ans, avec une femme que j'aimais detoute mon àme. — La nuit de nos noces, ma femme a refusé de me recevoir, et depuis, cédant à mes prières, elle a consenti à accomplir, quelquefois — le plus rarement possible — ses devoirs d'épouse. — Mais cela, toujours de mauvaise grâce et en me jetant à la face le dégoût que l'acte conjugal — elle n'a jamais tenté de dissimuler cette impression — lui faisait éprouver.
2H) MASQUES DK FEMMES
« Pendant longtemps, j'ai fait, comme l'on dit, contre méchante fortune, bon cœur, puisant dans mon affection sincère pour ma compagne, une douceur et une patience dont je ne me serais pas cru capable; car ma femme est jolie el bien faite pour inspirer le désir.
« Dans celle situation, je dois avouer qu'elle ma donné cinq enfants. — Comment les ai-je faits? — Je me le demande, en vérité. — Durant chacune des grossesses que ma femme a eues, le dégoût dont je parlais tout à l'heure, non seulement pour l'acte charnel de l'amour, mais pour moi-même, s'est accru dans des proportions absolument outrageantes. Je ne la priais d'être aimable, avec moi, pourtant, qu'à peine quatre ou cinq fois dans Tannée... C'était trop, sans doute; car ma femme voulant m'éloigner d'elle, définitivement, affecta bientôt de se négliger dans sa mise autant que dans son intimité et ne me cacha point qu'elle n'agissail ainsi, en effet, que pour amener, entré elle el moi, uni' plus sûre et rapide séparation.
« 11 n'y a point d'affection, de passion même
qui puissent tenir devant «le pareils procédés. Ce que mon étrang-e compagne avait désiré, s'accomplit : je ne tardai pas à éprouver, à mon tour, vis-à-vis d'elle, une profonde répulsion et je pris une maîtresse qui, depuis deux ans. charmante et jolie, met du bonheur dans ma vie.
(( La situation qui m'est ainsi faite, serait donc, en tous points, satisfaisante, si elle ne me forçait à négliger mon intérieur, à oublier mes devoirs de chef de famille, même, car je le répète, j'ai des enfants que j'aime et pour la joie desquels je voudrais me sacrifier.
« Tel est mon cas.
« Que dois-je résoudre? Quelle attitude doisje tenir ? Puis-je, étant données les circonstances que je viens de relater, quitter ma femme, la répudier? Les causes de plaintes qu'elle m'a fournies sont-elles suffisantes pour en arriver à ces extrémités ?
« Il est bien évident que je ne puis continuer de vivre auprès de cette femme, dans les conditions que je viens d'exposer. D'autre part, je
redoute de briser l'avenir de mes enfants en faisant naître, entre elle et moi, une rupture qui, naturellement, sera suivie d'un scandai*1 intime ou judiciaire dont tout le poids pourra retomber, plus tard, sur les chers innocents qui me tiennent tant au cœur... »
Telle est la consultation — dans ses lignes principales — qui m'a été demandée.
11 s'en dégage deux propositions : la première se rapportant à la conduite bizarre de la femme en question vis-à-vis de son mari — conduite pouvant et devant, nécessairement, entraîner une séparation de fait et de droit; la seconde, concernant les enfants et les conséquences sociales que, dans cette occurrence, le divorce du père et sa liaison illicite devenue même légale, par la suite, seront susceptibles de créer, à leur désavantage ou en leur faveur — moralement ou matériellement.
Les choses de l'amour, les mouvements de rame et de la chair sont, évidemment, fort prenants; et si l'on considère l'émoi qu'ils jettent, qu'ils font naître dans les cœurs, dans les intelligences, on est tenté de croire qu'ils priment toutes les manifestations sentimentales et phvsiques de l'humanité.
Cependant, à côté des choses passionnelles, il en est d'autres qui tiennent une grande place, dans le monde, et. parmi ces dernières, l'expression dramatique de l'àme et de la chair est l'une des plus importantes.
La confession que je reçois d'une jeune femme me suggère ces réflexions ; et si mes
lecteurs veulent bien, après moi, entendre cette confession, ils conviendront que j'ai raison. — Je ne connais rien, en effet, de plus poignant, de plus tragiquement lamentable, de plus frissonnant, que les quelques lignes que je vais tracer, sous la dictée, presque, de l'infortunée qui esl venue chercher auprès de moi un peu de consolation.
« J'ai trente-six .ans. m'a dit cette jeune femme, et il y a près de seize ans que je suis mariée à un homme dont la vie est presque toujours séparée de la mienne, par les dures nécessités de l'existence : il voyage.
« J'avais fait, comme toute jeune fille, du mariage — un idéal. — J'aimai mon fiancé : j'adorai mon mari. Et, pourtant, je n'étais pas heureuse, puisque nous étions presque sans cesse éloignés l'un de- l'autre. — Matériellement, je n'ai jamais eu à me plaindre del'existence, «'1 jusqu'à présenl mon mari a toujours fait tout ce qu'il lui est possible de tenter pour réassurer des jours exempts de soucis d'argent.
« Quant à lui, il a toujours souffert depuis notre union, car il a toujours été terriblement jaloux et méfiant. — Ses sentiments, sous ce rapport, se sont à ce point manifestés qu'en différentes fois, à la suite de lettres anonymes, il m'a quittée, et que nous en sommes même arrivés au seuil du divorce; mais nous avons renoncé tous deux à recourir à cette abominable extrémité.
« J'ai deux enfants, deux lils. Ces deux enfants sont nés dans les deux premières années de mon mariage et l'aîné aura quinze ans dans deux mois.
« Mon mari les adore et, cependant, il y a peu de temps, ne m'écrivait-il pas que. depuis quinze années, il garde en son cœur et en sa tète, l'assurance que j'étais grosse lorsque je me suis unie à lui. — Or, mon fil s aîné est venu au monde neuf mois moins un jour après mon mariage et j'étais vierge, je le jure, à l'heure de mes épousailles. — Pourquoi donc mon mari conteste-t-il la paternité de ce premier-né? — Tout simplement, paraît-il, parce
que je lui ai écrit, alors que j'étais enceinte : —
«Je compte accoucher lia février... » — alors que cette date de fin février ne donnait que huit mois et demi depuis notre mariage.
« Comprend-on cela? — Croit-on que j'au rais eu l'audace d'écrire ainsi à mon mari, si j'avais été coupable?... Il aurait fallu, pour que j'agisse de la sorte, que je fusse la plus pervertie, la plus cynique des femmes, la plus abominahle créature ; car mon mari m'aimait, car j'adorais mon mari !
« Il n'est pas possible que j'aie tracé ces lignes. Et si je les ai écrites, pourquoi mon mari refuse-t-il d'admettre que je me sois trompée, que j'aie voulu dire mars au lieu de fin février?...
« Depuis ce temps, c'est-à-dire depuis quinze ans, la pensée que cet enfant n'est pas son lils le ronge, et je subis la peine imméritée de ce doute.
« Mais, comment se figurer qu'étant imbu d'une si atroce certitude, mon mari ait pu, depuis cette époque et dans les années qui lui ont succédé, m'aimer encore... oui, m'aimer,
car je le rendis père une seconde fois; comment se figurer, surtout, qu'il ait pu avoir à Tégard de ce lils, dont il ne se croit pas le père, tous les dévoûments, toutes les bontés, tous les sacrifices ?...
« Mon mari est très fier de cet enfant et il le chérit passionnément. Cela est admirable: mais n'eût-il pas mieux fait, lorsque le soupçon est entré en lui, de me tuer et de tuer, en même temps, le malheureux petit être que je portais, plutôt que de venir, après quinze années écoulées, me jeter l'horrible outrage à la face — outrage que, désormais, je ne saurais oublier et qui met, entre nous, une séparation plus cruelle que la mort ?
<( Toutes les femmes, toutes les mères comprendront ce que je souffre lorsque je songe que mon mari s'imagine que même avant notre union, je l'ai trompé. — Il croit qu'il élève un enfant qui n'est pas le sien et il m'est impossible de lui prouver, hélas, que cet enfant est bien à lui, non seulement par le nom, mais par
les liens de la chair et du sang.
« Et comment le juger, cet homme — ce pauvre homme — qui a pu garder, pendant quinze ans, en son âme, une pensée aussi torturante ?
« Depuis un an. je vis séparée de mon mari. Les enfants seuls nous rapprochent et, comme tout semble m' accuser, comme je suis impuissante à me disculper, je sens que l'avenir ne me réserve plus aucune joie.
« Pourtant, pour reprendre mon mari, que ne ferais-je pas?... Car je l'aime, oui, jeFaime, encore, toujours, malgré son erreur, malgré son injustice... »
Je ne sache rien de plus dramatique que cette confession, je le répète, et j'espère que Fappel navrant qui la termine sera entendu, trouvera un écho dans le cœur de ceux ou de celles qui
me lisent.
— Je n'ai jamais autant aimé mon mari, disait, récemment, devant moi, une jeune femme fort jolie et fort élégante, que depuis que le divorce a été prononcé entre lui et moi.
— Et vous l'aimez, non pas seulemenl on pensée, luirépliqua-t-on. mais effectivement?
— Parfaitement, déclara cette jeune femme, et nous nous donnons des rendez-vous où nous nous gardons bien d'être en retard, je vous le jure. Le mariage avait fait de nous des ennemis ; le divorce a fait de nous des amants.
Comme, dans notre cercle, ce jour-là, ne se trouvait aucun fâcheux, ces propos quelque peu galants et dénués de morale apparente, ne
scandalisèrent personne. Nous découvrîmes même, dans la légèreté qu'ils présentaient, une sorte de philosophie grave et, pour ma part, ils me frappèrent à tel point que je voulus les noter.
Je ne sais si, à l'examen rapide, superficiel, des faits dont nous parlons, il paraîtra aisément explicable qu'une femme aime mieux, avec plus de passion, un homme dont elle est séparée légalement, qu'au temps où cet homme était son légitime époux. Il est certain que la situation psychologique et physiologique qui découle de cette affirmation paradoxale, demande, pour être comprise, d'être considérée selon une vision spéciale, c'est-à-dire d'être observée en tenant compte des milieux sociaux où elle se produit et de l'état d'esprit de ceux — homme et femme — qu'elle touche directement. Cette situation a des relations intimes avec ce que l'on appelle la névrose moderne, avec cette prédisposition des intelligences et des sens à rechercher des satisfactions dans les cas anormaux d< la vie ; et pour l'apprécier sainement, justement .
dans sa genèse, dans son développement el dans ses conséquences, il est nécessaire de ne point se renfermer dans une abstraction philosophique.
Ces quelques réflexions semblent exiger d'être défendues ou combattues au moyen d'une longue dissertation.
Mais — je prie mes lecteurs de se rassurer — je ne tenterai point cette dissertation, me contentant, pour eux et pour moi, de tirer, des faits qui viennent d'être mentionnés, des raisons plus simples et plus humainement accessibles à tous.
— Pourquoi, demanderons-nous donc, une femme peut-elle mieux aimer l'homme qui fut son mari, lorsqu'elle se trouve séparée de lui par le divorce, qu'à l'époque où tous les liens sociaux s'associaient, autour d'elle, pour fondre son existence avec celle de cet homme ?
Je crois qu'il serait vain et pédantesque de vouloir répondre à cette question par une discussion trop savante, et je pense que le problème ainsi posé est de ceux qui se résolvent
par l'analyse très peu compliquée de certains mouvements «lu cœur el des sens.
Il en est. des choses de la vie intime de
l'homme et de la femme, comme de celles qui ont trait à l'humanité envisagée dans son formidable ensemble, comme de celles qui concernant l'histoire des peuples : on ne voit bien, on n'étudie bien, on ne juge bien ces choses que lorsqu'on se trouve éloigné des jours pendant Lesquels elles ont été, par de nombreuses années, par des siècles même.
Toute proportion réservée, quant au laps de temps écoulé, ici, cette remarque me conduit, à dire qu'en matière passionnelle, on n'apprécie bien, le plus souvent, la qualité des êtres auprès desquels on a vécu, que lorsqu'on s'en trouve séparé, soit par un implacable arrêt du destin, soit même par une absence passagère.
11 n'est pas étonnant, donc, que le divorce, en repoussant l'un de l'autre deux époux, les amène à se regarder, en leurs souvenirs, sous des aspects qui ne leur étaient point apparus tout d'abord, et à se convaincre qu'une réelle
séduction résulte, entre eux, de ce phénomène imaginatif.
De là à réclamer, impérieusement, la reprise d'une tendresse, il n'y a que l'offre et le don normaux d'un baiser, et le baiser vient de luimême, alors, rapprocher les lèvres.
Une femme divorcée et qu'une haine particulière n'éloigne pas de son ex-mari, éprouvera toujours, aussi, comme une sorte de joie défendue, comme une sorte de plaisir pervers à se rencontrer intimement avec ce mari.
Elle recouvre un enthousiasme passionnel, qui l'émeut et la charme, à se dire la maîtresse de l'homme qu'elle a cessé d'aimer légalement et aux yeux duquel elle se montre, vraiment, ainsi, transfigurée, tout autre qu'elle n'était aux heures des entretiens conjugaux.
La sentimentalité, le regret tendrement voluptueux d'un passé plein de choses exquises — perdues ou presque mortes — jouent, d'autre part, un rôle important dans ce retour de la femme vers celui qui, généralement, fut son initiateur. Dans son isolement, elle songe à
lui ; elle regoûte ses caresses, elle appelle son sourire et, comme elle est bonne, elle s'éplore à l'idée que lui aussi, est seul et, peut-être erre, lamentablement, à la recberche de quelque silbouette qui lui rappellera la sienne.. Qu'importe le divorce, alors: qu'importent les torts réciproques, les colères anciennes!... Elle va vers lui: elle s'en empare et elle le veut dans toute son âme, dans tout son corps.
La difficulté morale et sociale de se créer une liaison sinon avouer, du moins assez se rieuse pour être discrètement acceptée par L monde auquel elle appartient, incite, enfin très puissamment, la femme à revenir, sou vent, ainsi qu'il est dit dans la romance fameuse — «à ses premiers amours. »
C'est donc un mélange d'égoïsme et de sentimentalisme qui la ramène vers celui qui fut son mari.
La question, ainsi résumée, est fort simple, on en conviendra, et les plus petits clercs seraient en mesure de la plaider.
Le Divorce, depuis qu'il existe eu France, a fourni prétexte à bien des romans, à bien des comédies, et il semble même que ce soit l'art dramatique — le théâtre — qui ait profité, principalement, des situations comiques ou douloureuses qui en résultent.
Le Divorce, devant les romanciers et devant les dramaturges, présente, en effet, des particularités qui le rendent fort intéressant, et que ce soit le rire ou les larmes qui forment le thème des actions qu'il crée, le public reste impressionné par les discussions dont il est lob jet — parce que chacun de nous ne peut méconnaître que ces discussions le concernent
un tantinet, paie»' que chacun de nous devine. même au plein de son bonheur intime — qu'il peut être, dans un temps indéterminé, en contact avec les inéluctables détresses des suprêmes séparations.
Le Divorce, pourtant, ne donne point lieu qu'à des attitudes grotesques où qu'à de cruels déchirements. Il nous offre des sujets moins extrêmes, dans leur manifestation vitale, à examiner; «-t. parmi ces sujets, il est consolant de compter ceux qui se rapportent à l'ordre purement passionnel.
Je sais bien que la plupart des questions de cet ordre, relatives au divorce, ont été traitées par les nombreux psychologues de notre littérature moderne: je sais bien que la proposition qui va suivre, même, n'a pas trouvé grâce devant leurs analyses subtiles ou naïves — trop
naïves à force d'être, à dessein, compliqué.-
mais il n'est pas stérile, intellectuellement, de reprendre, parfois, une parole déjà pro-( noncée pour mieux en écouter la saine raison ou la logique irréfutable, comme il n'est pas in-
fécond, pour le cœur, d'évoquer de vieux souvenirs, afin d'en extraire la mélancolie bienfaisante qu'ils renferment et qui voile, souvent, l'amertume de nos heures actuelles.
Une de mes lectrices, donc, me demande « pourquoi il arrive qu'un homme divorcé se mette à aimer, à désirer passionnément la femme d'avec laquelle il est désuni, alors qu'au temps de son mariage, de sa cohabitation avec elle, il paraissait presque ne pouvoir accepter son contact. »
Ce problème n'est pas nouveau et a été, déjà, résolu de diverses manières par une élite d'écrivains.
Je ne vais pas, cependant, le laisser sans réponse ici, et si la solution que je vais lui donner ne contient rien d'original, je pense qu'elle aura, tout au moins, le mérite de la simplicité — ce qui la différenciera, sans doute, de toutes les solutions qui, jusqu'alors, ont été prononcées sur la même matière.
Il est indiscutable que nous ne vovons pas grandir un enfant qui vit, quotidiennement,
auprès de nous; que nous ne voyons pas vieillir une personne avec laquelle, sans cesse, nous sommes en relations: — Or, ce défaut de vision que revêt notre intimité, à l'égard des êtres dont l'existence nous est familière, s'étend à nos rapports conjugaux, et il est certain que l'homme va. vient, s'agite auprès de sa femme, auprès de la compagne habituelle de ses heures, sans remarquer ce qu'il peut y avoir en elle de séduisant ou de déplaisant. — La vie familière crée une sorte de neutralité, s'il m'est permis de m'exprimer ainsi, dans Les sentiments, dans les sensations de l'homme ; et, sous l'influence de cette neutralité, il ne juge plus à son exacte valeur l'être qui partage ses joies ou ses peint-.
Mais qu'un événement, qu'un incident quelconques, placent l'homme loin de la femme qu'il possède ordinairement, 1»' mettent dans l'impossibilité morale et matérielle de communiquer avec elle, la neutralité de sentiments et de sensations qui était en lui disparaîtra et, recouvrant l'indépendance, la sincérité de sa per-
ception charnelle et spirituelle, il regardera celle qu'il aura quittée ainsi qu'une chose vierge, presque, oubliant les satisfactions ou les chagrins qu'il aura tirés d'elle, pour souhaiter de les faire renaître, à son profit — c'està-dire d'en goûter, dans une impression de nouveauté, de non connu, toute la saveur ou toute l'amertume.
Si étrange que puisse nous sembler cette contradiction de pensée et d'impressions chez l'homme, dans le divorce — elle existe; et c'est par elle que certains époux démariés retournent à la femme qu'ils avaient cru ne plus aimer, qu'ils avaient fuie, même, dans le mensonge d'un contentement qui n'était que superficiel.
C'est là, selon moi, l'une des causes qui sont susceptibles de ramener un homme vers son ex- femme et j'en sens si profondément la simplicité que je ne l'applique pas seulement aux raffinés, aux « civilisés » de l'amour, mais que j'en étends les conséquences à ceux-là même qui, par leur origine, leur éducation, leurs
•2lM) MASQUES DE FEMMES
professions fort terre-à-terre, nous paraîtraient devoir être exclus de loute spéculation psychologique.
Passionnellement, en outre, l'homme affecte une grande fatuité et sa fatuité est une cause, encore — très vulgaire, je le confesse — de son retour vers la compagne d'antan,
Il s"imagme, d'abord, qu'il ressaisit une chose qui lui appartient, malgré tout, en revenant s'asseoir auprès de celle qu'il a chérie, et l'instinct de la propriété qui est en lui au même degré que l'instinct de la conservation, se trouve agréahlement chatouillé par cette reprise d'une félicité qu'il n'avait pas suffisamment appréciée et qui aurait pu s'en aller en d'autres mains que les siennes ; — tel un bibliophile vendant un livre qu'il estime sans valeur et le retrouvant, après lui avoir reconnu quelque prix.
L'homme, enfin, dans la clandestinité, dans l'irrégularité sociale de son rapprochement avec son ex-femme, éprouve comme la fierté perverse d'une bonne fortune et, répudiant son
ancien titre de mari, ne veut plus être que ramant. Cela le rajeunit, le ragaillardit, et il déguste l'intimité qui lui est ainsi offerte, comme un fruit auquel il n'aurait jamais touché. Il la considère comme une victoire amoureuse réelle et, la débarrassant de toutes les choses passées qui pourraient trop lui en rappeler la familiarité, il la revêt de toutes les illusions qu'enfante son âme troublée.
Il est équitable d'ajouter, peut-être, à cette petite dissertation, que la femme, dans le cas que nous avons examiné, se faisant, en général, plus séduisante, plus voluptueuse, dans sa caresse et dans sa pensée, qu'au temps de son mariage, donne à l'homme bien des motifs légitimes pour méditer et pour agir ainsi que nous venons de le constater.
Il est, en vérité, en matière passionnelle, de curieux cas de psychologie; et, par exemple, l'aveu que fait, de sa faute, de sa trahison, une femme à son mari, est l'un des plus intéressants, des plus stupéfiants, même, de ces cas.
On se demande, en effet, non sans inquiétude, à quel étrange phénomène mental peut obéir une femme, clans la confession de son adultère à celui qui, fatalement, va cruellem ent souffrir de cette confession et qui, ayant recouvré le calme de son esprit, la sérénité de son jugement, prononcera un arrêt brisant, sans doute, à tout jamais l'existence de l'imprudente et coupable amante.
Je ne lions aucun compte, ici, évidemment, des femmes qui avouent leur péché, dans une pensée de vengeance, dans unsentiment de colère ou de haine, dirigés contre les hommes auxquels elles sont unies légalement. Je ne mets en scène que les femmes qui aiment encore, tout au moins, d'une affection simple, leurs maris ou qui, vivant près d'eux, intimement indifférentes, ne leur veulent aucun mal.
Il semble que ces femmes, dans l'expression do leur aveu, éprouvent comme une gêne indéfinissable dont cet aveu seul les débarrassera. Et je ne saurais mieux. les comparer — quoiqu'un peu vulgairement — qu'à un promeneur qui se trouverait tourmenté par un gravier entré mal à propos dans son soulier et qui. en hâte, se déchausserait aiin de reprendre le libre exercice de son pied.
Si l'on fait abstraction du remords susceptible d'obséder une femme, après sa faute — et, remarquez que le remords ne va point sans la constatation d'une tendresse non éteinte —
LES ÉPOUSES 30 i
on est conduit à s'interroger, anxieusement, quant aux mobiles qui incitent une épouse ou une maîtresse à dénoncer sa tromperie, devant l 'homme auquel elle appartient.
Quels sont ces mobiles? — Existent-ils, même, réellement ?
L'aveu de la femme, en cette occurrence, n'est-il pas plutôt dû à un coup de nerfs qu'à une détermination réfléchie?
L'ardente colère enlève à l'homme toute responsabilité psychologique, dans la manifestation de son individualité. Le coup de nerfs enlève, de même, à la femme toute conscience du mot qu'elle formule, de l'acte qu'elle commet, dans l'affirmation de sa personnalité.
Le coup de nerfs qui la porte à l'aveu de son adultère est produit, en elle, par un mouvement passionnel fort caractéristique.
Elle s'exaspère à l'idée d'être, même passagèrement, séparée de celui dont elle souhaite les caresses ; à l'idée du regret que lui a causé déjà, que lui cause, présentement, et que lui causera demain, cette sé-
paration. A force de s'exagérer la condition précaire de son amour, elle évoque l'amant, elle se sent vivre, presque effectivement, auprès de lui. ainsi qu'elle se l'imagine souriant à ses cotés : elle ferme les yeux pour mieux •router son illusion et quand elle croit avoir rendu tangible son rêve, quand elle tend la main pour saisir celle de celui qu'elle chérit, qu'elle désire, elle subit une secousse terrible... Elle recule devant le mensonge de sa vision et, la folie intime de son être remontant à ses lèvres, elle crie son secret.
N'en est-il point, en effet, alors, delà femme qui, trompant son mari ou son ami, proclame devant lui sa faute, comme de la femme dévote qui, ayant commis un péché ou quelque action qu'elle croit être condamnable, selon le rite de son culte, s'empresse de courir vers le coin ombré où le prêtre, dissimulé derrière un grillage, attend sa confession ?
La dévote ainsi que l'amoureuse sont mues, en cette occasion, par les mêmes sentiments, par les mêmes impressions.
La dévote qui s'est chargée d'une faute, a la hantise de cette faute et, dans cette hantise, elle fait appel à toutes les célestes félicités qu'elle suppose devoir lui être refusées, désormais, en cette vie comme dans celle d'outretornbe, qu'elle espère. Elle voit, sous l'influence d'une délirante auto-suggestion, le Paradis qu'elle a perdu; elle en goûte les joies, les délices infinies; elle se roule aux pieds de son Dieu, elle se sent bercée par les vapeurs mystérieuses qui sont le séjour des élus, elle respire de vagues encens, elle murmure, avec les cohortes bleues et roses des anges au sexe divinisé, de langoureux cantiques, et lorsqu'elle se croit assurée de tant de bonheur, ainsi que sa sœur l'amoureuse coupable, elle se tord, soudain, dans une angoisse... Elle sanglote devant l'inanité de sa chimère, et, comme elle a foi dans cette chimère, elle se précipite vers le confessionnal afin de la reconstruire et de se maintenir, par l'aveu de son péché, dans la certitude qu'elle sera, pour elle, un jour, une réalité.
L'éclat de franchise qui mène, donc, une femme à faire connaître à son mari ou à son ami, l'outrage dont elle Fa frappé, réapparaît comme la conséquence (rime névrose spéciale digne d'être classée, cataloguée, ainsi que tant d'autres névroses qui particularisent les études passionnelles.
La femme qui avoue son adultère est, selon moi. la plupart du temps une malade et je prie le destin d'en préserver les braves amants qui « collaborent », avec elle, autant que les maris.
Elle prive les premiers de la volupté du secret, dans la tromperie, et elle oblige les seconds — aveugles légendaires — à voir clair malgré eux...
Je viens d'examiner le cas assez bizarre de la femme qui fait, à son mari ou à son amant, l'aveu de sa faute, de sa trahison passionnelle, et j'énumérais les causes quelque peu subtiles qui engendrent cet aveu.
Je ne reprendrai pas le sujet qui m'a occupé, mais j'y ajouterai un complément d'étude.
On me signale, en effet, sur cette question de l'aveu en amour, un cas tout aussi étrange, plus étrange même que celui qui concerne la confession de son péché par la femme.
Il s'agit, cette fois, de l'homme et du curieux état d'esprit qui le conduit à vouloir que la femme avec laquelle il vit, habituellement,
marié ou non marié,, avec laquelle même il n'a que d'intermittentes relations, lui fasse connaître les bonnes fortunes quelle peut avoir en dehors de lui, les liaisons passagères ou durables quelle peut greffer sur leur commune intimité.
On pourrait croire,, à l'exposé d'une telle « originalité^ » que le type d'homme qui vient d'être indiqué n'existe pas,, n'est que le produit extravagant d'une imagination excessive, ne représente qu'un personnage de comédie-bouffe., de vaudeville archi-comique.
Il paraît que l'on se tromperait, en pensant ainsi et que ce type d'homme est très réel, moins rare même qu'on ne le supposerait.
Il parait qu'il se trouve des maris ou «les amants qui, dans une vision spéciale des choses de l'amour, exigent de posséder les secrets passionnels de leurs compagnes et forment une partie de leur bonheur de la connaissance de ces secrets.
La femme n'avoue alors sa faute — ce mot peut-il encore être prononcé, en cette circons-
tance ? — qu'à l'instigation de celui à qui elle appartient et Ton est presque amené à affirmer qu'elle commet une action méritoire, en se soumettant aux anormales exigences de l'homme.
J'ai mentionné., précédemment, la difficulté que rencontrent l'observateur, le philosophe., le romancier, dans la recherche des motifs plausibles qui incitent une femme à mettre son mari ou son amant au courant des faits irréguliers, clandestins,, de sa vie.
Cette difficulté apparaît comme un jeu d'enfant, si on la compare à celle qui résulte de l'analyse du sentiment ou de la sensation qui pousse un homme à vouloir que sa compagne lui relate les détails de ses heures vagabondes et passionnelles.
On ne s'imagine que malaisément., en effet, le tête-à-tête qui doit être la conséquence de pareilles révélations et le sourire ou la grimace qui doit courir, tout au moins momentanément^ sur les lèvres des deux stupéfiants amants.
Autant on peut admettre qu'un homme, ré-
pondant au désir de sa femme — désir évidemment tout passionnel, quelque peu même enveloppé de névrose., de sensualité — lui fasse le récit des « passades » ou des intrigues qu'il s'offre., en dehors de sa maison, autant on repousse, de prime abord, l'idée que la femme, obéissant à un désir de même nature, chez son mari ou son ami, lui chante l'hosanna des bai • sers, des tendresses qu'elle échange avec quelque don Juan familier ou d'aventure, loin de son regard.
Le phénoménal personnage qui demande celte confession n'est pas un fantôme créé pour divertir les amateurs de curiosités psychologiques et physiologiques, cependant, et si le Diable Boiteux était encore de ce monde et qu'il courût encore sur les toits, ainsi que jadis, pour voir, dans les logis des amants, ce qui s'y passe, il serait, assure-t-on, fort étonné de compter le nombre d'époux qui emploient leurs minutes intimes à enregistrer, pour le plus grand profit de leurs maladives impressions, leurs peccadilles.
Il existe deux catégories d'hommes qui exigent, de leurs compagnes,, l'aveu de la liaison illégitime.
Les uns, aimant leurs femmes, recherchent dans l'expression de cet aveu, en même temps qu'une sincère douleur, comme une satisfaction sentimentale. — Il leur semble que leur souffrance serait plus cruelle, s'ils restaient ignorants de la conduite de celles qu'ils chérissent., et qu'elle s'atténue dans la connaissance des faits qui particularisent sa vie. — Il leur semble, aussi, que l'aveu qu'ils arrachent à leurs femmes, rétablit, entre elles et eux, une confiance qu'ils croient sans cesse perdue, une tendresse dont ils ont, désespérément, le besoin. — Ils pleurent, ils sanglotent, ils sont angoissés, devant les paroles odieuses et fatales : mais ils se figurent que ces paroles mêmes leur apportent, avec la présence de celles qui les prononcent, une tangible consolation, une effective volupté^ qu'ils redoutent de ne plus goûter.
Les autres — peu sentimentaux — sont mus.
uniquement, par une malsaine curiosité, par une passionnelle aberration des sens, dans cette volonté à recueillir les détails de l'amoureuse folie de leurs femmes. — Il peut arriver, certes, qu'ils s'encolèrent devant les récits qu'ils provoquent. Mais leur rage — je ne dispasileurindignation — ne dure pas et, bientôt, saisis tout entiers par la démence morale et par l'exaltation physique de leur être, ils se repaissent,- délicieusement, des mots, desphrases qu'ils écoutent — parce que, dans leur imagination dérégler, ils s'appliquent à eux-mêmes, ils s'assimilent, ils offrent à leurs propres impressions, les faits que ces mots, ces phrases, rappellent .
Les premiers de ces hommes sont à plaindre, dans leur peine mêlée de contentement, si bizarre que soit la nature de cette peine; les seconds ne sont dignes d'être envisagés qu'à un point de vue scientifique et relèvent de la clinique médicale, plutôt que de la psychologie passionnelle.
Et combien, ceux-ci et ceux-là, n'est-ce pas,
mes chères lectrices, nous font adorer les amants, simples et gentils, qui, eux, ne s»' réclament, dans la joie de leurs minutes fiévreuses, que de leurs sourires et de leurs baisers...
IJ est un sujet de conversation, d'étude passionnelle, qui a été bien souvent soumis aux méditations de ceux qui aiment à argumenter, et qui, en dépit de la science des uns, de la subtilité des autres, n'a jamais été complètement élucidé, n'a jamais même été traité à la satisfaction de l'homme ou de la femme.
Je veux parler de la question qui consiste à déterminer si, en amour, la tromperie est égale, a même valeur, qu'elle vienne de Thomme ou qu'elle vienne de la femme.
Le premier n'a cessé de prétendre que son infidélité n'a point la même importance morale ou physique que l'inconstance de la seconde —
él celle-ci a répliqué, invariablement et avec énergie, que la trahison du mari ou de l'amant est absolument identique à la sienne, dans sa qualité.
Et l'un et l'autre se sont jetés — se jettent encore — à la tête, d'innombrables raisons qui militent en faveur de leurs appréciations.
La principale, la plus sérieuse objection que l'homme ait opposée, en tout temps, aux dires de la femme, en cette occurrence. <ist celle qu'il a tirée des conséquences d'une infidélité, de la part de sa compagne, et qui est tout entière renfermée dans un fait matériel, brutal : l'intrusion, sous le toit conjugal, d'un enfant dont le mari trompé aurait ainsi la charge injuste, devrait accepter la paternité d'aventure, étrangère à son intimité.
Il faut reconnaître que cette objection présente une gravité réelle et je me vois obligé ilr l'admettre comme étant presque sans réplique.
Mais, comme je n'ai pas l'intention de développer, ici, le thème de l'égalité ou de l'iné-
galité, dans la tromperie de Fhomme et de la femme, j'abandonne, sur cette matière, la discussion à ceux qu'elle intéresse et, greffant, sur ce sujet, un autre sujet non moins suggestif et non moins passionnel, je poserai, à mon tour, devant le public, un problème qui n'a pas été aussi fréquemment étudié.
Je demanderai ce que l'on doit penser de la trahison, en amour, au seul point de vue passionnel de l'inconstance.
En d'autres termes, je formulerai cette interrogation : — En matière de tromperie, est-ce Fhomme ou est-ce la femme qui se rend coupable de la plus absolue infidélité ; est-ce Fhomme ou est-ce la femme qui se trouve le plus... maltraité?
Voulant répondre à cette question, il me paraît inutile de tenir compte de l'importance morale et physique de l'adultère et de le considérer dans les résultats sociaux que j'exposais plus haut.
Nous sommes, ici, en présence d'une équation passionnelle pure et nous ne devons affir-
Mlti MASQUES DE FEMMES
mer une proposition qu'en nous renfermant dans l'abstraction des mouvements de l'être — produits par des sentiments ou par des sensations — par les deux à la fois, souvent,
Je suis persuadé que les deux tiers des gentilles] épouses ou^amantes qui me lisent, sont d'avis que c'est l'homme qui trompe le plus, en matière d'adultère, et qui, partant, est le moins pardonnable.
J'ai le regret de ne point partager cette opinion.
Je crois donc que lorsqu'une inconstance se produit, en un ménage, soit du chef de l'homme, soit de celui de la femme, c'est cette dernière qui trahit le plus absolument.
L'homme, en effet, a-t-il bien la conscience de son péché, lorsqu'il recherche, dans une heure de folie sensuelle, le baiser, la caresse d'une femme qu'il fait, ainsi, pour un temps éphémère, la rivale de celle à qui il a donné sa foi?
L'homme est un être très simple — passion nellement — qui se contente de manifestations
non compliquées et qui obéit, le plus souvent, dans l'infidélité — dans l'infidélité d'occasion, naturellement — plus à l'impulsion instinctive, animale dé sa chair, qu'à la savante machination de satisfactions préméditées.
H a soif — il boit. — Et, étant abreuvé, il tourne le dos à la source à laquelle il a puisé, sans esprit de retour vers elle.
Il n'en est point ainsi de la femme.
Elle a, nécessairement, la conscience de sa faute^ car les éléments de sa vie sont plus coordonnés, mieux déterminés que ceux de l'existence de son compagnon. Il en résulte que pour introduire une irrégularité, en son intimité, il lui faut rompre le cadre dans lequel se meuvent ses jours, s'accomplissent ses fonctions humaines, et elle ne saurait ainsi agir qu'au détriment irréparable de cette intimité. qu'en possédant la connaissance entière delà pensée qui la trouble, de l'acte qu'elle crée.
L'homme n'est inconstant que de sens — habituellement • — et il est rare que son esprit
s'associe — dans une passade — à l'exaltation es nerfs.
Chez la femme, le sentiment s'agite au même degré que les sens et, dans une aventure — si passagère qu'elle soit — elle s'enthousiasme de cœur autant que charnellement.
Elle n'est donc point un être simple. Elle appartient, de par sa nature, à une complication de phénomènes moraux et physiques qui la font plus esclave du péché, qui établissent, en elle, une plus grande responsabilité passionnelle et qui la livrent plus complètement au frisson d'une trahison, à la volupté d'un mensonge.
Toutes ces particularités, qui caractérisent la femme, en font, évidemment, la chose exquise, charmeuse et troublante que Ton -a tant décrite, vantée, chantée, en prose et en vers ; mais elles affirment avec force, d'une façon irréfutable, aussi, la qualité de son inconstance qui, étant complexe, a des profondeurs. des échos, des culpabilités, même, que l'inconstance de l'homme n'a point.
L'Amour, dira-t-on, qui a un bandeau sur les yeux, n'observe guère de telles subtilités, dans la tromperie, et met au même niveau — l'infidélité mâle et l'infidélité femelle. — Pardon, répondrai-je — l'amour n'est point tant aveugle qu'on veut bien le déclarer. Il soulève, quelquefois, un coin de son fameux bandeau et sait fort bien, alors, discerner le prix des choses — la valeur du péché — et s'il sourit, également, à celui de rhomme et à celui de la femme — c'est, qu'on veuille bien m'en croire — que son rôle, immuablement ironique ou charitable, est de sourire...
FINALE
En vérité, faut-il rire ou faut-il pleurer, devant certaines manifestations baroques qu'enfante la « passionnalité » de notre temps ?
Je me suis posé plusieurs fois cette question, à la suite de la lecture d'une grave reçue, et je me demande encore dans quel sens il serait raisonnable de la résoudre.
C'est qu'en effet le sujet qui vient de créer, en moi, une si grande hésitation n'est point ordinaire et peut compter comme l'une des plus extravagantes, parmi ces manifestations auxquelles je viens de faire allusion.
Ce sujet se rapporte tout entier au baiser des amants et consiste à déterminer, selon les savantes dissertations de quelque docte
vieillard ou de quelque homme jeune, mais morose, l'hygiène (ht dit baiser, c'est-à-dire le danger que présente, pour la santé publique, le rapprochement de deux lèvres souriantes et (jour mandes de caresse-.
Les étonnants personnages dont il s'agit n'ont-ils pas imaginé que le boiser qu'échangent les amoureux est comme une sorte de véhicule à microbes et doit, par conséquent, être condamné, interdit, supprimé de l'intimité dans le but humanitaire d'empêcher toute contamination chez ceux qui, en a gant fait usage, sans doute, souhaiteraient de le goûter encore.
Le baise v propagateur- de microbes î... Je sais bien que nous avons fous un peu, actuelleme n t, la manie de voir des microbes en toutes les choses qui composent notre vie ou les éléments dont elle est faite: mais, j' avoue que je ne me serais pas avisé de rencontrer un monsieur qui pousserait . il cet égard, ses
investigations jusque vers cette joie de l'âme
et des sens que l'on nomme le baiser, et in-
FINALE 32S
venterait comme une manière de discours funèbre concluant à sa déchéance, à son implacable disparition.
Ainsi donc, si l'on en croit quelques esprits chagrins, vieillards trop assagis par les ans ou hommes murs n'ayant jamais été jeunes, le baiser doit être considéré, désormais, comme un agent de destruction, promenant le mal sur tout ce qu'il touche, et être banni des alcôves où époux et amants, oublieux des rigueurs du destin, des maussade ries de r existence, font entendre le rire de leurs cœurs — ce rire qui éclate après la douce et consolante extase, ainsi qu'un refrain à la suite de chaque strophe composant une chanson.
J'ignore ce que le plus grand nombre des amoureux pensera d'une telle théorie ; mais je ne crois pas me tromper beaucoup, en affirmant que si les savants personnages dont je parle annonçaient demain qu'ils ont trouvé un sérum susceptible de « stériliser » — tout comme un vulgaire lait — le microbe du bai-
srr. il ne se rencontrait guère de clients pour suivre l'application de leur remède.
Le baise/- contînt-il, en effet, tous les ferments abominables qu'ils lui prêtent avec tant de désinvolture, je suis persuadé nue les amants se refuseraient à le dépoétiser en le soumettant au « droguisme » des cliniques et voudraient, encore, en dépit du péril qu'il créerait, le garder tel qu'il est, tel qu'ils ont appris à le connaître, tel qu'ils l'ont reçu de leurs devanciers, tel qu'ils sont heureux d'en parer leurs bouches, à l'heure des saintes
et Sereines ir /-esses.
Le réquisitoire qui rient d'être dressé contre lé baiser ne mériterait peut-être pas tant d'.arrêter l'attention, malgré son indéniable « loufoquerie. » s il n indiquait que la q n est ion pn s s ion /telle préoccupe, aujourd'h ui. ceux mêmes qui . par leur âge ou leur situation, semblent le //nn'//s être appelés à s'y intéresser.
Ce réquisitoire indique, aussi, mie perver* sion de pensée, une inquiétude toute spéciale.
FINALE :jj2~
chez le savant, le philosophe modernes, autant que chez les amants si critiqués de notre fin de siècle, et il /unis démontre, en outre, que la névrose dont on remarque la si curieuse expression, dans les intimités actuelles, ne limite pas son champ d'action à ces intimités, mais étend ses ravages — pour parler comme les moralistes — jusque sur les intelligences graves des docteurs en Sorbonneplus ou moins officielle.
Il faut être, en vérité, possédé d'une sorte de sadisme pour s'en aller découvrir que ce pauvreet cher baiser, qui demeurait la consolation de tant d'âmes meurtries par l'existence, peut constituer, contre ceux qui en recherchent In félicité, une épouvante, un toxique effroyable semant la mort — une mort traîtresse et lâche — là où il se pose.
Il est certain — on l'a très exactement mentionné — que l'outrance des spéculations intellectuelles, auxquelles se livrent tant d'esprits moâernes, a engendré, chez les nature* passionnelles, comme une déviation des Im-
pressions, des sensations, des sentiments même en amour, et nous ont donné des types d'amants qui sont des monstruosités, aux yeux des habituels précepteurs qui sermonnent l'humanité.
Il est certain, également, que ces mêmes spéculations ont exercé une influence spéciale sur le cerveau, sur les nerfs d'hommes que la science seule sollicite et qui, ayant violenté* sans doute, la nature dans ce qu'elle a de plus impérieux, se trouvent, par suite, amenés à des conceptions bizarres, lorsqu'ils consentent à examiner les mouvements de notre âme et ceux de notre chair.
C'est ainsi qu'ils s'emparent du baiser, le jettent en leurs cornues, le soumettent à l'action chimique de leurs manipulations — en falsifient la divine substance et tentent d'en faire la chose grotesque et odieuse dont ih rrulent troubler notre idéal.
Ce sont des nihilistes. — Mais, lu négation qu'ils professent ne saurait atteindre ceux que le Baiser attire et retient, en la joie de
FINALE
vivre; mais, leur négation ne saurait subsister devant V écrasante accumulation des sièèfes défunts, oui, tous, virent l'exode des
peuples vers le Baiser : oui. tous, furent pleins des larmes et des sourires qu'il enfante, des nuptiales allégresses et des tragiques funérailles dont il est et sera, toujours, le maître souverain.