‹ Masques et bouffonsChapitre 31 sur 46 · CLOWN · texte numérisé non relu

CLOWN

Le Pierrot, ou plutôt le bouffon anglais, est un être bizarre et fantastique, dont aucun type chez nous ne donne idée. Le Stenterello florentin seul pourrait s’en rapprocher par son jeu et ses lazzis singuliers. Et puis, quelle singulière fantaisie a présidé à l’habillement de ce personnage, qui semble avoir pris naissance chez les sauvages de l’Amérique! Vêtu d’un tricot collant, blanc, rouge, jaune, vert, aux couleurs mi-parties de pièces d’étoffe rayée, à pois ou à carreaux; la face enfarinée, enjolivée de raies, de moustaches, de sourcils impossibles, les joues colorées d'un carmin brutal, le front se prolongeant jusqu’au sommet de l’occiput surmonté d’une perruque d’un rouge ardent, du haut de laquelle part une petite queue roide poignardant le ciel. Ses manières ne sont pas moins singulières que son costume : il n’est pas muet, comme notre Pierrot, il tient au contraire des discours très-bouffons, et c’est en outre un acrobate très- exercé aux tours de force. Kemp, mort depuis peu, et aujourd’hui Boxwel, Clowns du Cirque, sont les types de ce personnage. Il est impossible de voir Boxwel sans admirer sa force et son adresse et sans crever de rire à ses lazzis si variés et si bizarres.

LA COMEDIE ITALIENNE

Pour définir le Pierrot anglais, M. Champfleury cite le passage suivant, emprunté à M. Baudelaire :

« Le Pierrot anglais n’est pas le personnage pâle comme » la lune, mystérieux comme le silence, souple et muet » comme le serpent, droit et long comme la potence, r auquel nous avait accoutumés Deburau. Le Pierrot » anglais arrive comme la tempête , tombe comme un » paquet, et quand il rit, il fait trembler la salle. Ce .rire » ressemble à un joyeux tonnerre. C’était un homme court » et gros, ayant encore augmenté sa prestance par un » costume chargé de rubans superposés , qui faisaient » autour de sa personne l’office dès plumes et du duvet b autour des oiseaux, ou de la fourrure autour des angoras. » Par-dessus la farine de son visage, il avait collé crûment, b sans gradation, sans transition, deux énormes plaques de b rouge pur. La bouche était agrandie par une prolongab tion simulée des lèvres, au moyen de deux bandes de » carmin; de sorte que, quand il riait, la bouche avait l’air » de s’ouvrir jusqu’aux oreilles. Quant au moral, le fond » était le même que celui que nous connaissons : insou- » ciance égoïstique et neutralité; inde, accomplissement de » toutes les fantaisies gourmandes et rapaces au détriment b tantôt de l’Arlequin, tantôt de Cassandre et de Léandre. b Seulement, là où Deburau eût trempé le bout du doigt » pour le lécher, il y plongeait les deux poings et les deux b pieds, et toutes choses s’exprimaient ainsi, dans cette sinb gulière pièce, avec emportement: c’était là le vertige de b l’hyperbole. Pierrot passe auprès d’une femme qui lave » le carreau de sa porte: après lui avoir dévalisé les poches,

PIERROT

» il veut faire passer dans les siennes l’éponge, le balai, le » paquet et l’eau elle-même. »

Ce personnage exagéré de la pantomime anglaise descend directement des paysans bouffons du théâtre de Shakspeare. Aucun auteur dramatique ne comprit, comme lui, son public. 11 sut non-seulement captiver l’attention de la reine Elisabeth et de sa cour, en mettant en scène des héros comme il n’en existait plus de son temps, mais il sut aussi amuser et satisfaire son grossier parterre de matelots buvant et fumant pendant la représentation. 11 sut faire dire à ses clowns ce que chaque naïf spectateur eût voulu dire en pareille circonstance. 11 sut enfin adapter à la scène anglaise le type éternellement en vogue de Bertoldo le libre parleur.

Au commencement du dix-huitième siècle, débuta sur le théâtre de la Comédie italienne à Paris, un danseur, sauteur, acrobate et pantomime, nommé Grimaldi, dit Jambede-fcr , lequel, dansant un jour, à Paris, devant l’ambassadeur turc, fit un tel bond en son honneur, qu’il heurta le lustre de cristal suspendu au-dessus de sa tète. Une des girandoles, détachée par la secousse, alla frapper le nez de l’ambassadeur de la Sublime Porte et faillit lui crever un œil. Grande colère du Turc, qui porta plainte au ministère, demandant sans doute le supplice du pat pour punir le maladroit danseur. Mais le ministre ne condamna Grimaldi qu’à faire des excuses, en public, au représentant inviolable du Grand Turc.

Grimaldi eut un fils , Giuseppe Grimaldi, qui parcourut longtemps les foires d’Italie et de France, dansant et jouant

LA COMÉDIE ITALIENNE

la pantomime. En 1755, il alla s’établir en Angleterre et jouer les ballets-pantomimes sur le théâtre du roi, dans Haymarket. Les critiques du temps ne trouvaient qu’un défaut à ce bouffon italien, qui devint Clown en Angleterre, celui « d’être trop comique ». Il mourut en 1788.

Un de ses fils, Joe Grimaldi, eut une grande célébrité en Angleterre au commencement du siècle, comme mime, à Drury-Lane. M. Charles Dickens n’a pas dédaigné de rédiger et de faire publier ses Mémoires.

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