FL AVI O
Le nom de Flavio avait déjà qualifié les amoureux sur la scène italienne avant Flaminio Scala. Le jeune Flavio de Ruzzante dans la Yaccaria (1555) est ainsi décrit par son rival, le riche Polidoro : « Parce qu’il est beau, galant, fécond en sonnets, parce qu’il sait la musique et prendre les manières de cour, parce qu’il est tiré à quatre épingles comme un Espagnol, Flavio s’imagine conserver l’amour de Fiorinetta! Que fera-t-il quand il verra l’argent l’emporter sur toute chose? 11 maudira le sort contraire et le ciel impitoyable. »
Polidoro représente l’amoureux riche, discourtois et déplaisant. Mais le beau, l’élégant gentilhomme de cette époque, celui qui, sans argent, plaît aux femmes, le miroir de la mode et la fleur du bel esprit n’est pas mal ridicule aussi parfois, et nous soupçonnons Ruzzante de l’avoir montré à dessein sous son aspect efféminé dans la comédie appelée Anconitana. Deux jeunes beaux de l’époque, fils de famille, seigneurs siciliens, sont réduits, par des vicissitudes romanesques, à gagner leur vie, et tout ce qu’ils
LELIO
savent faire, c’est de se mettre au service de quelque dame noble ( gentil donna), l’un en qualité de poëte, et promettant de la louer éternellement en prose et en vers : « Je mettrai toute mon étude à faire valoir ses charmes en rimes choisies, et je louerai, vanterai avec amour tantôt ses yeux charmants, tantôt ses blondes tresses, tantôt sa belle gorge, tantôt sa main blanche, tantôt son doux regard, ses paroles, ses gestes, sa grâce, son honnêteté, ses vêtements et sa démarche : et cela de diverses manières, en chapitres, en épîtres, en épilogues, en églogues, en chansons, en impromptus, en sonnets, en madrigaux, en stances, en odes, en facéties, en ballades. »
L’autre, renchérissant sur cette frivolité d’emploi, s’offre en qualité de valet de chambre parfumeur. « Les femmes auxquelles je rendrai mes services n’auront pas à craindre ces emplâtres et ces onguents qui restent collés aux lèvres de vos maris, quand ils veulent vous embrasser. Je sais faire des eaux distillées des plantes ou des bois odoriférants, lesquelles non-seulement embellissent le visage et le col, mais encore remplissent la chair des plus suaves odeurs : eau pour crêper et blondir les tresses, eau pour découvrir et unir le front, eau pour rougir et rembrunir les cils, eau pour colorer les joues, eau pour rendre les lèvres roses, eau pour les dents blanches, eau à blanchir le cou, eau pour adoucir la gorge, eau pour blanchir les mains. Leurs vertus employées sur les diverses parties du corps dureront trois jours et trois nuits, et il n’en résultera pas, comme de ces vulgaires onguents, cette pâleur ombrée de couleurs différentes qui reste sur le visage le lendemain matin. Je
LA COMEDIE ITALIENNE
liens de l’odeur au musc, à la civette, à l’ambre, au benjoin, à la lavande, au styrax, et, plus ou moins, j’y mêle une mixture des sucs de certaines autres herbes ou fleurs, ce qui devient tellement suave, que je maintiens l’odeur de ces arômes capables de conserver le corps et l’âme. Les eaux rousses parfumées, les eaux de jasmin , de fleurs d’oranger, de fleurs de cédrat, je les réputé nulles, parce que je distillerai les essences de plantes inconnues qui l’emporteront comme odeur sur celles qui sont les plus admirables et les plus précieuses aujourd’hui. »
En 1576, Flaminio Scala (Flavio), comico acceso (amoureux), dans la fleur de l’àge et du talent, se mit à la tête de la troupe des Gelosi, et, pendant vingt-huit ans, sut obtenir les suffrages de la France et de l’Italie. Cette troupe, reconstituée à Venise en 1576, vint à Blois en 1577 jouer devant le roi Henri !II; puis à l’hôtel de Bourbon, qui n’était plus qu’une galerie et une chapelle, et où l’on établissait à l’occasion un théâtre pour les fêtes de la cour. Le chef-lieu ordinaire de la compagnie des Gelosi était Florence. De là, elle faisait des tournées dans les principales villes d’Italie et en France.
I)e 1576 à 1604, les personnages et acteurs de cette troupe remarquable furent, dans l’emploi des amoureux : Flavt » (Flaminio Scala), Oratio (Orazio Nobili, né à Padoue), Aurelio (Àdriano Valerini, gentilhomme de Vérone, docteur eu droit et assez bon poëte latin); il quitta les Gelosi en 1579 pour prendre la direction des Comici uniii. C’est à la tête de cette troupe qu’il fut accueilli, en 1585, par le cardinal Charles Borromée à Milan ; Cinthio (Cintio Fidenzi), Fabrizio .
LE LIO
Les amoureuses : Isabella (ïsabella Andreini), Flaminia, Ar délia, Lidia (seconde femme de G. B. Andreini), Laura.
Les servantes : Franceschina (Silvia Roncagli), Vittoria (Antonella Bajardi), Ricciolina (Maria Antonazzoni), Olivetta, Ortensia, Nespola. Les vieilles étaient jouées sous le nom de Pasquella.
Les valets : Pedrolino, Arlecchino, Burattino, Grillo, Mezzetino, Cavicchio (paysan), Ciccialboncio (paysan), Bigolo, Memmei, Piombino.
Les vieillards : il dot love Graziano, Pantalone, Zanobio, Cassandro, Cornelio, Tcsano, Adorne, Claudio, Cataldo; il capitan Spavento (Francesco Andreini), Nicoletto. Sireno, qui fut un des premiers rôles de Domenico Bruni (Fulvio), qui entra dans la troupe en 1594. 11 avait alors quatorze ans; fils d’un vieux comédien, errant, presque nu, il fut accueilli par Scala et engagé pour improviser quelques bouts de rôles, en attendant qu’il fût en âge de tenir l'emploi des amoureux. Quelques années plus tard, il passa au service de la princesse de Piémont.
Les deux autres apparitions les plus remarquables qu’aient faites, en France, Flaminio Scala et sa troupe paraissent être celles de 1588 et de 1600, avec la célèbre Isabella Andreini, son mari et son tils. Après la mort d'Isabella, Flaminio Scala, fatigué du théâtre, abandonna la conduite de la troupe qui se dispersa. 11 s’occupa de l’impression de ses ouvrages dramatiques qui se montent à plus de cinquante, et aida en outre son ami Francesco Andreini à publier les manuscrits qu’lsabella avait laissés. Le recueil de Flaminio Scala est intitulé : il Teatro délie
LA COMÉDIE ITALIENNE
favolc, rappresentalive , overo la ricreatione comica , boscareccia (champêtre) e tragica; divisa in cinquanla giornate. Composte da Flaminio Scala, detto Flavio , comico del sereniss. sig. duca cli Manioua. In Venetia 1611.
Dans le recueil de ces canevas, les scènes ne sont pas dialoguées, mais cependant exposées avec assez de détails. Personne n’avait pris ce soin avant lui; on n’avait de fixé que des fragments ou scènes détachées, bouffonneries pour ainsi dire classiques, traditions des atellanes, qui s'intercalaient, plus ou moins à propos, dans les canevas de libre improvisation. Flaminio Scala sut les coudre plus habilement à des canevas d’une forme plus suivie et plus claire, et en faire véritablement son œuvre. Il les joua par toute l’Italie, ainsi que les comédies de Groto, de Lasca, de Cecchi, de Beolco, et même des tragédies et des opérasballets. Cette méthode de jouer les deux genres, l 'impromptu et l’ académique , a duré jusqu’au dix-huitième siècle, dans les troupes qui parcouraient l’Italie, la France et l’Allemagne.
En tête du recueil de Flaminio Scala, on lit avec intérêt une préface ou discours aux lecteurs courtois, écrite par Francesco Andreini, Comico geloso, detto capitano Spavento , laquelle prouve que Flaminio Scala fut le premier rédacteur et auteur sérieux de canevas proprement dits.
« L’homme qui naît en ce monde doit, dans sa jeunesse, s'appliquer à quelque genre de mérite, pour en vivre honorablement, se contenter lui-même et charmer les autres, par la raison que l’homme ignorant et vicieux est mauvais pour lui-même et nuisible à son prochain. Ainsi, celui qui voudra parvenir à quelque genre de perfection, doit faire
LELIO
un choix parmi les sept arts libéraux et s’y exercer. Je ne parlerai pas de Lysippe, de Roseius, de Socrate, de Tite , de Yarron, et de tant d’autres qui, de grossiers et ignorants, se sont faits grands et immortels par le moyen de la science et de la vertu.... Je dirai seulement que le signor Flaminio Scala, dit Flavio sur le théâtre, se conformant à cette maxime de conduite, se donna dès sa jeunesse au noble exercice de la comédie (chose non dégradante pour sa noble naissance), et dans cet exercice fit tant et de tels progrès, qu’il mérita d’être placé au premier rang des bons comédiens.... C’est pour cela que le signor Flavio, après de longues années consacrées à réciter la comédie, a voulu laisser au monde, non ses belles paroles, non ses magnifiques concetti, mais ses comédies qui, en tout temps et en tout lieu, lui ont fait le plus grand honneur. Le signor Flavio aurait pu (il avait pour cela toute la capacité requise) étendre ses œuvres et les écrire mot à mot, comme les auteurs ont coutume de faire; mais de ce que, aujourd’hui, on voit beaucoup trop de comédies imprimées avec des versions différentes et qui secouent le frein des bonnes règles, il a voulu, par cette sienne nouvelle invention, publier seulement le scénario de ses comédies, laissant aux beaux esprits (propres seulement à fart de bien dire) le soin de les dialoguer. »
Francesco Àndreini ajoute que, pour faciliter la représentation et la mise en scène de ses pièces, Scala a fait un argument pour chacune, nommé et distingué les personnages, et dressé une liste des habits et objets nécessaires sous la dénomination de robbe (accessoires) per la comedia ,
LA COMÉDIE ITALIENNE
Cette liste est curieuse en ce qu’elle révèle une mise en scène assez compliquée :
« Une tête semblable à celle du prince de Maroc.
Une belle valise en peau.
Un bâton pour bâtonner.
Un plat de figues et beaucoup de lanternes.
Quatre torches blanches allumées.
Deux vestes à la hongroise.
Une chatte vivante et un coq vivant.
Deux feux avec de la fumée.
Beaucoup de chemises pour habiller Arlequin en femme.
Quatre chiens de chasse et un habit de chasseur ridicule pour Arlequin.
Une cassette de bijoux, une chemise et un poignard pour Isabelle.
Deux boîtes de bonbons, un paquet de chandelles et un morceau de fromage.
Deux bagues semblables.
Un grand miroir à pied et beaucoup de monnaie.
Les lanternes n° 6.
Deux habits et deux barbes postiches pour habiller deux notaires.
De la composition pour imiter le sang d’une blessure.
Un panier avec un paquet de lettres dedans.
Quatre habits d' Esprits.
Un tout petit portrait de femme.
Une barbe semblable à celle de Pantalon.
LELIO
Un habit de voyage, c’est-à-dire un chapeau de feutre, des bottes et des éperons.
Une chemise sale et mouillée pour le Capitan.
Une lune simulée qui se lève.
Deux fusées volantes.
Un grand arbre pour s’asseoir dedans.
Quatre beaux habits de nymphes.
Un pot de nuit avec du vin blanc dedans.
Des arbres peints pour se transformer.
Deux enfants au maillot, vivants.
Un très-beau navire.
Un tremblement de terre, etc., etc. »
Nous croyons jeter une lumière utile sur une époque peu connue de notre sujet, en traduisant, comme spécimen, un des canevas ou journées ( giornate ) de Flaminio Scala, non comme une œuvre qui aurait de la valeur ^aujourd’hui, mais comme une preuve de l'habileté relative à laquelle étaient déjà arrivés les auteurs et les comédiens clelï arte.