LES LORETTES VIEILLIES
L’ombre approche, et, comme les vierges folles, toutes ces imprévoyantes femmes, qui ont consumé dans les rires le jour de leur prospérité, n’auront pas d’huile à mettre dans leur lampe quand la nuit sera venue.
L’âge a sonné; la beauté s’est évanouie. Les adorateurs se sont enfuis comme les oiseaux à l’approche de l’hiver. La Partageuse est tombée de son ciel; et dans ce monde qu’elle quitte, où la jeunesse succède à la jeunesse, on ne se souviendra d’elle non plus que des vieilles lunes. Le génie qu’elle a déployé dans les intrigues équivoques, elle le transporte dans quelque industrie ténébreuse. Elle essaye de vendre à de jeunes Portagcuses, qui se rient de sa tardive sagesse, les fruits d’une expérience qui ne peut plus profiter à elle-même. Sa vieillesse est
r.(i MASQUES ET VISAGES.
lin long martyre. Le chapeau rose qui passe, la voilure qui emporte au Bois un minois effronté, les sensualités qu’elle savoure du regard aux vitrines de Chevet lui rappellent la persistance de ses premiers instincts: elle aime toujours les chiffons et la cuisine. Elle en est réduite à envier sans espoir de posséder. Comine elle n’attend rien de l’avenir, ses illusions sont dans le passé. Elle se ressouvient avec amertume, mais non sans quelque jouissance, de ses grands jours; elle n’a pas d’autre baume pour ses blessures. Autrefois elle méprisait les hommes, elle les hait aujourd’hui. Elle n’est réconciliée avec aucun bon sentiment; mais elle n’a plus ces vives saillies de la jeunesse qui dérobaient ses vices: il lui reste le masque de l’hypocrisie pour cacher sa bassesse.
Il faut un châtiment à tant de hontes: sa fille, pervertie par ses exemples, s’abandonnera aux mêmes séductions, et se préparera les mêmes regrets par les mêmes fautes ; et celle mère, abîmée de douleurs, abreuvée d’humiliations, trouvera dans l’excès de son désespoir un cri déchirant que Gavarni a imprimé: c’est le dernier mol de cette histoire des l'ârtageuses et des Lorettes.
LES LOllETTES VIEILLIES
— Et de la beauté du diable, voilà ce qui me reste. .. des griffes.
— Les poètes de mon temps
m’ont couronnée de roses
et ce malin je n’ai pas eu ma ;outte ! et'pas de tabac pour mon pauvre nez !
— C’est aujourd'hui sainte Madeleine... Ça a été longtemps le jour de ma fête !
JIASUUES ET VISAGES.
— Ma petite maison, maman l’a mangée ; mon frère Zidor a joué mes chevaux , mes châles, mes bagues... et tout. Enfin mon père a bu le reste.
— Je dis la bonne aventure depuis que je ne sais plus ce que c’est.
— A présent je vends du plaisir pour les dames.
— Ah! j’ai bien aimé le homard!
I, !■! S LOUETTES VIEILLIES
— Nous en avons pour une dizaine d’années, mes colombes, du roi de cœur et du roi de trèfle : deux affreux gueux ! Ça va se trémousser, ça va se chamailler pour les beaux yeux de la dame de cœur... Après quoi, la dame de cœur aura besoin de protections pour cirer leurs bottes
— Allons! va au marché, m’man. . .
et n’ me carotte pas.
— Moi Le mo’sieu donnait tou-
jours pour le petit banc.
— Et quand j’en aurais un de sentiment, après?
— Après?... Et manger?
LA VIE DE JEUNE HOMME
Elle est un fissu d’erreurs et de vanités, d’illusions constantes et d’amours fugitives
Tout sourit au début du chemin. "Sur la roule à pial de la jeunesse, rien ne gâte encore la perspective. Dans l’infinie variété d’objets et de tableaux qui frappent ses regards, le voyageur s’éprend pour tout du même feu et ne s’attache à rien. Tel est le fgnd de la vie de jeune homme.
Mais il vient une heure de lassitude, où l’on s’aperçoit que les impressions sont toujours^ les mêmes, et l’on commence à compter avec l’ennui. 11 faut d’ailleurs arriver, et l’on n’avance pas à battre les buissons. La curiosité est déjà émoussée; on veut être captivé par un intérêt plus sérieux. Dans cette disposition d’esprit, on
trouve des fautes au paysage des longueurs aux relais ; puis, au bout, la servante de l’auberge ne parait plus si jolie.
C’est la peinture fidèle de tes déceptions, ô jeunesse! D’autres dégoûts te montreront d’autres réalités ; mais, en bornant à ce premier essai de la vie le fruit de ton expérience acquise, il est une vérité dont tu dois te pénétrer, ô jeune voyageur ! c’est que sur le grand chemin du monde ou tu cours, il faut savoir modérer tes admirations, ménager tes chevaux, et surtout te défier des sourires de la cabaretière.
Voilà ce que Gavarni a voulu t’inculquer dans ce chapitre <pii te concerne.
LA VIE DE JEUNE HOMME
L’indicatif d’un amour qui va jusqu’à l’infinitif.
Rien n’est plus embarrassant que le premier tête-à-tête quand on a tout à se dire.. . si ce n’est le dernier quand tout est dit.
— Quand on pense que voilà ce que c’est qu’un homme. . . et que les femmes aiment ça!
— Voilà huit mois, Auguste, que vous me promettez un mantelet. C’est pas gentil! tu n’as pas le sou! tu n’as pas le sou!... Tu avais bien besoin d'acheter eneore un cadavre, n’est-ce pas?... Égoïste! va...
— Et le dimanche que fais-tu, mon garçon?
— Ma cousine, le dimanche, nous allons dans un jardin qu’on appelle la Grande-Chaumière, où nous entendons la musique religieuse.
— Ap rès vêpres?
— Après vêpres, ma cousine.
n — Ne va pas le tromper! Si c’est un
a ' ino’sieu qui t’ouvre, tu diras ce. que j’ai
. Ij 1X dit ; si c’est une dame, tu ne diras rien ; . tu donneras ça, si c’est une bonne aussi,
ou une petite fille.
— Il n’y a toujours que le mo'sieu qui ne doit pas
voir. ,
— C’est ça.
LA VIE OE JEUNE HOMME
— Tiens donc ça dans l’œil, innocent!... C’est mieux et plus commode.
— Oui, mais je ne peux pas.
— Tiens, bichette ! une goutte de rhum... rien d’excellent comme ça pour la migraine.
Braver, tout le jour, le froid, la grêle et la pluie, attendre aqualiquement une femme adorée qui vous dira demain: Pauvre chéri ! je n’ai pas pu sortir.
Faire toute la soirée la partie d’un mari stupide qui gagne votre argent, se moque de vous, et va se coucher... à votre barbe.
— Pour justifier sa présence chez la femme d’un dentiste, ce pauvre Adolphe se fait arracher une dent par le mari.
— Belle dame, vous êtes joliment jolie ce soir ! je souperais fièrement avec vous...
— Tu n’es fichtre pas dégoûté!...
— Tu pourrais te contenter d’un simple coup de pistolet à quinze pas; c’est déjà bien gentil!... Entre nous, Florentine ne vaut pas da-
hein?
— Ça me coûte de quitter Paméla !...
— Pas si cher que de la garder.
LA VIE DE JEUNE HOMME
— Je vas te présenter, bon ! Mais...
moi, qui est-ce qui me présentera?
— Moi, après.
— Combien m’en mets-tu donc de papillotes, Nini? tout le code civil y passera !
— Oui; mais, mon Bichon, tu seras
gentil, faudra voir!
— Mais je lui ai fait la ci
— C’était une femme que jai bien aimée !
— Farceur ! tu l’as gardée quinze jours, r deux ans !
Bien ne pèse au bras comme la femme qu’on n’aime plus.
— Ali ! que c’était une riche nature de femme! jolie! tout cœur! pleine d’esprit... et si bon garçon !
— Ça, c’est vrai... enfin!... il y en a d’autres !
— (Juelle différence y a-t-il entre les bergères et les petits écus?
— C’est qu’ou peut faire danser l’argent sans les femmes, et qu’on ne fait pas danser les femmes sans argent.
— Mais comment as-tu pu le laisser prendre comme ça?
— Demande aux canards sauvages comment ils se laissent prendre!... Il a tiré sur moi le 1 er mars, on m’a ramassé le 5 avril : voilà comme ça se fait.