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Matériaux d'une théorie du prolétariat

Ce livre s'adresse aux hommes qui sont habitués de s'intéresser aux efforts de la pensée spéculative. Pour les professionnels de la politique, comme pour les capitalistes, la connaissance du monde se réduit à des recettes qui permettent de changer les données naturelles, pour le plus grand profit des maîtres ; mais il existe aussi des gens pour se demander dans quelle mesure, par quels moyens, sous 'l'inspiration de quelles hypothèses, l'esprit parvient à rendre convenablement intelligibles le fonctionnement des organismes créés par l'histoire, les tendances des groupes prépondérants, les idées de réforme qui sont, en quelque sorte, diffuses dans l'atmosphère d'une époque (1); c'est à leur tribunal que finissent toujours

(1) Celle intelligibilité repose sur des constructions du développement historique, qui renferment toujours une part considérable de subjectivisme ; les tnstoriens les utilisent d'ordinaire sans en connaître parfaitement la signification ; \ les métaphysiciens doivent chercher quels principes for- ) ment l'âme de ces systèmes. On peut faire la même remarque sur les théories évolutionnistes, dont les biologistes ont bien rarement pénétre les secrets.

par s'adresser les philosopKes éprouvés par l'expérience de la vie. Lorsqu'au milieu de l'année 1910 parut, en italien, l'opuscule où j'expose « mes raisons

I du syndicalisme », il était précédé d'une courte note annonçant que je renonçais à la littérature socia-

\ liste ; les motifs qui me conduisaient alors à prendre cette détermination, n'ont encore rien perdu de leur force depuis ce temps ; j'hésiterais même aujourd'hui à publier ce recueil d'anciens essais, si je supposais qu'on dût m'accuser de vouloir prendre j)art aux luttes actuelles des factions. J'ai voulu grouper ic^ des pièces méritant d'être placées sous les yeux des personnes qui observent avec compétence comment procède notre raison quand elle tente de

; soumettre à ses lois le chaos des phénomènes sociaux.

J'intitule ce volume : « Matériaux d'une théorie du prolétariat », parce qu'au temps où j'écrivais les plus importantes des études qui le composent, je me flattais de ])ouvoir quelque jour, en utilisant les faits relevés dans les enquêtes récentes, compléter les indications sommaires que Marx et Engels avaient données sur le devenir de la classe ouvrière. Je doute fort maintenant que, dans notre société si embrouillée d'intérêts hétérogènes, si occupée d'intrigues politiques, si peu attentive aux créations de l'esprit libre (1), l'agitation du monde du travail puisse être condensée, même symboliquement, sous l'ordonnance d'une synthèse propre à rendre de sérieuxi services,

(1) Suivant la terminologie hég(ilienne, j'entends par cette formule : l'art, la religion, la ptiilosophie. Il est arrivé, plus d'une fois, que l'une de ces créations a tellement attiré l'attention des hommes qu'elle a pu servir à caraetériser une époque.

Bien que les morceaux de ce recueil soient trop souvent gâtés par des idées chimériques que je me formais sur l'avenir prochain du socialisme, ils renferment cependant assez de réalité pour instruire des lecteurs éclairés qui auraient la volonté d'en tirer profit.

J'avais écrit sur le socialisme avec des intentions fort diverses ; il m'est arrivé de reviser quelques détails des textes anciens réunis ici, pour rendre l'expression plus claire, mais sans jamais atténuer l'esprit de la rédaction primitive (1); les dialecticiens peuvent s'amuser à établir doctem.ent que j'ai énoncé, durant une période d'environ dix ans, des opinions peu conciliables sur les moyens qu'il conviendrait d'employer pour résoudre les questions ouvrières. En ne cherchant pas à remanier mes essais pour donner à leur recueil une unité artificielle, j'ai probablement adopté le parti le plus habile ; les gens perspicaces sont habitués de fortement suspecter la sincérité des auteurs qui traitent les problèmes sociaux ; en constatant que je n'ai rien dissimulé des variations de ma pensée, ils ne pourront faire autrement que d'admettre (je l'espère du moins) que j'ai toujours apporté une entière bonne foi dans mes recherches.

Benedetto Croce, dont l'autorité est si considérable comme commentateur critique de l'œuvre de Marx, a déclaré, il y a quelques années, que le socialisme

(i) Chaque fois que j'ai éprouvé quelque cloute sur le sens des corrections à faire, j'ai cherché à renforcer cet esprit. — Renan n'a jamais corrigé les essais qu'il réunissait en volume, pour donner au recueil une homogénéité artificielle. (Cf. Etudes d'histoire religieuse, page in, et Essais de morale et de critique, page ix.)

est mort (1). Marx avait, suivant lui, rêvé une épopée magnifique qui avait provoqué un légitime enthousiasme ; sur la foi des meilleurs écrivains socialistes, beaucoup de jeunes gens crurent qu'il existait quelque part un prolétariat héroïque, créateur d'un nouveau système de valeurs, appelé à fonder, à très bref délai, sur les ruines de la société capitaliste, une civilisation de producteurs ; en fait l'ouvrier allemand est en train de s'assagir, il s'enrôle dans les troupes de la démocratie et, au lieu de tout sacrifier à l'idée de lutte de classe, il s'occupe, comme les bourgeois, des intérêts généraux de son pays (2). Les lecteurs qui admettent, avec l'éminent philosophe italien, que la révolution annoncée par Marx est chimérique (3), ne pourront pas être choqués en constatant que j'ai éprouvé beaucoup d'incertitudes au temps où je cherchais comment pourrait se réaliser l'essentiel des doctrines marxistes. Les personnes familières avec les investigations psychologiques ne regretteront certainement pas que les circonstances m'aient suggéré de parcourir le champ de l'expé-

(1) Dans la Voce (de Florence) du 9 février 1911. — Cette interview a été reproduite en 1914 dans le volume: Ciiltura e vUa morale. Intermezzi polemici, pages 169-179.

(2) Bexedetto Croce, op. cit., pages 173-176. — « Le syndicalisme, dit encore Benedetto Croce, était une nouvelle forme du grand rêve de Marx, qui fut une seconde fois rêvé par Georges Sorel » (page 176). — «Le socialisme avait trouvé son dernier refuge dans le syndicalisme ; sous cette forme même, il est mort » (page 178).

(3) Benedetto Croce fait observer que la littérature socialiste peut être maintenant étudiée d'une façon plus impartiale qu'autrefois ; le socialisme étant mort, les livres de ses maîtres ne sont plus des manifestes de parti provoquant la colère, {op. cit., page 174.)

AVANT-PROPOS b

rience contemporaine en suivant des voies indépendantes ies unes des autres, parce que j'ai eu ainsi l'occasion de saisir bien des détails qui auraient peutêtre échappé à un observateur trop unilatéral. La multiplicité des opinions que j'ai successivement adoptées, ne manquera pas d'attirer l'attention des métaphysiciens qui y trouveront la manifestation particulièrement frappante de la liberté dont jouit l'esprit quand il raisonne sur les choses produites par l'histoire.

Si je reprenais aujourd'hui l'examen des questions qui sont traitées ici, je suivrais les principes exposés dans l'appendice que j'ai ajouté en 1910 aux Réflexions sur la violence ; j'aboutirais évidemment parfois à des résultats un peu différents de ceux que j'ai obtenus en un temps où je travaillais au hasard d'inspirations de circonstance ; mais les nouveaux tableaux ne seraient pas susceptibles de s'emboîter dans une architecture générale mieux que ne peuvent le faire les pièces disjointes ramassées dans ce volume ; en effet, j'écrivais dans l'ouvrage que je viens de citer : « La philosophie sociale est obligée, pour suivre les phénomènes les plus considérables de l'histoire, de procéder à une diremption, d'examiner certaines parties sans tenir compte de tous les liens qui les rattachent à l'ensemble, de déterminer, en quelque sorte, le genre de leur activité en les poussant vers l'indépendance. Quand elle est arrivée ainsi à la connaissance la plus parfaite, elle ne peut

b AVANT-PROPOS

plus essayer de reconstituer l'unité rompue » (1). En m'inspirant de cette théorie, j'ai pu m'occuper assez longuement de la violence prolétarienne tout en laissant dans l'ombre les aspects juridiques des conflits qui aboutissent aux grèves violentes, le régime politique du pays, les institutions grâce auxquelles la famille ouvrière parvient à améliorer les conditions normales de son existence.

Il ne faudrait pas croire que j'aie la prétention d'avoir inventé un novum organum; la méthode dont il vient d'être question a été employée par les philosophes depuis des temps fort reculés, pour des fins diverses, avec plus ou moins de bonheur ; seulement il me paraît que sa véritable signification a été souvent méconnue. Elle fournit moins des représentations que des symboles, dont participent les phénomènes, tantôt d'une manière assez évidente, tantôt d'une manière éloignée, complexe et impossible à définir (2), Suivant la conception que je me fais de la métaphysique, la raison aurait une double mission à accomplir lorsque nous nous occupons des

(1) G. SoREL, Réflexions sur la violencp, 3« édition,

(2) Un exemple remarquable de symboles ayant ainsi des relations indéfinissables avec la réalité nous est fourni par la célèbre théorie de la division des pouvoirs. Elle fut exposée par Blackstone, Paley, Montesquieu, en partant des usages constitutionnels anglais ; mais, au xvnp siècle, le roi avait encore une autorité considérable dans ie parlement, et les Communes faisaient sentir leur influence sur l'administration ; les tribunaux ne se bornaient pas à appliquer les lois. Les Américains regardèrent la séparation des pouvoirs comme essentielle, mais ils ne l'appliquèrent pas rigoureusement. .Quand on a voulu réaliser pleinement l'indépendance de chacun des pouvoirs, on a abouti à donner la prépondérance à l'un d'eux. Laboulaye, auquel

choses de la Cité : 1" elle doit être en mesure d'utiliser pleinement nos facultés conslructives qui peuvent nous apporter, après que nous avons pratiqué la dîremption, unte connaissance symbolique de ce que l'histoire crée par des moyens incommensurables avec notre intelligence ; 2° elle doit, grâce à cette spéculation, éclairer la pratique de façon à nous aider à nous diriger le plus sagement possible au milieu des difiicultés quotidiennes. Les mérites de la méthode que nous indiquons, apparaissent en pleine lumière lorsqu'on cherche à faire entrer les phénomènes historiques dans les royaumes de l'esprit libre ; ce symbolisme les gonfle de vie, en exalte les qualités psychologiques qui constituent la véritable cause de l'importance accordée par les gens réfléchis aux actions mémorables, alors que le rationalisme communT^rmuTe^ces qualités, en resserrant la réalité dans les limites dabstractions squelettiques; or l'art, la religion et la philosophie ne sont parfaitement à' leur aise que dans les cas où elles prennent contact avec une vitalité débordante. C'est ce que l'on comprendra bien en examinant quelques-unes des créations les plus remarquables suggérées à l'esprit libre par l'histoire.

a). — La Grèce a élevé si haut l'art de célébrer les grandes prouesses de ses enfants que Renan était disposé à lui attribuer l'invention de l'idée de gloire. Elle aurait ainsi bien mérité de la civilisation en la dotant d'un* mobile de vie qui s'est trouvé posséder « une valeur sans pareille » ; sur la foi des maîtres de

j'emprunte ces remarques, dit que nulle part le principe n'a existé d'une façon exacte. (Histoire des Etats-Unis, tome III, pages 289-29.3.)

C AVANT-PBOPOS

la littérature, FOccideiit a cru que « l'important pour l'homme est ce qu'on dira de lui après sa mort ; [que] la vie actuelle est subordonnée à la vie d'outre-tombe : [que] se sacrifier à sa réputation est un sage calcul» (1) ; ses historiens écrivirent en conséquence, pour conserver le souvenir des preux qui avaient accompli des actes de merveilleux dévouement en vue d'acquérir des titres à l'admiration des générations lointaines (2). L'exemple d'Alexandre fournit la preuve qu'au sein d'une société raffinée, quand l'immense majorité des gens éclairés ne songe plus qu'à s'assurer une existence tranquille (3), alors que la philosophie semble avoir supprimé pour toujours les croyances ancestrales, un prince peut, grâce à l'esthétique hellénique, faire revivre la mythologie

i;i) Re.van, Histoire du peuple d'Israël, tome IV, page 199. — On sait que chez tous les auteurs grecs la recherche intelligente du bonheur joue un rôle fondamental ; le Grec calcule toujours quel est le meilleur parti à adopter : c'est pourquoi il a si souvent considéré la mauvaise conduite comme le résultat d'une ignorance.

(2) Renan, op. cit., tome V, page 126. — Renan, constatant que le sentiment de la gloire, « sentiment si peu juif», n'est pas étranger à Fauteur du premier livre des Macchabées, estime que cet auteur a dû être influencé par la culture grecque, qui était bien reçue à la cour des princes asmonéens (page 122 et pages 125-127). Ct t ouvrage n'a pas été admis dans le canon juif, mais a été cotisacré par les chrétiens. Ceux-ci ont donné à leurs martyrs toute la gloire qu'ils ont pu accumuler sur leurs têtes ; il ne faut pas omettre de comparer les actes aux récits des historiens grecs de la décadence quand on veut en faire une critique (Sérieuse. La conquête chrétienne demeure inintelligible iSi on ne fait pas une très large part au sentiment de la

gloire.

(3) La morale d'Aristote correspond bien à cet état d'esrit.

des dieux conquérants (1), La Renaissance s'enivra des récits des belles aventures entreprises par des personnages d'une énergie indomptable, au point qu'elle oublia bien trop souvent tout souci d'une critique morale ; les guerres effroyables qui signalèrent la fin du xviii'' siècle et le commencement du xix", rendirent aux conceptions de l'antiquité classique une suprématie qu'elles avaient perdue depuis la décadence de l'empire romain ; Napoléon serait peut-être devenu un nouvel Alexandre si dans les années où sa légende aurait pu se former, le romantisme n'avait refoulé, au nom d'une esthétique chrétienne, germanique et médiévale, ce qu'il nommait le paganisme de la Renaissance (2).

b). — Aux époques barbares, les chefs d'armées cherchent à accroître leurs forces en lançant contre

(1) Renan dit qu'Alexandre sembla aux anciens une réapparition de l'antique Dionysios. {op. cit., tome IV, page 200.)

(2) Les bonapartistes ont été d'accord pour regarder Béranger comme l'aède adéquat à l'idée qu'ils se faisaient de Napoléon ; celui-ci ne serait donc qu'un Achille pour pipelets patriotes. — C'est dans la philosophie de Hegel qu'il faut aller chercher une répercussion de ce drame qui soit digne des événements ; le Weltgericht, que Hegel place entre la théorie de l'Etat et l'art, me semble être une transposition professorale de l'esthétique grecque de la gloire ; on doit remarquer que Renan, dans l'exposé schématique qu'il donne de cette esthétique, écrit : « En inventant l'histoire, la Grèce inventa le jugement du monde » {loc. cit., page 199) ; on ne peut désirer une formule plus hégélienne. Le Welfgeist, qui, d'après Hegel, est « toujours présent dans l'histoire, ce tribunal du monde », passe d'une nation à une autre, suivant les résultats des guerres, qui servent k mesurer les forces morales et les forces matérielles. (P. Roques : Hegel, sa vie et ses

leurs ennemis des imprécations magiques, en sollicitant humblement l'appui de puissances mystérieuses dont les hommes primitifs craignent l'intervention, en promettant une large part de butin à des divinités douées d'appétits grossiers ; au fur et à mesure que l'esprit religieux s'est développé aux dépens des vieilles superstitions, on n'a plus voulu placer au-dessus du monde que des êtres possédant les qualités les plus parfaites que l'esprit parvînt à concevoir ; finalement, dans les circonstances graves, les acteurs des drames, soit particuliers, soit sociaux, ont été dominés par l'idée qu'ils étaient sous les regards d'un Dieu infiniment juste, auquel aucun secret de l'âme ne saurait échapper et qui prend pitié de toutes les infortunes. Renan a exposé cette manière de concevoir le rôle du surnaturel dans un passage ,qui n'a peut-être pas suffisamment attiré l'attention des philosophes : « Agir pour Dieu, agir en présence de Dieu, sont des conceptions nécessaires de la vie vertueuse. Nous ne demandons pas un rémunérateur ; mais nous voulons un témoin (1)...

œuvres, page 25G). Napoléon avait été une >< incarnation formidable du Weltgeist » (page 259) ; Leipzig et Waterloo portèrent le Weltgeist en Prusse (page 257 et page 265).

(1) William James atlache aussi beaucoup plus de valeur pratique à cette idée du témoin qu'à celle de la rémunération post moriem : la première a pour elle les :.ffirmations de mystiques ; la seconde ne se foride sur aucun'" expérience. (Cf. G. Sorel, La religione d'oggi, pages 51-52). La pensée de Renan est plus d'une fois oscillante. — Il n'est pas inutile d'observer ici que saint Paul attendait une apparition très prochaine du Christ-juge (parousie) ; plus tard, le christianisme a reporté à un avenir indéterminé ce jugement dernier, qui ne joup plus crand rôlo

Les sacrifices ignorés, la vertu méconnue, les erreurs inévitables de la justice humaine, les calomnies irréfutables de l'histoire légitiment ou plutôt amènent fatalement un appel de la conscience opprimée par la fatalité à la conscience de l'univers (1). C'est un droit auquel l'homme vertueux ne renoncera jamais » (2). Au cours de ces réflexions, Renan ne pensait guère, semble-t-il, qu'aux événements de sa vie particulière ; mais l'intérêt de son texte s'accroît beaucoup quand on le transporte dans l'histoire pour l'appliquer aux aspects religieux des agitations des masses ; je crois notamment que le sentiment de la présence divine a vivifié la politique mazzinienne, dans le temps où elle paraissait aux gouvernements n'être qu'un rêve de fanatiques.

c). — - L'idée qu'il existe quelque finalité dans l'ensemble des conjonctures dont les détails semblent dépendre de causes indépendantes les unes des autres, la foi que des groupes humains ont dans une mission qui leur aurait été confiée, la certitude d'un succès poursuivi à travers une multitude d'obstacles, voilà des forces de premier ordre qui, projetées au milieu des hasards de l'histoire, peuvent grouper de nombreuses volontés d'une façon si durable qu'elles fas-

dans la piété ; l'idée du Dieu-témoin est entretenue très fortement par le culte euctiaristique, que l'on pourrait définir une expérience sacramentelle du Christ ; le dogme de la présence réelle attire au catliolicisme les protestants demeurés fidèles aux conceptions luttiériennes, qui sont scandalisés par le peu de respect professé pour l'eucharistie par la plupart des pasteurs.

(1) Cette formule panthéiste est malheureuse : si l'homme vertueux fait appel à une conscience divine contre la fatalité, c'est qu'il juge Dieu distinct de l'univers.

(2) Renan, Feuilles détachée:-;, poges 433-434.

sent apparaître des devenirs (1) appropriés à leur nature. Lorsque la monarchie salomonienne se fut effondrée, le judaïsme puisa dans les merveilleuses promesses popularisées par les livres de ses prophètes et de ses psalmistes, que lisaient avec avidité les exilés, de tels éléments de vie qu'i^ n'a jamais été aussi sûr de sa foi mosaïque qu'après la ruine de son statut territorial. La conquête chrétienne étonnerait probablement beaucoup moins nos érudits si, au découragement que faisaient naître chez les défenseurs des vieilles institutions de Rome les tribulations du pouvoir impérial, ils opposaient le sentiment de puissance qu'inspirait à l'Eglise la conviction de former l'avant-garde de l'armée des saints. Le catholicisme, plein de confiance dans le concours que le Christ a promis aux successeurs des apôtres, a pris de belles revanches sur la Réforme, depuis que le protestan tisme, infidèle à l'esprit biblique de sa fondation, cherche à se transformer en une littérature idéaliste,

(1) Je crois devoir rappeler ici ce que j'ai écrit dans : Vues sur les Tprohlèmes de la philosophie : « Un développement historique ne peut être qu'un axe théorique tracé au milieu d'une gerbe d'essais qui tantôt aident le mouvement, tantôt le contrarient, dont le plus grand nombre n'aboutissent pas, parmi lesquels se rencontrent des voies de communication apportant des contributions étrangères. Il serait impossible d'entrer dans les descriptions de tous ces détails ; l'Iiistoire élimine tout ce qui *ne lui semble pas avoir d'importance pour expliquer le développement et elle groupe les autres directions suivant leurs affinités, pour superposer aux actions réelles un schéma de devenirs. » {Revue de métaphysique et de morale, janvier 1911, page 74) : " Ce qu'il y a de vraiment fondamental dans tout devenir, c'est l'état de tension passionnée que l'on rencontre dans les âmes » (page 76).

nourrie de vanités scolaires et capable de provoquer, tout au plus, la vague espérance de vagues utopies qui n'ont aucune prise sur les âmes vraiment fortes. On donne au terme : philosophie de l'histoire, deux significations bien différentes : suivant le rationalisme commun, une telle philosophie spécule sur les évolutions morphologiques des institutions, des idées ou des mœurs ; si on se place au contraire aux points de vue que nous avons adoptés dans cette étude de l'esprit libre, il faut dire qu'il s'agit du contrôle qu'une philosophie est capable d'exercer sur les réalités vivantes de l'histoire. Renan voyait « dans le livre de Daniel le premier essai de philosophie de l'histoire >) (1); les Grecs avaient, depuis longtemps, tracé des tableaux schématiques pour définir les successions de formes politiques dont peut se composer le développement psychologique d'une cité; mais Renan, dédaignant avec raison ces abstractions, et se plaçant sur le terrain des genèses chrétiennes (2), voulait faire entendre que le livre de Daniel est un document de première importance pour la philosophie de l'histoire, parce qu'il a suggéré à la conscience chrétienne quelques-uns des mythes les plus efficaces dont elle se soit servie (3).

(1) Renan, Histoire du peuple d'Israël, tome IV, page 346.

(2) « Le livre de Daniel est vraiment l'œuf du christianisme » (Renan, loc. cit., page 359) ; — « Voilà l'historien qui a été le maître de Bossuet, qui a été notre maître » (page 346).

(3) Renan a sans doute raison de penser que la philosophie chrétienne de l'histoire n'est pas d'origine grecque ; mais ne faut-il pas chercher quelques-unes de ses sources dans la pensée romaine ? Rome a eu l'idée de sa mission dominatrice et cette idée a été efficace. De nos jours, on a enseigné en Italie que si la première Rome (des Césars)

La saine interprétation des symboles que nous examinons ici,, se heurte aux illusions acceptées par un très grand nombre de nos contemporains, auxquels on a persuadé qu'il est possible de se rendre compte scientifiquement de la marche générale des choses qui intéressent au plus haut degré la civilisation ; ils admettent qu'il serait fort téméraire d'annoncer l'arrivée prochaine d'un événement politique, attendu que l'on cite de fort nombreuses erreurs, parfois énormes ou même cocasses, commises par d'illustres hommes d'Etat, qu'avait égarés la malencontreuse ambition de faire de telles prophéties ; mais ils croient fermement qu'une bonne connaissance des ensembles du passé permettrait à des sociologues d'obtenir des aperçus très vraisemblables d'ensembles futurs. Nos symboles possèdent une clarté plus grande que celle d'aucune autre des expressions susceptibles d'entrer dans une description schématique d'une masse de siècles ; c'est pourquoi les professionnels du scientisme historique s'empaient d'eux avec avidité, sans se demander quelle est la cause de cette bienfaisante clarté (1) ; tout critique ayant

a imposé à l'Europe l'unil/é d'une civilisation fondée sur la force, et si la deuxième (celle des papes) a imposé à une grande partie du monde une unité fondée sur le dogme, ia troisième créera l'unité d'une civilisation rationnelle volontairement acceptée par l'humanité. Cette théorie ne paraît pas avoir été aussi efficace que l'espéraient ses inventeurs.

(1) Cf. ce que j'ai dit au début du § précédent sur l'emploi de la diremption qui a été fait souvent par les

l'habitude de considérations pragmatiques, observera qu'il est absurde de vouloir profiter de la diremption pour obtenir de la clarté et d'oublier ce qu'est la diremption quand on se sert de ce qu'elle a produit. On s'expose donc à tomber dans de graves sophismes en employant nos symboles dans des conditions qui sont inconciliables avec la nature de leur génération ; leur sens devient vague, leur usage arbitraire et, par suite, leur clarté trompeuse ; aussi longtemps que le scientisme historique exercera sur les esprits l'influence qu'il possède actuellement, il sera difficile d'utiliser nos symboles sans commettre quelques-uns des contresens que ce scientisme favorise. Nous sommes ainsi conduits à nous demander quelles raisons peuvent donner une autorité si dangereuse à une théorie que ne peut justifier aucune considération scientifique (1).

Chez beaucoup d'auteurs, elle ressemble d'ailleurs étonnamment aux parties les plus hasardeuses de la physique péripatéticienne. Aristote se demande parphilosophes sans idées bien arrêtées sur la valeur de la méthode.

(1) On ne peut guère invoquer en sa faveur que des analogies pitoyables. Quoi de plus légitime, disent les gens du commun, que de transporter dans l'avenir des allures de développement historique par lesquelles s'est affirmée depuis des siècles la nature humaine ? Des personnages plus savants estiment que les sociologues ont le droit d'imiter les physiciens, qui calculent au moyen de formules empil'iques des phénomènes placés en dehors du domaine expérimenté ; les abstractions qui servent à la sociologie poui* remplacer les qualités caractéristiques des institutions, des mœurs ou des idées, équivaudraient aux espèces mathématiques que le physicien superpose aux qualités matérielles dont la pratique a révélé l'importance ; mais les physiciens emploient ce procédé avec une extrême défiance.

fois ce qui arriverait au cas où certains corps sortiraient des limites de l'expérience au point qu'on dût appeler nulles ou infinies quelques-unes de leurs qualités importantes ; il n'a pour se diriger dans ces raisonnements extrêmes que des observations faites sans appareils précis de mesure, dans les conditions médiocrement déterminables de la pratique la plus vulgaire et dans les limites très restreintes que celleci comportait chez les anciens ; le philosophe grec voulait établir, au moyen de démonstrations par l'absurde, l'impossibilité de certaines hypothèses, contraires aux constatations habituelles du sens commun. Aujourd'hui des sociologues, qui ont l'ambition de marcher à l'avant-garde du progrès, prennent pour points de départ quelques données de l'économie capitaliste, considérée d'ailleurs avec des intentions polémiques ; de là ils sautent dans les abîmes de la préhistoire, puis s'envolent dans l'empyrée où ils construisent des cités bienheureuses ; ils entendent amener leurs lecteurs à croire que leurs rêveries sont (parfaitement scientifiques. De telles aberrations nous (font deviner que les succès du scientisme historique tiennent à des impulsions psychologiques puissantes "^ \ qui poussent l'homme à vouloir être trompé.

a). — La démocratie poursuit, dans tous les pays, la ruine des forces qui maintiennent encore un peu vivaces les traditions nationales. Les constructions du passé sont généralement assez solides pour résister aux pamphlétaires qui racontent aux pauvres diables les ridicules, les vices ou la malfaisance de certaines autorités sociales dévoyées ; les théories de l'Etat rationnel dont les démagogues se servent pour opposer ce qui devrait être suivant la logique, aux

choses que le temps a fait naître, sont trop abstraites pour avoir de l'efficacité par elles-mêmes ; mais ces deux moyens de propagande deviennent fort redoutables quand les masses sont persuadées que les lois de l'histoire imposent la réalisation des projets formés par les destructeurs de l'histoire. Ce que les écrivains conservateurs nomment les œuvres vénérables des ancêtres, se réduirait, au dire des démagogues, à des usages mondains, à des mensonges con, ventionnels imposés par une éducation absurde, à des accidents dus à l'habileté machiavélique des classes dirigeantes; les docteurs du progrès invoquent les lois de l'histoire pour faire croire à la plèbe que les anciennes contraintes ne sauraient plus être longtemps maintenues après que celle-ci, enfin éclairée sur l'ordre naturel des sociétés, ayant acquis la claire conscience de ses forces de combat^ a pris la résolution de faire naitre une ère où la volonté du plus grand nombre sera souveraine ; au cours du xix* siècle la bourgeoisie a été tellement troublée par la peur des révolutions qu'elle a accepté avec résignation les revendications de la démocratie, dont le triomphe fatal lui était annoncé par de nombreux philosophes (1). Les chefs des 'partis radicaux seraient vrai- Ci) On a souvent accusé Tocqueville d'avoir répandu cette conception du triomphe fatal de la démocratie ; dans la Démocratie en Amérique, il conseillsut aux hommes d'Etat conservateurs de ne pas essayer de lutter contre la Providence, qui veut ce résultat ; nos bourgeois actuel* acclament comme sauveurs de l'ordre les politiciens qui travaillent à ruiner lentement l'ancienne organisation sociale. L'Action Française cherche à persuader à la jeunesse lettrée que l'idée démocratique recule ; s'il parvenait à son but, Charles Maurras prendrait place parmi les hommes qui méritent d'être appelés maîtres de l'heure, puis-

ment bien naïfs s'ils ne défendaient pas avec une extrême énergie Je^s s ophismes du scientisme historixpte qui leur ont été si avantageux ; leur clientèle (qu'ils savent si bien fanatiser (î) en excitant ses sentrmente-ée- jalousw— (â^r'en la gavant d'utopies et en lui faisant obtenir quelques menus avantages, traite d'exécrables réactionnaires les gens qui osent nier qu'une force irrésistible entraîne le monde moderne vers l'égalité (3); peu de personnes se soucient d'affronter ces clameurs.

que sa doctrine aurait provoqué un changement dans l'orientation de la pensée actuelle. Mais lui-même n'est-il pas imbu d'esprit démocratique ? Les auteurs modernes qu'il admire entre tous (Stendtial. Balzac, Sainte-Beuve) ne possèdent rien de cette distinction aristocratique dont nos pères avaient fait le signe de la bonne littérature. (Sur ce caractèra aristocratique de notre littérature, Cf., Renan, Feuilles détachées, page 237, page 267.1

(1) Dans les pays de démocratie avancée, on observe dans la plèbe un profond sentiment du devoir d'obéissanoe passive, un emploi .superstitieux de mots-fétiches, une foi aveugle dans des promesses égalitaires. La démocratie française ayant toujours le désir de propager ses bienfaits les armes à la main, on peut la compsu-er à un nouvel Islam.

(2) La jalousie est une des forces les plus officaces de la démocratie. (Cf. G. Sorel, Réflexions sur la violence. pages 243-244.)

(3) ■ Benedetto Croce écrit que « le rejpt du socialisme utopique... signifie en réalité le rejet absolu de l'idée d'égalité » ; que cependant l'utopie égalitaire « est encore l'idée du socialisme que se font beaucoup de gens qui se disent socialistes modernes » ; que le marxisme, en se vantant d'être passé de l'utopie à la si-ionce, employait une métaphore dont l'interprétation profonde est la suivante : « Ce passage n'est rien autre que le passage de l'idée abstraite à l'histoire concrète, l'abandon do l'égalité, qui est un concept arithmétique et géométrique, pour nn concept

6). — Le scientisme historique a beaucoup contribué à la transformation de l'esprit des paysans français qui, à la grande surprise des écrivains catholiques, sont devenus en peu d'années des anticléricaux irréductibles (1). La sagesse plébéienne, dont le type le plus parfait se trouve aux champs, est affectée d'un genre d'étourderie qu'on rencontre souvent dans les intelligences timorées ; l'homme du commun ne se lance point dans une entreprise nouvelle s'il n'est séduit par le mirage d'avantages énormes, paraissant presque certains et prévus comme devant se produire à bref délai ; c'est ce que savent les financiers sans vergogne qui attirent dans leurs caisses les économies des petites gons qu'ils leurrent à l'aide de prospectus mirifiques. Les démagogues connaissent cette psychologie au moins aussi bien que les pirates de la spéculation. Ils font répéter fréquemment par leurs journaux que la science ne cesse de créer des prodiges qui sont destinés à assurer l'aisance du plus grand nombre le jour où les réformes populaires seront plus avancées ; que les pratiques pieuses ne sauraient procurer aux pauvres aucun avantage matériel ; qu'en conséquence les

biologique, pour la vie qui est inégalité et asymétrie. De là résultent : lutte de classe, aristocratie de producteurs (bien différente du prolétariat en guenilles, de la gent mendiante), qui triomphe de la bourgeoisie et transforme l'organisation sociale, contrôle croissant de l'homme sur les forces aveugles de la nature, prédominance d« la technique, etc.» {CuUura e vita morale, pages 170-171.)

(1) Taine croyait que les paysans avaient été entraînés à l'irréligion par l'exemple des ouvriers urbains {Le régime moderne, tome II, pages .150-151 : cf. page 147) ; mais je crois que dans les campagnes l'anticléricalisme a des raisons plus profondes que dans les villes.

petites gens agiraient sagement en abandonnant une foi stérile pour prendre part à des mouvements politiques qui offrent beaucoup de chances de profits. Ces arguments prennent une force extraordinaire quand ils sont combinés avec la philosophie de l'histoire que les instituteurs sont chargés d'apporter dans le moindre village ; tandis que le prêtre enseigne que l'Eglise est en train de remporter finalement la victoire sur toutes les puissances de Satan, l'écolâtre affirme que l'Eglise est condamnée à subir des humiliations de plus en plus graves, au fur et à mesure que se répandent les lumières ; la doctrine laïque paraît aux paysans plus vraisemblable que l'autre parce que ses hérauts sont les hérauts d'une vulgarisation scientifique qui les épate. Le scientisme historique anticlérical est aujourd'hui annexé au système des passions plébéiennes les plus stables ; les écrivains qui veulent atteindre les multitudes, sont tenus de le ménager ; plus d'un savant universitaire se donne l'apparence d'un maître élémentaire bataillant contre son curé.

c). — Dans cette recherche des causes du prestige que possède le scientisme historique, il ne faut pas négliger la concurrence qui s'est établie, depuis une vingtaine d'années, entre socialistes et démagogues, également désireux d'obtenir les suffrages des ouvriers de la grande industrie. Marx et Engels avaient introduit les prévisions que leur suggérait leur imagination, dans des formules hégéliennes de manière à obtenir un monstre (1), capable de fasciner les gens aventureux qui se hasardent à naviguer dans les

(1) Ce terme me sert à marquer l'analogie qui existe entre une telle sociologie et la zoologie de la f.at>le.

régions de la Thulé sociale (1) ; en 1876 l'hégéliannisme était descendu dans la nécropole des superstitions éteintes, dont les monuments n'intéressent plus que des érudits doués d'une patience toute particulière (2) ; en se donnant pour le disciple d'un maître que l'on comparaît souvent à l'énigmatique | Heraclite, l'auteur du Capital s'assurait les imraen- | ses avantages que procure une exposition obscure à un philosophe qui a réussi à se faire passer pour profond (3). Grâce aux efforts persévérants dune école dévouée, enthousiaste et dépourvue d'esprit critique (4), des myriades de travailleurs furent persuadés que les fondateurs du socialisme dit scienti-

(1) Ils suivaient l'exemple que leur avaient donné les ssiint-simoniens ; ceux-ci avaient déjà utilisé, avec grand profit, des moiistres hégéliens, à l'époque où Cousin apportait en France des épaves de l'hégélianisme (cours de 1828 sur V Introduction à l'histoire de la philosophie).

(2) Marx dit, dans la préface de la seconde édition du Capital, que de ce temps Hegel était traité comme un chien crevé.

(3) Je trouve, dans le livre de P. Roques sur Hegel, sa vie et ses œuvres, ce fait qui me paraît caractéristique : « Boris d'Yxkull, baron esthonien, tout récemment encore officier dans l'armée russe, a raconté avec une curieuse sincérité comment il s'attacha à Hegel ; il ne comprenait à peu près rien à son cours, mais il était attiré par cette obscurité même et surtout par le sérieux profond de Hegel » (page 1*70). — Beaucoup de sociologues ont mieux aimé déclarer que le Capital est un monument prodigieux, que de le critiquer ; Werner Sombart me paraît appartenir à cette classe de niais.

(4) Kautsky et ses amis défendent les thôsea les plus contestables de Marx et d'Engels avec autant d'énergie que purent jamais en faire preuve les anciens Grecs dans la défense des enceintes sacrées qui assuraient, d'après les croyances religieuses du temps, la liberté de leurs cités.

fique avaient décrit avec la sûreté d'un Laplace, décrivant les mouvements planétaires, les principales phases par lesquelles passerait l'évolution du capitalisme, le régime des crises qui l'ébranleraient et les conditions de sa catastrophe finale. Mais au fur et à mesure que les préoccupations électorales ont pris plus d'importance dans le monde socialiste, on a davantage négligé les détails du marxisme orthodoxe pour ne retenir que sa conclusion : nécessité d'une révolution politique. Des démagogues ont fort habilement profité de cet affaissement de la pensée socialiste qui devenait moins philosophique, pour se hausser dans l'opinion en se donnant pour des dévots de la philosophie ; ils ont proclamé que les politiciens devaient s'en rapporter aux travaux qu'entreprenaient les professeurs de sociologie sur les modalités de la révolution destinée à supprimer le capitalisme ; ainsi l'Université s'est trouvée appelée par la démocratie à donner une formule scientifique aux conceptions sommaires du socialisme. Grâce à cette lustration dans les eaux scolaires, le scientisme historique a conquis une nouvelle jeunesse.

Il y a beaucoup de vérité dans le tableau schématique que William James a donné des conceptions philosophiques les plus répandues, rangées par lui autour des deux pôles du rationalisme et de l'empirisme (1). Rien n'est plus éloigné du second type

(1) William James, Le pragmatisme, ch. 1".

que le scientisme historique étudié ci-dessus; l'empiriste traite les événements comme un naturaliste traite une faune ou un terrain, s'assurant de la configuration exacte de chaque détail, cherchant à définir un ensemble, ne redoutant pas de faire dts hypothèses pour combler les lacunes que présentent ses données ; mais il ne consentira jamais à annoncer l'avenir, pas plus qu'un zoologiste ne se demande si l'homme est appelî' à acquérir des organes complémentaires. Dans les Illusions du progrès j'ai indiqué qu'après les guerres de l'Indépendance des nations, le droit historique, entraînant à sa suite les idées d'évolution, de tradition, de jurisprudence locale, s'est levé contre le droit naturel, que les intellectualistes du xvin' siècle avaient tant célébré, en même temps que les idées de progrès, de régénération ou de création, de raison universelle (1). —

,1) 11 me paraî^ utile de reproduire ici quelques lignes d'une interview de Benedelto Groce, publiée dans la Voce du 24 novembre 1910 : " La mentalité maçonnique se nommait au xvnr siècle encyclopédisme et jacobinisme; l'Italie fil une triste expérience de ses effets à la fin de ce siècle, au temps de rinvasion fran(;aise et des républiques italofrançalses... On peut dire que tout le mouvement du Hsoryimento s'est développé comme une réaction contre la direction frauçiase. jacobine et maçonnique. L'idée même de l'unité italienne fut lancée comme un mot d'ordre de l'opposition soulevée par l'universelle fraternité des Français, dont la prosaïque réalité s'était manifestée dans les pilleries, les dévastations et les oppressions commises par les généraux et les commissaires de leurs armées. En littérature, en philosophie, eu ]»olitique, le xix« siècle fut caractérisé, dans l'Italie comme ailleurs, par l'anti-intellectualisme. l'anti-abstractionnisme, Vanti-francesimo. Il sennble impossible qu'au début du xx« siècle, par imitation Ge la France, on apporte de nouveau chez nous un mal dont noua

L'empinste qui s'occupe des activités humaines, se tourne vers le passé, dans lequel il rencontre des choses achevées, la matière de la science, l'histoire, le déterminisme; on a bien le droit évidemment d'adopter une attitude contraire, de méditer sur l'avenir, de considérer, par suite, la vie, l'imagination, les mythes, la liberté ; mais il est absurde d'opérer à la manière des rationalistes qui, hallucinés par leurs préjugés unitaires, mêlent les deux genres, pré- Itendent imposer au second les conditions du prejinier et s'égarent ainsi dans le scientisme histori- 'que, — William James paraît avoir été surtout choqué par la suppression du monde réel qu'efTectuent ^les rationalistes au profit d'un monde idéal, bien )rdonné, où tout est net. Se rangeant lui-même dans la classe des barbares, il nomme les rationalistes : esprit raîiinés, tendres et délicats (1). Il serait bien difficile de définir ces deux classes ; mais on ne peut faire autrement que d'observer que le rationalisme brille d'un vif éclat dans les sociétés de librepensée, dans les comités démocratiques et dans les cénacles de lettrés qui cherchent de belles phrases faute d'avoir des idées (2); dans le plus grand nombre des cas, le rationalisme est loin d'être aujour-

avons souffert il y a plus d'un siècle et dont, après une crise violente, nous sommes guéris. . . Si nous devons souffrir d'une nouvelle invasion de rabstractionnisme français, nous nous libérerons de cette épidémie, comme nous nous sommes libérés du choléra que nous avons revu cette année. » {Cultura e vita morale, page 164 et page 168.)

(1) William James, op. cit., pages 29-30, pages 37-38.

(2) Il est conforme à l'esprit du pragmatisme de tenir largement compte du milieu où une doctrine s'épanouit quand on veut s'en faire une idée claire, au lieu de la délinir en termes scolastiques.

d'hui un signe de virilité intellectuelle. Nous allons maintenant examiner comment le rationalisme contamine nos symboles.

a). — Ceux-ci ont avec les phénomènes que le sens commun constate, des ressemblances assez étendues pour qu'on puisse les comparer utilement à des figures que des sculpteurs auraient taillées dans des rochers avec l'intention de respecter les apparences générales sous lesquelles ces objets naturels se présentaient à des spectateurs Imaginatifs; la cosmogonie du Timée a été établie suivant un principe manifestement dérivé de ce système, puisque le démiurge impose des formes géométriques (et les propriétés qui d'après Platon leur correspondent) à des masses primitives qui avaient déjà des dispositions à acquérir les qualités d'ordre supérieur dont elles sont actuellement douées (1) ; les philosophes grecs crurent que le génie esthétique de leur race leur commandait de faire voir la possibilité de soumettre à l'esprit le gouvernement jusqu'alors incohérent de leurs cités, en s'inspirant des procédés employés par les artistes (et par le démiurge platonicien) pour vaincre la grossièreté de la matière (2). Protégées par le

(1) Cf. Timée, 53, b. — Lorsque TertuUien affirme qae l'àme est naturellement disposée à recevoir les dogmes chrétiens, il transporte, semble-t-il, dans la psychologie une conception de la physique platonicienne. Les commentateurs do. TertuUien n'ont pas assez observé que cette âme naturellement chrétienne est l'àme d'un Romain qui a lu les philosophes gracs ; il y a chez uu tel homme une sorte de silhouette du christianisme.

(2) On a été souvent surpris qu'Aristote ait composé, lui aussi, un plan de cité parfaite (Alfred et Maurice Groiset, Histoire de la littérature grecqur, tome IV, page 729) ; ce

prestige de la tradition classique, les utopies devinrent, après la Renaissance, un grand genre littéraire qui, en simplifiant à l'extrême les questions économiques, politiques et psychologiques, a eu une influence néfaste sur la formation de l'esprit des révolutionnaires (1) ; s'il est vrai de dire, avec Renan, que notre temps est voué aux études historiques (2), leur influence n'a été souveraine que sur une élite fort restreinte, si bien que pour la majorité de nos contemporains les seules institutions dignes d'une société éclairée sont celles qui engendrent des abstractions capables d'entrer dans l'ordonnance d'un beau roman ; de là résulte que les gens de lettres jouissent d'une très grande autorité auprès des apôtres d-e révolutions.

b). — Lorsque des symboles ont été poussés assez loin sur la voie des antinomies, on oublie facilement sur quelles souches historiques ils ont été cueillis ; ils paraissent dès lors fort analogues à ces notions

fait montre quelle force irrésistible possédaient les idées esthétiques chez les Grecs : c'est donc un des phénomènes qu'il convient de mettre bien en lumière.

(1) Les premières utopies furent de simples compositions littéraires, destinées à charmer les humauistes platoniciens. On a maintes fois observé que Thomas Morus, qui devait mourir martyr, n'avait pu désirer voir entrer dans les mœurs rien d'antici.thohque ; il ne voulait pas anhciper sur l'avenir, mais peindre une société naturHle, antéchrétienne et très disposée à recevoir le christianisme. C'est par suite d'une dégénérescence de l'humanisme que ces idylles furent interprétées comme projets de réformes sociales.

(2) " Toute question de. nos jours, dit Renan, dégénère forcément en un débat historique ; toute exposition de principes devient un cours d'histoire. Chacun de nous n'est ce qu'il est que par son système en histoire. » {Essais de morale et de critique, page 83.)

AVAWT-PROPOS 27

fondamentales des sciences dont très peu de personnes soupçonnent les origines ; les uns et les autres passent pour des idéalités que produit notre esprit quand il est excité par un contact prolongé avec l'expérience. Comme les philosophes sont généralement beaucoup plus intéressés par l'appareil adopté dans l'enseignement d'une doctrine que par le fond même de la doctrine enseignée, ils ont cru souvent qu'un système mériterait une confiance absolue s'il était susceptible d'être présenté comme une imitation de l'antique géométrie, dont personne jusqu'au XIX* siècle n'a sérieusement mis en doute la rigoureuse objectivité. Descartes a acquis beaucoup de gloire en exposant une métaphysique déduite de postulats qui lui semblaient tout à fait comparables à ceux d'Euclide ou d'Archimède (2) Les sociétés ne nous offrent ppint de données que l'on puisse incorporer dans un tel arrangement ; c'est pourquoi les gens du xvii- et du xviir siècles regardaient l'histoire comme une connaissance assez humble ; quant aux symboles, pour peu qu'on pût les ranger plus ou moins facilement dans une progression dialectique analogue à celle des Eléments, on les traitait comme des réalités profondément vénérables. On était ainsi amené à penser que si un jour l'humanité devenait sage, elle s'empresserait de se mettre sous la direction de maîtres de philosophie, afin de pouvoir, en se confiant à leurs conseils, remplacer le monde misérable de l'histoire par un monde qui, s'adaptant parfaitement aux disciplines scolaires,

(2) Une critique qui s'inspire du pragmatisme met facilement en évidence Textrême différence qui existe entre les deux genres de postulats.

serait regardé comme élevé au niveau de l'esprit (1). c). — Le prestige dont jouit le rationalisme social, tient, pour une bonne part, ^~ttiaMtutlB~ que nous avons de traiter quelques-unes des questions les plus graves concernant l'Etat par des procédés empruntés à la pratique judiciaire. Les juristes, dans les argumentations universitaires, dans leurs conclusions pour les parties, dans les considérants des arrêts, écartent les motifs psychologiques qui ont pu faire agir les individus (2) ; ils cachent les hommes réels sous ce qu'ils nornment des personnes juridiques, types de genres sociaux qui sont supposés vivre suivant les usages fixés dans la jurisprudence presque comme des automates; pour l'application des lois, les juges possèdent cependant un certain arbitraire qui leur permet d'adapter les formes rigides de la théorie du droit aux circonstances, de manière à ne pas blesser les sentiments d'équité auxquels tient le grand public. Ces artifices rationalistes ont été transportés dans la discussion des questions sociales, par suite de causes dont je vais donner une esquisse. Il est probable que, de tout temps, les princes ont dénoncé les méfaits, vrais ou supposés, des peuples contre lesquels ils entreprenaient la guerre,

(i) C'est ce sophisme qui constitue l'âme de ce que Taine nomme l'esprit classique; cette expression n'est pas très heureuse, car il s'agit d'un esprit scolaire et non de l'esprit des grands auteurs de la littérature classique. L'analyse de Taine n'est pas excellente, parce qu'il était lui-mCme abreuvé d'illusions scolaires.

(2) Ces motifs psychologiques forment, au contraire, la matière principale des plaidoyers qui sont prononcés dans les cours d'assises; on a souvent observé que rarement un avocat réussit également bien au civil et au criminel; les principes de l'argumentation diffèrent trop entre eux.

de manière à exciter le zèle de leurs sujets, à obtenir le concours d'amis hésitants, à détourner les neutres d-e soutenir la partie adverse (1); les hommes paiticulièrement habiles dans l'art de la politique ont dû observer assez vite qu'on a le plus de chances d'aboutir aux résultats désirés quand on semble ne penser qu'à une justice abstraite ; cette affectation de haute sérénité ne les a jamais empêchés d'ailleurs d'employer à l'occasion des sophismes, des mensonges ou des flatteries, à la manière des avocats qui cherchent à solliciter en leur faveur le cœur des magistrats. Comme c'est une loi assez générale de l'histoire que les sociétés imitent dans leur ordre

Cl) Cette littérature est devenue une dp? armes les plus puissantes de la diplomatie, depuis que l'imprimerie fournit le moyen d'intéresser tout un grand pays aux nouvelles, aussi facilement que s'il s'agissait d'une cité antique dont les habitants allaient tous les jours flâner sur l'agora. Il semble même qu'il soit plus facile de faire l'opinion d'une nation moderne, grâce à la presse, qull n'était facile d'obtenir l'adhésion d'une assemblée grecque, haranguéa par d'habiles orateurs. — Dans la déclaration du 4 juillet 1776. les Américains disent: " Lorsque le cours des événements humains met un peuple dans la nécessité de rompre les liens politiques qui l'unissaient à un autre peuple et de prendre parmi les puissances de la terre la place séparée et le rang d'égalité auxquels il a droit en vertu des lois de la nature et de celles du Dieu de la nature, le respect qu'il dort aux opinions dn genre humain exige de lui qu'il expose aux yeux du monde et déclare les motifs qui le forcent à cette séparation. » Le 20 décembre. 1860, l'Etat de Caroline du Sud, en se séparant des Etats-Unis, nous dit qu'il << se doit à lui-même, [qu'il] doit aux autres Etats de l'Union, [qu'il] doit aux autres nations du monde de déclarer les causes immédiates qui l'ont conduit à cet acte ». (L.vboulaye, Histoire des Etats- Unis, tome II, page 321, et tome III, page 46,)

intérieur ce qui a été expérimenté avec succès dans la vie extérieure de l'Etat (1), les méthodes processives de la diplomatie ont été appliquées aux questions sociales, dans l'espérance que l'opinion des honnêtes gens pourrait exercer une influence prépondérante sur les partis, sur les pouvoirs publics et sur les maîtres de l'économie nationale. Au cours des procès idéaux que nous soutenons ainsi avec la conviction qu'il en résultera quelque changement avantageux dans les institutions, les symboles prennent tout naturellement la place qui, dans les procès réels, est occupée par les personnes juridiques.

Ainsi les théories abstraites, appuyées sur des considérations appartenant aux genres du beau, du vrai et du juste, deviennent, à certaines époques, l'objet d'un respect superstitieux.

(1) Cette vérité a été souvent méconnue parce que beaucoup d'écrivains ont cru qu'on ne pouvait donner à l'Etat une base solide qu'en admettant que la vie juridique s'étend de l'individu à la nation ; c'est ainsi que se sont formées les théories du contrat social. Dans La guerre et la paix, Proudhon a esquissé une théorie qui fait descendre le droit privé de la guerre (livre II, chap. xi). Il me semble qu'une philosophie qui se proposerait d'expliquer le droit et non de le légitimer, devrait lui attribuer deux pfiles: la guerre et l'économie; dans la famille, les deux caractères apparaissent à peu près également forts, en sorte qu'on peut regarder la famille comme le lieu où se fait l'union des deux principes du droit.

(2) Laboulaye dit que la révolution américaine fut « un procès», (op. cit., tome II, page 10); il y eut aussi chez nous, au xvin» siècle une énorme littérature processive ; mais elle est moins près de la vraie littérature judiciaire que celle d'Amérique.

A la fin de l'Ancien Régime d'innombrables beaux esprits avaient composé des descriptions de l'état naturel des sociétés, dont les cléments étaient empruntés à des sources fort diverses ; ces utopies passaient pour être très supérieures à ce que l'on constatait dans le monde réel ; mais les lecteurs de ces mirifiques romans ne savaient pas bien quelles conséquences il conviendrait de tirer de cette littérature (1). Il faudra arriver aux temps de la plus grande faiblesse intellectuelle du jacobinisme pour que des politiciens enragés croient pouvoir convertir ces rêves philosophiques en projets de législation (2). En général, il semble que les lettrés du XVIII* siècle aient cru devoir, par attachement aux progrès des lumières, admirer tous ces livres parce qu'ils ébranlaient ce qui restait d'autorité aux traditions médiévales, parce qu'ils parlaient avec enthousiasme d'une moralité supérieure indéfinissable,

(1) C'est œ qui résulte des conclusions auxquelles parvient André*Lichtenberger dans Le socialisme au XVIII' siècle.

(2) Babeuf soutint, dans son procès de Vendôme, qu'il avait voulu seulement former << une société de démocrates dont le but était de ramener l'esprit public vers les principes républicains et de combattre vigoureusement les manœuvres du royalisme au profit du gouvernement établi » (Advibm,e, Histoire de Gracchus Babeuf, tome I, page 399) ; il traita de rêves ptiilosophiques ou philanthropiques les projets révolutionnaires qu'on trouvait dans les papiers saisis (page 402, page 410, cf. pago 301). Son panégyriste croit qu'il y rivnit b^aucoup de vrai dans les excuses qu'il présentait.

parce qu'ils donnaient raison en principe aux réformateurs pratiques, occupés à améliorer une administration manifestement trop souvent défectueuse.

Après la Révolution les choses changèrent complètement d'aspect. On avait vu avec stupeur : que des bouleversements inouïs avaient pu se produire sans batailles mémorables, analogues à celles qui ont ensanglanté l'empire romain, l'Allemagne et la France après la Réforme, ou même l'Angleterre des Stuarts ; que la tempête s'était bornée aux médiocres exploits de bandes d'émeutiers plus bruyantes que redoutables, organisées par de petites associations de patriotes, conduites par des gens indignes de laisser un nom dans les annales de leur pays ; qu'en définitive les destinées du plus puissant Etat moderne peuvent dépendre de misérables coups de main, aussi bien que de véritables guerres civiles. Le peuple, appelé à donner son avis sur de très nombreuses constitutions, qui se rattachent à des principes fort disparates, avait approuvé les yeux fermés tout ce que lui avait présenté le parti dominant. Ainsi la volonté du souverain infaillible s'était trouvée être en fait à la merci de quelques aventuriers, favorisés par des hasards bizarres. — Les troubles, les proscriptions, l'émigration de beaucoup de riches familles n'avaient eu que des inconvénients temporaires ; gouvernée par des parvenus agités, enivrés de leur pouvoir éphémère et toujours prêts à lancer des armées au pillage de l'Europe, la France avait été plus respectée de ses voisins qu'aux années les plus glorieuses de la vieille maison capétienne ; une période d'existence joj'euse, luxueuse et luxurieuse, avait succédé aux angoisses de la Terreur avec tant de ra-

pidité que les épicuriens qui avaient bien connu l'Ancien Régime, pouvaient se demander si le cataclysme révolutionnaire n'avait pas été simplement un accident, ayant interrompu pour peu de temps la marche vers le bonheur par suite d'imprudences commises par des gouvernants aveugles (1), — Contrairement aux appréhensions fort légitimes des hommes de prétoire, qui avaient redouté que les bases du droit ne fussent ruinées par les mesures prises en vue de bouleverser l'assiette de la propriété traditionnelle, il surgit de nouvelles doctrines juridiques bien plus favorables à la propriété que ne l'avaient été celles des plus célèbres auteurs antérieurs au bouleversement ; la tourmente avait emporté le monde dans lequel se transmettait l'idée que la propriété est, dans une mesure plus ou moins large, une création du législateur ; les acquéreurs de biens nationaux exigeaient que leur propriété fût protégée sans réserve par l'idéologie (2).

Petites luttes civiles, crises moins graves en réalité qu'en apparence, progrès matériel et juridique (3), tel fut le bilan de la Révolution. Interprétant ces expériences extraordinaires au point de vue d'une philosophie des institutions qui correspondit aux habitudes intellectuelles des manieurs d'abstractions, les rationalistes, laissant de côté tout le mécanisme de l'histoire, dirent que la plèbe française

(1) Cette considération était capitale au xviii« siècle qui mesurait le degré de civilisation aux aises dont jouissaient les classes dirigeantes.

(2) Cf. G. SoREL, Illusions du progrès, 2® édition, pages 114-120.

(3) J'entends ici par progrès iuridirnip une tendance à imposer le respect de la propriété à l'Etat.

avait combattu pour faire entrer dans la législation les prncipes de droit naturel que les penseurs les plus considérables de l'Ancien Régime avaient en vain fait coHnaître aux maîtres de la France roj'ale; l'homme dont parle la Déclaration des droits est évidemment un être symbolique, obtenu par une diremption (1) et transformé par des théoriciens peu perspicaces en élément générateur de l'ordre moderne ; une généralisation de ces vues utopiques conduisait tout doucement, à admettre que les forces constituées par les intérêts, les passions et les imaginations de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre introduiront violemment, chaque fois que cela sera utile pour le Progrès, dans le corps des rè- /gles fondamentales d'une société quelques fragments de systèmes établis en vue d'opposer le beau, le vrai et le juste, tels que les conçoivent les esprits éclairés, aux créations aveugles de l'histoire (2). En conséquence, les personnes qui font profession de donner aux classes dirigeantes des conseils sur les plus sages orientations politiques à adopter, ont enseigné que les vrais grands hommes d'Etat, prévoyant des défaillances chez leurs successeurs (3), opèrent de pro-

1) Cf. G. SoREL, Réflexions s^lr la violence, fages 402-

(2) Cette conception est en quelque sorte, un démarquage du providentialisme des théologiens La psychologie des hommes de 1793 paraissait trop mince aux rationalistes pour qu'on puisse y trouver suivant eux des raisons suffisantes des grandes transformations survenues pendant la Révolution.

(3) Les ministres conservateurs ont eu presque toujours des faiblesses extravagantes aux jours de crise : les ministres portés au pouvoir par les flots plébéiens défendent leurs places avec une tout autre énergie.

fondes réformes, afin d'éviter à leur pays les ennuis des émeutes, des gouvernements provisoires et des perturbations économiques qui en sont la suite. Les utopistes qui parurent durant" la première moitié du XIX'' siècle, furent inspirés par ces conceptions historiques ; ils pensaient que si la bourgeoisie instruite avait à choisir entre la prévision de troubles révolutionnaires extrêmement vraisemblables et des solutions bien étudiées des problèmes sociaux, elle n'hésiterait pas à faire de grands sacrifices pour concilier l'ordre avec le progrès ; beaucoup de jeunes gens distingués auxquels des études scientifiques avaient inculqué une trop grande confiance dans le rationalisme, se laissèrent séduire par ces créateurs de prétendues sciences.

Il est dans la nature du rationalisme d'éliminer,\ autant qu'il peut le faire, les puissances psycholo-^ giques qu'il rencontre sur son chemin ; il devait donc arriver que l'on fermât souvent les yeux sur les forces plébéiennes, d'ailleurs très faibles, qui avaient bouleversé l'Ancien Régime, pour réduire la Révolution à un triomphe d'une Idée sur les faits historiques ; une gigantesque expérience aurait ainsi montré que les choses reconnues conformes à la raison par les philosophes sont destinées à devenir réelles, au milieu d'accidents qui ne méritent pas de fixer l'attention des rationalistes. Je vais donner deux autres exemples remarquables de cette illusion :

Lorsque la grande production eut commencé à se développer en Angleterre, on reconnut sans peine que la prospérité des manufactures ne dépend point de l'intervention de l'Etat autant que l'avaient cru tant d'habiles ministres, qui avaient été parfois jus-

qu'à traiter l'industrie comme une sorte de service public ; des écrivains subtils travaillèrent même à créer une science qui considérerait les relations de vendeurs-acheteurs, capitalistes-salariés, prêteurs-débiteurs sur un marché où ne pénétrerait pas de gouvernement; si des moralistes, des juristes, de bons administrateurs leur ont, maintes fois, reproché de 'placer leurs théories en dehors de la réalité historique, en réduisant l'activité humaine aux mesquines préoccupations de Vhomo œconomicus, ils n'examinèrent pas sérieusement la légitimité de la diremption que suppose la construction de l'économie politique classique. De petits philosophes, dévorés de l'ambition de passer pour de grands hommes, transformèrent ce symbolisme en une utopie qui devait, à leurs dires, répandre le bonheur dans le monde (1). Une vaste littérature a été consacrée à réclamer, au nom du droit naturel, le libre échange, qui marque mieux qu'aucune autre mesure aux yeux des masses la séparation de la production et de l'Etat ; des réformes douanières ont été effectuées seulement dans les pays où des groupes puissants d'intérêts les ont imposées aux gouvernements; mais les rationalistes continuent à crier qu'ils tueront quelque jour l'hydre du protectionnisme, par raison démonstrative, comme le feraient des personnages de Molière.

Durant tout le xix'= siècle les hommes qui se vantent d'être les fils de 89, ont reproché au catholicisme de chercher à se créer une situation privi-

(1) Vilfredo Pareto a fait une excellente critique de Vutopie libérale, dont Bastiat fut le représentant le plua tapageur : il a montré que la doctrine de « l'tiarmonie des intérêts légitimes » est très faible. {Les systèmes socialistes, tome II, pages 45-69.)

AVANT-Pr.OPOS 37

Icgiée, incompatible avec les affirmations de la conscience moderne ; les publicistes que l'on nommait ultramontains, prétendaient se borner à défendre les libertés nécessaires de l'Eglise ; en fait ils mêlaient à des systèmes de droit public un symbolisme qui suppose une diremption. Les libéraux leur répondirent par une théorie de l'Eglise libre dans l'Etat libre, qui donnerait, disaient-ils, satisfaction à toutes les exigences du droit naturel (1). Aux Etats- Unis l'indépendance dts confessions a été établie en vue de rendre plus féconds les enseignements chrétiens grâce à la multiplicité de leurs formes ; mais la démocratie a chez nous supprimé l'ancienne législation concordataire dans l'espoir de nuire à la religion ; cela n'empêche pas beaucoup de catholiques instruits de discuter avec leurs adversaires sur le régime des cultes en employant des arguments rationalistes, comme si les radicaux se souciaient du beau, du vrai et du bien !

Les conceptions que Marx s'était formées sur le socialisme lui avaient été suggérées par le spectacle de l'industrie anglaise. Il avait observé en Angleterre une masse ouvrière que l'on pouvait pratiquement regarder comme déliée de tous les liens de solidarité que reconnaissaient nécessaires les citoyens dans les autres pays ; il a pu en conséquence développer lar-

(1) Cette théorie a été souvent présentée par des partisans du libre-échange, en sorte qu'elle a contribué à mettrii en lumière cette trilogie Etat-Eglise-production, qu'il tsl utile de considérer pour comprendre la société moderne. — Il csL à reniiirquer que Gavour était très pénétré des idées proposées par les économistes défenseurs du libre-échange.

gement sa thèse de la lutte de classe (1) ; rien n'était plus légitime que de procéder enfin à une diremption pour étudier les qualités propres d'un prolétariat militant. Celui-ci ne saurait accomplir la mission que Marx lui attribuait, à moins qu'il n'existe dans son sein une distribution de sentiments assez forts pour amener chacun de ses membres à faire la besogne parcellaire qui, en raison de ses facultés particulières, concourt efiica^ement à l'œuvre comt mune ; les socialistes n'ont examiné que d'une maj iiière très insuffisante les conditions qui favorisent I^Ou entravent une telle formation des âmes (2); ils se sont presque toujours contentés de sophismes naïfs qui reviennent à peu près à ceux-ci :

Le régime actuel ne saurait durer, parce qu'il ne résiste pas à une critique sérieuse, fondée sur des considérations relatives au beau, au vrai et au bien ; or on ne découvre point dans la société de forces capables de renverser le capitalisme, en dehors de celles que renferme le monde ouvrier, mis par la gi-ande industrie en conflit incessant avec les patrons ; la raison exige donc que la masse laborieuse forme une entité capable d'exécuter la condamnation prononcée par la critique. Le changement social ne saurait avoir le caractère absolu réclamé par une raison exigeante, si la classe révolutionnaire ne possède pas des qualités lui donnant une constitution beaucoup IjIus achevée que ne fut celle d'aucune des classes connues ; les chefs du socialisme jugeant qu'il serait

(1) Cf. la conclusion de mon livre Insegnamenti socixUi délia economia contemporanea, dont le texte français a paru dans le Mouvement socialiste, juiUel 1905.

(2) C'est à l'examen de quelques-unes de ces conditions qu'est consacré mon livre Réflexions sur la violence.

aU'dessus de leurs forces de réaliser une réforme morale si profonde, si mystérieuse et si nouvelle (1), se contentent d'organiser des partis politiques prolétariens, chose assez facile ; le reste viendra à son heure, par le jeu naturel des cerveaux, quand les politiciens auront suffisamment expliqué à leurs électeurs les lois du développement historique. La théorie marxiste du prolétariat est d.eyenue, entre les mains des hommes de l'école, une de ces ^distractions que le rationalisme regarde comme étant d'autant plus certaines, désirables et propres à gouverner l'esprit qu'elles ont rendu plus de services pour la construction de systèmes ; l'homme vraiment éclairé doit, suivant les rationalistes, régler sa conduite en argumentant sur de teUes\§^iip er-IÂQliiés et non en considérant les faits avec bon sens ; c'est pourquoi les socialdémocrates nous crient que l'empirisme ne peut rien contre leur doctrine qui leur semble indispensable pour donner une sanction aux sentences que le rationalisme prononce sur l'histoire. Nous voici en pleine utopie ! (2)

Ce que Marx avait appris de philosophie hégé- / lienne, le prédisposait à chérir les préjugés monistes

(1) Us évitent de ctiercher à approfondir les questions psychologiques, idéologiques et juridiques posées par le passagë~Tii? hi masse prolétarienne à' là 'classe achevée. Le rationalisme leur plaît fort parce qu'il se contente de solutions superficielles.

(2) Le marxisme ayant pris les allures d'une utopie, n'a pu opposer de résistance bien sérieuse à ^a renaissance des utopies qui s'est manifestée dans ces dernières années.

suivant lesquels le génie humain ne saurait se proposer d'ambition plus haute que celle d'introduire la noble discipline de l'unité dans les sj'stèmes de la connaissance, de la volonté ou de l'action ; cependant, d'après ce qu'il a écrit au début du Manifeste communiste, aucune explication approfondie de l'histoire n'est possible que si l'on prend pour point de départ le développement des antagonismes qui se sont produits entre des groupes susceptibles de diremption (hommes libres et esclaves, patriciens et plébéiens, barons et serfs, maîtres et compagnons, I capitalistes et prolétaires); mais il s'enivrait de l'es- I poir qu'un jour viendrait où la diremption serait I sans objet. L'Idée, qui suivant Hegel entraîne l'hom- \ me vers la raison (1), va, en effet, suivant Marx, achever son œuvre bienfaisante en imposant l'unité, que réclame le rationalisme, là où n'avait régné en-

Ci) Paraphrasant la Philosophie de l'histoire de Hegel, P. Roques écrit : « La raison n'est pas impuissante au point de demeurer simple idéal et de n'exister qu'en dehors de la réalité, on ne sait où, dans le cerveau de quelques hommes; elle est la substance infinie de toute réalité finie. Amaxagoras affirmait que l'esprit, nous, non le hasard, fait marcher le monde... Nous conviendrons cependant qu'il semble absurde d"affirmer que riiisloire manifeste le progrès de la raison. En effet, les ressorts de l'activité humaine sont le besoin, la passion, iintérèc, presque jamais le désir du bien ; l'égoïsme et la brutalité sont boaucoup plus fréquents chez l'homme que le respect du droit, qui ue s'acquiert que par une longue discipline... Nous ne nierons donc pas [que] les acteurs du grand drame sont surtout Ise individus égo'istes et violents, et il faut dire que rien de grand dans le monde ne se fait que par la passion... Mais les intérêts et les passions ne sont au fond que les moyens par lesquels les hommes, à. leur insu, réalisent l'esprit. » (Hegel, sa vie et ses œuvres, pages 271-272.)

core que la pluralité, fruit détestable de hasards, de désirs déréglés et de l'ignorance générale. Marx s'était bien aperçu que ce passage de l'hétérogénéité à l'homogénéité ne rentre pas dans le genre des mouvements que produit un mécanisme de forces antagonistes analogue à ceux qu'il avait prescrit de considérer pour arriver à une pleine intelligence du passé; les transformations résulteront dès lors de causes idéologiques ; la théorie matérialiste de l'histoire n'est bonne que pour les temps que Marx nommait préhistoriques (1).

Le Manifeste de 1847 suppose que le pouvoir de la bourgeoisie a été renversé par une coalition de jacobins et de prolétaires (2); les vainqueurs, afin de tirer tout le parti possible de leur heureuse campagne, organisent une démocratie qui débute en prenant des mesures de liquidation sociale, dont la nomenclature a été empruntée par Marx et Engels à la littérature de leur temps (3); enfin la classe ouvrière exerçant une action chaque jour plus dominante sur l'Etat, l'idéal de la Ligue des communistes entre dans l'histoire des institutions. Ce tableau schématique paraît avoir été présenté volontairement sous une

^1) Dans la préface écrite en 1859 pour la Crillque de l'économie politique, les temps qui précèdent la chute du régime capitaliste sont ainsi qualifiés.

(2) Ch. Andler, Le nianifesce communiste, tome II, page 135, page 160.

(3) « Ils ont plus tard, dit Ch. Andler. attaché une importance médiocre à ce programme de transition. Il est aisément reconnaissable que les communistes de iô4'(, qui le leur ont imposé, furent des artisans voisins par leurs idées de la démocratie socialiste [de Ledru-Roian et Ue Louis Blanc. Cf., page 135] et par leur condition de la petite bourgeoisie.» \loc. cit., pages 160-161.;

forme énigmatique ; Marx, qui n'était encore qu'un jeune philosophe sans réputation, ne pouvait exprimer sa pensée en toute liberté ; beaucoup des membres de l'association pour laquelle il tenait la plume, estimaient que le régime transitoire de la démocratie pourrait être évité, grâce à une révolution qui serait assez énergiquement conduite pour jeter les travailleurs en plein communisme (1).

La lettre que Marx écrivit en 1875 sur le programme de Gotha, est beaucoup plus instructive que le Manifeste^ de 1847, parce qu'à cette époque Marx était devenu l'auteur illustre du Capital, parce qu'un grand parti en Allemagne se réclamait de son enseignement et que le document étant confidentiel, son rédacteur n'avait pas à ménager les opinions des masses autant que s'il eût été public. Là encore Marx admet que le passage au communisme se fera en deux moments. Tout d'abord existe une société fortement empreinte des caractères de l'ancienne, qui règle la répartition des produits en s'inspirant de la théorie marxiste de la valeur. « Dans la phase supérieure de développement de la société communiste, lorsque sera évanouie l'asservissante subordination des individus à la loi de la division du travail et avec elle l'opposition du travail intellectuel et du manuel; lorsque le travail ne sera plus seulement le moyen de vivre, mais le premier besoin de la vie, que les forces de production iront croissant avec le développement intégral de l'individu et que toutes les sources de la richesse publique couleront à pleins bords, alors, pour la première fois, l'étroit horizon

(1) Ch. Andler, loc. cit., page 132 page 134, page 136, page 139.

du droit bourgeois sera dépassé, et la société inscrira sur ses drapeaux : Chacun selon sa capacité ; à chacun selon ses besoins ! » (1). Voilà une accumulation formidable d'hypothèses bien singulières, qui ne sauraient être réalisées à moins que notre psychologie profonde n'éprouve les transformations dont nous allons tracer une esquisse.

L'opposition du travail manuel, réputé servile, et du travail intellectuel, répute noble, paraîtrait choquante aux personnes sensées si beaucoup d'art se rencontrait dans la pratique des métiers communs qui livrent aujourd'hui des produits étrangers à toute esthétique ; le travail sera le premier besoin de la vie quand on aura pris l'habitude de recourir à des besognes à la fois utiles et esthétiques pour surmonter la douleur, au lieu de demander un oubli fugitif à des distractions (2) ; le développement rapide des forces productives reposera principalement sans doute sur la valeur des motifs esthétiques que feront valoir les promoteurs d'innovations, après que le progrès matériel ne sera plus imposé par les nécessités de la concurrence. Ainsi notre civilisation actuelle qui se soucie fort peu de distinguer le beau du laid, céderait la place à une sorte de Grèce idéalisée, dans laquelle les préoccupations esthétiques seraient très fréquemment décisives. Il y aurait toutefois une différence essentielle entre la manière de vivie célébrée par les anciens et celle de l'ère socialiste ; tandis que les philosophes avaient cru autrefois que les

1; ïr^dui-lioa par Georges Platon dans la Revue d'économie polUique, septembre-octobre 1894, page 758.

!2) Cf. ce que j'ai écrit dans la préface à La douleur iJhysique, de Georges Gastex.

sages doivent se contenter d'une existence modeste, proportionnée aux conditions de l'économie rudimentaire de leur époque, on nous promet un pays de Cocagne (1), qui pourrait comporter, selon beaucoup de socialistes, une libre consommation (2) ; si les hommes de l'avenir choisissent pour régler leurs rapports civils la formule communiste, c'est sans doute que celle-ci est, au jugement de Marx, la plus belle, la plus vraie et la plus juste que l'esprit humain ait jamais conçue (3). Le fondateur du socialisme scientifique espérait que les journaux de la socialdémocratie donneraient aux prolétaires un enseignement capable d'assurer ainsi le triomphe du rationalisme dans un monde hyperhellénique.

Je pense que Marx a dû plus d'une fois établir un

rapprochement entre les guerriers de la République

de Platon et les ouvriers de la grande industrie que

le socialisme organise en vue d'une lutte à mort di-

(1) Les nouvelles manières de concevoir les rénovations sociales commencent à paraître au temps de la Renaissance ; on voulait alors une vie large ; le féminisme a proposé un rêve plus complet de luxe et de luxure que n'importe quelle autre utopie ; c'est ce caractère qui explique principalement son succès ; il convient de noter que beaucoup de socialdémocrates admirent encore Fourier.

(2) Dans la première édition du Programme du parti ouvrier, publiée en 1883, Jules Guesde et Paul Lafargue disaient qu'en décrivant l'abbaye de Thélème « Rsibelais [fut] un voyant [qui] a prophétisé la société communiste où nous allons et dans laquelle la surabondance des produits permettra de consommer à volonté » (page 36).

(3) Il est remarquable qu'en 1883 Jules Guesde et Paul JLaf argue aient dénoncé cette formule comme reculant « les bornes de l'absurde » ; ils estimaient que les besoins sont trop élastiques pour servir de base à une répartition raisonnée {op. cit., pages 17-18).

rigée contre le régime capitaliste ; il estimait évidemment que les travailleurs modernes, dépourvus de propriété, privés d'établissement familial (1) et réduits à un salaire qui interdit toute accumulation d'argent permettant d'arriver au patronat, sont aussi bien préparés au communisme qu'auraient pu y être adaptés les gardiens de la cité platonicienne, auxquels le philosophe a refusé le droit d'avoir des terres, une famille (2) et toute ressource monétaire ; mais si on abandonne ces analogies abstraites pour se mettre en présence de la réalité, on s'aperçoit que le livre de Platon est de nature à décourager les gens qui, sur la foi de Marx et d'Engels, croient que l'histoire est en train de préparer le communisme,

a). — J'observe, tout d'abord, que le groupe auquel Platon impose sa loi du communisme, est extrêmement faible ; or Marx a signalé dans le Capital que « de simples changements dans la quantité parvenus à un certain degré amènent des changements dans la qualité » (3) ; il résulte de là que si le communisme est bon pour les guerriers platoniciens, il au-

(1) Il me paraît très difficile de savoir exactement ce que Marx a voulu dire dans la partie du Manifeste communiste qui traite de la famille ; le commentaire de Gti. AndlT ne tranche pas Ips difficultés (loc. cit.. pps'ps 150-153) ; je crois que Marx, pensant aux vieilles familles allemandes, a été surtout frappé de la ruine des forces conservatrices de traditions morales qu'entraîne la disparition des foyers stables dans l'économie ouvrière moderne.

(2) Au début du livre V. Pnlémarque dit nue les rèslps à adopter pour les relations sexuelles dominent toute la question du communisme. Cette observation est d'une grande profondeur.

(3) Marx, Capital, trad. franc., tome I, page 133, col. 2.

rait bien peu de chances de convenir à l'organisation de nos masses prolétariennes. — Afin que la conscience de ses chevaliers soit toujours absorbée par la contemplation de leur mission militaire (1), Platon interdit qu'on apporte jamais aucune réforme aux disciplines de l'éducation passablement étroite (2) qu'il avait édictées pour eux (Livre IV. 424, b);

(1) Au début du livre IV, Adirnante fait observer à Socrate que les gardiens de la cité ne seront pas heureux, puisque, n'ayant pas d'argent, Ils ne pourront ni recevoir des hôtes, ni voyager, ni aller chez les courtisanes ; Socrate répond qu'une bonne éducation pourra les amener h se trouver heureux et, qu'au surplus, ii ne s'agit pas du bonheur de quelques hommes, mais du bonheur de l'Etat. On a pu compare'" ces guerriers aux moines qui, suivant la croyance cat^olirnie, protègent les pays où ils sont établis, par leur pratique de la vie chrétienne. Ainsi, il y a une différence e.-sentielle entre le communisme de la République et ceux qu'on a observés chez certains peuples non civilisés , le plus célèbre de ces communismes a été celui des Aiioï, prêtres et acteurs, qui formaient une sorte de franc-maçonnerie à Taïti, entretenus par les villages où ils demeuraient et ayant des femmes coramiuTi^s (ELisÉr Reclus, Nouvelle géographie unlverseUe, tome XIV, pages 918-919) ; — Cf.. une institution de célibataires achetant des jeunes filles pour l'usage commun aux îles Palaos (page 592).

(2) Aux livres II el III, Platon parle presque comme un précurseur de Mgr Gaume, qui, au milieu du xix* siècle, déclama contre le ver rongeur de la littérature païenne. Il signale le venin des vieilles poésies grecques qui ont mal compris le rôle des dieux, les destinées posthumes de l'homme et la vertu. La tragédie et la comédie doivent être proscrites, parce que ces arts imitatifs sont propres à faire naître de fâcheuses tendances de l'âme chez les citoyens que le théâtre incite à imiter des personnages que méprise la philosophie : il ne faudrait représenter que des êtres admirables, comme dans les pièces des collèges de

dans nos sociétés industrielles où les besognes de la production prennent aux hommes utiles (1) beaucoup plus de temps que leur activité sociale, le progrès matériel exige que des individualités très marquées portent leurs initiatives arbitraires dans !es régions qui semblent le mieux acquises à l'ordre ; ainsi manque dans les pays en voie de grand développement le bloc psychologique de la soumission, de l'uniformité er7i€-PîmmobïTite~qui dans le monde platonicien était si favorable au communisme. ■ — Bien loin de croire que le mouvement naturel des sociétés dût faire apparaître sa citée idéale. Platon enseigne qu'elle devrait fatalement aboutir aux formes politiques connues de l'oligarchie, de la démocratie et de la tyrannie, si elle était abandonnée au jeu des tempéraments que l'on observe dans le monde réel.

b). — Il semble que Platon se soit plu à montrer l'invraisemblance de son utopie (2). Par exemple, il affirme qu'elle ne saurait fonctionner si elle n'a à sa tête des philosophes ; et quels philosophes ! des hommes qui, après avoir a'^quis les éléments de sciences enseignés dans les écoles du temps, s'élèvent jusqu'à la connaissance des essences (livre V, 480. a et livre

(1) Il est évident que réraancipation du prolétariat, dont parle Marx, doit être opérée par des hommes qui prennent une part sérieuse à la production, puisqu'elle doit être l'œuvre des travailleurs eux-mêmes et non celle de politiciens ; la socialdémocratie a bien soumis en fait les travaillpurs h ûf^ politiciens ; mais je raisonne ici sur la théorie philosophique.

(2) Je crois même que plus d'une fois Platon a dirigé l'arme de l'ironie, qu'il maniait avec un art supérieur, contre les gens qui seraient tentés de prendre pour des programmes législatifs les fantaisies communistes.

VI, 484, c-d); l'explication qu'il donne est tellement obscure qu'on a pu l'accuser de galimatias (1) ; il s'agissait évidemment de ces énigmes pythagoriciennes que nous pouvons nous consoler de ne pas savoir résoudre, parce que leur solution serait absolument inutile (2). — Les magistrats, à l'imitation des propriétaires de chiens de chasse qui choisissent avec grand soin leurs reproducteurs (459, a), accoupleront les hommes et les femmes de la manière la plus favorable à la beauté de la race (459 d-460 b) ; cela suippose que ces chefs de l'Etat connaîtraient ce qu'on nomme aujourd'hui les lois de l'eugénique ; mais tous les travaux des naturalistes modernes montrent qu'on n'obtiendra jamais que des règles très incertaines pour régler les croisements. — Puis voici quelque chose de plus extraordinaire encore : la décadence de l'ordre parfait créé par Platon commen-

(1) ViLFREDO Pareto, Les systèmes socialistes, tome II, page 7.

(2) Platon se réfère expressément aux opinions pythagoriciennes à propos de l'astronomie et de la musique ; l'une se rapporte aux harmonies de la vue et Tautre aux harmonies de l'oreille (livre VII, 530, d) ; dans les deux cas l'observation ne peut fournir que des résultats bien inférieurs à ce qu'exige la raison ; les astronomes, qui se contentent de l'empirisme, ressemblent à des géomètres qui, en présence de dessins exécutés par un artiste très habile, espéreraient découvrir dans leur examon ce que «onl en vérité les rapports d'égal à égal, de double ou de tout autre proportion (529, e) ; les musiciens sont au>si ndi- Qules que ces observateurs du ciel, quand ils torturent les cordes de leurs instruments pour arriver à faire une étude expérimentale des nombres qui caractérisent les intervalles, sans s'élever au problème d'examiner quels sont les nombres consonnants ou non et d'oij viennent ces propriétés (531, b-c). Cette science supérieure est l'arithmétique mystique des pythagoriciens.

cera quand quelques erreurs auront été commises dans le choix des époques propices à la bonne génération (livre VIII, 543, b). En subordonnant la prospérité de sa république à tant de conditions mystérieuses, il a voulu nous faire comprendre que nous commettrions une grosse erreur, si nou5> prenions pour un projet de législation une fantaisie qu'il avait imaginée pour avoir le moyen d'exposer, dans des conditions particulièrement commodes, ses idées sur la bonne conduite, sur l'éducation et sur les psychologies qui correspondent aux divers régimes politiques.

c). — Si, au lieu d'être un des plus habiles écrivains de la prose grecque, Platon avait été un pur rationaliste, il aurait supprimé de ses expositions toutes les apparences pluralistes qui, en conservant à son invention une certaine vie, lui donnent une vraisemblance analogue à celle d'un roman, pour ne conserver qu'un monisme abstrait. On aurait vu clairement alors que cette cité platonicienne n'est pas une véritable société, pleine de variétés, mais une agglomération de personnages tous identiques (1).

(i) Aristote prend contre Platon le parti du pluralisme: « Naturellement, la cité est fort multiple; mais si elle prétend à l'unité, de cité elle devient famille, de famille individu; car la famille a bien plus d'unité que la cité et l'individu bien plus encore que la famille ». {Politique, livre II, chapitre ii, 4.) Proudhon écrit : « On ne conçoit pas pourquoi en Icarie il existerait plus d'un homme, plus d'un couple... A quoi bon cette répétition interminable de marionnettes, taillées et habillées de la même manière ? La nature... qui, en se répétant, ne fait jamais deux fois la même chose, fait naître, pour produire l'être progressif et prévoyant, des milhons de milliards d'individus divers... Le communisme impose des bornes à cette variété de la nature. >- [Contrarie lion s économiques, rhap. xn, § 9.)

Dans une telle construction les actes étant grossis d'une manière indéterminée, le philosophe a le droit de dire que le juste et l'injuste sont plus faciles à discerner dans sa cité que dans l'individu (livre II, 368 e-369 a) (1).

Cette réduction de la société à une répétition d'un type, a une très grande importance pour l'histoire des idées communistes. Les gens qui ont échoué dans leurs entreprises, aiment à se figurer que leurs malheurs sont dus uniquement à la malice de leurs contemporains ; ils s'imaginent, en conséquence, qu'ils atteindraient infailliblement les fins qu'ils poursuivent, s'ils trouvaient autour d'eux des sympathies, au lieu de se heurter à des concurrences ; aussi aspirent-ils souvent au communisme qui, devant transformer tous les hommes en reproductions du sujet pensant, leur promet le pouvoir de créer l'avenir suivant les vues de leur intelligence (2). — Le communisme convient beaucoup aux âmes tendres, aux cœurs ulcérés, à tous ceux qui redoutent la solitude,

(j,) A la fin du livre IX, Glaucon dit que l'Etat platonicien n'existe que dans les discours des philosophes et non sur la terre ; Socrate répond qu'il en existe du moins probablement un modèle dans le ciel, que l'on consultera pour apprendre à bien régler sa conduite (592, a-b).

(2) Dans le livre qu'il a écrit pour réfuter Diihring, Engels a identifié son idéal communiste avec le monisme social d'une façon qui ne peut laisser place à aucune difficulté d'interprétation. Dans la société future, il n'y aura plus cette anarchie des volontés qui donne aux phénomènes économiques une allure générale analogue à celle de phénomènes naturels, réglés par la nécessité; plus de causes particulières venant se heurter; plus de hasard; tout est soumis à une raison unique. {Philosophie, économie politique, socialisme, trad. franc., pages 364-365) ; le monde se réduit à un seul homme ; — à Engels.

parce que leurs états sentimentaux seraient répétés autour d'eux, ce qui apporterait beaucoup de soulagement à leurs peines. — Enfin une satisfaction immense enivre l'individu qui rêve à devenir le centre du monde ; l'expérience montre qu'il faut avoir l'esprit solidement ancré dans la pratique pour être complètement à l'abri de cette tentation d'orgueil ; les travailleurs modernes dont l'initiative est fort réduite par le régime capitaliste, sont très sensibles à ce mirage impérial que leur fait apparaître le communisme. Ces raisons expliquent pourquoi les politiciens peuvent trouver tant de ressources précieuses dans la littérature communiste ; plus d'une fois des sophistes ont su conduire sur des voies opportunistes des ouvriers de tempérament révolutionnaire en hurlant l'amour passionné qu'ils prétendaient éprouver pour le communisme (1). Il eût été impossible à Marx d'émettre le moindre doute sur le communisme futur, bien qu'il n'eût probablement pas une grande foi dans ce qu'enseignait son parti (2).

Il me semble utile de mettre sous les yeux du lecteur, à la fin de cette introduction, quelques ré-

(1) Lorsqu'après le congrès de Saint-Etienne, en 188-' Il se produisit une scission dans le parti socialiste français' les posjUbiime^, qui préludaient à la politique adoptée aujourdaui par les parlementaires socialistes, reprochaient aux nnesdistes de ne pas être asspz r(^volntionnairps et reprenaient les formules communistes pour « maximer » les revendications du prolétariat (Jules Guesoe et Paul LvFARGUE. op. cit., pagos 17 et 18.)

(2) J'ai émis des doutes sur le communisme de Marx

VZ AVANT-PROPOS

flexions que Benedetto Croce a émises, an commencement de IMl, sur les résultats produits par le marxisme. « Je ne crois pas, disait l'illustre philosophe italien, que l'on puisse attribuer une médiocre valeur aux effets suivants : l'abandon définitif du socialisme égalitaire et optimiste, devenu ridicule ; \e concours que le socialisme moderne et historiciste a donné et donne aux partis qui ont lutté contre toute tentative de réaction, notamment en contribuant, depuis plusieurs dizaines d'années, à empêcher les guerres européennes ; la législation du travail, les améliorations réalisées dans les conditions matérielles de la classe ouvrière et un certain relèvement intellectuel de celle-ci qui se traduit par un sens plus concret de la réalité sociale, aujourd'hui répandu partout. Dans le domaine intellectuel il a participé au réveil philosophique et à l'élimination des niaiseries positivistes, il a rendu plus fortes les études et la culture économiques ; il a indiqué de nouvelles manières de considérer l'histoire. Voici quelquesuns des dons que le socialisme a faits à la civilisation moderne. » (1). Tous les hommes qui ont pris une part à une œuvre si notable, peuvent s'endormir avec la conscience d'une vie utilement employée.

Juillet 1914.

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