III. — Observations de Karl Kautsky sur Z'Intelligenz
— Désastre des Intellectuels an lendemain d'une révolution prolétarienne. — L'ouvrier contre l'autorité des gens étrangers à la profession.
IV. — Formation de la classe ouvrière suivant le schéma donné par Marx. — Esprit de corps. — Importance des caisses de secours des trade-unions.
— La coopération : son rôle juridique.
V. — Autorité morale des corps sélectionnés. — Gouvernement de la classe ouvrière par ses syndicats.
— Réduction progressive de l'Etat au profit des organes de métiers.
VI. — Idées de Durkheim sur l'utilité morale des corporations. — Influence morale des tradeunions anglaises.
Conclusion.
Les écrivains socialistes contemporains sont loin d'être d'accord sur l'avenir des syndicats professionnels : suivant les uns, les syndicats doivent jouer un rôle très secondaire, servir de base à une organisation électorale ; suivant d'autres, ils sont appelés à mener contre la société capitaliste la lutte suprême au moyen de grèves irrésistibles. On a donné à ces deux tbèses les dénominations assez impropres de système politique et de système économique. Je ne veux pas entrer dans la discussion engagée ; je voudrais seulement appeler l'attention sur quelques points de vue théoriques et montrer que le matérialisme historique de Marx jette de vives lumières sur ces problèmes : je compte traiter, plus tard, d'une manière étendue, la théorie du prolétariat révolutionnaire quand le public français aura à sa disposition les œuvres complètes de Marx et d'Engels.
Il faut, tout d'abord, prendre bien garde de confondre les théories de Marx avec les programmes des partis qui se réclament de l'auteur du Capital. « Le marxisme est et reste une doctrine, dit le professeur Antonio Labriola. Les partis ne peuvent tirer leur nom ni leur raison d'être d'une doctrine (1). » En Allemagne même, du congrès de Gotha jusqu'au con-
(1) Antonio Labriola, Essais sur la conception matérialiste de l'histoire, trad. franc., page 37. — Le premier des deux essais dont se compose ce volume a une importance particulière, parce que le texte en avait été soumis à Engels ; il s'étend de la page 21 à la page 117 dans la première édition que je cite ici.
avenu; socialiste des syndicats 79
grès d'Erfurth, de 1875 à 1892, la social démocratie inscrivait dans son programme des propositions dont Marx avait signalé l'erreur (1). Il ne faut pas, non plus, croire que tous les fruits du labeur de Marx\ puissent se résumer en quelques lambeaux de phra-\ ses ramassées dans ses œuvres, réunies en formu- \ laire dogmatique et commentées comme des textes / évaugéliques le sont par des théologiens. Les socialistes italiens se sont, depuis quelque temps, afîrancliis de toute superstition littérale : les rédacteurs de la Critica sociale écrivent couramment que l'œuvre de Marx a besoin d'être complétée, que les lois historiques du Capital ne peuvent plus toujours être appliquées actuellement. « Le moment est venu, écrivait dernièrement un des rédacteurs habituels de cet organe du socialisme scientifique, de soumettre à un examen les principes fondamentaux du socialisme. A cette œuvre de discussion et de renouvellement, en quelque sorte, de notre mobilier scientifique, contribue assez bien le Devenir social de France... N'est-ce pas la mission des peuples latins de modifier, développer et éclaircir, sans en altérer la substance, le contenu de la pensée germanique ? » (2). Je crois que, dans la question actuelle, il suffit d'être fidèle à l'esprit de Marx.
Dans la doctrine de Marx, le point le plus caractéristique peut-être, celui qui justifie le mieux le nom de matérialisme historique, est celui-ci : le développement de chacun des systèmes fournit les condi-
(1\ Dans une lettre de 1875, publiée seulement en 1891 par ISngels.
(2) Cntica sociale, 16 juillet 1877, page 215, col. 1. — Celte revue était regardée à cette époque comme un orgeine tr<^s sûr de la doctrine socialiste.
tiens matérielles pour opérer des changements efficaces et durables dans les rapports sociaux, à l'intérieur desquels il semblait stabilisé. On sait avec quelle énergie l'école de Marx a insisté sur l'impossibilité de tenter la révolution sociale tant que le capitalisme n'est pas assez développé ; c'est à cause de cette thèse qu'on a pu accuser l'école de fatalisme, parce qu'elle limite singulièrement le pouvoir de la \ volonté, — même quand la force matérielle est au service d'une volonté intelligente (1).
Il semble que, trop souvent, on n'ait pas approfondi d'une manière suffisante la pensée de Marx : tous ses disciples disent que la révolution ne peut être l'œuvre que du prolétariat et que le prolétariat
(1) Il me paraît fort utile d'ajouter ici quelques explications pour préciser le sens de cette formule. Je les emprunte à la préface que j'ai écrite, en juillet 1898, pouiun livre de Saverio Merlino : Formes et essence du socialisme. « Ce qu'il y a d'essentiel dans la théorie de Marx est sa conception d'un mécanisme social formé par les classes, qui sert à transformer la société moderne de fond en comble, sous l'influence des idées et des passions aujourd'hui dominantes » (page v) ; — « Par le seul fait de l'introduction d'un mécanisme social, Marx écarte toute la sociologie purement intellectualiste et se sépare des utopistes. Il ne saurait y avoir de mécanisme utilisable dans la science que s'il y a des formations stables, échappant, dans une large mesure, à l'intelligence, formant les membres solides du système. Il faut qu'il y ait dans la société de l'inconscient, de l'aveugle, de l'instinctif, pour que ces membres résistent un certain temps avec leurs formes et leurs lois de développement observées » (pages vni-ix) ; — « Nous ne voyons que des hommes grou-. ; pés en classes, s'agitant sous l'influence de sentiments observables; nous pouvons vérifler journellement la marche des phénomènes, chercher comment les conditions se transforment et corriger nos vues d'avenir au fur et ^ mesure que les faits deviennent plus nombreux» (page vn).
est le produit de la grande industrie ; mais ils n'observent pas assez que Marx entendait aussi que les classes ouvrières auraient acquis la capacité juridique et politique avant de pouvoir triompher.
On a souvent rapproché l'histoire du christianisme"^ primitif de l'histoire du socialisme moderne ; il y a beaucoup de vrai dans ce rapprochement, au moins sous certains rapports. Si l'Eglise avait été seulement une école de philosophie prêchant une morale pure, elle aurait, sans aucun doute, disparu comme tant d'autres groupements ; elle était une société, travaillant à développer entre ses membres des relations juridiques nouvelles et se gouvernant d'après une constitution nouvelle. Le jour où l'édit de Milan proclama la tolérance, l'empereur consacra l'existence d'une hiérarchie plus forte que la hiérarchie impériale et institua un Etat dans l'Etat. — L'invasion des Barbares n'a pas consisté dans une simple destruction ; aujourd'hui on semble d'accord pour reconnaître que les Germains ont apporté des systèmes juridiques déjà assez développés pour pouvoir exercer une influence sur les institutions, notamment sur l'organisation familiale. — Enfin, la Révolution française nous fournit un exemple très clair : ce qui nous frappe le plus est moins sa grande et bruyante tourmente que la conservation d'un système longuement développé dans le sein de la bourgeoisie.
On ne saurait se contenter de répondre aux adversaires du socialisme, quand ils demandent ce que sera la révolution prolétarienne : « Est-ce que, à la veille de 1789, quelqu'un aurait pu dire ce que serait la société ? » La prévision scientifique et méca-
nique n'appartient, en aucune façon, à aucune science sociale ; mais il ne s'agit pas de calculei' ce que deviendront telles ou telles habitudes ; il s'agit de savoir si la préparation est suffisante pour que la lutte n'aboutisse pas à une destruction de la civilisation. Paul Deschanel affirmait une vérité incontestable quand, dans son discours à la Chambre des députés, il disait, le 10 juillet 1897, qu'en 1789 la bourgeoisie avait accompli ce travail de préparation. Il nous faut savoir où en est le prolétariat et déterminer les moj^ens qu'il emploie, en ce moment, pour se préparer.
Les utopistes cherchaient à constituer une société parfaite ; le problème e^t transformé ; « les recherches ne portent plus sur ce que la société doit être, mais sur ce que peut le prolétariat, dans la lutte ^i actuelle des classes» (1). Nous allons chercher quelles sont les conséquences de l'organisation syndicale telle qu'elle est pratiquée aujourd'hui et les considérer au point de vue de la préparation.
Les sociologues opposent aux socialistes l'expérience de toutes les révolutions connues et demandent comment on peut accepter une hypothèse qui
(1) Préface à la première édition de la traduction française des Essais déjà cités d'Antonio Labriola, page 4. — A la page précédente je disais : <> Le problème du devenir moderne — considéré au point de vue matérialiste — repose sur trois questions : 1" Le prolétariat a-t-il acquis une conscience claire de son existence comme classe indivisible ? 2" A-t-il assez de force pour entrer en lutte contre
n'est appuyée sur aucun exemple historique. Marx savait bien cela ; il a écrit en effet : « Tous les mouvements sociaux jusqu'ici ont été accomplis par des minorités au profit de minorités.». (1).
Cette loi empirique s'explique facilement quand on se rappelle ce qu'a été la possession de l'Etat dans l'histoire moderne. De plus, l'Etat a joué un rôle considérable dans la formation de l'industrie actuelle « la bourgeoisie naissante ne saurait se passer de l'intervention constante de l'Etat » (2). La pensée des socialistes bourgeois est dominée par les préjugés étatistes de la bourgeoisies.
Dans un livre récent, le sociologue le plus habîlje que renferme l'Université,^^. DiifRhëim, demande qu'on organise des corporations et des fédérations professionnelles soumises « à l'action générale de l'Etat» (3). Dans les conclusions de ses discours des 19, 26 juin et 3 juillet 1897, sur l'agriculture, Jaurès se montre moins favorable aux associations que ne l'est le professeur de Bordeaux. Il affirme qu'on peut dès aujourd'hui se faire une idée assez exacte
les autres clauses ? 3° Est-il en état de renverser, avec Forganisation capitaliste, tout le système de l'idéologie traditionnelle ? » — Cette préface n'a pas été reproduite dans l'édition suivante, Antonio Labriola ayant jugé que je n'étais pas un compagnon assez sûr pour un orthodoxe.
(1) Ch. Andler- Le manifeste communiste, tome I, page 39. — Il y a eu dans toutes les révolutions deux éléments : une conquête du pouvoir, qui donne des avantages à une minorité, et une conquête de droits ; d'après Marx, le premier élément disparaîtra dans la révolution prolétarienne ; c'est pour cette raison que les marxistes ont dit si souvent que l'Etat n'existera plus.
(2) Marx, Capital, page 327, col. t.
(3) E. DuRKHEiM, Le suicide, Etude de sociologie, page 439.
de ce que sera le monde socialiste : « Nous savons que dans la propriété de demain, dans la société de demain, concourront, fonctionneront les quatre forces essentielles qui commencent à se dégager et à apparaître aujourd'hui. La première c'est l'individu, c'est le droit de l'individu à se développer dans- sa liberté sans autre limite que l'interdiction d'exploiter, sous une forme ou sous une autre, la moindre parcelle du travail d'autrui... Il y a un autre élément... ce sont les syndicats naissants, réactionnaires aujourd'hui, socialistes demain, mais en tout cas... cellules premières, à certains égards, d'une organisation plus collective du travail. Puis au-dessus de ces syndicats agricoles ou ouvrieis, de ces groupements professionnels de métiers, il y a la / commune qui, à certains égards, malgré la division du travail qui se produit entre les diverses parties du territoire, est la première unité plus complète, plus riche que les organisations professionnelles, qui ne comprennent qu'un élément exclusif et limité. Et enfin, au-dessus de la commune, il y a la nation, organisme central d'unité et de perpétuité » (1).- On remarquera qu'en remplaçant l-es fédérations professionnelles par la commune, comme moyen terme entre les corporations locales et l'Etat, Jaurès ac-
(1) Jean Jaurès, SociaHsmc et paysans, pages 118-119 Cette brochure de propagande, éditée par la Petite Répnbliqvc, reproduit les trois discours prononcés par Jaurès sur la crise agricole. On remarquera que l'orateur donne toutes ses afflrmiitions comme appartenant à la doctrine reçue par le parti socialiste. Le collectivisme est jeté pardessus bord dans cette esquisse de la propriété de demain. Paul Deschanel, répondant, le 10 juillet 1897, l\ l'orateur socialiste, lui reprocha de nommer socialisation un rétablissement du domaine éminent.
croît notablement la puissance économique de celui-ci.
Je ne m'arrête pas à discuter le détail de cette conception que je comprends mal, tant ce langage me semble dépourvu de toute précision. D'ailleurs, tout cela est-il bien neuf ? Ne sont-ce pas de vieilles théories qu'on a affublées d'un costume beau et brillant ? L'unification des corps de métiers dans la commune, cela semble être un pur souvenir de l'histoire médiévale. Qu'on change nation en royauté, on retrouvera une notion traditionnelle chez les conservateurs. Je voulais seulement appeler l'attention sur l'embarras où se trouvent les gens les plus intelligents pour indiquer un plan indépendant des formes politiques traditionnelles (1) ; non seulement Jaurès n'exclut pas l'Etat, mais il en fait le réguL^teur et le maître de la vie industrielle !
On répond que l'Etat futur sera tout autre chose qu'aujourd'hui ; mais on se borne à nous promettre ce beau changement sans nous donner aucune garantie. On reproduit bien souvent une form.ule du xviii* siècle, d'après laquelle le gouvernement deviendrait une simple administration. Nous voilà bien avancés ! Une formule abstraite, comme celle dont il est question ici, est dénuée de tout sens précis, tant qu'on ne la complète pas en faisant connaître les principes directeurs de la pensée. Nous savons que les économistes du siècle dernier avaient une grande admiration pour la Chine : « ce gouvernement imbécile et barbare, dit Tocqueville, leur semble le modèle
(1) Le profp-Kseur Espinas disait à Ch. Andler, à la soutenance de sa belle thèse sur le socialisme d'Etat en Allemagne : " Mais ce sont des vieilleries qui se représentent avec des noms nouveaux ! »
le plus parfait que puissent copier toutes les nations du monde (1) ».. Les saints-simoniens, qui ont beaucoup parlé d'administration des choses, ont fait souvent l'éloge de l'Autriche (2) ; et il s'agissait de l'Autriche gouvernée par MetteVnich ! Michel Chevalier, en 1840, mettait la Chine au-dessus de la France (3). Le véritable sens de cette formule célèbre est ainsi parfaitement clair.
Dans un article plein de science et de perspicacité, Georges Platon écrit : « Dictature révolutionnaire du prolétariat ! C'est bientôt dit. Mais, comme dit Shakespeare, les paroles sont des femelles et les actes seuls des mâles... En tant que figurant comme
** sujet passif dans le rapport économique très précis de la production, le prolétariat se dégage comme une notion parfaitement distincte. Dès qu'il est question pour lui de venir à l'action, d'échanger son rôle passif, qu'il avait en économie politique, pour un
^ rôle politique actif, on voit sa notion si claire peu
/ à peu s'obscurcir. Il faut, de toute nécessité, que,
pour exercer sa dictature, le prolétariat s'organise...
L'irruption dans le corps du prolétariat des rapports
de dépendance politique, nés de son organisation,
(1) TocQUEViLLE, L'Ancien Régime et la Révolution, édition des œuvres complètes, page 241. — Une curieuse expérience d'économie pliilosophique fut exécutée par le roi Ferdinand IV de Naples dans la manufacture modèle de Santo-Leucio ; les beaux esprits du temps pensèrent qu'on allait enfln pouvoir résoudre le problème de savoir si les hommes sont destinés à être toujours ennemis les uns des autres ou s'il y a moyen de les rendre amis et par suite heureux (Benedetto Croce, Siudii sloiici sulla livoluzione napoletana del 1799, page 18).
(2) G. 'V^''EILL, L'école salnt-simonienne, pages 191-192.
(3) G. "VVeill, op. cit., page 199.
ne peuvent-ils pas mettre directement en danger sdiS^ existence comme corps un et distinct et entraîner, à la faveur des inégalités surgies, un certain rétablissement subrcptice de linjustice et de l'exploitation économique à supprimer ? En fait, toutes les dictatures démocratiques ou prolétariennes n'ont jamais abouti — directement ou indirectement — qu'à la restauration des iniquités sociales » (1).
Les hommes qui sont à la tête du mouvement syndical en France ne sont pas, sans doute, de très grands philosophes ; mais ce sont des hommes de sens et d'expérience, qui peuvent être inhabiles dans l'art de traduire leurs impressions en formules scientifiques : mais nest-il pas vraiment curieux de constater que leur défiance des organisations politiques reproduise — sous une forme sentimentale et obscure — les défiances que l'étude approfondie de la philosophie et de l'histoire inspirent à G. Platon ? Ce n'est pas, d'ailleurs, un phénomène isolé et nous j aurons Toccasion de voir, plusieurs fois encore, que | les purs syndicaux ont plus à nous apprendre qu'ils j n'ont à apprendre de nous I (2). \
Notre siècle a été fécond en expériences politiques ; presque toujours, les prévisions de* réformateurs ont été déçues ; toutes les tentatives faites pour constituer une administration indépendante des in-
(1) Georges Platon, Le socialisme en Grèce, dans le Deveûir social, octobre 1895, page 669. — Cf. G. Sorel, Réflexions sur la violence, pages 250-25G. ^ i
(2) Généralement les théoriciens socialistes ont cru que leurs doctrines dépendent bien moins des usages des organisations ouvrières que les sciences physiques ne dépendent de la technique industrielle.
térêts des partis ont été vaines ; en France les administrations ne cessent de se corrompre au fur et à mesure que la politique devient plus démocratique ;
r- — qu'il y ait là une simple coïncidence, cela est possible ; mais encore faudrait-il expliquer la raison de cette corruption progressive.
^r Le spectacle offert par les professionnels de la politique dans tous les pays est tel que bien des gens
' aspirent à voir s'évanouir toute organisation poli-
, tique ; c'est là un noble rêve qui a pu enchanter des âmes religieuses et des utopistes ; mais il ne suffit pas de reconnaître un mal et de vouloir le faire disparaître pour s'en débarrasser.
C'est ici qu'il faut faire intervenir la conception matérialiste de l'histoire : l'étude de la politique ne nous permet pas de reconnaître les causes fondamentales, ne nous fournit pas l'éclaircissement complet. Cette hiérarchie, que la révolution prolétarienne se flatte de faire disparaître (1), correspond, de quelque
(1) Les explications que donne Antonio Labrlola sont prodigieusement obscures. « Le socialisme scientifique... a compris [l'Etat] parce qu'il ne s'élève pas contre lui d'une façon unilatérale et subjective, comme le firent, plus d'une fois à d'autres époques, les cyniques, les stoïciens, les épicuriens de toute sorte, les utopistes, les cénobites visionnaires, et, finalement de nos jours, les anarchistes de tout genre... Le socialisme scientifique s'est proposé de montrer comment l'Etat se soulève continuellement de lui-même contre lui-même, en créant dans les moyens dont il ne peut se passer, par exemple : un système colossal d'impôts, le militarisme, le suffrage universel, le développement de l'instruction, etc., les conditions de sa propre ruine... Avec la disparition des prolétaires et des conditions qui rendent possible le prolétariat, disparaîtra toute dépendance de l'homme à l'égard de l'homme sous quelque forme de hiérarchie que ce suit » {Essai ft snr la conception maté-
manière, à une différenciation économique; et c'est celle-ci qu'il faut mettre en pleine lumière. Cette différenciation n'a pas toujours été la même ; les luttes n'ont pas toujours eu en vue le même objet ; on se trompe gravement quand on imagine l'existence de classes identiques aux classes modernes dans les temps anciens ; le matérialisme historique est rebelle à toute extension (en dehors des limites définies par un mode très conditionné de production) des lois empiriques que la science découvre. C'est donc pour les temps actuels qu'il faut checher cette différenciation.
La hiérarchie contemporaine a pour hase principale la division des travailleurs en intellectuels et en manuels. Il est fort regrettable qu'en 1847 Marx n'ait pas examiné cette question en détail : c'est ce qui explique pourquoi le Manifeste reste assez vague sur la constitution du prolétariat ; mais, plus tard, quand il eut approfondi, d'une manière originale, les problèmes économiques, il insista, avec force, sur l'importance de cette séparation (1). C'est ainsi
rialiste de l'histoire, pages 227-228). Mais ce qui, d'après notre auteur, devrait amener la ruine de l'Etat, en amenant la révolution prolétarienne, ne pourrait-il pas, au contraire, contribuer à faire aboutir l'agitation ouvrière à une démocratie bureaucratique, militariste et favorable aux financiers ?
(1) « La grande industrie mécanique achève la séparation entre le travail manuel et les puissances intellectuelles de la production, qu'elle transforme en pouvoir du capital sur le travail. L'habileté de l'ouvrier apparaît chéfive devant la science prodigieuse, les énormes forces naturelles, la grandeur du travail social, incorporées au système mécanique, qui constitue la puissance du Maître. » (loc. cit., page 183, col. 1).
que réconomie industrielle vint en aide à l'histoire et à la philosophie.
La démocratie bourgeoise se raccroche, avec l'énergie du désespoir, à la théorie des capacités (1) et s'efforce d'utiliser le respect superstitieux que le peuple a instinctivement pour la science ; — elle emploie les moyens les plus charlatanesques pour rehausser son prestige, multiplie les brevets et s'efforce de transformer le moindre lettré en un mandarin ; — les parasites se distinguent par un enthousiasme immodéré pour la science afin de jeter de la poudre aux yeux, se mettent à la remorque de grands pontifes scientifiques, leur servent de hérauts, réclament pour eux de grasses pensions (2); ils espèrent obtenir ainsi la considération des gens naïfs et en tirer profit.
Je ne veux pas entrer ici dans l'étude approfondie du travail intellectuel ; il faut appliquer à cette question les réflexions que fait Marx à propos d'autres différenciations entre travaux : « La distinction, dit-il (3), entre le travail complexe et le travail simple {skiUed and unskilled labour), repose
(1) C'est ce qui explique la renaissance du saint-Simonisme parmi nos universitaires. Jaurès, dans un discours du 25 janvier 1897 sur les sucres, conviait le gouvernement à utiliser les capacités des jeunes bourgeois dépourvus de capital, en les transformant en fonctionnaires industriels. C'est bien un écho saint-simonien.
(2) Les grands savanLs avaient été, presque tous, jusqu'ici, des gens modestes n'ayant besoin ni de gros traitements, ni de riches installations. Les intérêts de la science ne sont pas toujours identiques avec les intérêts des savants et des parasites intellectuels qui leur font cortège.
(3) Marx, loc. cit., page 84, col. 2. '
souvent sur de pures illusions, ou du moins sur des différences qui ne possèdent depuis longtemps aucune réalité et ne vivent plus que par une convention traditionnelle ». Il est inutile de batailler contre les préjugés ; mais il se produit, à l'heure actuelle, une évolution qui tend à ruiner le prestige des Intellectuels. L'observation nous apprend qu'une profes^ sion perd bien vite son prestige quand elle se féminise ; les recherches de laboratoire, les travaux d'érudition, la poursuite patiente et laborieuse des ' solutions de problèmes mathématiques sont des choses particulièrement appropriées au génie féminin : ceux qui pourraient en douter n'ont qu'à se reporter à l'expérience acquise par les collèges amé»^ ricains. Ce n'est pas sans raison que tant d'Intel- ■ lectuels font des efforts pour écarter les femmes des professions libérales ; mais il n'est pas douteux que la vérité triomphera et alors toute la charlatanerie des capacités éclatera au grand jour.
Ceci ne veut pas dire que dans les ateliers disparaisse toute différence ; car tout droit est inégalitaire (1) et il y aura, comme aujourd'hui, des gens
(J) Dans sa Lettre sur le programme de Gotha, Marx définissait ainsi les règles que Ton suivrait après la révolution qui supprimerait le capitalisme : « Le .droit des producteurs est proporlionnel au travail fourni ; l'égalité consiste ici dans l'emploi d'une commune mesure, le travail... Ce même droit égal est droit inégal pour travail inégal. Il ignore les distinctions de classe, parce que tous les hommes sont travailleurs au même titre ; mais il i^e~ connaît tacitement comme des privilèges naturels les inégalités de dons individuels, conséquemment des capacités de production. Par là, c'est donc, quant à son contenu, un droit inégalitaire, comme toid droit. » (Rievue d'économie politique, septembre^octobre 1894, page 757.)
plus habiles et plus expéditifs que d'autres; mais les différences seront appréciées dans l'ordre quantitatif, tous les travaux étant devenus de même espèce et par suite commensurables entre eux. Le socialisme ne fera pas disparaître « les fonctions générales qui tirent leur origine de la différence existant entre le mouvement d'ensemble du corps productif et les mouvements individuels des membres indépendants dont il se compose » (1) ; mais l'expérience montre que les qualités de direction n'ont rien d'exceptionnel et qu'elles se trouvent très communément parmi les travailleurs manuels, peutêtre même plus souvent que chez les Intellectuels (2) : — les grandes Unions ouvrières d'Angleterre ont très facilement trouvé dans leur sein des hommes capables de les diriger (3).
Les chefs des sj'ndicats français se sont bien rendu compte du résultat auquel j'arrive ici : ils ont vu que la domination des pouvoirs publics était fondée sur la prétendue supériorité des Intellectuels ; en combattant le dogme des capacités intellectuelles, ils ont dirigé les travailleurs dans la voie indiquée par Marx.
(1) Marx, Capital, page 143, col. 2.
(2) C'est ce qui fait que souvent les industriels préfèrent comme directeur un ancien ouvrier à un technicien sorti des écoles. Les anciens connaissaient déj<\ très bien cette loi ; ils disaient que l'obéissance était l'école du commandement. J'ai indiqué ailleurs l'influence que le système militaire me semble avoir eue sur leurs idées d'égalité. (Procès de Socrate, pages 168-170.)
(3) Paul de Rousiers, Le trade-unionisme en AngUterre, page 42.
Pour bien comprendre toute la portée du problème posé, il faut examiner les objections que l'on adresse d'ordinaire aux syndicaux : on leur reproche de montrer parfois un exclusivisme trop absolu : Kautsky n'a-t-il pas fait observer que la socialdémocratie ne peut rejeter les Intellectuels qui viennent à elle ? « Cette question, dit-il, est déjà tranchée dans le Manifeste des communistes, comme aussi par ce fait que les fondateurs de la démocratie socialiste, Marx, Engels, Lassalle, étaient membres de cette classe. Pour la démocratie socialiste sont les bienvenus ceux qui acceptent ses théories et prennent part à sa lutte pour l'émancipation. » (1). Ce que dit Kautsky ne saurait être transporté sans précaution, dans tous les pays ; les conditions ne sont point partout les mêmes. En Allemagne il y a une organisation socialiste formant une sorte d'Etat bureaucratique (2), ayant ses fonctionnaires rétribués. Pour faire une propagande efficace par la presse, il faut bien s'adresser à des écrivains
(1) Karl Kautsky, Le socialisme et les carrières libérales, dans le Devenir social, mai 1895, page 107. — Le terme carrières libérales ne traduit pas exactement le terme allemand inielligenz : les Allemands désignent par ce mot les professions qui ont un certain caractère de culture artistique ou littéraire. Ainsi, Kautsky nous a appris, plus récemment, que la socialdémocratie a gagné à sa cause les sculpteurs, les employés de commerce, les musiciens. {Le marxisme et son critique Bernstein, trad. franc., page 250.)
(2) G. Ferrero, L'Europa giovane, pages 65-72.
de profession, comme on s'adresse à un bon avocat pour plaider un procès ; il faut leur créer une situation « qui corresponde, non pas à une vie de prolétaire, mais à une vie de bourgeois modeste. » (1). En France, ils pi étendent que leur vraie place est dans le parlement et que le pouvoir dictatorial leur reviendrait de plein droit en cas de succès. C'est contre cette dictature représentative du prolétariat (Jue protestent les syndicaux : ils pensent avec raison qu'elle ne produirait pas du tout les heureux résultats que devrait engendrer, d'après les théoriciens, la dictature du prolétariat ! (2).
(1) Art. cité, page 108. C'est, d'ailleurs, surtout à cause des traitements que la question du rapport de Vîntelligenz avec le parti socialiste a été discutée en Allemagne.
(2) Dans la partie de son livre qui avait été soumise à Engels, Antonio Labriola écrit ces sentences excellentes : « Le communisme critique ne fabrique pas les révolutions... Ce n'est pas un séminaire dans lequel se forme 'l'état-major des chefs de la révolution prolétarienne ; mais
il est uniquement la conscience de cette révolution, et avant tout la conscience de ses difflcultés. » {Essais sur la conception matérialiste de l'histoire, pages 70-71) ; — « La masse des prolétaires ne s'en tient plus au mot d'ordre de quelques chefs, pas plus qu'elle ne règle ses mouvements sur les prescriptions de capitaines qui pourraient sur les ruines d'un gouvernement en élever un autre... Elle sait, ou elle commence à comprendre, que la dictature du prolétariat^ qui aura pour tâche la "îocialisation des moyens de production, ne peut être le fait d'une masse menée par quelques-uns » (page 77). Mais, pour que les chefs se conforment à ces principes, il faut qu'il existe quelque mécanisme capable de limiter leurs ambitions. « C'est" un principe constant, dit Laboulaye, que toutes les fois que vous donnerez un pouvoir à un homme, il en tirera tout ce qu'il pourra. » {Histoire des Etats-Unis.^ tome III, page 305.)
Les exemples de Marx, d'Engels (1) ne sont pas probants, parce qu'on ne peut tirer aucune règle d'exceptions, parce que les hommes très supérieurs échappent aux liens de classe. Dans le Manifeste, Marx rappelle que jadis une partie de la noblesse se rangea du côté de la bourgeoisie; il dit que de même « de nos jours une partie de la bourgeoisie passe au prolétariat ; et [que] c'est le cas notamment pour un certain nombre d'idéologues bourgeois qui se sont élevés jusqu'à l'intelligence théorique de l'ensemble du mouvement historique » (2). Il faut mettre à part les idéologues, qui, par leur, tempérament, ne peuvent guère jouer un rôle politique, usurper le pouvoir et devenir des maîtres. Marx ne dit point que le prolétariat fera ce qu'a fait la bourgeoisie en 1789 ; il savait bien que la situation est bien différente : le Tiers-Etat pouvait offrir aux nobles ambitieux des dignités politiques, car il n'entendait pas détruire la hiérarchie ; il entendait seulement l'améliorer à son profit ; aujourd'hui, la socialdémocratie ne peut offrir que des emplois aux bourgeois qui viennent à elle.
Kautsky a examiné, avec beaucoup de soin, les relations d'intérêts qui existent entre les gens des carrières libérales (intelligenz) et le prolétariat ; il reconnaît que sur un point capital — la diffusion de l'instruction — « les intérêts du prolétariat sont diamétralement opposés à ceux de Vintelligenz ; et
(1) L'exemple de Lassalle n'est pas heureux ; je le laisse donc de côté.
f2) Ch. Andler, Le manifeste communiste, tome I, page 37.
déjà à ce point de vue, si nous faisons abstraction de tous les autres, un appel aux intérêts n'est pas le moyen le plus propre pour faire venii au socialisme cette classe dans sa totalité. » (1). , Les Intellectuels ont des intérêts professionnels (2) et non des intérêts de classe généraux : ces intérêts professionnels seraient lésés par la révolution prolétarienne. Les hommes de loi ne trouveraient, sans doute, pas une grande occupation dans la société future. Il nest pas probable que les maladies augmentent ; les progrès de la science et la meilleure organisation de l'assistance ont eu déjà pour effet de diminuer le nombre des médecins utilisés. Dans la grande industrie, on pourrait supprimer beaucoup d'employés supérieurs, si les gros actionnaires n'avaient à placer des clients. Une meilleure division des fonctions permettrait de concentrer, comme en Angleterre, dans un petit groupe de techniciens, très savants et très expérimentés, le travail que font mal des ingénieurs beaucoup trop nombreux. A mesure que les qualités morales et in- / tellectuelles des ouvriers s'élèvent, on peut suppri- 1 mer la plus grande partie des surveillants (3) ; l'expé-
(1) Art. cité, page 115.
(2) Art. cité, page 113.
(3) Yves Guyot pense que la production fonctionnerait dans des conditions meilleures que ne sont celles d'aujourd'hui si les industriels confiaient l'exécution des travaux à des sociétés anonymes d'ouvriers ; celles-ci entreprendraient toutes les tâches de l'usine à prix convenus ; il estime qu'elles exerceraient sur leurs membres une discipline plus efficace que la discipline patronale. Ce système donne d'excellents résultats pour la composition des journaux parisiens. {Les conflits du travail et leur solution, pagps 279-282.)
rience anglaise le prouve surabondamment. Enfin, pour les emplois de bureau, les femmes font une active concurrence aux hommes ; et ces emplois leur seront réservés dès que le socialisme les aura émancipées. Ainsi donc, la socialisation des moyens de production se traduirait par un lock-out prodigieux : il est difficile de croire que les Intellectuels ignorent une vérité aussi certaine que celle-ci !
Ces Intellectuels, mai payés, mécontents ou peu occupés, ont eu l'idée vraiment géniale d'imposer l'emploi du terme impropre de prolétariat intellectuel : ils peuvent ainsi facilement se faufiler dans les rangs du prolétariat industriel. Kautsky fait observer qu'il faudrait les comparer aux compagnons du Moyen Age (1). Ils ressemblent fort aussi aux ouvriers travaillant en chambre, ayant leur outillage, mais souvent inoccupés faute d'une clientèle suffisante. — Ils se rattachent à la petite bourgeoisie et s'efforcent d'entraîner le socialisme dans des voies favorables à leurs intérêts ; leur « socialisme est à la fois réactionnaire et utopique » comme celui des petits bourgeois (2). — On pourrait encore les rapprocher des Romains de la décadence (si différents de nos prolétaires), vivant aux frais de la société, tandis que la société moderne vit aux frais du prolétariat (3).
(1) AH cité, page 114.
(2) Ch. Andleii, loc. cit., page GO. — Par " rfiactionnaire » il faut entendre que ce socialisme cherche à entraver le progrès industriel.
(3) Sismondi, cité par Marx, préface du XVIII brumaire. — Il faut aussi ajouter que les prolétaires intellectuels sont rebelles à tout esprit de solidarité ; ils ne voient qufi leur iïilôrH prraovnd et immédial et lui sacrifient les iii(éj-ùls
Tandis que la socialisation des moyens de production utilisera utilement toutes les forces de travail des producteurs, cest-à-dire des vrais prolétaires, elle supprimera l'occupation à la très grande majorité des faux prolétaires. On ne peut concevoir d'opposition plus tranchée ; et cette opposition doit apparaître, surtout, criante aux personnes habituées à manier le matérialisme historique.
î/< La véritable vocation des Intellectuels est lexploi- |tation de la politique ; le rôle de politicien est fort 1 analogue à celui de courtisan et il ne demande pas j d'aptitude industrielle. Il ne faut pas leur parler de supprimer les formes traditionnelles de l'Etat ; c'est en quoi leur idéal, si révolutionnaire qu'il puisse paraître aux bonnes gens, est réactionnaire (1). Ils veulent persuader aux ouvriers que leur intérêt est de les porter au pouvoir et d'accepter la hiérarchie des capacités, qui met les travailleurs sous la direction des hommes politiques.
Les syndicaux se révoltent ; et ce n'est pas sans raison ; ils sentent bien que si l'ouvrier accepte le r commandement de gens étrangers à la corporation ! productive, il restera toujours incapable de se gouverner, qu'il restera soumis à une discipline exter-
généraux : ils apportent le désordre partout par leurs brigues et. dès qu'ils le peuvent, ils se déchirent entre eux. Chacun d'eux aspire, comme César, à être le premirr dans, un petit groupe.
(1) Les Intellectuels assimilent les sentiments qui correspondent à la lutte de classe, à ce que lun d'eux nomme la haine créatrice. La féroce jalousie de l'Intellectuel pauvre, qui espère pousser à la guillotine le riche spéculateur, est une passion mauvaise qui n'a rien de socialiste.
ne (1). Le mot qu'on emploiera pourra changer (2), mais la chose ne changera pas : l'exploitation du travailleur continuera, Marx a décrit, en termes excellents, cet état de développement insuffisant du prolétariat. « Le lien entre leurs fonctions indivi- ' duelles et leur unité comme corps productif se trouve en dehors d'eux... L'enchaînement de leurs travaux leur apparaît idéalement comme le plan du capitaliste (3) et l'unité de leur corps collectif leur apparaît pratiquement comme son autorité, la puissance d'une yolonté étrangère, qui soumet leurs actes à son but. » (4).
Dans les dernières pages de la Misère de la Philosophie, Marx a tracé le tableau du développement du prolétariat, tel qu'il pouvait lui apparaître en 1847, au milieu des agitations anglaises : il dit luimême qu'il signale seulement « quelques phases » de ce développement. On doit remarquer surtout, dans cette description, que le prolétariat est d'abord considéré comme classe pour les capitalistes, contre lesquels il dresse ses sociétés de résistance et que, plus tard seulement, il devient classe pour lui-même.
(1) La brochure de 1900 renvoyait à un article publié dans le Devenir social en janvier 1896 ; j'en reproduis un long extrait dans la note D ; j'aurais, aujourd'hui, quelques réserves à faire sur les thèses que je présente dans cet article.
(2) Sur le pouvoir des dénominations, consulter Gustave j Le Bon, Psychologie des foules, pages 94-96. ^
(3) Ce qui est dit ici du capitaliste peut s'appliquer à tout autre chef qui n'appartient pas au corps des travailleurs.
(4) Marx, Capital, page 144, col. 1.
« Les intérêts qu'il défend deviennent des intérêts de classe. Mais la lutte de classe à classe est une lutte politique. » (1).
Ces indications si brèves n'ont pas attiré suffisamment l'attention des socialistes. Il est tout à fait regrettable que le langage permette de confondre avec une facilité dont abusent les polémistes, les divers sens du mot politique. On l'applique tantôt aux agitations des partis qui cherchent à conquérir l'Etat pour le plus grand profit de leurs membres, pour exercer des vengeances ou pour imposer des idées religieuses (ou irréligieuses) , tantôt à des mesures d'ordre général ayant pour objet de modifier, d'une manière notable, le système juridique existant ; ainsi changer le mode de partage des héritages, permettre les fidéicommis, augmenter la liberté de tester, autoriser la création de homesteads, donner à la femme plus de liberté, voilà bien ce qu'on appelle des mesures politiques.
Pour transformer la masse chaotique des prolétaires en classe pour elle-même, il y a à effectuer un immense travail de décomposition et de recomposition. Marx pensait que ce travail devait s'effectuer en partant de l'organisation des sociétés de résistance ; mais en 1847 sa pensée n'était pas encore parfaitement précise ; il croyait, d'ailleurs, qu'on allait entrer dans une période d'agitation révolutionnaire extrêmement longue, où rien ne pouvait être prévu avec quelque chance de succès. Quand il écrivait le Capital, sa pensée était davantage mûrie et il disait dans sa préface : « Abstraction faite de
(1) Marx, Misère dç la philosophie, édition de 1896, page 241.
motifs plus élevés, leur propre intérêt commande aux classes régnantes actuelles d'écarter tous les obstacles légaux qui peuvent gêner le développement de la classe ouvrière » ; afin que la révolution sociale ne prenne pas une forme barbare. Dans sa lettre sur le programme de Gotha, en 1875, il demandait que l'Etat ne se chargeât pas de l'éducation du peuple, mais dotât seulement les écoles.
La pensée de Marx ne peut être douteuse : la \ transformation doit se faire par un mécanisme intérieur ; c'est dans le sein du prolétariat, c'est au moyen de ses ressources propres, que doit se créer ■ le droit nouveau. Ce qu'il faut demander aux pouvoirs publics, c'est d'accorder des facilités pour procéder à cette transformation du peuple par luimême : c'est dans ce but que les ouvriers entrent dans l'arène électorale. La raison de la lutte politique se trouve ainsi bien déterminée : on n'a plus en . vue une fin arbitraire ou idéale, comme celle que poursuivaient les révolutionnaires politiques.
Examinons, maintenant, d'une manière plus précise, ce que l'expérience nous apprend sur cette formation du prolétariat en classe pour lui-même ; c'est-à-dire, cherchons quels sont les aspects juridiques nouveaux sous lesquels les rapports économiques se présentent actuellement aux ouvriers. Comme Marx, nous prenons pour jDoint de départ la société de résistance ; nous devons donc nous de- -, ïnander si la coalition ne fait pas naître — dans j l'âme ouvrière — des principes juridiques en con- / tradiction avec ceux que la tradition a consacrés. -^
Le droit, tel qu'il est formulé par les codes libéraux, ne connaît guère que l'ouvrier isolé ; chaque
individu peut quitter le travail ; des travailleurs peuvent s'entendre pour abandonner ensemble l'atelier, mais la multiplication dun fait individuel n'en change pas le caractère (1); chacun des grévistes peut reprendre sa besogne quand il le juge convenable ; le patron peut traiter avec d'autres salariés et ce contrat n'offre rien de répréhensîble ni de blâmable ; telle est la théorie que les tribunaux appliquent sous le nom de théorie de la liberté du travt.il.
Pour les sj'ndiqués ces thèses sont fausses ; lensemble des travailleurs forme un corps ; les intérêts de tous sont solidaires ; nul ne peut abandonner la cause de ses camarades sans être considéré comme un traître. Ce qui caractérise la grève pour la conscience ouvrière c'est cette solidarité ; et Marx la définit très bien en disant que « la coalition a pour but de faire cesser la concurrence » entre les sala- •riés (2).
La loi française du 27 décembre 1892, sur la conciliation, reconnaît, implicitement, l'existence de cette solidarité : en effet, si on se place au point de vue strictement individualiste, il n'y a point de con-
(1) Au point de vue du droit abstrait, que considèrent seul dans leurs argumentations les professeurs, les avocats et les jyges, dont la fonction est d'appliquer aux questions débattues dans les prétoires une logique capable de satisfaire les esprits subtils ; mais le juriste philosophe n'ignore pas que la quantité peut avoir une valeur décisive pour la détermination de la qualité. (Cf. M.\rx, loc. cit., page 133, col. 2.)
(2) Les idées que j'ai exposées ici, en 1898, se rattachent à une théorie juridique dont j'ai donné une esquisse dans la Science sociale en 1900 (novembre, pages 433-436). Les ouvriers croient posséder un droit au travail sur l'usine où ils sont occupés.
AVENIR SOCIALISTE DES SYNDICATS lUo
ciliation à tenter ; la grève a rompu tout lien de droit entre le patron et cliacun de ses ouvriers (1) ; il n'existait que des contrats Individuels avant ia grève; comment peuvent-ils se transformer en obligations qui lieraient le patron et un corps avec lequel il n'a jamais traité ? C'est pour cette raison que bien souvent les industriels ne veulent pas se présenter devant le juge de paix : ils ne veulent pas reconnaître l'existence d'un corps qui aurait le monopole de la main-d'œuvre dans leur usine, tout comme jadis une corporation avait le monopole de la production dans nos villes.
Le législateur n'a pas osé aller bien loin dans cette voie ; il institue une procédure où figurent des délégués nommés par les ouvriers, mais il ne donne aucune sanction aux accords intervenus ; les délégués ne peuvent même imposer à letirs mandants la convention qu'ils ont signée. Un projet de loi a été déposé le 8 février 1894 par Jules Guesde pour donner une constitution aux groupeiments des travailleurs, qui devaient être assimilés « pour la gestion des intérêts de leurs membres aux sociétés capitalistes par actions » ; les auteurs de la proposition tiraient de ce principe des règles relatives à l'exercice du droit qu'aurait eu la majorité d'imposer la grève à la minorité ; mais ils ne s'occupaient point des conditions de la vie normale de cette société anonyme de fait. Il est peu probable que cette idée aboutisse dici longtemps à quelque chose de pratique (2).
(1) C'est ce que la Cour de cassation a maintes fois décidé.
(2) On s'est demandé si Jules Guesde songeait à faire aboutir vraiment un projet de réglementation des grèves ;
Les ouvriers considèrent que les grévistes doivent être tous repris, et ils n'hésitent pas à faire les plus grands sacrifices poiu* obtenir la réintégration de leurs camarades exclus. Je trouve ce principe exprimé, d'une manière très nette, dans une transaction intervenue à Limoges. « Les soussignés reconnaissent qu'en matière de grève et lorsque le conflit est éteint, les ouvriers en grève sans exception doivent reprendre leur travail primitif. » (1)
L'enquête sur le trade-unionisme que Paul de Rousiers a dirigée, nous fournit de très précieux renseignements sur le degré auquel sest élevé l'esprit de corps des travailleurs anglais. Ainsi en 1897 on pensait que les blacklegs (ouvriers qui prennent la place des grévistes) disparaitraient rapidement (2). Le marché collectif de travail devient de plus en plus lusage : patrons et ouvriers se soumettent à des règles qui ont autant de force que si elles étaient fondées sur une loi ; le marché collectif est, pour Paul Rousiers, une nécessité imposée par les conditions de l'industrie moderne (3). EnjBn, dans les régions où les syndicats sont bien organisés, les discussions pour l'application des tarifs ne se produisent plus
dans le Socialiste du 2 décembre 1900 a paru un extrait d'un article de Parvus. qui réduisait la proposition de Jules Guesde h une manifestation destinée à agiter les esprit-s.
(i) Office du travail. Slatistique des grèves et des recours à la conciliation et à l'arbitrage pendant l'année 1894, page 164.
(2) Paul de Rousiers, Le trade-unionisme en Angleterre,
(3) Paul de Rousiers, oyj. cit., page 11, page «îT, pages 337-.333.
entre ouvriers et commis, mais entre fonctionnaires des Unions ouvrières et patrons (1).
Voilà tout un système de droit nouveau qui sest développé au milieu de luttes et de difficultés sans nombre ; les ouvriers ont eu besoin de trouver devant eux une autorité divisée en partis, par suite incertaine dans ses plans, tantôt violente, tantôt plus bienveillante (2) ; l'influence des conditions politiques de FAngleterre est indéniable dans l'histoire du trade-unionisme ; mais cette influence a été indirecte ; des obstacles juridiques ont été levés, des facilités ont été données aux syndicats pour agir, l'instruction populaire a été développée ; mais les ouvriers i^euvent bien se vanter d'avoir gagné euxmêmes leur caus<^, d'avoir produit dans le sein du prolétariat inorganisé une organisation nouvelle et indépendante de toute organisation bourgeoise.
Les syndicats ont dordinaire habilement manœuvré pour mettre l'opinion publique de leur côté ; c'est
(1) Paul de Rousiers, op. cit., page 246, page 322.
(2) On a dit souvent que le prolétariat a devant lui une masse réactionnaire ; je citais, en 1898, contre cette opinion, un article que Turati venait de publier dans la Critica sociale du 16 septembre ; j'ajoutais : « Dans l'hypothèse de la division en deux camps opposés, l'émancipation du prolétariat dépendrait de la conquête du pouvoir par les révolutionnaires politiques ; mais cette hypothèse étant fausse, l'émancipation et l'éducation des classes ouvrières» peuvent être réalisées par les travailleurs eux-mêmes. >< La difficulté que paraît présenter la conception dichotomique de la société, ne paraîtra pas grande aux personnes qui auront lu les pages par lesquelles se terminent les Réflexions sur la violence ; elles y verront comment l'acUvité prolétarienne peut être tantôt conforme à cette conception dichotomique, tantôt mêlée à la vie bourgeoise.
Réflexions sur la violence, pages 428-432.'
■ ■ ♦ bien une lutte politique, celle qui s'établit entre des groupes ennemis pour obtenir la faveur de l'opinion ; c'est une lutte politique plus efficace souvent que celle qui se produit dans les assemblées parlementaires, car les lois sont inopérantes tant que l'opinion ne les soutient pas. Les Unions se sont imposées au respect de tout le monde: elles ont prouvé aux patrons qu'elles sont « des associations bien organisées et responsables « (1); elles ont ainsi conquis la reconnaissance effective de leur capacité ; elles sont devenues majeures en démontrant leur virilité.
En Angleterre, il s'en faut de beaucoup que le mouvement syndical ait acquis encore sa complète maturité. Plus d'une fois, on a vu des Unions, qui semblaient très bien lancées, se dissoudre ou, tout au moins, dépérir quand les associés n'ont plus senti d'une manière pressante la nécessité de l'union, quand ils ont cru que les résult£.ts acquis étaient consolidés, quand ils ont trouvé trop dure l'obligation de payer toujours (2). Il faut « de l'intelligence, une certaine largeur d'idées, de V esprit public, comme disent les Anglais, c'est-à-dire l'idée que les intérêts, pour être collectifs, n'en restent pas moins proches, pour décider l'ouvrier à répéter chaque semaine le prélèvement qu'il s'impose sur son salaire. » (3). Aussi, tous les observateurs s'accordent-ils à reconnaître que les trade-unions ont été une école excellente pour les travailleurs, dont la moralité a été transformée ; les syndicats sont partout formés des meilleurs élé-
(1) Paul de Rousiers, op. cit., page 26.
(2) Paul de Rousiers, op. cit., page 154, page 300.
(3) Paul de Rousiers, op. cit., page 41.
ments du corps de métier. L'expérience a montré qu'il n'y a pas avantage à multiplier les adhésions au\ détriment de la qualité : « On s'affaiblit en absorbant des éléments faibles», disait (1) à Paul de Rousiers un membre important de la société des mécaniciens. De là résulte que beaucoup d'ateliers embauchent de préférence des ouvriers syndiqués qui leur semblent offrir les garanties que Ion sattend ordinairement à rencontrer chez des hommes ayant été sélectionnés par des épreuves d'ordre moral ; même pour les travaux des docks les employeurs trouvent intérêt à s'adresser aux hommes des Unions (2).
Dans quelques localités, là où l'industrie n'a pas pris complètement l'allure moderne, pour quelques professions exceptionnelles, on trouve encore dans les Unions des allures corporatives. Paul de Rousiers estime que ces survivances du passé disparaîtront (3). En général, les syndiqués ne poursuivent pas une fin égoïste, destinée à leur donner des privilèges ; ils poursuivent une fin générale, la réalisation d'un règlement dont profiteront tous les ouvriers, même ceux qui ont rendu leur lutte plus pénible, par leur
(1) Paul de Rousiers, op. cit., page 93.
(2) Paul de Rousiers, op. cit., page 132, page 272.
(3) Paul de Rousiers, op. cit., page 44, page 51, page 67, page 94, page 334. — L'opinion de Paul de Rousiers me semble aujourd'hui contestable ; il faut distinguer deux classes d'entreprises : dans celles qui ont un champ d'action pratiquement illimité (filatures du Lancashire), le travail est ouvert à tout le mondé; dans celles dont l'expansion est généralement limitée (bâtiment), des mesures de protectionnisme corporatif semblent appelées à se maintenir. Chez les constructeurs de navires en fer, l'enquête de Paul de Rousiers a signalé un esprit très étroitement corporatif (pages 248-251).
apathie ou leur lâcheté. Une appréciation intelligente de leurs intérêts particuliers conduit les grandes Unions à prendre en main, au cours des conflits industriels, la protection de tous les travailleurs dont la vie est atteinte par l'arrêt des entreprises ; ainsi les mécaniciens, durant les grèves de la Clyde en 1893, ont, non seulement soutenu leurs adhérents, mais encore alloué des secours aux non-unionistes et aux membres de sociétés trop faibles pour supporter de lourdes charges (1).
Les Unions anglaises sorvt très divisées, depuis quelques années, sur la question des beitefits : les plus anciennes perçoivent des taxes élevées et distribuent à leurs adhérents des secours en cas de maladie, de chômage, d'accidents, font même des pensions aux vieillards ; elles sont, à la fois, sociétés de résistance et sociétés de secours mutuels. Ce système a donné des résultats excellents tant qu'on n'a cherché à unir que des ouvriers d'élite, recevant de forts salaires : ainsi, l'Union des mécanicieins exige une cotisation de 2 fr. 50 par semaine, celle des charpentiers 1 fr. 25. Quand les vieux syndicats ont ouvert, petit à petit, leurs rangs aux ouvriers auxiliaires, aux unskilled, peu de ceux-ci ont pu profiter du nouveau règlement, parce que leurs ressources étaient trop faibles. Quand on a voulu former des syndicats avec des ouvriers trop mal payés, comme les ouvriers agricoles ou les dockers, la difficulté a été bien plus grande, parce que des cotisations d'un sou par jour étaient déjà assez fortes pour décourager bien des travailleurs. Alors s'est propagée l'idée qu'il fallait
(1) Paul de Rousiers, op. cit., page 262.
limiter à la lutte le rôle des Unions et supprimer les benefits.
La tactique des nouvelles Unions s'explique parfaitement par les nécessités de la situation ; mais on a voulu lui donner une base théorique et on a eu tort, à mon humble avis. L'expérience ayant montré combien il est difficile de maintenir les ouvriers dans les syndicats, il semble étrange d'abandonner les moyens puissants que fournissent les sentiments provoqués par l'idée mutualiste. D'ailleurs, chez les dockers même, dont l'Union avait été tout d'abord conçue dans un esprit tout opposé à celui du vieux trade-unionisme, on a très vite reconnu qu'il serait utile de donner un secours de 100 fr. en cas de décès (1).
Dans cette question, comme dans toutes les questions pratiques, il y a une juste mesure à garder ; les règlements des anciennes Unions n'étaient pas assez élastiques ; il ne faudrait pas rendre obligatoires les versements pour tous les benefits, de manière à ne pas éloigner les moins fortunés ; les assurances en cas de chômage et en cas de maladie pourraient être seules obligatoires ; mais les types à adopter varient suivant les circonstances. Si la qualité est un élément essentiel de succès, il ne faut pas non plus négliger, trop complètement, le nombre, aussi
(1) Cette mesure fut adoptée sur la proposition de Tom Man et de Ben Tillet (Paul de Rousifbs, op. cit., page 168). — Les chefs de ce groupe semblent s'être trompés en croyant qu'ils maintiendraient la solidarité par une agitation incessante ; ils connurent de graves échecs (pages 171- 173). — De 1890 à 1895, le nombre des dockers compris dans les deux Unions de Londres et de Liverpool tomba de 90.000 à 25.000 (pages 161-162).
bien dans les luttes sociales que dans les batailles. La question de principe ne parait pas devoir faire de doute : réduire les syndicats à n'être que des sociétés de résistance, c'est opposer une barrière formidable au développement du prolétariat ; c'est s'exposer à le livrer à l'influence prépondérante des , démagogues bourgeois, en réduisant l'importance des ; forces économiques qui peuvent contribuer à maintenir l'autonomie de la classe ouvrière (1) ; c'est l'empêcher d'élaborer, conformément à sa manière propre de vivre, les principes nouveaux de son droit ; c'est, en un mot, lui refuser la possibilité de devenir une classe pour lui-même, 'hes sociétés mutuelles fondées par les syndicats ne fonctionnent point sur les mêmes principes que les caisses bourgeoises ; au lieu de s'inspirer de l'association des capitaux, elles gardent une allure de solidarité prolétarienne (2).
Plus il se produit de relations distinctes dans le milieu inorganisé et confus des travailleurs, plus
(1) Le mutualisme est évidemment propre à entretenir ectte vie instinctive, sans laquelle le mécanisme social ne saurait avoir de stabilité, comme je l'ai indiqué dans la note de la page 80.
(2) Un des collaborateurs de Paul de Rousiers a été très frappé des règles suivies par les mécaniciens. Leur Union est divisée en branches, qui administrent chacune sa propre caisse ; mais le Comité central exige que l'avoir soit partout en égale proportion avec le nombre de membres ; c'est pourquoi il procède, de temps à autre, à un prélèvement sur les fonds des branches riches pour doter les branches pauvres. « Tel est l'esprit de solidarité et, disons-le aussi, la claire notion de leurs véritables intérêts [que] chacun sent d'instinct que de cette assistance mutuelle dépend la force de la collectivité. » (Paul de Rousiers, op. cit., page 268.)
on est sûr qu'il s'élabore de nouveaux éléments de\ réorganisation sociale. On j-arle beaucoup d'organiser le prolétariat : mais organiser ne consiste point à placer des automates sur des boîtes ! L'organisation est le passage de l'ordre mécanique, aveugle, commandé de l'extérieur, à la différenciation orga- j nique, intelligente et pleinement acceptée ; en un mot, c'est un développement moral. On ny parvient j que par une longue pratique et une expérience acquise dans la vie. Toutes les institutions se sont formées de la même manière ; elles ne résultent pas de décisions de grands hommes d'Etat, non plus que de calculs de savants ; elles se font en embrassant et condensant tous les éléments de la vie. Pour quelle cause le prolétariat échapperait-il donc à la nécessité de se faire par cette voie ?
Une chose m'a toujours frappé d'étonnement, c'est l'aversion de très nombreux marxistes pour la coopération : on soutient que les ouvriers, une fois occupés de menus détails d'épicerie et de boulangerie, seraient perdus pour le socialisme et cesseraient de comprendre la lutte des classes. De cette désertion résulterait, au moins pour l'Italie, l'influence de l'esprit petit bourgeois dans le parti socialiste (1). Que met en évidence cette désertion dont on se plaint ? Une seule chose : la mauvaise composition du parti socialiste italien ; et cette mauvaise composition résulte de nombreux articles publiés dans la Critica sociale. L'épreuve de la pratique est la véritable épreuve des idées : au contact de la vie économique, dès qu'il s agit de sortir des dissertations vagues, si les ouvriers s'aperçoivent que leurs
(1) Critica sociale, i" sept. 1897, page 262.
chefs ne sont pas capables de les diriger, ils les abandonnent. Les chefs du mouvement sociailste sont faits pour servir les hommes, de même que la théorie est faite pour la pratique. Qu'arriverait-il donc, si, après la révolution sociale, l'industrie devait être dirigée par des groupes incapables de mener aujourd'hui une coopérative ?
Je ne pense pas que la révolution sociale puisse ressembler à une scène de l'Apocalypse. On raille parfois les anciens idéalistes qui croyaient à l'influence souveraine de l'éducation, et on assure, avec le plus grand sérieux, que les hommes se transformeront sous l'influence de la nouvelle économie ! Mais a-t-on fait ainsi grand progrès ? Comment sait-on que ce changement se produira dans les limites où on espère le voir se produire ? Comment sait-on qu'une nouvelle économie pourra fonctionner d'elle-même ? Ne nous cache-t-on pas le moteur de toute cette éducation, le bon despote imaginé par tant de philosophes ? En tout cas. cela est bien utopique. C'est dans le sein de la société capitaliste que doivent se développer, non seulement les forces productives nouvelles, mais encore les relations d'un nouvel ordre social, ce qu'on peut appeler les forces morales de l'avenir. Avant que ces forces morales aient atteint une certaine maturité, quand elles sont encore indistinctes, on vit, en apparence, d'après les règles du passé ; mais en poussant à bout ces règles, en les employant à des usages nouveaux et imprévus, on les use et on les ruine petit à petit (1).
/ (1) C'est là une des lois les plus importantes de l'histoire
\des transformations sociales, une de celips qui tiennent de
plus près à la conception matérialiste de Marx. D'anciens
AVENIR SOCIALISTE DES SYNDICATS IL'j
Sans doute, les coopératives ne sont pas des institutions spécifiquement socialistes ; elles peuvent même être dirigées dans le but de combattre la propagande socialiste. Mais toutes les institutions présentent le même caractère formel : elles ne sont rien que par ce qu'on met dedans ; mais elles peuvent se prêter plus ou moins à recevoir une semence socialiste ; elles peuvent faciliter ou gêner indirectement le mouvement prolétarien.
Quand les coopératives n'auraient pour résultat que de rendre la vie matérielle moins dure aux ouvriers, ne serait-ce pas déjà un énorme résultat ? L'expérience avait déjà montré au célèbre agronome du XVIII'' siècle, Arthur Young, que les ouvriers les mieux rétribués étaient les plus enclins à la résistance (1) ; tous les auteurs sont aujourd'hui unanimes pour reconnaître que la misère est un grand obstacle aux progrès du socialisme. Mais elles ont un efi'et bien plus direct encore en ce quelles enlèvent le travailleur à la direction du boutiquier, ce grand électeur de la démocratie bourgeoise ; ce n'est pas un mince résultat (2).
rapports juridiques, avant de disparaître, règlent, pendant longtemps, une vie nouvelle.
(i) De Thorold Rogers notons l'observation suivante : " Il ne s'aperçoit pas que les gens qui jouissent d'un bienêtre relatif peuvent seuls se permettre de mainifester leur mécontentement, et que son expression est rare partout où régnent le désespoir et la misère. » {Travail et salaires en Angleterre depuis le XIII' siècle, trad. franc., page 359.)
(2) Les radicaux et les socialistes bourgeois ne paraissent pas aimer beaucoup les coopératives. Dans un journal, distribué par le Comité électoral d'André Lefebvre en 1890 'Journal d-e Neuilly-Boulogne, 27 décembre), on lisait les déclarations suivantes faites par ce candidat socialiste —
Les syndicats peuvent exercer une grande influence sur les coopératives, en les commanditant, surtout au moment de leur formation : il dépend d'eux de les animer de l'esprit prolétarien, de les empêcher de se transformer en simples économats, de faire disparaître tout ce qui rappelle l'association capitaliste. Ce qu'il est essentiel d'obtenir, c'est que les coopératives développent dans la classe ouvrière des notions juridiques nouvelles : les notions de vendeur-acheteur, prêteur-emprunteur, sont celles qui dominent la vie des travailleurs dans leurs relations avec le boutiquier : qu'elles disparaissent pour faire place à des notions dérivant de la mutualité et de la solidarité.
Je trouve dans un livre de Georges d'Avenel un détail qui paraîtra minime à plus d'un lecteur, mais dont lïmportance me semble très grande. « Dans les statuts [de la Moissonneuse] votés en assemblée générale, l'union libre jouit des mêmes égards et •confère les mêmes droits que le mariage légal. Au décès d'un sociétaire, dit l'article 15, sa veuve, sa compagne, ou ses enfants peuvent faire opérer le
soutenu par le groupe socialiste de la Chambre et un fils d'Israël millionnaire — : «Le candidat déclare qu'il n'est pas partisan de la coopération, parce qu'elle est souvent funeste pour les coopérateurs eux-mêmes et qu'elle ne profite qu'aux gros patrons. Le premier résultat de la coopération a toujours été de provoquer à bref délai la baisse des salaires. » Le président du syndicat de Tépicerie appuyait André Lefebvre en ces termes : « Puisque les socialistes sont les seuls qui veuillent bien prendre en main notre cause, c'est à nous... d'aller immédiatement et franchement à eux. "Votez tous pour le citoyen Lefebvre... Vous aurez en lui un digne représentant, un mandataire fidèle et un défenseur dévoué. »
transfert à leur nom de son action ». (1). Voilà bien un droit nouveau proclamé et appliqué, en opposition avec le droit ancien, et en opposition avec des parties de ce droit que l'on considère ordinairement comme fondamentales. 11 n'est pas sans intérêt dé rappeler ici que l'une des premières manifestations du droit canonique primitif paraît avoir été le décret du pape Calliste, autorisant des unions chrétiennes dans des cas où la loi impériale interdisait de justes noces (2).
Les trades-unions anglaises sont loin d'embrasser une fraction aussi considérable qu'on le croit souvent des classes ouvrières. Un directeur d'une compagnie de docks d sait à lun des collaborateurs de Paul de Rousiers : « Le trade-unionisme comprend tout au plus un sixième ou un septième des travailleurs ; il n'y a pas lieu de se préoccuper outre mesure de ce que peut faire cette minorité. » Mais, observe lauteur, comment se fait-il donc que les employeurs soient si embarrassés en temps de
1) G. D'AvENEL, Le mécunisme de la vie moderne, V s^lie, page 211.
[2) La matrone ne pouvait même contracter le concubina! avec un t'scîavc. Au t^mps de Marc-Aun"-!'", iJ fut décide qu'une fomme clarissimc perdrait son titre en ?':> mariant à un homme d'un rang inférieur au sien. Callist^ permit aux femmes ctirétiennes constituées en dignité « de prendra pour époux soit un esclave, soit un homme libre de toute condition, et de le considérer comme époux légitime quand mAme, selon la loi, elles ne pourmient être valablement mariées avec lui ». CPaul All.\ri!. Ij's esrlnvrs ehréiiens, 3« édition, pages 288-29 i.)
grève ? « L'influence morale du trade-unionisme s'étend bien au-delà des 1.500.000 hommes environ qui représentent sa force numérique ; ces 1.500.000 hommes sont comme l'effectif de paix de l'armée du travail ; en temps de guerre les engagés volontaires affluent.... Il est heureux que les non-unionistes prennent peu à peu l'habitude de se ranger sous les ordres des chefs des Unions », parce que ceux-ci parviennent généralement à empêcher les foules de commettre des excès (1).
Bien des personnes croient que les . remarquables résultats obtenus en Angleterre justifient l'idée de restaurer les corporations obligatoires ; j'ai déjà dit que Paul de Rousiers considère la corporation comme une forme économique vieillie, incompatible avec les conditions de la grande industrie moderne. De ce qu'on a obtenu d'excellents effets par l'organisation d'un nombre considérable de travailleurs, il ne faut pas conclure que les choses iraient encore beaucoup mieux en les organisant tous : les sophisraes de ce genre sont fréquents dans la science sociale pratiquée par les débutants. Le succès des trade-unions provient d'une sélection particulière exercée dans les corps de métier : cette sélection justifie, aux yeux de Paul Rousiers, certains actes que l'on est habitué chez nous à incriminer et à rapporter à la tyrannie des syndicats. Dans l'industrie du bâtiment les Unions cherchent à exclure les non-unionistes des grands chantiers et elles y arrivent assez généralement, si bien qu'elles parviennent à englober la grande majorité des travailleurs.
(i) Paul de Rousiers, Le trade-unionisme en Angle~ terre, page 193.
Notre auteur apprécie ainsi ces mesures inspirées par des traditions corporatives : « Ramenée à ses justes proportions, la tyrannie des syndicats... perd ce caractère terrorisant que lui prêtent complaisammcnt certaines imaginations ; surtout elle n'est pas générale et elle s'exerce toujours sur un personnel extrêmement restreint et peu digne d'intérêt. » (1).
Au degré de développement atteint par beaucoup de sociétés ouvrières, le principe nouveau n'est pas encore complètement dégagé des traditions corporatives ; aussi, je ne cite pas l'exemple des ouvriers du bâtiment comme un exemple irréprochable ; je veux seulement montrer que des actes assez contestables peuvent paraître justifiés par la capacité supérieure des syndiqués ; ceux-ci donnent (sans espoir d'avantages exclusivement personnels) leur temps et leur argent ; ils acquièrent ainsi le droit incontestable au gouvernement de leur groupe.
Il ne semble pas trop désirable que la proportion des syndiqués devienne extrêmement forte dans un métier, non seulement parce que la sélection est
(1) Paul de Rousiers, op. cil., page 93. — Cet habile observotpur dit qu'en Angleterre on raisonne sur la liberté d'après « une r^jgle de bon sens qui pourrait, se traduin' ainsi : L'iiomme honnêtp et capabU^ ne doit pas être entravé dans son action par l'incapacité tic-^ mitres. Il résulte de là que si la négligencje, la parcss*', l'incapacité ou la mauvaise volonté d'hommes inférieurs ou malhonnêtes créent un obstacle à cette action, on considère comme légitime do porter atteinte k leur liberté » (page 90). Il est évident qui^ Paul de Rousiers assimile implicitement les trade-unions à des autorités sociales qui sont obligées parfois de gêner quelques individus pour assurer les conditions de la prospérité générale.
moins sévère, mais encore parce qu'alors l'esprit exclusivement corporatif se développe. On ne saurait, évidemment, poser aucune règle ; les proportions les plus avantageuses varient d'un corps de métier à un autre, suivant mille circonstances locales.
Nous nous trouvons en présence d'un principe vraiment nouveau, qui bouleverse toutes les idées que les théoriciens ont cherché à vulgariser depuis un siècle. Le gouvernement par l'ensemble des citoyens n'a jamais été qu'une fiction ; mais cette fiction était le dernier mot de la science démocratique. Jamais on n'a essayé de justifier ce singulier paradoxe d'après lequel le vote d'une majorité chaotique fait apparaître ce que Rousseau appelle la volonté générale qui ne peut errer. Souvent, les écrivains socialistes, malgré leur mépris pour les utopistes du xviii° siècle, reproduisent l'idée de Rousseau : ils disent que l'Etal n'existera plus, parce que les classes ayant disparu, il n'y aura plus d'oppression dans la société et qu'alors l'administration publique représentera vraiment la collectivité. Ce sont des affirmations sans commencement de preuves (1).
(1) En 1898, je ne m'étais pas encore rendu compte du véritable fonctionnement des institutions dites démocratiques djins les vieux cantons suipses, auxquels Rou?seau a .si souvent pensé d'une fa<^on en quelque sorte instinctive. (C'est ce qui a empêché tant de lecteurs de comprendre ses théories, dont les bases réelles demeurent cachées.) Les autorités sociales y jouissent d'une influence prépondérante. On a retrouvé un système fort analogue de gouvernement dans les villages kabyles : tout s'y décide en assemblée générale ; mais les notables seuls donnent leur avis.
Rousseau, d'ailleurs, ijosait comme condition de son paradoxe la disparition de toutes brigucs et factions : mais c'est une hypothèse terriblement invraisemblable : car, en fait, l'histoire c'est l'histoire des factions politiques qui s'emparent de l'Etat et y exercent leur petite industrie déprédatrice (1).
Ce que nous trouvons ici, n'est pas une nouveauté au point de vue strictement formel : la nouveauté réside dans le mode de sélection et dans le but de la sélection. Les groupements anciens étaient surtout politiques, c'est-à-dire constitués principalement pour la conquête du pouvoir ; ils recueillaient tous les gens audacieux, n'ayant qu'une médiocre aptitude pour gagner leur vie par le travail (2). Les groupements nouveaux sont professionnels : ils ont pour base le mode de production de la vie matérielle et ils ont en vue les intérêts industriels ; ils sont donc susceptibles, d'après les principes du matérialisme historique, de servir de support à la structure socialiste.
Ces explications étaient nécessaires pour justifier une résolution du congrès du parti ouvrier français tenu à Romilly en 1895 : « Le congrès se prononce
(1) Parfois le gouvernement du parti organisé est crûment mis à nu, comme cela a eu lieu pour les Guelfes de Florence et nos Jacobins durant la période du gouvernement révolutionnaire.
(2; " Voyons-nous sur la carte d'un monsieur qu'il est député ? Aussitôt nous sommes prévenus contre lui ; nous supposons que ce doit être quelque raté, échoué là faute d'avoir pu réussir dans la carrière où il était entré. Et cela est quelquefois injuste... Politiciens et littérateurs, oecupés, ceux-là, à nous exploiter et ceux-ci à nous amuser, vivent pareillement en dehors de la nation. » (R. Doumic, Débats, 21 sept. 1897).
en faveur d'une loi rendant obligatoires pour tous les ouvriers d'un même métier, syndiqués ou non syndiqués, les décisions du syndicat en matière de tarifs ou de salaires et, en général, pour toutes las conditions du travail. » Ce vœu a passé à peu près inaperçu (1) et on n'en a guère compris la portée en France : il tend à rendre légal ce qui est devenu la pratique des syndicats anglais : il consacre le principe du gouvernement par les groupes professionnels sélectionnés, c'est-à-dire le nouveau principe politique du prolétariat. A une égalité purement idéale et utopique se substituerait la juste et réelle égalité organisée (2),
Mais des principes de ce genre ne passent point dans la pratique par de simples décrets ; il faut que les syndicats prouvent leur capacité juridique. C'est déjà beaucoup de pouvoir constater que le principe est clairement reconnu ; mais il y a mieux encore : les S5^ndicats sont entrés en lutte pour conquérir, fragmentairement, les nouveaux pouvoirs. Dans cette lutte, ils se trouvent en concurrence avec les pou-
(1) En partie probablement à cause des nombreux articles dans lesquels Jules Guesde avait jadis déclaré que son parti ne ctierchait pas tant à faire aboutir des réformes (à la manière du parti possibiliste) qu'à montrer aux ouvriers qu'il existe une contradiction absolue entre leurs aspirations et la législation bourgeoise. — D'après Malon, Jules Guesde aurait eu beaucoup de peine à faire accepter par Marx l'article du programme de 18S0, relatif à la fixation d'un salaire minimum. {Revue socialiste, janvier 1887, page 54.) Cet article était évidemment excellent pour l'agitation.
(2) Les syndicats apparaissent ici comme étant fort analogues à des autorités sociales qui exercent un contrôle sur les conditions normales du travail.
voirs constitués en vertu des principes de la démocratie bourgeoise.
La démocratie ne tient guère à la liberté du travail telle que la définissent les économistes ; la coercition ne lui fait pas peur ; en général les radicaux aiment assez à manier l'autorité ; ils ont du goût pour la police et leur main n'est pas légère. Il leur paraît tout simple que les difficultés économiques se règlent par la décision des pouvoirs publics ; aussi accepteraient-ils volontiers les corporations obligatoires régies par la commune ; l'autorité municipale ferait des règlements généraux pour établir les conditions du marché collectif (1).
Bien des personnes estiment que les bureaux de placement devraient être municipalisés : actuellement ce n'est pas une industrie libre ; eu sont des offices, tout comme les charges de commissaires priseurs, de facteurs aux halles, etc. On se demande s'il ne vaudrait pas mieux, tant dans l'intérêt des ouvriers que pour éviter des abus immoraux, changer le mode d'exploitation de ces offices et faire faire leur travail par des employés municipaux. Dans beaucoup de villes, on a établi des bureaux de placement gratuit ; la généralisation de cette mesure n'est pas pour déplaire aux radicaux. Mais les syndicats ont très bien compris que s'ils pouvaient obtenir l'administration des placements, cette conquête serait pour eux d'une très grande importance, non seulement par l'autorité qu'ils auraient sur les travailleurs du métier, mais surtout parce qu'ils auraient arraché à l'autorité politique traditionnelle un lambeau de son pouvoir.
(1) C'est bien ce qu'on a essayé de faire pour Paris,
Il y a quelques années, on a créé des délégués mineurs pour suppléer à l'insuffisance de la surveillance administrative ; on a suivi pour leur désignation la vieille tradition démocratique ; on a laissé de côté les syndicats. H en a été de même quand il a fallu organiser les caisses de retraite et de secours : on a fait appel à l'élection directe, au lieu de donner aux syndicats un nouveau champ d'activité. En fait, les syndicats s'efforcent de conquérir indirectement ce pouvoir de surveillance, en agissant sur les électeurs ; quand ils l'auront acquis d'une manière générale et indirecte, le législateur sera forcé de le leur reconnaître et de supprimer la fiction d'un vote inutile (1).
Tout le monde se plaint de la surveillance exercée sur les ateliers industriels ; les inspecteurs sont trop peu nombreux et leur bonne volonté (quand ils en ont) est détruite par l'inertie administrative ou même réfrénée par les pouvoirs publics. La solution des radicaux est très simple : multiplier les fonctionnaires, pour fournir des emplois aux Intellectuels sans travail (2). La solution socialiste est plus simple et plus économique : charger les syndicats de faire faire l'inspection ; on serait ainsi assuré que celle-ci serait sérieuse et pratique.
Enfin, n'est-il pas évident que les syndicats seraient bien plus aptes que les emploj-cs municipaux
(1) Et qui peut être nuisible par suite de l'intrusion des politiciens.
(2) Quand il arrive un accident de chemin de fer, vite on demande le renforcement du contrôle, la nomination de nouveaux fonctionnaires ; le contrôle ne cesse pas de marcher de plus en plus mal, au fur et à mesure qu'on le renforce et qu'on le réorganise.
AVKXIR SOCIALISTE DES SYNDICATS 1 î'}
à s'occuper de toutes les questions d'assistance ? Là encore leur intervention serait plus efficace et moins chère que celle des corps constitués.
Telles sont les premières conquêtes que peuvent poursuivre les syndicats dans le domaine politique; il faut qu'ils arrachent ces pouvoirs petit à petit, en les réclamant sans cesse, en intéressant le public à leurs efforts, en dénonçant sans relâche les abus, en montrant l'incapacité ou l'improbité des administrations publiques. Ils arriveront ainsi à enlever aux formes antiques, conservées par les démocrates, tout ce qu'elles ont de vie et ne leur laisseront que les fonctions rebutantes de guet et de répression. Alors une société nouvelle aura été créée avec des éléments complètement nouveaux, avec des principes purement prolétariens. Les sociétés de résistance auront fini par agrandir tellement leur champ d'action qu'elles auront absorbé presque toute la politique.
La voilà, telle que je la comprends, d'après la conception matéiialiste de l'histoire, la lutte définitive pour les pouvoirs politiques. Ce n'est pas une lutte pour prendre les positions occupées par les bourgeois et s'affubler de leurs dépouilles ; c'est une lutte pour vider l'organisme politique bourgeois de toute vie et faire passer tout ce qu'il contenait d'utile dans un organisme politique prolétarien, créé au fur et à mesure du développement du prolétariat.
l'24 MATÉRIAUX D'UXE THÉORIE DU PROLÉTARIAT
YI
Il me reste à traiter un sujet fort difficile et que je n'aurais peut-être pas abordé si je n'avais trouvé dans un livre récent de Durkheim (1) des thèses qui sont de nature à consolider le matérialisme historique. La partie faible du socialisme est la partie morale : ce n'est pas que bien des auteurs socialistes n'aient écrit sur ce sujet des pages éloquentes ; mais les amplifications oratoires sont faciles quand il s'agit de morale ; ce sont toujours à peu près les mêmes choses qui se répètent ; et toutes les homélies ont eu, jusqu'ici, peu d'influence sur les hommes.
(1) E. Durkheim me paraît avoir fait ses recherches sur le suicide dans le but de fournir des arguments scientifiques aux écrivains qui dénoncent l'abaissement de nos mœurs actuelles. On admet, en effet, d'ordinaire comme une chose évidente que la multiplication des suicides est un indice très sûr de graves troubles moraux ; il convient de ne pas serrer de trop près une telle relation, et on a pu très justement reprocher à E. Durkheim d'avoir abusé de la statistique, quand, par exemple, il croit y trouver des indications propres à montrer aux législateurs les inconvénients des divorces trop faciles et dp rinsufflsance de l'enseignement donné aux filles. {Le suicide. Etude de sociologie, pages 442-444.) — Les causes économiques sembi<^nt à E. Durkheim insnffisanlps pour expliquer la rapide aggravation de ce quïl nomme les courants suicidogènes. « Il est certain, dit-il, que, à tous les df^grés de la hiérarchKsociale, le bien-être moyen s'est accru, quoique cet accroissement n'ait peut-être pas toujours eu lieu dans les proportions les plus équitables. Le malaise doi.t nous souffrons ne vient donc pas que de ce que les causes objectives de souffrances ont augmenté en nombre ou en intensité ; il atteste non pas une plus grande misère économiqu^^, moiis une alarmante misère morale » (page 445).
Il sciait criminel de pousser à une révolution sociale qui aurait pour résultat de mettre en péril le peu de moralité existant. Dans un discours prononcé à Montignj'-sur-Sambre, qui a été très souvent cité par les journaux français, E. Vandervelde disait : « Si les travailleurs triomphaient sans avoir accompli les évolutions morales qui sont indispensables, leur règne serait abominable et le monde serait replongé dans des souffrances, des brutalités et des injustices aussi grandes que celles du présent. »
Sans doute il est inexact de dire que la question sociale est une question morale, quand on entend cette formule dans le sens que lui donnent certains philosophes. Mais, d'autre part, il faut dire aussi que les transformations économiques ne peuvent se réaliser si les travailleurs n'ont pas acquis un degré supérieur de culture morale (1). La aotion même de linterdépendance des phénomènes, qui fait le fond du matérialisme historique, rend la chose évidente : cependant, on voit souvent les disciples de Marx montrer une insouciance étonnante dès qu'il est question de morale ; cela tient à ce qu'ils ont reconnu que les principaux remèdes proposés par les philosophes sont d'une faible efficacité. E. Durkhcim écrit avec beaucoup de raison : « Quand on dit d'une affection individuelle ou sociale qu'elle est toute morale, on entend d'ordinaire qu'elle ne relève d'aucun traitement effectif, mais ne peut guérir qu'à l'aide d'exhortations, d'objurgations mé-
(1) Selon G. de Molinari, cette culture est restée audessous de ce qui convient au régime industriel actuel. {Science et religion, pages 188-19i),
thodiques et en un mot par une action verbale... On ne voit pas que c'est appliquer aux choses de l'esprit les croyances et les méthodes que le primitif applique aux choses du monde physique. De même qu'il croit à l'existence de mots magiques qui ont le pouvoir de transmuter un être en un autre, nous admettons... qu'avec des mots appropriés on peut transformer les intelligences et les caractères... Nous pensons que si nous énonçons avec chaleur notre désir de voir s'accomplir telle ou telle révolution, elle s'opérera spontanément. » (1).
G. de Molinari fait appel à l'influence religieuse (2) ; E. Durkheim la croit peu efficace : & Quand elle n'est plus qu'un idéalisme symbolique, qu'une philosophie traditionnelle, mais discutable, et plus ou moins étrangère à nos occupations quotidiennes, il est difficile qu'elle ait sur nous beaucoup d'influence » (3). L'éducation ne lui semble avoir aussi qu'une action bien limitée : « Le milieu artificiel de
(1) E. DuRKijEiM, op. cit., page 445.
(2) G. DE Molinari, op. cit. 94 : « C'est, dit-il, la religion qui, dans l'enfance de l'humanité, a élevé l'édifice de la morale ; c'est elle qui la soutient et qui peut seule la soutenir. » Il espère que le catholicisme acceptera les idées essentielles des progrès modernes qu'il avait condamnées aux temps de Pie IX (pages 207-208 1.
(3) E. Durkheim, op. cit., page 431. — L'auteur a suivi peut-être trop fidèlement l'enseignement que venait de donner Th. Ribot dans la Psychologie des sentiments (publiée en 1896). Suivant le professeur du Collège de France, << la religion tend à devenir une philosophie religieuse », en perdant ses valeurs affectives et en laissant ses fidèles donner à ses rites un sens symbolique, qui les met au même rang que des métaphores (pages 307-310, pages 313- 314). A cette époque, le catholicisme paraissait bien entraîné par des forces immanentes à subir cette déhquesoence, que
l'école ne peut préserver [l'enfant] que pour un temps et faiblement. A mesure que la vie réelle le prendra davantage, elle viendra détruire l'œuvre de l'éducateur. » (1).
On comprend que plus d'un socialiste, après avoir constaté, comme E. Durkheim, l'impuissance des méthodes que l'on préconise pour moraliser les peuples, soit arrivé à une conclusion sceptique et ait écrit que le monde futur s'arrangerait comme il pourrait. Sans doute, nous n'avons pas à déterminer ce qui existera plus tard : l'histoire n'a aucun moyen pour prévoir ; mais la question est posée pour le présent et elle est d'ordre urgent. Il faut reconnaître cependant qu'elle est mal posée : il ne s'agit pas de savoir quelle est la meilleure morale, mais seulement de déterminer s'il existe un mécanisme capable de garantir le développement de la morale.
E. Durkheim, cherchant quel mécanisme pourrait arrêter la désorganisation morale, que révèle l'accroissement continu du nombre des suicides, ne trouve de ressources que dans les groupements pro-* fessionnels. « En dispersant les seuls groupes qui pussent rallier avec constance les volontés individuelles, nous avons brisé de notre propre main l'instrument désigné de notre réorganisation morale. » (2). — « Puisque [la corporation] est composée d'individus qui se livrent aux mêmes travaux et dont les intérêts sont solidaires, ou même confondus,
le protestantisme libéral avait réalisée complètement ; mais il serait téméraire aujourd'hui d'affirmer que les catholiques tendent à ne plus croire à la vertu des sacrements.
(1) E. Durkheim, op. cit., page 428.
(2) E. Durkheim, op. cit., page 439.
il n'est pas de terrain plus propice à la formation d'idées et de sentiments sociaux y> (1). Grâce à la renaissance du régime corporatif, la société moderne jouirait de cette intégration modérée, qui, d'après l'interprétation donnée par E. Durkheim aux statistiques des suicides, serait si bienfaisante pour les citoyens (2). Mais la corporation où i'espiit administratif tend nécessairement à dominer, est bien infé^ rieure, sous ce rapport, au syndicat dans lequel se groupent les travailleurs qui ont fait preuve, à un degré particulièrement élevé, de capacités productives, d'énergies intellectuelles et de dévouement pour les camarades, au sein duquel la liberté est en voie d'organisation, et où, en raison des nécessités des luttes économiques, la volonté de solidarité est toujours fortement tendue (3). Nous avons donc de
(1) E. Durkheim, op. cit., page 435.
(2) E. DuRKEiM, cp. cit., pages 222-232 et passim. — Les faits relevés par E. Durkheim sont susceptibles d'une interprétation plus psychologique et conséquemment plus
. profonde que la sienne. Dans les crises très graves de la volonté, l'individu a besoin de se sentir soutenu par une force qui inspire le respect autour de lui : il peut recevoir une aide efficace d'autorités sociales ; il peut également en recevoir d'un groupe dans lequel existe im puissant esprit de corps. Nous arrivons ainsi à reconnaître, comme E. Durkheim, la bienfaisance des associations professionnelles ; mais nous sommes à même de mieux déterminer qu'il ne le fait les causes de cette bienfaisance.
(3) Par ce caractère de tension constante de la volonté, les syndicats se rapprochent fort des autorités sociales, qui ne remphssent bien leurs fonctions C€nsoriales que si elles sont dominées par un sentiment passionné des devoirs imposés par la tradition ; quand cet état psychologique dégénère, elles se transforment en une oligarchie contre laquelle se révoltent les hommes qu'elles auraient dû protéger.
bonnes raisons pour penser que les syndicats pourraient être de puissants mécanismes de moralisation.
Les collaborateurs de Paul de Rousiers nous ont donné, dans le livre déjà si souvent cité, de nombreux témoignages du progrès moral réalisé sous lïnfluence du trade-unionisme., Les changements ont été très remarquables chez les dockers bien que leur association ne soit pas des plus prospères ; beaucoup ont abandonné leurs habitudes d'intempérance et quelques-uns sont devenus même teetotalers (1) ; — les chefs des Unions se préoccupent beaucoup de combattre livrognerie ; Knight, le secrétaire général des constructeurs de navires en fer, le fait avec d'autant plus de mérite que ses camarades passent pour être portés à la boisson (2),
L'expérience a montré que la législation et la police officielles sont impuissantes pour arrêter l'alcoolisme : en Belgique, le parti ouvrier a compris qu'il y avait là une question de vie ou de mort pour le prolétariat et il a commencé une campagne très énergique contre l'alcoolisme. Il ne semble point irapossible de réussir grâce à la surveillance incessante des camarades : aujourd'hui on va au cabaret par point d'honneur, pour faire comme les autres et se montrer bon frère ; il faut qu'on abandonne le zinc du bistro par point d'honneur. Ce n'est pas une chose au-dessus des forces des syndicats : mais pour qu'ils puissent remplir ce rôle, il faut qu'ils soient plus forts et plus disciplinés qu'aujourd'hui.
(1) Paul de Rousiehs, Le trade-unionisme en Angleterre, page 189.
(2) Paul de Rousiers, op. cit., page 239.
Deux autres problèmes non moins graves sont posés aujourd'hui : la protection de la femme contre son mari, la protection de Tenfant contre son père. Je n'ai aucune confiance dans la législation, l'inspection et la police : il faut que les ouvriers exercent eux-mêmes leur inspection et leur police : cela est relativement facile puisque la femme est une travailleuse industrielle et qu'elle peut ainsi s'offrir à des syndicats qui lui donneront aide, quand son mari la traitera comme il ne voudrait pas que son patron le traitât lui-même (1). Par la femme, l'Union ouvre l'œil sur l'enfant, espoir du prolétariat, qu'il faut introduire très jeune dans les groupements socialistes.
C'est ici que nous voyons apparaître encore l'importance des benefits des vieilles trade-unions. La femme retirée de l'atelier reste membre d un groupe ouvrier, prend encore part à ses délibérations, a des intérêts dans les caisses de secours instituées par le syndicat, et, par suite, a toujours derrière elle une force qui peut la soutenir. L'enfant peut être engagé dès son jeune âge si le syndicat a des formes variées pour venir en aide à ses associés, être surveillé à l'école et durant son apprentissage (2).
(1) Discours de Vandervelde déjà cité.
(2) La jeune fille travaillant, presque toujours, dans les ateliers, se trouve, tout naturellement, comprise dans les syndicats et elle peut y trouver une protection que l'organisation bourgeoise est impuissante à lui donner. Observons ici que l'une des choses qui étonnèrent le plus les Romains de la décadence fut la vie des barbares Germains, qui avaient horreur des institutions de prostitution. Il y a des municipalités socialistes : ont-elles supprimé la police des mœurs et la traite des blanches ? Je ne le crois pas. Qu'ont
Ainsi, le syndicat se révèle, pour peu qu on le considère avec tout son développement, comme une des plus fortes institutions pédagogiques qui puissent exister (1).