‹ Matériaux pour l'histoire des temps quaternairesChapitre 1 sur 34 · POUR · texte numérisé non relu

POUR

Depuis que les terrains quaternaires ont offert des indices de l'existence de l'homme, ils ont été l'objet de recherches nombreuses. Quelques-unes des personnes qui se livrent à ces recherches m'ont communiqué les produits de leurs découvertes. Ainsi MM. Perrot et OŒhlert m'ont remis tous les échantillons qu'ils ont trouvés dans les importants gisements de la Mayenne. Grâce surtout à MM. Émile Martin, Reboux, Liégeard et Gustave Lecomte. j'ai pu former une collection des mammifères quaternaires de Paris. Pendant que M. Alphonse Milne Edwards a exploré dans l'Allier les couches miocènes où ii a recueilli tant de restes d'oiseaux fossiles, il n’a pas négligé les riches dépôts quaternaires de ce département, et il a fait envoyer au Muséum une série considérable d’ossements. M. Hamy a bien voulu également donner au Muséum les produits des fouilles qu'il a exécutées à Santenay, dans la Bourgogne. II m'a semblé qu'il pouvait être utile de faire connaître les matériaux que l’on m'a confiés et je

commence par publier aujourd'hui les résultats des recherches que MM. Perrot et OŒhlert ont entreprises dans la Mayenne.

Je m'attacherai surtout à l'étude des mammifères fossiles. Les origines des quadrupèdes contemporains de l’homme n'intéressent pas seulement les personnes qui s'occupent de l’époque quaternaire, mais aussi les paléontologistes qui cherchent à comprendre l'histoire des êtres des anciennes périodes géologiques; car la nature des temps passés se lie si Ctroitement avec la nature actuelle que sans doute les modes d'évolution des espèces depuis longtemps éteintes ont ressemblé aux modes d'évolution des êtres les plus récents. Malheureusement nous n’avons encore que des notions trèsimparfaites sur les origines des quadrupèdes actuels. Pour parvenir à les connaître, il faudra réunir un bien plus grand nombre de fossiles quaternaires qu'on n’en a recueilli jusqu'à ce jour, et surtout il faudra les comparer avec les fossiles des époques plus anciennes. C’est en vain qu’on s’est adressé aux momies d'Égypte pour leur demander le secret des générations des êtres modernes ; les momies d'Égypte sont trop récentes. Comme l’a montré l’excellent naturaliste Pictet, l'époque quaternaire est le commencement des âges actuels ; nous devons nous reporter jusqu'à cette époque pour voir les espèces animales -subir quelques modifications ; encore ces modifications sont elles très-légères et ne représententelles le plus souvent que de simples variations de races. Pour trouver des ancêtres auxquels il y ait lieu de donner des noms d'espèces spéciaux, il est nécessaire de remonter jusqu'aux âges tertiaires. Si, d’une part, on réfléchit que les temps quaternaires ont été trop courts pour la formation de nouvelles espèces et que, d'autre part, on considère la multitude des couches de la terre où nous rencontrons des formes distinctes, on éprouve une grandiose impression de l'antiquité de la vie sur notre planète.

Avant d'aborder des études de détail, j'ai cherché à faire un résumé de ce que nous savons de plus probable sur l'histoire des mammifères quaternaires ou actuels de nos pays. Je crois devoir donner ici ce résumé.

Premières manifestations des types de mammifères quaternaires. — Dans les animaux de l’éocène ou du commencement du miocène, nous apercevons des traits qui pourraient, selon l’expression d’Agassiz, être appelés des traits prophétiques des types récents : l’Amplhicyon etle Cynodon ont certains caractères des chiens; le Plesiarctomys n’est pas éloigné des marmottes; le Palæwotherium est parent de l’Acerotherium, qui sans doute est un ancêtre des /hinoceros ; le Lophiodon est voisin des tapirs; le X/phodon, le Dichodon, le Lophiomeryx, le Gelocus annoncent les ruminants modernes.

On a même trouvé des animaux qu'on à cru devoir ranger sous les mêmes noms de genre que les mammifères actuels de l'Europe :

Vespertilio.

Rhinolophus.

Canis?

Erinaceus.

M yoxus.

Sciurus ?

Cependant la plupart des quadrupèdes éocènes et même beaucoup de ceux du miocène inférieur se rapprochent des espèces ré: centes par des traits tellement vagues et combinés d’une manière si différente que, pour établir leur parenté, il a fallu découvrir les formes intermédiaires de la seconde moitié des temps tertiaires ; en outre quelques-uns d’entre eux ont dû s’éteindre sans avoir donné de postérité.

Dans le milieu et surtout à la fin de l'époque miocène, les genres quaternaires ou actuels se sont multipliés. Outre ceux que je viens de citer dans les époques antérieures, on peut mentionner :

Hyeæna.

Felis.

Mustela.

Mygale.

Talpa.

Hystrix.

Sus.

Rlinoceros.

Cervus.

A côté de ces genres, il y a encore des formes archaïques, c'està-dire des formes qui sont restées confinées dans les temps passés comme le mastodonte, le Dinotherium, le Chalicotherium, Y Helladotherium, V Ancylotherium, etc.; cependant, si les genres ou les espèces différent, ce n’est plus en général parce qu'ils appartiennent à des types inconnus dans la nature actuelle, c’est plutôt parce qu'ils ont des caractères qu’on peut appeler des caractères mixtes; un même être réuniten lui des particularités aujourd’hui réparties entre des êtres différents ; ainsi déjà à l’époque miocène, les formes actuelles existent pour la plupart, mais leur assemblage n’est pas exactement le même que de nos jours.

Malgré leur tendance vers la faune de notre époque, les mammiferes de la fin du miocène présentent des différences considérables avec les espèces quaternaires' ou actuelles de nos pays : c’est avec les espèces des régions tropicales qu'ils ont leurs affinités les plus étroites. Celte remarque prouve sans doute qu’en Europe des changements physiques et notamment un abaissement de la tempéraralure ont amené l'extinction locale ou l’émigration de plusieurs quadrupèdes pendant l’époque pliocène, au lieu que dans les pays chauds, ces animaux ont pu continuer à vivre. Si un jour, par suite de nouveaux changements physiques, les faunes d’Asie et d'Afrique venaient à envabir l’Europe, les futurs géologues découvriraient

PRÉLIMINAIRES. ÿ)

au-dessus de la couche quaternaire une couche dont les fossiles auraient ce qu’on nomme un facies colonial, c'est-à-dire marqueraient un retour vers une faune plus ancienne.

Pliocène de Montpellier, — Les caractères des animaux du pliocène inférieur de Montpellier ont été surtout mis en lumière par M. Gervais. Ce savant naturaliste a reconnu parmi eux plusieurs genres de mammifères qui se sont continués dans nos contrées jusqu’à l’époque quaternaire ou même jusqu'aux temps actuels :

Hyena?

Felis.

Machæwrodus.

Lutra.

Lagomys.

Rlunoceros.

Sus.

Cervus.

A côté des types récents, M. Gervais cite des genres archaïques tels que le mastodonte, l’Ayænarctos, etc. Bien que ces derniers deviennent comparativement rares, la faune du pliocène inférieur est encore notablement différente de la faune quaternaire de notre pays ; la présence de singes, de mastodontes à molaires mamelonnées et de grandes antilopes annonce un climat chaud. La seule espèce de Montpellier qui ait été jusqu’à présent signalée dans le quaternaire du centre de l’Europe estle Rhinoceros leptorhinus (À).

Pliocène de Perrier (2). — Lorsqu'on se rend de Montpellier à Vialette, au Coupet ou à Perrier, on est frappé du contraste que ces

(4) M. Forsyth Major, auquel on doit d’intéressantes études sur les mammifères fossiles, a signalé au Casino, en Toscane, une faune du même âge que celle de Montpellier; elle comprend le genre Hipparion. Le gisement d’Alcoy en Espagne et une partie du Crag paraissent être de la même époque.

(2) Le mammiferous crag du Norfolk, les couches de Chillesford, si bien observées par

M. Prestwich, et une partie des assises du Val d’Arno peuvent appartenir au même groupe. »)

gisements présentent. Les singes ont disparu, les antilopes sont devenues rares et ont diminué de taille, les cerfs se sont extrêmement multipliés, les éléphants commencent, Ces différences semblent indiquer que les couches du Coupet et de Perrier sont un peu plus récentes que celles de Montpellier et qu’un changement de température a dû s'opérer entre les formations de ces couches.

La masse imposante des dépôts glaciaires de la Suisse et leurs prolongements jusqu'aux environs de Lyon portent à supposer que ces dépôts ont représenté un laps de temps considérable, et, si on tient compte des observations que M. Bianconi et d’autres géologues ont faites récemment en bas du versant méridional des Alpes (1), on peut penser que les glaciers avaient déjà pris une grande extension à l'époque pliocène. Les remarques de MM. Collomb et Martins dans les Pyrénées, de MM. Julien, Marcou, Grüner dans le centre de la France confirment cette supposition; on a constaté en Auvergne des indices de phénomènes glaciaires qui ont dû précéder la manifestation des phénomènes volcaniques; or, comme on le voit au Coupet, à Vialette et à Perrier, les animaux pliocènes ont laissé leurs ossements au milieu des débris volcaniques ; ils semblent donc avoir vécu à l'époque de l’éruption des volcans et, par conséquent, ils sont postérieurs aux formations glaciaires. Les observations que les géologues anglais ont faites sur les couches du crag et notamment sur celles de Chillesford confirment l’idée qu'un notable abaissement de température a eu lieu pendant l’époque pliocène.

En même temps que les mammifères pliocènes indiquent un changement dans le climat de notre pays, ils se rapprochent

(1) M. Desor a fait paraître en 1875 un mémoire mtitulé: Le paysage morainique, son origine glaciaire et ses rapports avec les formations pliocènes d'Italie. MM. Rütimeyer et Renevier viennent aussi de publier de très-intéressantes recherches sur les terrains glaclaires de la Suisse. M. Tardy croit que les glaciers remontent à une époque plus ancienne que l’époque pliocène.

beaucoup des formes quaternaires (1); sauf les mastodontes (2), le tapir et une antilope (3), ils appartiennent à des genres qui ont été signalés dans le quaternaire de nos pays; quelques-uns même sont d'espèces tout à fait voisines. On en jugera par les citations suivantes :

Canis qu’on ne risque plus de confondre avec les Amphicyon ou les Cynodon, mais qui se rapproche des Canis quaternaires ou actuels.

Felis issiodorensis, pardinensis et arvernensis, qui semblent peu différents du lion, de la panthère et du Jynx, trois espèces dont nos terrains quaternaires renferment les débris.

Macheærodus cultridens. — Le Machærodus latidens qui en est proche est cité dans le quaternaire d'Angleterre (4).

Hyæna arvernensis très-voisine de l'Aycœna striata, et Hyœna Perrieri qui n’est pas éloignée de l'Jyæna crocuta.

(1) M. Gervais a déjà fait remarquer que la faune de Perrier a plus de rapports avec la faune diluvienne que celle de Montpellier (Zoologie et Paléontologie françaises, 2° édition, p. 350; 1859).

(2) Les Mastodon arvernensis et Borsonis se sont éteints avant l’époque quaternaire; mais le Mastodon giganteus du quaternaire américain parait être la continuation du Mastodon turicensis du miocène et du pliocène européens.

(3) L’antilope du Coupet, qui a été appelée par M. Aymard Antilope torticornis, se rapproche, par ses cornes, du Palworeas; par ses molaires à fût plus élevé, plus comprimé, à colonnettes interlobaires nulles où rudimentaires, elle a une grande tendance vers les chèvres. M. Pomel a cité à Perrier une Antilope antiqua : les pièces sur lesquelles cette indication repose, sont frop incomplètes pour que je puisse savoir ce qu'était cet animal.

(4) Je n’ai pas vu la grotte du Devonshire où on a découvert des dents de Mach&ærodus, mais j'ai visité la grotte de Baume, dans le Jura, où des dents de Machwrodus ont été recueillies. Ces pièces ne proviennent pas d’un animal qui a vécu dans la grotte; elles sont dans une couche de cailloux très-roulés et stratifiés, qui ont été déposés par un fort courant d’eau. Il me semble que cette formation n’a pu s’opérer qu'à une époque où le plancher de la grotte était au niveau de la vallée. Or, le vallon de Baume a été creusé par des eaux chargées d’acide carbonique qui ont dissous le calcaire jurassique ; comme la grotte est placée à une grande hauteur, la dissolution des assises qui sont placées entre son plancher et le niveau actuel du fond du vallon, a dû exiger un temps considérable, et par conséquent je serais porté à croire que l’enfouissement des dents de Machærodus doit remonter à une époque plus ancienne que celle du drift de nos vallées.

Lutra Bravardi. — D'après ce qu'on en connaît, elle s'écarte trèspeu de la Lutra vulgaris, espèce quaternaire et actuelle.

Hystrix refossa qui peut être parent du grand Hystrix signalé par M. Gervais à l’île Ratonneau.

Castor issiodorensis ; il paraît voisin du Castor fiber (quaternaire et actuel). |

Lepus Lacosti, sans doute proche parent du lapin.

Elephas antiquus. — Dans une collection de fossiles du Coupet que M. Bertrand de Lom a cédée au Muséum, il y avait à côté d’une dent de Mastodon arvernensis et d’une corne d’Antilope torticornis un fragment de molaire d’éléphant à lames aussi serrées que dans l'Elephas antiquus du quaternaire. M. Bertrand de Lom m'a dit qu'il n’y avait pas de doutes sur le gisement de cette pièce.

Equus Stenonis. — Le Muséum de Paris possède des molaires supérieures et des canons de l’équidé du Coupet. Ces pièces confirment l'opinion que ce n’est pas un Âipparion, mais un véritable Equus.

Sus arvernensis qu’on n'a pas encore nettement distingué du Sus scropha.

Tandis que les quadrupèdes de Sansan, de Pikermi, du Lébcron ont eu des analogies avec ceux de l'Afrique actuelle, la faune pliocène de l'Auvergñe semble avoir eu des rapports avec les faunes de l’Inde, soit parce que les animaux dont elle est composée sont venus de l'Inde, soit parce qu'ils y ont émigré lorsque la température s’est abaisste dans notre pays. En effet les cerfs qui sont les plus nombreux à Perrier sont du groupe des Rusa ou des Axis de l'Inde ; les tapirs se rencontrent encore aujourd’hui dans la presqu'ile de Malacca. Les chevaux et les éléphants dont les restes fossiles abondent dans le pliocène et le quaternaire d'Europe ont pu provenir des monts Séwalik, puisqu'ils y ont vécu plus tôt; on doit en outre remarquer qu’on n’a pas encore trouvé dans le miocène supérieur de nos contrées des

animaux fossiles aussi rapprochés du genre cheval que l’Hipparion antelopinum et aussi rapprochés du genre éléphant que les mastodontes de l'Inde. Peut-être les grands hippopotames sont également venus de l'Asie, car c’est dans cette contrée qu'on en connaît les plus anciens spécimens. IL ressort de là que les formes de plusieurs de nos animaux quaternaires ou actuels peuvent ne pas résulter de changements accomplis dans nos pays, mais provenir de l'immigration d'animaux étrangers ; les déplacements des êtres ont dû jouer un rôle important dans l'histoire des diverses époques géologiques.

Age du forest-bed. — La faune type de cet âge (autrefois appelé pleistocène) a été étudiée dans le Norfolk. Peut-être on peut lui rapporter la faune de Saint-Prest (Eure-et-Loir) (1). Il n’est pas douteux que la faune du forest-bed ait de grands rapports avec celle du pliocène de l'Auvergne, car, sauf l'animal décrit sous le nom de T'rogontherium ou de Conodontes (2), tous les mammifères du forest-bed et de Saint-Prest appartiennent à des genres qui existaient déjà dans nos pays à l’époque antérieure ; en outre plusieurs espèces sont les mêmes :

Ursus arvernensis.

Elephas meridionalis.

Elephas antiquus.

Llinoceros leptorhenus.

Hippopotamus major.

Les nuances par lesquelles le cheval de Saint-Prest et du forestbed diffère de l’£quus Stenonis sont si faibles, qu’on sera sans doute bien disposé à admettre qu'il en est le descendant direct.

(1) Des découvertes récentes de M. Paul de Rouville tendraient à faire croire que la faune de St-Martial, dans l'Hérault, est un peu plus ancienne.

(2) Si cet animal n’est pas du genre castor, il faut admettre tout au moins qu'il en est bien voisin. :

D'autre part, la faune du forest-bed comprend plusieurs espèces qui sont citées comme quaternaires dans nos pays :

Talpa europea.

Castor fiber.

Arvicola amplhibius.

Elephas antiquus el primigenius.

Rhinoceros leptorhinus.

Cervus elaphus.

Bos taurus (race appelée Bos primigenius).

On peut en outre noter que l'Hippopotamus major signalé dans le forest-bed est un animal très-voisin de l'Hippopotamus amplhibius.

La ressemblance de la faune de Saint-Prest et du forest-bed avec celles des dépôts quaternaires a engagé MM. Gervais et Boyd Dawkins à la ranger dans la même grande période géologique. Il y a, en effet, autant de raisons pour classer le forest-bed dans le quaternaire inférieur que pour le placer dans le tertiaire : il montre le passage de la nature ancienne à la nature actuelle.

La faune du forest-bed et celle de Saint-Prest semblent s'être développées dans des régions où les actions glaciaires se faisaient peu sentir. En Suisse, à Dürnten, des lignites où on à trouvé l’Elephas antiquus et le Rhinoceros leptorkinus sont intercalés entre des dépôts glaciaires. ILest possible que ces lignites aient été formés à l'époque du forest-bed et indiquent une phase pendant laquelle un peu de chaleur a été rendue momentanément à la plaine suisse (1).

Age du boulder-clay. — La formation du forest-bed a été suivie par celle du boulder-clay, qu'on regarde comme ayant été opérée par des glaces flottantes. J'ai visité, sous la direction de M. Gunn, la côte du Norfolk; ce savant géologue m'a fait voir, au-dessus du

) L'âge de ces lignites est encore douteux. M. de Mortillet les croit plus récents que l'époque du forest-bed ; il n’admet pas que l’extension des glaciers ait été contemporaine des dépôts pliocènes de l'Italie septentrionale.

forest-bed, les laminated beds; au-dessus des laminated beds, le till ou boulder-elay inférieur; puis au-dessus du till, les stratified clays with sand and gravel, et enfin l'upper boulder-clay. La formation de ces couches puissantes indique une époque d’une trèsgrande durée. Cependant on ignore encore les caractères qui permettent de distinguer les mammifères qui ont vécu alors; les laminated beds ont fourni des restes de narvals et de morses, animaux marins propres aujourd'hui aux régions froides; on y à découvert une dent d’Elephas antiquus ; mais, comme elle est roulée, sa provenance à excité quelque doute; la seule pièce authentique d'animal terrestre que M. Gunn ait citée, est une dent d’£/ephas primigenius du boulder-clay supérieur. Durant l’époque du boulderclay, la Suisse a dû être couverte de masses immenses de glaces ; lorsque la Société géologique de France s’est réunie à Genève, MM. Favre, Desor, Soret, de Saussure, de Loriol, etc. nous ont montré de gros blocs erratiques au sommet du Salève ; il paraît que, dans le Jura, on en a trouvé à une hauteur encore plus grande ; la présence de blocs erratiques sur le Salève indique qu’il y avait plus de huit cents mètres de glace au-dessus du niveau actuel du lac de Genève : le silence de la mort a dû longtemps régner dans les plaines de la Suisse aujourd’hui si florissantes. Assurément une des révélations les plus curieuses de la géologie moderne est la constatation de cette suspension de Ia vie au cœur de l’Europe à une époque relativement peu éloignée des temps actuels. Mais, sur les points que la glace ne recouvrait pas, les grands enchaînements du monde organique ont dû se continuer. Que s'est-il passé alors dans notre pays? Quels êtres ont vécu? Nous n'avons encore à cet égari que d'assez vagues idées; nous pouvons dire seulement quil est probable qu’une portion des drift ou diluvium des plateaux de la Picardie et de la Normandie représente l’époque du boulder-clay. Les travaux actuels tendent à faire penser que les diverses formations géologiques ont été bien moins universelle-

ment répandues qu'on ne l'avait cru d'abord; mais de toutes les formations géologiques, les plus locales ont dû être les formations glaciaires, car quelques lieues de distance pouvaient amener des différences considérables dans les conditions physiques, dans les faunes et les flores, Il est donc naturel que l'étude des époques glaciaires soit une étude complexe qui offre des difficultés aux géologues. à

Age du diluvium des vallées. — MM. Prestwich, Lyell et d’autres savants anglais ont montré que sur la côte du Norfolk à Mundesley, dans la vallée de l'Ouse près de Bedfort, et à Hoxne en Suffolk, les dépôts de rivière, les drift ou diluvium avec silex taillés et ossements d’éléphants reposent en stratification transgressive dans les dépressions du boulder-clay. Par conséquent, sur ces points, le diluvium semble constituer un étage distinct de celui du grand terrain glaciaire (boulder-clay). Aux environs de Lyon, les limons de Saint-Germain au Mont-d'Or, si bien étudiés par MM. Falsan et Chantre, recouvrent les formations morainiques. Or la faune de ces limons qui comprend l'Æ/ephas primigenius, le Rlunoceros tichorhinus, le Cervus tarandus, VArctomys primigena, paraît être contemporaine de la faune du diluvium, Par conséquent, il est probable qu’une partie du drift a été formée lorsque les glaciers avaient commencé à diminuer.

Si on admettait que, pendant l'époque du diluvium, il y a eu un abaissement de la température et que les glaciers ont beaucoup fondu, on comprendrait pourquoi les fleuves ont atteint de si vastes proportions (1), pourquoi les prairies humides ont pu fournir de la nourriture à une multitude de chevaux, de cerfs, de grands

(1) Les observations de M. Prestwich et de M. Belgrand ne permettent plus de douter qu’à l’époque quaternaire les cours d’eau ont été plus puissants que de nos jours. Une note d'Édouard Colomb, insérée dans les Comptes rendus de l'Académie des sciences (séance du 28 septembre 1868), montre bien quelles immenses masses d’eau ont dû résulter de la fusion des anciens glaciers.

bœufs, et pourquoi on trouve, à côté d'animaux des régions froides, des quadrupèdes qui se plaisent surtout aujourd’hui dans les régions chaudes ou tempérées, tels que les lions, les hyènes du Cap (Hycœna crocuta, race spelæa) et l'hippopotame, dont on ne peut guère concevoir l'existence dans des pays où les rivières restent longtemps gelées. Bien que le renne se rencontre dans le diluvium, jusqu’à présent il ne semble pas y-être fort commun. On y a découvert des dents de l’Eephas priscus, qui est bien voisin de l’£lephas africanus, et quelques molaires de mammouth qui s’éloignent du type de la Sibérie pour se rapprocher du type de l'éléphant de l'Inde. Enfin les figuiers trouvés à Moret par M. Chouquet excluent, suivant M. de Saporta, l'idée d’une formation dans un pays très-froid.

Age du renne. — Il y a dans nos pays des dépôts quaternaires dans lesquels on n'observe presque plus de débris d'espèces éteintes, mais où l’on rencontre des espèces qui indiquent une distribution géographique très-différente de la distribution actuelle; on cite comme exemples :

Gulo luscus.

Canis lagopus ?

Lemmus norvegicus?

Cervus tarandus.

Cervus alces.

Saiga tartarica.

Ovibos moschatus.

Bos taurus (race appelée Bos primigenrus).

Bos bison (Aurochs) (1).

(1) Les oïseaux fournissent également des preuves de changements d'habitat; on a retrouvé dans nos pays les os fossiles de la grande chouette blanche (Nyctea nivea) et du Tetras blanc des saules (Tetrao albus) qui habitent maintenant les contrées septentrionales. On pourra consulter, à cet égard, les travaux de M. Alphonse Milne Edwards.

Outre ces mammitères qui habitent des contrées éloignées, il y avait dans nos plaines des espèces qui sont aujourd'hui fixées dans les montagnes.

Capra ibez.

Rupicapra ewropea.

Arclomys marmolla,

Lartet a proposé d'appeler âge du renne cette époque qui a été caractérisée par des espèces et des races semblables à celles qui existent actuellement, mais cantonnées autrement. Le renne a vécu bien longtemps avant l'époque à laquelle il donne son nom; ses débris se trouvent dans le diluvium de la vallée de la Seine et même on a prétendu qu'ils ont été rencontrés en Écosse dans une couche pliocène. Néanmoins le nom d’âge du renne paraît bien choisi parce que le fait qui marque le mieax la différence de cet âge et de l'âge actuel est la présence des troupes de rennes qui se sont avancées jusqu'’auprès des Pyrénées. En Angleterre, M. Boyd Dawkins, auquel on doit de si importantes recherches sur la paléontologie quaternaire ne trouve pas l’âge du renne bien caractérisé. Mais en France, en Belgique, en Suisse, dans le Wurtemberg, plusieurs gisements révèlent certainement une époque qui a été intermédiaire entre celle du diluvium dans laquelle les espèces ou les races maintenant éteintes existaient encore et celle des cités lacustres où la plupart des quadrupèdes ont déjà pris les cantonnements qu'ils ont de nos jours; je mentionnerai comme exemples : en France, Bize, Lourdes, Gourdan, Bruniquel et Excideuil; en Suisse, Veyrier; dans le Wurtemberg, Schussenried ; en Belgique, les trous des Nutons, de Chaleux et du Frontal.

A la vérité, on a pu dire que des débris de mammouth ou d’autres animaux d'espèces éteintes ont été parfois trouvés dans des gisements qu'on rapporte à l’âge du renne. On a en outre fait re-

PRÉLIMINAIRES. if)

marquer que plusieurs gisements renferment à la fois une partie des formes de l’âge du diluvium et une partie de celles de l’âge du renne. Cela peut faire penser qu’il y a eu une transition lente des circonstances dans lesquelles vivaient les animaux du diluvium aux circonstances dans lesquelles ont vécu ceux de l’âge du renne; mais cela n'empêche pas qu’à un moment donné il y ait eu une faune ayant une physionomie distincte qui mérite d’être inscrite sous un nom particulier.

Je suis porté à admettre l'hypothèse que l’âge du renne coïncide âvec un retour à une température froide. Cette hypothèse, si elle était confirmée, expliquerait pourquoi à l’âge du renne les animaux des régions froides sont devenus dominants, pourquoi les éléphants, les. hippopotames, les rhinocéros, les lions, les hyènes ônt peu à peu disparu de nos contrées, pourquoi la taille des cerfs et des bœufs a diminué et enfin pourquoi les hommes semblent s'être réfugiés dans les cavernes plus souvent que pendant l’époque précédente. Mais il importe de noter que la diminution de la température n’a pas dû se produire également partout. M. de Saporta, en se basant sur l'étude des plantes, a montré que le midi de la France, avant l’époque actuelle, avait des hivers moins froids que ceux d’à présent.

Age des cités lacustres. — L'âge du renne fut suivi par l’époque des cités lacustres, des tourbières et des kjôkkenmôüddings; les mammifères prirent les cantonnements qu'il ont de nos jours. Le renne, le glouton, l'isatis, le lemming, le bœuf musqué retournérent vers le nord; la marmotte, le bouquetin, le chamois abandonnérent les plaines. Cependant l’émigration ne s’acheva que lentement; l’aurochs et le bœuf primitif quittèrent tardivement les pâturages de nos pays; l'élan persista quelque temps en Suisse ; M. Rütimeyer croit qu'une partie des os de sangliers exhumés des cités lacustres provient d'une race particulière qu’il a nommée Sus scropha palustris ; on trouve dans les tourbières de la Picardie et

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