LA MAYENNE
Le département de la Mayenne a été jusqu’à présent peu visité par les géologues ; il est cependant un des pays de la France qui présentent le plus d'intérêt pour l'étude de la paléontologie quaternaire, Depuis quelques années, on y a entrepris sur une vaste échelle lexploitation des calcaires marbres des terrains devonien et carbonifère (1); le village de Louverné situé à 6 kilomètres de Laval est un des principaux centres des travaux; les tranchées qui y sont pratiquées ont mis a découvert un important gisement d'animaux quaternaires. M. Daniel OEhlert, bibliothécaire et conservatenr du Musée d'histoire naturelle de Laval, à recueilli avec soin tous les ossements de Louverné. Bientôt après, il a exploré une grotte située dans le voisinage. M. Perrot, qui est le
(1) La chaux qu’on en obtient est très-recherchée par les cultivateurs. Mélée avec les fumiers, les feuilles et les autres détritus de la végétation, elle amène une bienfaisante révolution dans les cultures de la Mayenne ; la valeur d’un grand nombre de terres a été doublée en quelques années.
premier adjoint au maire de Laval et est un des propriétaires des carrières de Louverné, a aidé M. OEhlert dans l'exploration de la grotte. En outre, il a fait des recherches à Sainte-Suzanne dans des carrières de calcaire devonien dont il est également propriétaire ; il y a découvert un autre gisement de fossiles quaternaires. Saulges est devenu aussi l’objet de recherches intéressantes : la cave à Margot, depuis longtemps connue des touristes, a été fouillée par M. le duc de Chaulnes et les collections qui en proviennent ont été envoyées à l’un des savants conservateurs du Musée de Saint- Germain, M. de Mortillet. Outre la cave à Margot, on voit auprès de Saulges la cave de Rochefort, celle de la Chèvre et celle de la Bigotte; M'° de Boxberg a exploré ces grottes et a réuni les produits de ses recherches dans le château de M"° la marquise de Laroche-Lambert. M. Maillard, curé de Thorigné s'occupe en ce moment de fouiller les remblais qui sont en avant de la cave de la Chèvre et il en a déjà retiré de nombreux débris.
M. de Mortillet, M: de Boxberg, M. l'abbé Maillard, M. Gustave de Lorière, M. le docteur Thibierge ont mis à ma disposition les fossiles quaternaires de la Mayenne qu'ils possèdent. À mesure que MM. Perrot et OEhlert ont fait leurs découvertes, ils m'ont confié tous les échantillons qu'ils ont recueillis; en outre, ils ont bien voulu me guider dans les localités qui renferment des fossiles quaternaires. Je les prie d’agréer tous mes remerciments. Je m'occuperai spécialement des restes d'animaux. Un très-habile anthropologiste, M. Chaplain-Duparc m'a annoncé qu'il prépare un travail sur les pièces de la Mayenne relatives à l’homme ou à son industrie.
Je commence l'examen des fossiles de la Mayenne par l'étude du gisement de Sainte-Suzanne, parce que ce gisement est peut-être celui où l’on voit les plus anciennes couches quaternaires.
La petite ville de Sainte-Suzanne est à 7 kilomètres au sud-est de la station d’Évron entre le Mans et Laval. Campée sur un mamelon isolé, elle jouit d’un des plus immenses panoramas qu’on puisse observer en France ; à cet égard, elle excite l'admiration des touristes, et elle a dû être à toutes les époques un point stratégique de première importance. À 2 kilomètres au nord de Sainte- Suzanne, les calcaires marbres du devonien sont l’objet d’exploitations sur les deux rives du ruisseau appelé l'Erve. En faisant abattre les calcaires, M. Perrot a découvert des ossements quaternaires sur l’une et l’autre rive, à 3 ou 4 mètres au-dessus du niveau de l’eau. Voici la coupe que j'ai prise avec ce savant observateur dans une des carrières :
Coupe d'une carriere de Sainte-Suzannc (environ 20 mètres de largeur) sur la rive gauche de l'Erve
Comme on le remarque surtout dans la partie À, cette carrière présente de singuliers contournements de couches et des dépôts en pentes inclinées quelquefois de 40 à 60 degrés. D’après l’aspect des terrains, je ne serais pas surpris qu'on découvrit un jour à Sainte-Suzanne des indices de phénomènes glaciaires.
La partie la plus inféricure est formée de limons argileux noirâtres (n° 2) qui ont l'apparence d’une boue déposée dans les anfractuosités des roches devonniennes (n° 1). On a trouvé dans ces limons des molaires de Zhinoceros Merckii et les os d’un grand bœuf.
Au-dessus de cette couche vaseuse, on voit des assises trèsstratifiées, épaisses d’un peu plus d’un mètre, composées de sables gris remplis de cailloux de schiste noir (n° 3), de limons sablonneux, gris (n° A) et de limons rouges qui ne renferment pas des blocs anguleux (n° 5). Les grains ou les cailloux de ces couches témoignent d’un assez long transport, car ils sont très-roulés; ils ne sont point en calcaire comme ceux du haut (n° 6), mais en schiste.
Au-dessus des couches stratifiées, on rencontre un limon rouge (n° 6) qui contraste avec elles par l'absence de stratification. Il est rempli de blocs anguleux de calcaire devonien arraché sans doute aux roches avoisinantes. Ce dépôt paraît avoir été trèsdifférent de celui des couches stratifiées sous-jacentes ; il est recouvert par la terre végétale et les détritus modernes (n° 7). Les ouvriers m'ont dit qu'ils avaient trouvé les bois de cerfs à la limite des couches 5 et 6.
Voici la liste des fossiles de Sainte-Suzanne que M. Perrot m'a envoyés en COMMUNICALION :
Feuis LEO (pl. 1, fig. 2). — Déterminé d'après une canine de la dimension de celles des lions actuels et non pas des lions de la race dite spelæa.
Hyænxa crocurA, race spelæa (pl.L, fig. 1). — D'après des canines,
des prémolaires et des carnassières. Une des carnassières inférieures est moins allongée qu’elle n’est en général dans la race
spela.
Canis vuzres ? — D’après un radius de taille ordinaire.
ARCTOMYS MARMOTTA, race prèmigenta (pl. I et IT). — M. Perrot a découvert de très-nombreux débris de marmottes : parties de crâne, mâchoires supérieures et inférieures (pl. IT, fig. 1 à 6), côtes, vertèbres cervicales, dorsales, lombaires, sacrées et caudales, os des membres de devant (pl. IT, fig. 7 à 10) et des membres postérieurs (pl. HI). On à représenté, fig. 3, les pièces d’un membre postérieur qui s'accordent bien entre elles pour la taille ; on voit le côté gauche du bassin, le fémur, le tibia avec son péroné, l’astragale uni au calcanéum, le grand cunéiforme du côté interne, le cuboïde et les cinq métatarsiens. Ces échantillons indiquent une espèce très-semblable à la marmotte vivante, mais d'une taille un peu plus grande et peut-être plus lourde; elle appartient à la race que M. Kaup a appelée prmigenia (A).
Il y a quelques os de marmotte qui contrastent avec les autres par leur grosseur singulière. Comme ils ont des exostoses, je pense qu'ils proviennent d’un individu extrêmement vieux et malade.
On a représenté, pl. IT, fig. 7 et8, un humérus qui diffère de ceux des marmottes ordinaires en ce qu'il présente une arcade pour le passage de l'artère brachiale. Un autre humérus de Sainte-Suzanne (pl. IT, fig, 9) montre un rudiment d'arcade; les autres humérus n'en ont pas. De telles variations ne se rencontrent pas seulement chez les rongeurs. Il y a dans les collections du Muséum de Paris un humérus d’Ursus spelæus de Gaylenreuth qui a une arcade bien développée comme dans la marmotte de Louverné; il a été figuré
(1) Parmi les mâchoires de marmotte trouvées dans le gisement de Veyrier, qui appartient à l’âge du renne, M. le docteur Gosse m'a montré un échantillon qui annonce une taille égale à celle de la marmotte de Sainte-Suzanne.
par Cuvier. Les personnes qui s'occupent d’ostéologie savent bien que, lorsqu'elles comparent des squelettes d’une même espèce, elles rencontrent parfois des exemples de la variabilité de caractères qui semblent au premier abord avoir une importance spécifique ou même générique.
Les échantillons de marmottes ont été découverts sur la rive droite de l'Erve, c’est-à-dire du côté opposé à celui où les autres pièces ont été rencontrées. À en juger par le mode de rassemblement des os, il y a lieu de croire que ces animaux ont vécu dans la place même où on les trouve ; comme ils ont l'habitude de se loger dans des terriers, ils peuvent être d’un âge un peu moins ancien que celui de la couche où leurs restes sont enfouis.
Runoceros Mercktt (pl. [, fig. 5, 6. 7). — Cette détermination repose sur l'inspection d’une arrière-molaire supérieure, de deux prémolaires endommagées, d’une arrière-molaire de seconde dentition et d'une molaire inférieure de lait. Il est toujours téméraire de tirer des conclusions de faits négatifs; peut-être un jour on découvrira à Louverné le Ælinoceros Merck et à Sainte-Suzanne le Alainoceros hchorhinus; mais jusqu’à présent les nombreux restes de Rhinoceros trouvés à Louverné proviennent du ÆArnoceros hchorhinus et les pièces de Sainte-Suzanne appartiennent au contraire au Æhinoceros Merck, animal plus voisin des espèces tertiaires.
ÉQuuS caBALLUus. — Représenté par de nombreuses dents qui annoncent un cheval de grandeur moyenne. Les os des membres sont très-brisés.
Sus scroPgaA (pl. I, fig. 3 et 4). — D’après des incisives, des défenses et des molaires. L’abondance de ces débris contraste avec la rareté habituelle des sangliers dans les terrains de l’âge du mammouth que l’on à jusqu’à présent fouillés en France. La dent qui estreprésentée, fig. 4,est une molaire inférieure dont les mamelons marquent quelque tendance vers le Sus larvatus. Cette dent indique
un sanglier gigantesque, car elle a 45 millimètres de longueur, c'est-à-dire autant de longueur que celle du Sus major du Léberon et du Sus erymanthius de Pikermi, mais elle a une forme plus étroite que les molaires des espèces tertiaires. [Il y a dans la collection du Muséum un échantillon de Sus scropha, rapporté par M. Botta des îles du Nil, sur lequel on voit des molaires inférieures semblables pour la dimension et larrangement des mamelons. Aucune des quatorze défenses de sanglier découvertes par M. Perrot à Sainte-Suzanne n'atteint des dimensions extraordinaires. Au contraire, on rencontre de fort grandes défenses de sangliers dans les tourbières ; M. Anatole Roujou, qui a beaucoup étudié les gisements de la pierre polie, à trouvé dans un de ces gisements, à Villeneuve-Saint-Georges, une défense de sanglier qui a 8 centimètres 1/2 de cirsonférence. Il est digne de remarque que les Listriodon miocènes ont eu de très-grandes défenses, mais qu'en général les sangliers tertiaires ont eu des défenses relativement petites. Si le contraste observé à Sainte-Suzanne entre la grandeur des molaires et celle des défenses se présentait dans d’autres gisements, on pourrait être conduit à supposer que le grand développement des défenses a été un fait tardif dans l'évolution du type
sanglier.
Bos. — Parmi les pièces de bœufs trouvées par M. Perrot, les unes se rapportent à des individus de taille moyenne. les autres indiquent une bête de la taille des plus grands bœufs quaternaires. l
Cervus ELaApuus. — Les échantillons de Sainte-Suzanne annoncent un cerf de grande taille, moindre cependant que le Cervus canadensis de Louverné; j'ai vu des molaires, des prémolaires, plusieurs bois et un astragale.
M. Perrot a trouvé un silex à patine blanche qui lui parait avoir été taillé sur une de ses faces. Le musée de Laval possède
un crâne humain qui a été découvert, en 1840, à Sainte-Suzanne ; on n'a pas la preuve qu’il soit du même gisement que les os dont je viens de parler. M. Hamy, auquel je l'ai montré, ne lui a reconnu aucun caractère particulier.
La plupart des os des animaux recueillis à Sainte-Suzanne sont brisés; ils appartiennent surtout au bœuf et au cheval. Je ne pense point qu’on doive attribuer leurs fractures à la main de l'homme, car les dents sont presque aussi cassées que les os; ils paraissent s'être décomposés à l’air avant d’avoir été enfouis. Les bois de cerfs ne proviennent pas d'animaux tués à la chasse; du moins tous ceux que M. Perrot a rencontrés sont des bois qui sont tombés naturellement pendant la vie des animaux. Les os de Sainte-Suzanne ne semblent pas non plus avoir été apportés par des carnassiers; ils n’ont pas, comme ceux de Louverné, été rongés par les hyènes; jy ai vu seulement quelques marques faites par des dents de très-petits mammifères.
EXPLICATION DES FIGURES