‹ Matériauz pour servir à l'histoire comparée des sciences mathématiques chez les Grecs et les Orientaux (volume 2)Chapitre 10 sur 30 · SIXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

SIXIÈME PARTIE

De l’Astronomie chez les Chinotïs.

Lorsque Fréret composait ses intéressants mémoires sur la chronologie chinoise, et puisait, au milieu des documents rapportés par nos missionnaires, les éléments de cet ingénieux système dont on admire encore aujourd’hui l'exposition à la fois claire et élégante, il ne se doutait guere qu'un siècle plus tard, les faits particuliers qu’il avait cherché à mettre en relief, serviraient, sous une plume exercée, à la glorification de l'esprit scientifique des lettrés du céleste empire.

Si, en effet, cet illustre érudit pouvait craindre un reproche, c'était celui d’une trop grande partialité à l'égard des Chinois, et il le sentait bien lui-même : car, en choisissant avecune sagacité remarquable, dans un arsenal de matériaux à peine élaborés,, des, indications propres à justifier ses idées personnelles, il, .n'ignorait pas l'existence de certains passages qui s’accordaient peu avec ses. hypothèses , et il ne songeait nullement à la

dissimuler ; aussi n’avançait-1l que pas à pas, et

avec une rare prudence sur ce terrain glissant, apportant un soin extrême à ne donner aucune prise à la critique, s’entourant de mille précautions pour prévenir les attaques, invoquant sans cesse la perte des anciens monuments, et l’impossibilité d'établir une concordance parfaite entre les diverses parties d’une histoire restituée après coup.

Tous les hommes éclairés savent que rien n’est plus incertain, que rien n'est plus confus que les origines de ce qu'on est convenu d’appeler l’astronomie chinoise; il semble que les missionnaires européens, curieux de nous les faire connaître, n’aient eu d’autre but que de rassembler à la hâte et sans examen tous les récits qui rentraient, à quelque titre que ce fût, dans le domaine de la science. Aussi résulte-t-il de cette absence complète de méthode, un pèle-mêle inextricable de notions plus ou moins obscures, et de faits contradictoires, source de ces systèmes éphémères, renversés aussitôt que mis au jour, mais que chaque génération semble destinée à voir reparaitre. Deguignes et Delambre n'ont eu besoin que de présenter une analyse succincte des documents publiés jusqu'à présent pour arriver à cette conclusion, qu’au temps même de Gaubil, l’astrono-

mie n'était pas encore née à la Chine; 1 s’ensui-

(26% vrait qu'il ny en à Jamais eu, et cette opinion pourrait bien n'être pas un paradoxe; c’est ce qu’il importe d'éclaircir.

Nous avons dit que tout récemment on avait ressuscité les idées de Fréret; et que, sans tenir compte des objections raisonnées qu’elles avaient soulevées , on avait donné à ces idées une portée que le célèbre académicien n'aurait jamais avouée; voici, en effet, les propositions que nous trouvons consignées dans le Journal des Savants (1) :

1” Le système particulier d'observations qui forme le caractère propre de l’ancienne astronomie chinoise, est exactement pareil à celui que nous suivons actuellement.

2° Les Chinois ont constamment et uniquement employé pour éléments astronomiques les dislances polaires observées des astres, et l’instant aussi observé de leur passage au méridien.

3° Leur mode de division du ciel stellaire indique /e grand usage qu’ils ont dû faire de la mesure du temps; et ce mode de division, qui est le trait le plus spécialement caractéristique de leur astronomie, les a conduits à mettre en pratique ce que nous faisons nous-mêmes à présent.

Ces propositions , si elles étaient admises, lais

(1) Journal des Savants, 1840, p. 27, 30 el suiv,

seraient entrevoir, chez les Chinois de l'antiquité, une science déjà fort'avancée ; il s’agit de rechercher sur quelles bases elles reposent. Fréret a très-bien remarqué qu’il ne suffit pas d'avoir entre les mains un instrument qui peut mener aux plus brillantes découvertes; il faut éncore savoir en user ; or, les Chinois sont les premiers à s’étonner des conceptions merveilleuses qu’on leur attribue; et, comme ils ne veulent pas en décliner l’honneur , ils feignent de croire, et racontent très-sérieusement, que toutes les belles connaissances de leurs ancêtres se sont perdues deux cents ans avant notre ère, par suite dé l’incendie des livres ordonné par le sauvage Tsin-Chi- Hoang (1).

Pour un esprit réfléchi, cet événement, qui pafait établir une ligne de démarcation bien tranchée entre l’histoire ancienne et l’histoire moderne de la Chine, n'a pas une très-haute valeur. Personne ne supposéra que la destruction des monuments écrits puisse faire disparaître entièrement les connaissances historiques et scientifiques de tout un peuple. L'empereur Tsin-Chi-Hoang était un conquérant illustre, qui avait fait construire

(1) Souciet, Observ., t. II, p. 3 ; Fréret, OEuvres complètes ,

édition in-8°, t. XIII, p. 126 et 127 ; Lettres édifiantes, tom. XXVI, p.171 et 237,ett. XL de l'édition in-18, p. 75 et z25.

(567 ) latgrande muraille de la Chine, et qui, pendant son règne ; avait déployé une rare magnificence'; si, pour déjouer les menées d’un parti qui menaçait son autorité en s'appuyant sur des passages et des extraits des anciens livres, 11 commanda en 246 ou plutôt lan:213 avant J. C.; de brüler ces ouvrages, ne lui attribue:t-on pas, d’un autré côté, l'invention du papier et du pinceau à écrire ? Et, quand bien même les traités d'astronomie auraient éprouvé le sort des vieilles chroniques chinoises, les découvertes scientifiques; généralement acceptées, seraient-elles tombées dans: un profond oubli? On anéantirait aujourd’huiles ad- "mirables productions des: Copernic, des Newtonet de tant d’autres maîtres’; que les brillants résultats dus à leur génie ne:s’effaceraient jamais de la mémoire des hommes, à moins d’un: cataclysme universel; et, nous devons le faire remarquer, cinq'ou: six ‘ans s'étaient à peine ‘écoulés: depuis l'incendie des livres chinois, que déjà l’empereur Caotzé: ordonnait la ‘recherche de: tous les ouvrages qui avaient échappé à ‘la: destruction, et formait neuf volumes dés fragments qu'on était parvenu à rassembler soit de souve-

nir (1), soit d’après des pièces manuscrites. Ajou-

(1) Fréret, t. XIIL, p. 128.

tez à cela que l'arrèt de proscription de Tsin-Chi- Hoang avait épargné les traités d’astrologie et d'agriculture (1); et l’on veut, malgré ces exceptions et pour se conformer au point de vue des historiens de l’astronomie chinoise, que les traditions scientifiques des anciens temps aient complétement disparu l’an 213 avant J. C.! bien plus, que l'examen attentif des neuf volumes recueillis par Caotzé, puisse seul en révéler quelques traces fugitives! Cette opinion appelle nécessairement un débat contradictoire.

Des neuf volumes connus sous le nom de vres classiques, cinq sont appelés #zngs, ou sacrés; les plus importants pour notre sujet, sont le Chouking , résumé historique attribué à Confucius; le Chikins, recueil d'anciennes poésies, qui contient trois cents pièces de vers de diverse nature, et le Tchun-tsieou, fragment d'un autre ouvrage de Confucius qui florissait au milieu du cinquième siècle avant J. C.

Que, dans ces écrits, 1l soit parlé de certains phénomènes célestes qui auront frappé l'imagination des peuples, rien de plus ordinaire; nos chroniques du moyen àge sont remplies de faits semblables, et jusqu'ici l’on n’a pas songé à

(1) Fréret, t, XIII, pag. 126 ; Journal des Savants, 1839, P. 724.

( 569 ) en tirer parti pour supposer à nos ancêtres des connaissances étendues en astronomie. Pour les Chinois, c’est autre chose : on croit que leurs annales offrent les plus anciennes observations que l’on puisse employer, et l’on attache à ces observations un caractère scientifique (1). Or, les notions astronomiques dont les livres classiques de la Chine semblent faire mention , se réduisent à cinq principales : ce sont, 1° le solstice d'Yao, déterminé vers 2357 avant J. C.; 2° l’éclipse de soleil de 2155; 3° le solstice de Tchéou-Kong, vers 1111 Où 1100; 4° l'indication des étoiles polaires Tay-Y et Tien-Y ; 5° l'observation du passage au méridien des vingt-huit dvisions stellaires des Chinois. Apprécions d’abord la valeur historique

de ces divers éléments. :

Le chapitre du Chou-king relatif à l’empereur Yao présente tous les traits d’une légende de la plus grande simplicité. Les astronomes ou princes Hi, Ho, par ordre de leur souverain, donnent une méthode pour calculer le mouvement du soleil , de la lune et des astres, vers 2357 avant J. C.

(1) Laplace, OEuvres complètes, in-4°, 1846, tom. VI, p. 364 et 596.

Hi-Tchong se dirige vers l'est pour éxaminer! l'étoilé qui se trouve au point de l’équinoxe ‘du printemps, et Ho-Tchong, vers l’ouest (équinoxe d'automne); Hi-Chou;:vers le sud'(solstice d'été); Ho-Chou, vers le nord (solstice: d'hiver); ils trouvent quatre étoiles, niao; hiu, ho et mao, que les commentateurs identifient avec « hydre, 6 verseau, 7 Scorpion, n'pléiades. Gaubil (1) recommande de bien prendre garde aux interprétations des’ auteurs qui'sont venus deux ou ‘trois mille ans'plus tard, et son observation est juste: car l'astérisme Mao (1 pléiades), qui, pour Yao, marque le solstice d'hiver (2), ést ensuite dontié comme le signe de l’équinoxe vernal; Hiu (6 verseau) est transporté de l’équinoxe d'automne au solstice d'hiver; et les astérismes Ho et Niao deviennent les constellations Fang (Tr scorpion), et Sing (« hydre); on parvient ainsi à fixer approximativement le lieu des solstices et des équinoxes du temps d’Yao. Et sait-on à quelle époque on établit ces évaluations? C’est au treizième siecle de l’ère chrétienne (3), au temps de l’astronome Co- Chéou-King.

D'un autre côté, l’empereur Yao apprend à Hi

(1) Souciet, Obs. IIT, 8 et 9.

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