SCÈNE PREMIÈRE
L'AVOCAT GÉNÉRAL, LE PRÉSIDENT DES ASSISES et ses assessews, L'AVOCAT et ses confrères. Au banc des accuses : MADAME THOMAS, MARIE GAUBERT, TLIPIN, MADAME TUPIN. — GEN- DARMES. Dans le public : MADAME CHEVILLOT.
LE PRÉSIDENT, ûvec autorité.
Maître Verdier, vous n'avez pas la parole. — Et puisque vous m'en fournissez Toccasion, je tiens à vous prévenir dé ceci : j'entrevois quelles doctrines vous essaierez de défendre. Je vous déclare de la façon la plus nette que j'userai de toute mon autorité et de tous mes pouvoirs s'il le faut, mais que je saurai vous empêcher d'essayer ici l'apologie des actes criminels reprochés aux accusés.
l'avocat
Vous VOUS trompez, monsieur le président. Cette apologie, je n'ai pas l'intention de la tenter. Tout au contraire, je le déclare très haut : à mes yeux, l'avortement est un crime, puisqu'il supprime l'existence d'un être déjà virtuellement créé, puisqu'on ne saurait Fa dmettre sans être entraîné à admettre l'infanticide.
Mais ce que je m'efforcerai de démontrer, c'est qu'enn'admettantpas la recherche de la paternité, en ne considérant pas comme respectable toute maternité quelle qu'en soit l'origine, la Société s'est enlevé le droit de condamner un crime rendu excusable par l'hypocrisie des moeurs et l'indifférence des lois.
LE PRÉSIDENT
Ce n'est pas le moment de prononcer votre plaidoirie. Femme Thomas, levez-
VOUS. Vous racoliez ainsi des clientes en province?
MADAME THOMAS
Non, monsieur le président. Celles qui venaient, venaient d'elles-mêmes.
LE PRÉSIDENT
• Nous allons voir. Huissier, faites avancer le témoin... (// cherche dans ses Jiotes.) Madame Lucie Brignac.
MADAME CHEViLLOT, (lans Vauclitoire^ à son voisin.
C'est Brignac qui doit avoir hâte d'être divorcé ! {Lucie j est approchée de la barre. Elle est amaigrie, vieillie.)
LE PRÉSIDENT, à fhiiissier.
Le témoin a-t-il déjà prêté serment?
l'huissier Oui, monsieur le président.
LE PRÉSIDENT, à LuCie.
Est-ce spontanément que votre jeune
sœur, la malheureuse Annette Jarras, dont la mort devait amener l'arrestation des accusés, est venue à Paris pour se livrer aux pratiques de cette femme ?
LUCIE
Oui, monsieur le président.
LE PRÉSIDENT
C'est bien. Allez vous asseoir. Je vous rappellerai tout à l'heure. (Lucie retourne à sa place en sanglotant.) Marie Caubert, levez-vous, (f/^/i^ femme petite et mince se lève.) Vous vous appelez Marie Caubert.
Quel âge avez- vous?
l'institutrice Vingt-sept ans.
LE PRÉSIDENT
Profession?
l'institutrice Institutrice.
LE PRESIDENT
Vous aussi vous êtes venue de la province... Vous reconnaissez les faits qui vous sont reprochés ?
l'institutrice
Oui, monsieur le président.
Qu'est-ce que vous avez à dire pour votre défense ?
l'institutrice
Je ne croyais pas faire mal.
le président
Votre inconscience me confond. — Vous êtes institutrice, et vous ne comprenez pas que la mission sacrée dont vous êtes investie, celle de préparer des citoyennes et des citoyens pour les gloires de l'avenir, vous impose l'obligation de donner l'exemple? Comment, vous êtes chargée du cours
élémentaire de morale civique et c'est linsi que vous la pratiquez ! Vous, ne répondez rien ?... D'après les notes qui sont ai dossier, vous avez tenu à allaiter vousmême vos deux enfants. Vous les aimez?
L^INSTITUTRICE
C'est justement parce que je les aime.
LE PRÉSIDENT
Mais vous avez décidé que deux c'était ass3z. Vous avez entendu limiter l'œuvre du Créateur.
l'institutrice
Je n'aurais pas demandé mieux que d'en avoi? quatre ou cinq, des enfants !
Vraiment!... Eli bien, permettez-moi de vous le dire, vous n'avez pas pris le bon moyen pour arriver à ce résultat.
Vous pouvez m'en croire. (// rit et regarde ensuite son assesseur de droite.)
L INSTITUTRICE
11 faudrait pouvoir les nourrir.
LE PRÉSIDENT
Ah! là, je vous arrête! Que d'autres invoquent cette mauvaise excuse, à la rigueur, je le comprendrais ; mais de vous, qui avez l'iricomparable avantage d'être placée sous la protection de l'Etat, je ne le comprends pas. Vous n'avez pas de chômage...
l/iNSTITUTRICE
Je gagne quatre-vingt-trois francs par mois et mon mari, (juiest aussi dans l'enseignement, en gagne autant. Cela fait 166 francs par mois j^our vivre et élever deux enfants. A quatre, nous pouvions encore y arriver à peu près, mais à cinq, nous n'aurions pas pu.
LE PRÉSIDENT
Vous ne nous dites pas qu'en cas de
grossesse, VOUS avez droit à un mois de congé avec plein traitement.
l'institutrice
C'était vrai autrefois, monsieur le président; ce ne l'est plus aujourd'hui. Une circulaire ministérielle de 1900 nous a annoncé que, faute de crédits suffisants, l'administration ne nous accorderait plus en principe que des congés à demi traitement. Pour avoir le traitement tout entier, un rapport molivé de l'inspecteur est indispensable. — Il faut le solliciter.
LE PRÉSIDENT
Eh bien, on le sollicite.
l'institutrice
C'est dur d'avoir l'air d'une mendiante, simplement parce qu'on a des enfants.
LE président.
Vous êtes fière.
L INSTITUTRICE
Ce n'est pas défendu.
LE PRÉSIDENT
Et c'est pour cela que vous êtes allée voir la femme Thomas ?
l'institutrice
Oui, monsieur, — Nous avions, mon mari et moi, établi notre petit budget... Le soir du jour où nous touchions notre argent, nous en faisions de petites parts que l'on mettait précieusement dans des cachettes : tant pour le loyer, tant pour la nourriture, tant pour l'habillement. Nous arrivions tout juste, et encore après bien des calculs, après avoir rogné plus d'une fois sur un chiffre d'abord considéré comme irréductible. — La veque d'un troisième enfant bouleversait tout, et rendait notre existence impossible. Tout le monde chez nous aurait eu faim. Et
puis les inspecteurs et les directrices n'aiment pas qu'on ait beaucoup d'enfants, surtout si on les nourrit soi-même. Le dernier, on m'a dit de me cacher pour l'allaiter. Je n'avais que dix minutes pendant les récréations, à dix heures etàdeux heures, et lorsque ma mère m'apportait mon petit, il fallait me serrer avec lui dans un cabinet noir.
LE PRÉSIDENT
Il n'estpas question de cela.
l'avocat
Si, monsieur le président. Il est bon que l'on sache ici comment l'Etat, qui prône la repopulation, la favorise chez ses serviteurs .
LE PRÉSIDENT, furieUX,
Vous n'avez pas la parole ! [A l'institutrice.) Vous n'avez pas autre chose à dire ?
L INSTITUTRICE
Non, monsieur le président.
LE PRÉSIDENT
Asseyez-vous !
LE PRÉSIDENT
Tupin, levez-vous.
TUPiN, sordide.
Après vous, Calvon.
LE PRÉSIDENT
Quoi?... Vous dites?
TUPIN
Je dis : après vous, Calvon ! Vous vous appelez Calvon, pas?
LE PRÉSIDENT
Je vous préviens que je ne tolérerai pas la plus légère insolence de votre part.
TUPlN
Je vous dis : « après vous, Calvon, » comme vous m'avez dit : « levez-vous.
Tupin. » Si c'est une insolence, ce n'est pas moi qui ai commencé.
LE PRÉSIDENT
Je vais vous faire sortir de la salle d'audience. Levez-vous.
TUPIN
Allons, je veux bien. Ça me dégourdira les jambes.
LE PRÉSIDENT
Votre profession?
TUPIN ,
Ouvrier électricien.
LE PRÉSIDENT
Vous l'avez été. Il y a longtemps que vous ne travaillez plus régulièrement.
TUPIN
Je ne trouve pas d'ouvrage.
LE PRÉSIDENT
Parce que vous en cherchez au cabaret.
Les renseignements de police qui vous concernent sont déplorables.
TUPIN
J'ai jamais aimélapolice; pas étonnant qu'elle dise du mal de moi. [Rires dans P auditoire.)
LE PRÉSIDENT
Voulez-vous vous taire !... Un peu de silence, ou je fais évacuer la salle. (A Tupi?i.) On a trouvé dans les papiers de la femme Thomas le nom de votre femme, Eugénie Bidois, femme Tupin. Où est-elle la femme Tupin? Femme Tupin, levezvous... C'est bien... asseyez-vous. (A Tupin.) Vous avez voulu la dérober aux recherches de la justice.
TUPIN
J'ai pensé que c'était pas des fréquentations pour elle.
LE PRÉSIDENT, saûs vouloir entendre.
Vous avez demandé vous-même à être mis en état d'arrestation. Vous avez spontanément déclaré que c'était vous qui l'aviez conduite chez l'ogresse.
TUPIN
Vous parlez comme un livre.
LE PRÉSIDENT
Vous vous êtes accusé avec insistance.
Vous vouliez aller en prison ?
TUPIN
Tiens! c't'idée!... On a chaud et on mange à tous les repas.
LE PRÉSIDENT
Il est vrai que le régime de la prison est supérieur à votre ordinaire.
TUPIN
Vous parlez !
LE PRESIDENT
Lorsqu'on vous a arrêté, vous étiez tous les deux dans le dénûment le plus complet. Vos meubles — ce qui restait de vos meubles — était vendu, et vous étiez à la veille de vous trouver en état de vagabondage. Vous allez sans doute, vous aussi, accuser la Société. Vous êtes une forte tête, vous fréquentez les clubs socialistes, et lorsque vous n'affectez pas comme maintenant un débraillé cynique dans votre langage, vous aimez à répéter les phrases creuses que vous avez apprises dans les brochures de propagande qui empoisonnent le monde ouvrier. Mais nous savons ce que vous êtes, et si vous êtes une victime, vous êtes la victime de vos vices. Vous vous adonnez à l'ivrognerie.
TUPTX
Depuis quelque temps, c'est vrai.
LE PRESIDENT
Vous le reconnaissez : c'est bien extraordinaire.
AfADAME TUPIN
Qu'est-ce que ça prouve ?
LE PRÉSIDENT
Votre fille aînée est inscrite sur les registres de la police. Et un de vos fils a été condamné à un an de prison pour vol.
Est-ce vrai?
TUPIN
C'est possible.
LE PRÉSIDENT
Votre arrogance s'est calmée. Je vous en félicite. Passons. Vous avez donc conduit votre femme chez l'ogresse. Pourquoi?
TUPIN
Parce que je trouvais que c'était assez d'avoir mis sept miséreux sur la terre.
LE PRESIDENT
Si VOUS étiez resté l'ouvrier iioniiète et laborieux que vous étiez jadis vous auriez pu avoir un enfant de plus, sans qu'il fût destiné nécessairement à être un miséreux.
MADAME TUPIN
Ça n'est pas vrai.
TUPIN
Non, monsieur. A partir de cinq enfants, c'est impossible.
LE PRÉSIDENT
Je ne comprends pas.
TUPIN
Je dis qu'un ménage d'ouvriers, si travailleur et si économe qu'il soit, ne peut plus se suffire, dès qu'il a cinq enfants.
LE PRESIDENT
Si cela est exact — il y a ^ — ^ et c'est de quoi peut s'enorgueillir cette Société dont vous êtes le contempteur — il y a ^ — dis-je, des œuvres charitables nombreuses qui sont pour ainsi dire à l'affût de toutes les infortunes et mettent leur point d'honneur à n'en laisser aucune sans soulagement.
TUPiN, animé.
Mais enfin! Ça a^ous paraît naturel, à vous, qu'un ouvrier n'ayant aucun vice et faisant son devoir, lequel est de travailler et aussi, dit-on, d'avoir beaucoup d'enfants — ça vous paraît naturel que l'accomplissement même de ce devoir l'accule à la mendicité ?
LE PRÉSIDENT
Ah ! Ah ! voilà l'orateur d'arrière-boutique de marchand de vin qui apparaît...
D'abord, c'est vous qui le dites, qu'un ménage ne peut pas vivre dès qu'il a cinq enfants. Il en est, Dieu merci, plus d'un encore qui sont dans ce cas, et qui ne vont ni au bureau de bienfaisance ni chez Togresse.
MADAME TUPIN
Vous VOUS trompez !
TUPIN
Voulez-vous que je vous prouve que vous vous trompez?
LE PRÉSIDENT
Cela n'a pas beaucoup de rapport avec l'accusation.
MADAME TUPIN
Mais si!
TUPIN
Je vous demande pardon. Si je le prouve, on comprendra comment j'ai été amené à faire ce que j'ai fait.
MADAME TUPIN
Parbleu !
LE PRÉSIDENT
• Allons !... mais soyez bref,
TUPIN
J'ai remis à mon avocat le compte du mois. Permettez-lui de vous le lire.
Soit. (^L'avocat se lève.)
l'avocat Voici.
LE PRÉSIDENT
Vous n'êtes pas le défenseur de Tupin.
l'avocat Non, monsieur le président. Mais mes confrères, me manifestant une confiance qui m'honore et dontje les remercie, m'ont prié de faire porter ma plaidoirie sur l'ensemble de la cause et se sont réservé
seulement la discussion des faits matériels, relatifs à chacun de leurs clients.
LE PRÉSIDENT
Je vous donne la parole exclusivement pour la lecture de ce compte. Mais né faites pas votre plaidoirie, ce n'est pas le moment. Pas de plaidoirie ! Cette lecture et pas un mot de plus, c'est bien entendu ?
l'avocat C'est bien entendu, monsieur le président. (// lit.)
Dépenses journalières.
Pijur la mère et les enfants :
Premier déjeuner :
Lait, 0.20; pain, 0. 10, soit. ... 0 ;}0 Déjeuner de midi:
Ua pain de quatre livres 0 70
Vin 0 20
Légumes et graisse pour la soupe. 0 20
Viande 0 (K)
Pour le goûter des enfants. ... 0 2.')
Dîner pour toute la famille :
Deux livres de ragoût U 90
Pommes de terre et fournitures. . 0 20 Vin 0 40
Pour le mari :
Tramway aller et retour 0 30
Tabac 0 15
Déjeuner au dehors 1 25
Total par jour 5 45
Soit par an : 1989.25
Dépenses annuelles.
Loyer, 300 francs.
Habillements : 3 robes à 5 francs, 3 corsages à 3 francs, 16 paires de bottines pour les enfants à 4.50 Tune; 4 pour les parents à 8 francs. Deux chapeaux à 2 francs. Linge de corps pour la mère, 5 francs; pour le père, 15 francs ; pour les enfants, 30 francs. Literie et linge, 10 francs. Habillement du père, 120 francs.
Total : 300 francs.
Les dépenses s'élèventdoncà2600fr. (1).
(1) Au théâtre cette énumérationpeut être réduite ainsi : « La nourriture journalière de la mère et des cinq en-
Tupiii, qui est un ouvrier favorisé, gagnait 175 fr. par mois, soit 2.100 fr. par an. Son budget est donc annuellement en déficit de 500 francs. Ainsi que je l'ai promis je n'ajouterai pas un mot. (// s'' assied.)
MADAME CHEVILLOT, àsonvoisiu.
Il y a trois sous de tabac par jour qu'il aurait bien pu économiser.
l'avocat
Si la cour désire joindre ce document au dossier?...
LE PRÉSIDENT
C'est inutile... (A Tupin.) Je ne veux
fants se compose d'un [);iin de quatre livres, d'une soupe aux légumes et à la graisse, d'un ragoût qui coûte 90 centimes Total : 3 fr. 7o. Voici les dépenses du mari : Tramway aller et retour 30 centimes. Tabac 15 centimes. J)éjcuiier 1 fr. 25. Le loyer est de trois cents francs. L'habillement, le linge de 'corps de tout ce monde, les bottines : seize paires pour les enfants à 4 fr. 50 l'une, (|uatre pour les parents, à 8 francs... Tout cela, encore trois cents francs.
Total annuel : deu.x mille six cents frailcs. »
pas discuter vos chiffres. Je les admets. Et je vous répète : il y a les œuvres de charité.
TUPIN
Et moi je vous répète que je ne veux pas mendier!
LE PRÉSIDENT
Vous préférez commettre un quasiinfanticide ! Quand on a une fille qui est fille soumise et un fils voleur, on peut accepter l'aumône sans déchoir.
MADAME TUPIN, OUlvée.
Oh!
TUPIN, animé.
A ce moment-là, ils n'étaient pas ce qu'ils sont. S'ils sont tombés aussi bas, c'est parce que, ayant d'autres enfants encore, je n'ai pas pu surveiller mon fils et parce que ma fille a été abandonnée et parce qu'elle a eu faim... Mais il faut
vraiment que vous ayez le cœur fermé à la pitié pour me reprocher cela !
LE PRÉSIDENT
Et si vous êtes devenu ivrogne, ce n'est pas votre faute non plus !
TUPIN
Je vais vous" le dire... Vous connaissez le proverbe : « Quand il n'y a pas de foin au râtelier... » Eh bien, quand la misère est venue à la maison, on a commencé à se disputer, la femme et moi. A chaque nouvel enfant, on s'en voulait l'un et l'autre d'avoir augmenté la misère des premiers. Quoi!... Y a pas besoin d'en dire si long... Si j'ai fini par aller au cabaret, c'est qu'au cabaret, il fait chaud; on n'y entend ni les cris dès gosses ni les lamentations de la mère... Et puis quand on boit, on oublie... On oublie ! on oublie !
MADAME TUPIN
C'est ça qui est bon d'oublier!
TUPIN
Et c'est comme ça que, par ma faute, si vous voulez, on est devenu de plus en plus pauvres.
LE PRÉSIDENT
Et quand vous avez eu votre dernier enfant, cela ne vous a pas corrigé ?
MADAME TUPIN
Oh! le dernier!
TUPIN
Le dernier? Il ne nous a rien coûté.
LE PRÉSIDENT, distrait.
Ah!
MADAME TUPIN
Non!
TUPIN
Non. Il est arrivé au monde difforme, infirme... Il avait été conçu dans la
misère, dans le besoin, par une mère exténuée.
LE PRÉSIDENT
Et par un père alcoolique.
TUPIN
Si vous voulez. Enfin, celui-là, qui était mal venu, qui ne peut jamais être qu'un impotent, il ne lui a rien manqué. On l'a pris à l'hùpital... On me suppliait de ne pas le retirer...
MADAME TUPIN
C'était une curiosité pour les médecins !
TUPIN
Et on l'a soigné ! on l'a soigné ! on l'a soigné ! On ne le quittait pas d'une minute. On l'a fait vivre, malgré lui, pour ainsi dire. Tandis que mes premiers qui étaient solides, on les a laissés dépérir de misère. Avec la moitié des soins et de l'argent prodigués à l'infirme, on aurait
pu faire des gaillards avec tous les autres.
LE PRÉSIDENT
Et c'est à cause de cela que vous avez supprimé le suivant?
MADAME TUPIN
Pour la joie qu'il aurait eue sur la terre, s'il pouvait parler, il me dirait merci.
LE PRÉSIDENT
Il ne fallait pas le créer.
TUPIN
Ça, c'est vrai.
LE PRÉSIDENT
Si tout le monde pensait comme vous, c'en serait bientôt fait de la patrie. Mais la patrie, cela vous est bien égal sans doute ?
TUPIN
On a dit : La patrie est l'endroit où l'on est bien. Moi, je suis mal partout...
LE PRÉSIDENT
Les sentiments d'humanité vous sont également inconnus.
TUPIN
Que l'humanité crève si elle ne peut durer qu'à la condition qu'il existe une nuée de misérables comme moi !
LE PRÉSIDENT
Messieurs les jurés sont fixés sur votre sens moral. Vous pouvez vous asseoir.
[La nuit est venue . Les huissiers apportent les lampes.)
LE PRÉSIDENT
Femme Tupin, vous n'avez plus rien à dire?
MADAME TUPIN
J'ai à dire qu'il n'y a pas de ma faute, dans tout cela. Mon mari et moi, nous avons peiné comme des chevaux, nous nous sommes toujours refusé le moindre plaisir, pourparvenir à élever nos enfants; on aurait voulu trimer davantage, qu'on n'aurait pas pu, je vous le jure ! Et maintenant que nous avons donné notre existence pour les nourrir, mon (ils aîné est à l'hôpital, détraqué, démoli, perdu, malade d'avoir travaillé dans une industrie insalubre, comme ils disent...
LE PRÉSIDENT
Pourquoi ne l'avez-vous pas placé autre
part ?
MADAME TUPIN
Parce qu'il n'y avait de l'ouvrage que là. Autre part c'est plein. Il y a trop de monde au monde. Ma fille, c'est maintenant une fille comme il y en a tant à Paris... Elle
avait à choisir entre ça ou mourir de faim. Elle a choisi ça. Je ne suis qu'une pauvre femme, et puis, je sais ce que c'est de n'avoir pas à manger, alors je lui ai pardonné. Ce qui est pire, c'est que parfois elle a faim tout de même !...
TUPIN
Et on dit que Dieu bénit les nombreuses familles!
LE PRÉSIDENT
Deux autres de vos enfants sont morts.
Les deux plus jeunes sont en nourrice.
MADAME TUPIN
Oui... On les a emmenés aussitôt après leur naissance... Je ne les connais que par le mandat-poste que j'envoie chaque mois à celle qui les élève. Oh ! c'est trop! c'est trop! c'est trop de misère! {Elle s'assied.)
LE PRÉSIDENT
Il ne nous reste plus à examiner que le
fait Annette Jarras. (A la femme Thomas.) Femme Thomas, levez-vous. Celle-ci est votre victime. Elle avait dix-neuf ans, elle était en pleine jeunesse, en pleine santé. Maintenant elle est dans la tombe. Qu'avez-vous à dire?
MADAME THOMAS
Rien.
LE PRÉSIDENT
Gela ne vous trouble pas... Oh! nous savons que vous n'êtes pas facile à émouvoir.
MADAME THOMAS
Si je vous disais que c'est par pitié que j'ai été amenée à faire ce que j'ai fait, vous ne me croiriez pas.
LE PRÉSIDENT
C'est probable. Mais enfin, vous pouvez essayer de nous le faire croire. L'accusé
aie droit de dire tout ce qui lui convient pour sa défense, sous le contrôle de l'autorité du président, bien entendu.
MADAME THOMAS
Ce n'est pas la peine.
LE PRÉSIDENT
Mais si. Dites, messieurs les jurés vous écoutent.
MADAxME THOMAS, SUT wi Signe de son défenseur.
Il m'est venu un jour une fille. C'était une domestique. Elle avait été prise par son maître. J'ai refusé de faire ce qu'elle me demandait. Elle est allée se jeter à l'eau. Une autre à qui j'ai refusé aussi, vous avez eu à la juger comme infanticide. Alors, après, quand il m'en est arrivé de nouvelles, j'ai consenti. J'ai empêché plus d'un suicide et plus d'un crime.
LE PRÉSIDENT
Voilà donc votre système de défense.
C'est par pitié, par charité que vous avez agi. L'accusation vous répondra que vous n'avez jamais oublié de vous faire payer et chèrement.
MADAME THOMAS
Est-ce qu'on ne vous paie pas, vous, pour condamner les autres ?
LE PRÉSIDENT
Ceux que vous condamniez à mort, et que vous exécutiez vous-même, étaient tous des innocents.
MADAME THOMAS
Vous me poursuivez, moi, mais les chirurgiens qui font de la stérilité définitive, on les décore !
LE PRÉSIDENT
En voilà assez. Asseyez-vous — Madame Lucie Brignac. {Lucie s' approche , très émue.) Remettez-vous, madame, et dites-nous ce
que vous savez. Vous êtes citée à la requête de la défense...
LUCIE
C'est moi, monsieur, qui ai demandé à être entendue.
LE PRÉSIDENT
Parlez plus haut, madame. Je ne vous entends pas.
LUCIE
C'est moi, monsieur, qui ai demandé à Qtre entendue. Je voulais défendre la mémoire de ma pauvre petite... J'ai peur maintenant de n'en avoir pas la force... [Elle se reprend.) Annette a été séduite par un misérable qui lui a promis le mariage. Elle vivait avec nous. Lorsque mon mari a connu l'état de ma sœur, il a voulu la renvoyer. Dans un coup de tête, je suis partie avec elle et mes enfants. Nous sommes allés tous à Bor-
deaux. Nous avions quelques centaines de francs et nous comptions travailler assez pour vivre. (Elle s'arrête.)
LE PRESIDENT
Eh bien?
Notre argent a été vite dépensé...
Annette avait trouvé des leçons de musique, on a deviné son état et on l'a renvoyée. Moi, je faisais de la couture.
LE PRESIDENT
Vous gagniez de l'argent, par conséquent?
LUCIE
Il n'y avait pas de travail tous les jours. Quand il y en avait, je recevais quinze sous pour douze heures. Je n'étais pas habile, c'est vrai : il y en a qui arrivent à un franc vingt-cinq. Nous avons été
prises d'un accès de désespoir en songeant à celui qui allait naître.
LE PRÉSIDENT
Ce n'était pas une raison pour conduire à la mort votre sœur et son enfant ! (Lucie est prise d'un tremblement nerveux et ne répond pas.) Répondez...
l'avocat Laissez-la se remettre, monsieur le président.
LUCIE, se reprenant.
J'ai voulu la faire entrer dans un hôpital, on ne reçoit qu'à la fin de la grossesse. A Paris, il y a des refuges, paraît-il. En province, pas.
LE PRÉSIDENT
Vous auriez pu solliciter des secours.
LUCIE
Nous n'avions pas les six mois de do-
micile nécessaires... Et après, qu'est-ce qu'on aurait fait de l'enfant?
LE PRÉSIDENT
Dans l'impossibilité de l'élever, votre sœur aurait pu le placer aux Enfants- Assistés.
LUCIE
Oui, l'abandonner. Nous y avons pensé.
Nous nous sommes renseignées.
l'avocat
Il faut un certificat d'indigence, une demande au bureau d'admission. On fait une enquête et on accueille ou on rejette la demande. L'enfant a le temps de mourir.
LUCIE
Et on met cette condition que la mère ne saura pas où est son enfant, qu'elle ne le reverra plus et qu'elle n'en aura plus jamais de nouvelles. Une fois par mois
seulement, on lui dira s'il est vivant ou s'il est mort, rien autre.
LE PRÉSIDENT
Continuez, madame.
LUCIE
Alors, j'ai ramené mes enfants à mon mari, parce que nous n'avions plus rien. J'ai été trouver les parents du jeune homme qui est la cause de tout. On m'a pour ainsi dire mise à la porte. Ce jeune homme va se marier.
l'avocat Je voudrais dire un mot, monsieur le président.
LE PRÉSIDENT
Un simple mot, n'est-ce pas?
l'avocat
Oui, monsieur le président. Tous les coupables ne sont pas dans cette enceinte. J'v cherche en vain le séducteur de la
pauvre petite morte. Au fond de i:a province, il attend avec anxiété l'issue de ces débats, dans la peur d'y être nommé. J'ai reçu de lui et de sa famille une lettre suppliante, où l'on me demande de l'épargner et de ne pas prononcer son nom au cours de ces débats. Jusqu'à présent, en effet, ce nom a été tu et nous voici à la fin de la dernière audience. Eh bien, je veux qu'on le sache tout de suite : je n'aurai pas plus de pitié pour la famille et la fiancée de ce criminel qu'il n'en a eu, lui, pour celle qui est morte, et pour celle dont il a brisé la vie. S'il n'existe pas, dans notre code, de lois qui puissent l'atteindre, il y aura du moins dans le cœur des honnêtes gens assez de mépris pour punir Jacques Berninde jouir en paix d'un bonheur qu'il aurait volé ! (Longs applaudissements dans r auditoire.)
LE PRÉSIDENT, à Lucie .
Continuez, madame.
LE PRÉSIDENT, (/ Lucie .
Veuillez continuer votre déposition.
LUCIE
J'ai supplié mon mari de nous reprendre, Annette et moi. Il n'a pas voulu.
Nous sommes reparties avec un peu d'argent qu'il m'a donné et nous sommes venues à Paris. Il était trop tôt pour qu'on puisse. accepter Annette dans un hôpital. Dans un autre où on aurait pu la prendre, il n'y avait plus de place. Mon mari a intenté une action en divorce...
LE PRÉSIDENT
Arrivez, je vous en prie, madame, à ce qui concerne la femme Thomas.
LUGiE^ dont ï émotion va croissant.
Oui, monsieur. Annette se reprochait d'avoir accepté ce qu'elle appelait mon sacrifice. Elle disait être la cause de mon malheur. (Un silence.) Un jour, on est venu
me chercher et je l'ai trouvée morte chez cette femme. {Crise de sanglots qui va jusquà la crise de nerfs. Cris.) Ma petite sœur, ma pauvre petite sœur!
LE PRÉSIDENT, avec pitié, à. l'huissier. Reconduisez-la à sa place, ou, s'il le faut, faites-la sortir et qu'on lui donne des soins. [Aux accusés.) Aucun de vous n'a plus rien à dire pour sa défense?... TUPiN, surexcité.
Oh ! si on voulait tout dire, il y en aurait pour jusqu'à demain !
MADAME TUPIN, ck même.
Sûr, qu'il yen aurait jusqu'à demain...
TUPIN, de même.
On n'en finirait pas, je vous dis !
LE PRÉSIDENT
Je vais donner la parole à M. l'Avocat Général.
l'institutrice Mais, monsieur, on ne va pas me con-
damner? C'est pas possible. Je n'ai pas tout dit.
TUPIN
Les coupables ce n'est pas nous.
l'institutrice J'ai eu peur d'être mal notée. Et puis nous n'avions pas les moyens d'élever le nouveau venu.
MADAME TUPIN, (lans une grande exaltation.
Taisez-vous donc ! puisque c'est ça, puisque c'est ce qu'on fait pour les enfants que nous élevons, puisque les hommes n'ont rien trouvé pour changer ça, il faut nous en mêler nous les femmes. Il faut faire la grande grève, la grève des mères, la grève des ventres! [Cris dans l'auditoire: Om\ Oui!)
LE PRÉSIDENT
Taisez-vous.
MADAME TUPIN
C'est pas la peine de s'exténuer à préparer pour les autres des hommes de misère et des filles de joie.
TUPIN
Les coupables c'est pas nous.
LE PRÉSIDENT
Je ne vous ai pas...
MADAME THOMAS
Et tous ceux qui ont engrossé les filles que je délivrais, est-ce que vous les avez poursuivis ?
Asseyez-vous.
TUPIN
Les coupables, c'est ceux qui, pendant que nos enfants crèvent de faim, nous conseillent d'en faire d'autres.
l'avocat Le coupable, c'est le séducteur, et c'est l'hypocrisie sociale.
{Pendant ce qui précède^ une colère, qui va se transformer en furie, a saisi les accusés. Tous sont debout, sauf Vinstiiutrice qui continue à sangloter et à crier des mots quon n entend pas. Le président^ debout également, essaye d'imposer le silence en frappant le bureau de son coupe-papier. Il crie, sans pouvoir se faire entendre. Le tumulte va croissant jusque au baisser du rideau. Les voix de T avocat et des accuses couvrent celles du président et du procureur .)
MADAME THOMAS
Les beaux messieurs qui les prennent, les enjôlent...
LE PRÉSIDENT
Je vais vous faire reconduire à la prison.
MADAME THOMAS
Et les fils de famille. Et les vieux satyres... Et les hommes! les hommes!
tous les hommes !
LE PROCUREUR
Gardes ! ne pouvez-vous imposer silence à cette bande d'énergumènes !
l'avocat Vous n'avez pas le droit d'insulter les accusés !
TUPIN
Ils ne font que ça depuis le commencement !
LE PROCUREUR
Mais faites donc taire cette tourbe !
Accusés, je vous rappelle au respect du tribunal !
l'avocat Monsieur l'Avocat général, je vous rappelle au respect de la' justice !
LE PROCUREUR
Si leur crime vous inspire de la sympathie, il m'indigne, moi.