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Mathias Duval

Unis en un même sentiment de douleur et de regret profond, les membres de 1 Association pour 1 enseignement des sciences anthropologiques et les professeurs de l’École d’Anthropologie joignent leur voix à celle des grands corps auxquels Mathias Duval a appartenu, et qu’il a illustrés; et, sur cette tombe si tôt ouverte, — où finit une existence longtemps radieuse, puis tout d’un coup plongée dans la nuit, qui avait connu d abord tous les bonheurs, et dont la fortune s était plu à marquer d’un succès chaque pas, pour la terminer tristement dans l’inaction rongeante, la solitude et le silence,

ils viennent déposer le tribut de leur reconnaissance, l’hommage aussi d un attachement brisé, dont ils garderont du moins le fidèle souvenir.

Voici près de trente ans que Mathias Duval était des nôtres. Quoique, depuis seize ans bientôt, son double enseignement à l’École des Beaux-Arts et à la Faculté de Médecine, plus tard une longue suite de maux, 1 eussent contraint de laisser inoccupée sa chaire d’Anthropogénie et Embryologie, jamais le lien qui l’unissait à notre École n’avait été rompu. Pour la première fois, il y a quelques mois, notre illustre collègue, déjà frappé par la cécité, avait songé à 1 honorariat. Peut-être cette invariable fidélité nous touchait-elle autant que jadis nous avait rendus fiers un concours précieux, qui avait jeté sur l’École d’Anthropologie le plus vif éclat; et c’était une fiction respectable, où nous voyions, quant à nous, un devoir et un honneur, qui jusqu à la fin nous fit maintenir sur la liste de nos chaires, même contre toute espérance, celle du collaborateur des anciens jours, du maître entouré et fêté d’autrefois. Lui, a trouvé là, je le sais, dans l’isolement dernier, une faible joie et comme un réconfort.

Quel passé, dont notre présent est fait pour une grande part, évoque en nos esprits le nom de Mathias Duval; ce que fut ce passé', si brillant, si fécond, ceux-là le savent, peu nombreux aujourd’hui, qui ont vécu ces heures déjà lointaines, heures de la jeunesse, ouvertes aux longs desseins, heures du travail libre que dore l’espé-

REV. DE l’ÉC. D’ANTHROP. — TOME XVII. — MARS 1907. 6

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rance, heures aussi des luttes généreuses pour la pensée et par la

science !...

C’est en 1880, au lendemain du coup subit qui nous enlevait en Paul Broca, notre fondateur, le maître dont le nom est inséparable de l’histoire de l’anthropologie, que Mathias Duval fut appelé, d’un avis unanime, à recueillir sa lourde succession. En même temps que titulaire de la chaire, dite alors à' anthropologie zoologique, où Broca avait professé, il devenait directeur du Laboratoire d’ Anthropologie à l’École des Hautes-Études.

Au laboratoire, où j’ai eu l’honneur de travailler à ses côtés, il poursuivit, jusqu’en 1890, de longues et minutieuses recherches sur la structure intime des centres nerveux, sur la segmentation de l’œuf des oiseaux et des mammifères, la ligne primitive et l’ombilic blastodermique, la formation et l’extension du blastoderme, sur l’organe placentoïde des oiseaux et le placenta des mammifeies, sur les monstruosités, etc., recherches qui, pour n’être connues en leurs détails que des seuls spécialistes, n en offrent pas moins une portée générale considérable, et, toutes, ont fait progresser la science, marquant autant de conquêtes sur 1 immense inconnu.

A l’École d’ Anthropologie, son enseignement, de 1880 à 1891, ne fut pas seulement un succès, il fut un long triomphe. Qui na pas entendu alors Mathias Duval exposer, devant des auditoires qui se pressaient à s’étouffer dans la salle, devenue trop petite, au dernier étage du vieux bâtiment des Cordeliers, les problèmes les plus ardus et les plus délicats de la composition des organismes et de la théorie des Colonies animales; les origines embryonnaires du crâne, du cerveau, des organes des sens; la théorie de la gastrula et l’évolution des feuillets du blastoderme ; les preuves embryologiques de l’origine invertébrée des animaux supérieurs, etc., ne saurait se faire une idée de la maîtrise incomparable et des infinies ressources de ce talent professoral comme il y en eut peu, talent fait avant tout de lucidité, de simplicité et de justesse, au service de connaissances profondes dont il savait ne laisser voir que l’essentiel; et si souple, et si pénétrant, et si persuasif, qu’il eût été capable, tant était prodigieuse sa clarté, de rendre intelligibles à un enfant la structure de la cellule et les lois de la caryocinèse. A Duval aussi, dont la voix était faible, le mot s’appliquait : il se fait entendre à force de se faire écouter. Jamais professeur n’aura été plus longuement, plus justemen t

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acclamé par des auditeurs enthousiastes, qui sortaient de ses leçons y ayant appris ce que, livrés à eux-mêmes ou enseignés par d autres, ils n’eussent pu que désespérer de comprendre. Mathias Duval grandissait, comme il rendait simples et faciles, tous les sujets qu’il abordait; de tous il avait le don de dégager, par la seule mise en série des faits, en même temps que par la merveilleuse

ordonnance des idées et du discours, le sens profond et les vues qui éclairent.

Lui-même a reconnu maintes fois, et c’est pourquoi il nous sera permis de le redire ici, qu’à traiter ces hautes questions avec une indépendance et une liberté de parole qui ailleurs peut-être ne lui eussent pas été aussi faciles, il avait élevé et fortifié sa propre pensée. Jusqu’au jour où il vint enseigner parmi nous, Mathias Duval, professeur éminent, savant biologiste, n’avait pas donné sa mesure. G est à l’École d’Anthropologie qu’il se montra tout entier, et que, déployant les richesses et jusqu’aux ressorts cachés d’un esprit supérieur, il se révéla philosophe.

D’une série de leçons professées, de 1882 à 1884, sur la doctrine de 1 évolution, est sorti le livre intitulé Le Darwinisme^ un des meilleurs ouvrages d’ensemble que nous possédions sur la grande conception qui a bouleversé de nos jours les sciences naturelles et renouvelé notre système de la nature. Ces admirables leçons sur le transformisme, faites peu après la mort de Darwin, n’avaient pas seulement pour objet d’exposer les bases scientifiques de la nouvelle philosophie; elles constituaient encore, pour Mathias Duval, l’introduction necessaire à l’étude de l’embryologie comparée de l’homme et des vertébrés, car, pensait-il, « les études embryologiques ne peuvent avoir d’autres hypothèses directrices que celles formulées par la doctrine transformiste ».

De l’embryologie devaient procéder à leur tour ses belles leçons sur les formations monstrueuses, qu’il a reprises plus tard dans son mémoire sur les monstres par excès et par défaut de fécondation, dans sa Tératogénie (chapitre du Traité de pathotogie générale du professeur Bouchard) et, il y a dix ans, dans sa Revue Critique sur les classifications tératologiques. La connaissance des processus normaux de la fécondation l’amenait à des vues essentielles sur la production des monstres doubles en particulier; et Mathias Duval, renouvelant sur ce point une science éminemment française, mérite

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de voir son nom associé au nom des deux Geoffroy, à ceux de Serres et de Dareste.

Du même esprit enfin s’est inspirée sa mémorable conférence de 1889 sur le transformiste français Lamarck, septième conférence transformiste annuelle de la Société d’Anthropologie. Retracer l’histoire du plus illustre des précurseurs de Darwin, semblait à Mathias Duval un devoir, « au moment, disait-il, où la France célèbre un glorieux centenaire, au moment où elle fait l’inventaire de la part qui lui revient depuis cent ans dans les progrès de la science et de la civilisation ». Et rendant justice à Lamarck, ainsi que l’avaient fait avant lui A. deQuatrefages, Charles Martins, Mme Clémence Royer, les professeurs de Lanessan et Giard, il ajoutait : « La réparation a été tardive; elle est encore incomplète. Oublieuse de cette gloire, la France ne possède nulle part ni la statue ni même le buste de notre grand transformiste français. Lamarck n’a aucun monument ». Mathias Duval aura pu, avant de mourir, voir son vœu tout près d’être réalisé; et quand bientôt, dans le Muséum d’histoire naturelle, la statue de Lamarck s’élèvera, grâce à l’initiative des professeurs de cet établissement, il ne sera que juste de rappeler aussi le glorieux disciple parmi les premiers artisans de la tardive réparation.

En tête d’une de ses leçons, celle précisément qu’il a consacrée aux philosophes transformistes, Mathias Duval a pris pour épigraphe ces paroles, empruntées aux Pensées d'une solitaire^ de Mme Ackermann, esprit dont il aimait les hauts accents et dont il a vivement senti la poésie désespérée : « Nous sommes ingrats envers les penseurs qui nous ont précédés. Que serions-nous sans eux? Ils ont été les anneaux qui nous relient à la chaîne infinie. Gomme, dans un cerveau individuel, une idée en amène une autre, leur œuvre a suscité la nôtre. Nous ne commençons ni n’achevons rien. Heureux néanmoins encore, ceux auxquels il est donné de continuer! »

Cher maître, cher ami, vous n’aurez pas seulement continué, poursuivi une grande œuvre de science, honneur et gloire de l’esprit de l’homme. Vos travaux, qui à la chaîne infinie ont ajouté de si nombreux anneaux, l’ont prolongée ainsi vers l’avenir, la remettant à ces générations nouvelles auxquelles, dans le silence de votre bouche éloquente, vos livres encore apprendront l’amour de la science, le culte de la libre recherche. Aussi vous trompiez-vous quand, me serrant la main, vous me dîtes avec calme, une des dernières fois que je

VOUS vis : « C est la fini » La fin, hélas! oui, celle de votre trop courte existence, la fin qui vous a apporté le repos suprênie, la fin venue trop vite au gré de notre affection. Mais cette fin, puis-je vous répondre ici, est une aurore et un commencement. De cette heure, pour vous, la postérité commence. Dédaigneuse de nos petitesses, de nos mesquines ambitions, elle ne retient que les grandes choses; elle sera la justice : elle inscrira votre nom entre les premiers, et, regardant vos œuvres, elle y reconnaîtra sans peine la marque d une de ces hautes et rares intelligences auxquelles a appartenu 1 enviable privilège de semer d’un peu de lumière la route, l’obscure route qui mène l’humanité vers une destinée qu’elle ignore...

Au nom de l’École d’ Anthropologie, Mathias Duval, adieu!

Georges Hervé.

Mathias Duval, professeur d’histologie à la Faculté de Médecine de Paris, où il avait succédé en 1885 à Charles Robin; membre de l’Académie de Médecine (1881); ancien professeur d’anatomie à FÉcole nationale des beaux-arts (1873); professeur à l’École d’Anthropologie (1880), et ancien directeur du laboratoire d’anthropologie à l’École des Hautes-Études {1880- 1890); ancien président de la Société d’Anthropologie de Paris (1889), etc., est décédé le 1'^*' mars, à l’âge de soixante-trois ans. Des troubles graves de la vue, dont il était atteint depuis près de dix ans, l’avaient forcé à une retraite prématurée qui fut pour lui une longue et cruelle épreuve, et aura coûté à la science d’inestimables travaux.

Né à Grasse, le 7 février 1844, Matbias Duval était le fils d’un homme éminent, le botaniste et paléontologue J. Duval-Jouve, auteur de remarquables mémoires où, l’un des premiers, il étudia l’anatomie microscopique des végétaux. Fonctionnaire de l’Université, J. Duval-Jouve avait été envoyé à Strasbourg comme inspecteur d’académie. C’est à Strasbourg que Mathias Duval fit une grande partie de ses études classiques et toutes ses études de médecine. Aide d’anatomie à la Faculté de cette ville en 1866, prosecteur en 1868, docteur en 1869, il vint après la guerre de 1870, à laquelle il prit part en qualité de chirurgien des ambulances (siège de Strasbourg) et des mobilisés de l’Hérault (campagne de l’Est), concourir à Paris. En janvier 1873, il était nommé agrégé d’anatomie et de physiologie à la Faculté de Paris, à la suite d’un concours qui le mit immédiatement au premie** plan.

Mathias Duval laisse en embryologie, en anatomie normale, en histo-

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logie, en tératologie, etc., une œuvre considérable à tous égards (Voir : Notice sur les titres et travaux scientifiques de M. Mathias Duval; Paris,

F. Alcan, 1896-1900), dans laquelle une place à part doit être faite à ses ouvrages didactiques, classiques dès leur apparition : son Cours de physiologie (ire édition, 1872 ; 8® édition, 1897) ; son Précis d’anatomie à Vusage des artistes (3« édition, 1885); son Précis d'histologie (2® édition, 1900), etc.

Les obsèques de notre si regretté maître, collègue et ami ont eu lieu le lundi 4 mars. Mathias Duval a été inhumé au cimetière de Neuville, près Dieppe, et un long cortège lui a rendu les derniers devoirs en accompagnant son cercueil jusqu’au chemin de fer de l’Ouest.

Que sa veuve, si cruellement frappée, et les membres de sa famille, nous permettent de leur adresser ici l’expression de notre douloureuse et profonde sympathie !

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