PRÉFACE
Dans Tarticle qu'il consacre anx Souvenirs et Correspondance tirés des papiers de Mme Récamiery Sainte-Beuve, au sujet de M. de Montmorency, s'exprime en ces termes : « Dans les générations modernes, ceux qui auront quelque souci encore de ces choses pourront dorénavant se faire ime idée de ce dernier homme de bien des grandes races, de ce dernier des prud*hommes (comme on disait du temps de saint Lx/uis), dont la renommée de vertu avait été jusqu'ici renfermée dans un
cercle aristocratique tout exclusif (1). »
Mais Mme Récamier n a pas été la première et la plus chère affection de Mathieu de Montmorency ; il ne Ta connue qu'assez tard; il n'a été pour elle qu'une sorte de directeur et de confident alarmé. Si l'on veut voir sa « belle et bénigne figure », c'est dans l'histoire de sa longue haison avec Mme de Staël. Cette haison a duré vingt-sept ans; la mort seule de Mme de Staël a pu la dissoudre, mais. sans pouvoir effacer de l'esprit et du cœur de M. de Montmorency l'image de celle qu'il avait si vivement chérie. Là éclatent toutes les vertus de Mathieu, sa profonde et soUde piété, sa fidéhté, sa déhcatesse, l'ardeur de son dévouement; là aussi on saisit sur le vif les ombres légères de cette belle figure,
(1) Causeriei du Lundi, t. XIV, p. 309.
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qui, désabusée des erreurs de ce inonde, voudrait arracher celle qu'il aime aux tempêtes de la vie, mais qui tolère, tout en gé-
C missant, certaines faiblesses. Il a vraiment
livré toute son âme, pure, généreuse et naïve, dans cette correspondance avec la femme d'élite qui fut la cousine et la plus intime amie de Mme de Staël, et qui, parmi tant de scènes où grimace la passion, passe avec son calme et fin visage.
I L'autre attrait, fort grand assuré»
ment, de cette correspondance, c'est Mme de Staël. Elle y revit avec ses puissantes facultés, cet amour de la gloire, cette fascination extraordinaire qu'elle exerçait sur ses amis et sur ses proches.
Mais elle y revit aussi avec ses passions, sa tristesse, sa mélancohe, cet étrange
r pouvoir de creuseï; la souffrance et la
peine. Le brillant décor de son existence
cachait un drame plus émouvant que celui qui se jouait en public, sur la scène; les erreurs mêmes de cette âme passionnée ne sont qu'un des épisodes de cette course au bonheur, où elle s'épuisait sans jamais atteindre sa chimère. Nul document ne nous éclaire mieux à cet égard que la correspondance de Mathieu avec Mme Necker de Saussure.. Son intérêt relève plutôt de la psychologie que de l'histoire ; mais n'avons-nous pas le droit de pénétrer un peu plus avant dans la vie intime de cette femme, qui a mis tant d'elle-même dans son œuvre, et de juger ainsi du degré de sincérité de cette œuvre? « Pauvre amie! » s'écrie souvent M. de Montmorency. Ce cri de l'âme, ce cri de pitié exprime bien l'impression finale qui résulte d'une existence où le malheur le dispute à la gloire.