C8 RICHELIEU
MA.THILDE.
INTRODlCTIONi CHAPITRE PREMIER. ;
LE CAFé LEBQGUF*
Vers la fia du mois de décembre 48oS, on voyait (el Ton voit probablement encore) un modeste café appelé le café Lebœuf, situé rue Saint-Louis au Marais, en face du vieil hôtel d'Orbesson, vaste et triste demeure, mise en location, après avoir été habitée pendant plusieurs générations par une ancienne fa« mille de robe.
Son dernier propriétaire, le président d'Orbesson, était mort peu de mois après la restauration.
Au mois d^octobre 1858, les écriteaux disparurent, et un locataire vint prendre possession de ce sombre édifice, bâtiment à deip^ étages entre cour et jardin. Une grande porte vermoulue flanquée de deux pavillons servant de commun s'ouvrait sur la rue.
L'bôtel d'Orbesson, quoique habité, paraissait toujours désert et abandonné.
Une herbe épaisse continuait d^ pousser sur le seuil de la grande porte, qui ne s'était jamais ouverte depuis l'arrivée du dernier locataire, le colonel Ulrik.
Dans les quartiers populeux ou élégants de Paris, on est à peu près à l'abri de la médisance ou de la curiosité de ses voisins. Chacun est trop occupé de ses travaux et de ses plaisirs, pour perdre un temps précieux à ces commentaires fabuleux, à cet espionnage hargneux et incessant qui fait les délices de la province.
Il n'en est pas ainsi dans certains quartiers reti* rés, généralement peuplés de petits rentiers ou d*an<> ciens employés, gens éminemment oisifs et passionnés du merveilleux, toujours préoccupés de Timpé* lieux besoin de savoir ce qui se passe dans la rue ou chez les autres.
On doit le dire, à la louange de ces honnêtes bourgeois, si jaloux d'exercer leur imagination, ils ne sont pas très-exigeants sur l*importance des faits qu'ils aiment à poétiser à leur manière. La moindre particularité leur suffit pour étayer les plus formidables histoires, dont ils vivent heureux et satisfaits pendant plusieurs mois.
Mais si la personne qu'ils épient s'opiniâtre à ne pas même leur donner le prétexte d'une fable, si elle s'environne d'un mystère impénétrable, la curiosité des oisifs, refoulée, comprimée, ne trouvant pas d'issue, s'exalte jusqu'à la frénésie. Pour assouvir leur passion favorite, ils ne reculent alors devant aucune extrémité.
Depuis trois mois qu'il habitait IC Marais, le colo^
L£ CAFÉ LEBÛEUF« 5
oel tllrik avait réussi à exciter cette espèce de curiosité furibonde chez ses voisins, presque tous habitués du caféLebcBufy situé, ainsi que nous l'avons dit, en ûce de Tfaôtel d'Orbesson.
Rien ne semblait plus extraordinaire que la vie du colonel : ses fenêtres étaient toujours fermées ; ja^ mais il ne sortait de chez lui, à moins que ce ne fût mystérieusement, sans doute par une petite porte du jardin qui s'ouvrait sur une ruelle déserte. Sop domestique paraissait un grand homme à Pair rébarbatif.
Chaque matin, une petite porte de service recevait un panier de provisions qu'un restaurateur des environs avait été chargé de fournir, et se refermait aussitôt.
Réduits à elploiter cette seule circonstance, les curieux gagnèrent le pourvoyeur, et tâchèrent de présumer des mœurs et du caractère du colonel par Vexamen des provisions qu'on lui apportait.
Malgré leur esprit inventif, les habitués du café Lebœuf ne purent asseoir aucune sérieuse hypothèse sur ces renseignements.
Le colonel semblait se nourrir d'une manière trèssimple et très-sobre. Pourtant , quelques gens d'ima* gination laissèrent entendre qu'il pouvait bien manger crue la volaille qu'on lui apportait. On ne donna, pour le moment du moins, aucune suite à ces insinuations, qui ne piarurent pas manquer de profondeur.
Dernière et importante remarque : Jamais le facteur de la poste n'avait apporté uue seule lettre à
4 MATUILDE.
rhôtel d'Orbesson. Personne, depuis trois mois, n'avait franchi le seuil de cette demeure.
On pense que bien des ruses avaient été ourdies pour arracher quelques mots au domestique du colonel, ou pour jeter un coup d'œil dans Tintérieur de rhôtel.
Toutes ces entreprises furent vaines. Les voisins, réduits aune sorte d'observation armée, de surveillance, continue, établirent le centre de leurs opérations au café Lebœuf.
A la tête des curieux étaient les deux frères Godet, célibataires, ex-employés à la loterie. Depuis l'arrivée du colonel à Thôlel d'Orbesson, ces deux vieux garçons avaient trouvé un but ou un prétexte à leur vie, jusqu'alors assez décolorée. Acharnés à découvrir quel était le mystérieux inconnu, chaque jour ils formaient de nouveaux projets, ils tentaient de nouveaux efforts pour pénétrer l'énigme vivante qui les afifolait.
Madame veuve Lebœuf, hôtesse du café, servait d'auxiliaire aux deux frères. Retranchée derrière les bocaux de cerises et les bols d'argent qui ornaient son comptoir, sans cesse elle avait ses gros yeux braqués sur les portes de l'hôtel.
Si l'on s'étonne de cette persévérance à épier dans le désert, on oublie que la vanité même de l'espionnage de nos oisifs devait servir de puissant aiguillon à leur curiosité. Chaque jour ils s'attendaient à dévoiler quelques faits importants.
Nous l'avons dit, on était à la fin du mois de décembre.
LE CAFÉ LEBCELF. 5
M]di venait de sonnera la pendule du café; madame Lebœuf, le nez appliqué aux \itree, partageait son attention entre la neige qui tombait à gros flocons et la porte de Thôtel d'Orbesson.
La veuve s'étonnait de n'avoir pas encore vu les deux frères Godet, ses lidèles habitués, qui chaque matin venaient régulièrement déjeuner chez elle.
Enfin elle les vit passer devant ses fenêtres; ils entrèrent, et se débarrassèrent de leurs manteaux couverts de neige.
— Bon Dieu ! monsieur Godet Taîné, qu'avez-vous donc au front? s'écria la veuve en voyant le bandeau qui enveloppait la tête de son habitué.
H. Godet Taîné était un gros homme chauve, au teint coloré, au ventre proéminent, à la physionomie importante et dogmatique. Il souleva un peu la bande de soie noire qiû cachait son œil gauche, et répondit d'un air indigné, avec une voix de basse-taille qui eût fait honneur à un chantre de cathédrale :
— C'est de la façon de ce monstre de Bobin des Bois. »
(Les curieux du café Lebœuf avaient ainsi ingénieusement baptisé l'habitant de l'hôtel d'Orbesson.)
— C'est de la façon de ce monstre de Bobin des J9oû/ répéta monsieur Godet le cadet, véritable écho de son frère.
— Bon Dieu du ciel I racontez-moi donc vite comment cela vous est arrivé î *— s'écria madame LelxBuf frémissant d'impatience.
— C'est bien simple, ma chère madame Lebœuf,
dit rex-employé. — Il fallait en finir arec cet aventurier, ce vagabond, ce coureur, qui se tapit dans sa tanière comme une véritable bête farouche. (Et si je rappelle bête farouche, je n'attaque en rien ni son honneur ni sa moralité; seulement je pose cette simple question : « S'il ne faisait pas du mal ou s'il n'en avait jamais fait, pourquoi se cacherait-il comme une véritable bêle farouche ? »)
Après cette triomphale parenthèse, M. Godet Talné écarta de nouveau le bandeau de son œil gauche.
— Au fait, pourquoi se cacherait-il? — répétèrent les habitués attentifs.
— Mais voilà bien le gouvernement,— reprit M. Godet avec amertume ; — il sait traquer, trouver, arrêter des conspirateurs ; mais quand il s'agit du salut, de la tranquillité de paisibles bourgeois, serviteur de tout mon cœur! il n'y a pas plus de sergents de ville ou de commissaires de police que chez les sauvages!
— Que chez les sauvages,— répéta M. Grodet putné.
— Dans les dangereuses conjonctures où nous nous trouvions, abandonné à mes propres forces, ma pauvre madame Lebœuf, — reprit M. Godet l'aîné,— qu'ai-je fait, qu'ai-je dû faire? Le voici. Je me suis dit : — Godet, .tu e^ un honnête homme, tu as à accomplir un devoir, un grand devoir; fais ce que dois, advienne que pourra, Godet... Il y a dans ton voisinage un vagabond, un aventurier, un coureur qui, à la face de toute une rue, de tout un quartier, ose se celer effrontément, depuis des semaines, depuis des mois, sans que le gouvernement fasse rien pour mettre un terme à ce scandale public!!!
— Le fait est que c'est un scandale I — dit madame Lebœiif ; — il est impossible de savoir ce que font des voisins qui ne se montrent jamais. Alors on est bien forcé d*en dire du mal!
— C*est im affreux scandale! *- reprit H. Godet ratné: — je ne le dis pas seulement, je le prouve : il est évident, il est palpable que cet aventurier fait litière de la manière de penser de ses concitoyens, en s'obstinant à échapper à Ic^r appréciation sévère, mais équitable. L'homme propose... Mais Dieu dis* pose...
Madame Leboeuf, ne saisissant pas Tà-propos de cette citation philosophique, et impatiente d'arriver à Vaeiiou, s'écria :
— C'est bien vrai... monsieur Godet; mais par quel motif avez-vous donc ce bandeau sur l'œil?
— M'y voici, ma chère dame Lebœuf. Hier j'appelai mon frère, mon digne frère ; je lui dis : — • Dieudonné, il faut que cet abus intolérable ait une fin ; il faut, dussions-nous y laisser notre vie, il faut que nous sachions quel est cet aventurier. Je ne te le cache pas, mon frère, dis-je à'Dieudonné, c'est pour moi une question de santé. Depuis trois mois que ce cou« reur habite ce quartier, depuis que je cherche en vain à savoir ce qu'il est, ce qu'il fait, je ne vis pas, je suis dévoré d'inquiétudes; j'ai des rêves atroces, des cauchemars abominables. Je ne pense qu'à ce mys « térieux inconnu. C'est à ce point que mes fonctions physiques s'en altèrent. Oui, ma pauvre madame Le* bœuf, c'est comme j'ai l'honneur de vous le confier» mes fonctions s'en altèrent. Aussi me suis-je dit :
Godet, tu ne seras pas assez bourreau de toî-méme pour creuser ta tombe pour le bon plaisir de cet aventurier! Ce mystère t'agite outre mesure, Godet! eh bien ! dévoile ce mystère, et tu seras digne de reconquérir ton repos, que ce va{];abond a mécbamment troublé. Ce qui fut dit fut fait, ma chère madame Lebœuf. Hier, à la nuit tombante, j'emprunte une échelle à notre voisin le menuisier; je traverse la rue avec Dieudonné ; nous entrons dans la ruelle où s*ou« vre la petite porte du jardin de Jtolnn des Bois; j'applique réchelle à la muraille, je monte ; il faisait encore assez de jour pour voir dans le jardin et dans l'intérieur de la maison.
— Eh bien? -— s'écria madame Lebœuf.
— < Eh bien, madame, au moment où j'avançais la tête afin de regarder par-dessus la crête du mur, un coup de fusil part...
— Dieu du ciel! un coup de fusil! — s'écria la veuve.
•— Un véritable coup de fusil, madame, un véritable atteutat à mon existence particulière. Mon chapeau tombe, je me sens frappé au front et à l'œil comme si j'avais reçu un millier de pointes d'épin* gles à bout portant, et j'entends la voix (je te reconnaîtrai entre mille), j'entends la voix du janissaire, du séide de cet aventurier, qui s'écrie avec un aocent féroce et railleur : « Une autre fois, au lieu de « cendrée, ce sera du gros plomb; une autre fois, au « lieu de tirer au chapeau, on tirera au visage... » Voilà, ma pauvre madame Lebœuf, où nous en sommes réduits avec le gouvernement. Vous le voyez, on
vient massacrer des bourgeois paisibles jusque sur la crête des murs. . . les plus élevés !
— Mais c'est un assassinat ! — s'écrièrent les habitués.
— Ah ! — le monstre d*honime ! — dit madame Lebœut — Il faut aller chez le commissaire, monsieur Godet) il faut avoir des témoins.
— Cesi justement ce que je me disais à part moi, en descendant précipitamment de mon échelle, ma chère madame Lebœuf ; oui... je me disais : — Godet, il faut que tu ailles à Tiustant déposer ta plainte chez le magistrat. Mais vous allez voir comment nous sommes gouvernés. Un quart d'heure après, j'entrais chez M. le commissaire au moment où on allumait sa lanterne... sa lanterne! emblème dérisoire, s'il voulait siguitier la clairvoyance de ce fonctionnaire. J'apportais avec moi les pièces de conviction, mon chapeau troué et mon front tout bleu...
--Eh bien?
— Eh bien! madame Lebœuf, le commissaii*e m'a dit, il a eu Timpudeur de me dire que je n'avais eu que ce que je méritais, et que, sans la considération dont je jouissais dans le quartier depuis vingt-deux ans et quelques mois, il aurait été forcé de me poursuivre comme coupable d'escalade nocturne dans une maison habitée.
— Quelle horreur! — s'écria madame Lebœuf. — Ainsi, — reprit M. Godet l'alné avec une ironie
amère et une emphase cicéronienne, — ainsi un aventurier pourra venir insolemment exciter la curiosité publique en dissimulant sa per&onne, et un
bourgeois honnête, bien^ famé, sera fusillé, impuné* ment fusillé, parce quMl aura tenté de sortir de Tétai d'angoisse, d'inquiétude, de perplexité où le plonge rignoranced'un mystère qui importe peut-être au salut public ! Écoutez, madame Lebœuf, — ajouta M. Godet d'un ton d*oracle en se dressant de toute sa hauteur, "-un grand homme Ta dit, je ne sais plus lequel, mais c'est égal, un grand homme Ta dit : La maison de tout citoyen doit être de verre. Je donne l'exemple, qu'on m'imite ; ma maison est de verre, un véritable bocal : qu'on y plonge la vue, et l'on m'y verra dévoué au repos de mes concitoyens... on...
M. Godet ne put terminer sa philippique.
Un fait foudroyant lui coupa la parole.
Une très-belle voiture, largement armoriée, attelée de deux beaux chevaux, s'arrêta devant la grande porte de l'hôtel d'Orbesson.
Cette voiture était venue au pas; ses persiennes levées annonçaient qu'elle était vide ; un chasseur / richement galonné descendit du siège où il était assis, à côté du cocher, vêtu d'une pelisse amarante fourrée.
A peine le chasseur eut-il touché le marteau de la porte, que, pour la première fois depuis trois mois, elle s'ouvrit pour recevoir la voiture, et se referma aussitôt.
*Les oisifs du café Lebœuf se regardèrent d'un air ébahi.
Ils allaient sans doute se livrer à des commentaires exorbitants, lorsque la porte se rouvrit de nouveau.
La voîtnre sortit rapidement ; Fon put y voir, nonchalamment assis, un homme jeune encore, d*une ligure très-basanée. It portait un uniforme de hussard, blanc, à collet bleu, couvert de broderie d'or. A son cou et sur sa poitrine brillaient des croix et des plaques d'ordres étrangers.
— Ah çà, BoHn des Bois est donc un grand sei* gneur d'un pays lointain ? s*écria M. Godet Talné.
— Il a une assez belle ligure, mais Tair bien insolent, — dit madame Lebœuf.
— Avez-vous vu ses deux crachats, Tun en or, Tautre en argent? — dit M. Godet le cadet.
— Tiens... tiens... tiens!... moi qui croyais au fond de ma pensée que, malgré son titre de colonel, Faventurier, le coureur, le vagabond était quelque chose comme un banqueroutier retiré, ajoute M. Godet Tatné en sifflant entre ses dents.
— Une idée, messieurs..' — s'écria madame Lebœuf. — C'est peut-être un acteur .' J'ai vu au Cirque^Olympique des écuyers habillés dans ce genre-là.
— Mais cette magaiGque voiture, — dit M. Godet, — elle appartiendrait donc à la troupe? Et d'ailleurs on ne joue pas la comédie en plein jour.
— Mais j'y pense, — dit madame Lebœuf; — peut-être ce vilain homme qui habite avec Hobin des Buis vous laissera-t-il entrer, maintenant que son maître est sorti.
— Vous avez raison, ma chère madame Lebœuf, — dit M. Godet; — vous avez raison; mais sous quel prétexte m'introduirai-je dans ce domicile?
— Vous n'avez qu'à dire que vous venez lui faire
lî MATHILDE.
des excuses de ce qui s'est passé hier, — dit timidement Godet le puîné.
— Gomment! des excuses... de ce qu'il a manque de m'éborgner? Vous êtes fou, Dieudonné. Je vais au contraire lui déposer ma plainte de son incivilité d'hier ; ce sera un moyen d'engager la conversation. Vous allez voir.
Ce disant, M. Godet sortit et frappa à la petite porte.
La sombre figure du domestique du colonel Ulrik parut au guichet.
— Que voulez-vous? — dit-il.
— C'est moi qui, hier, ai reçu... -
— Vous en recevrez bien d'autres, si vousy revenez, — répondit le domestique en fermant brusquement le guichet.
M. Godet, désappointé, revint trouver ses complices. On continuait de faire, au café Lebœuf, les suppositions les plus inouïes sur le colonel Ulrik, lorsque cet intéressant sujet de conversation fut interrompu par le roulement d'une voiture qui s'arrêta devant l'hôtel d'Orbesson.
Le colonel rentrait. — Un moment après, la voiture qui l'avait amené ressortit au pas.
M. Godet la suivit; il tenta d'engager la conversation avec le cocher et le chasseur; il n'en put tirer un seul mot, soit que ces gens n'entendissent pas le français, soit qu'ils ne voulussent pas répondre au questionneur.
M. Godet et ses amis conclurent de ce silence obstiné, que le colonel était servi par des muets, ce
qui augmenta infiniment la terreur quMt inspirait.
Cette voiture lui appartenait-elle? Il fut inapossible de résoudre cette question.
. Le lendemain, le surlendemain, les jours suivants, les habitués du café attendirent en vain le carrosse ; il ne reparut plus.
Rien ne semblait changé dans les habitudes solitaires de Robin des Bois. La curiosité des frères Godet était encore plus violemment excitée depuis qu'ils savaieot que le colonel était jeune , beau , et sans doute dans une position sociale élevée.
On ne lui prodigua plus les épithètesde vagabond et d* aventurier, on se contenta de rappeler Robin des Bois, ce surnom paraissant décidément très en rapport avec sa mystérieuse existence.
Une nouvelle fantaisie vint tourmenter les deux frères Godet : il s'agissait de découvrir si le colonel , qu'on n'avait jamais vu passer dans la rue, sortait de chez lui par la porte de la ruelle.
Deux polissons, placés en vedette à chaque bout du passage sous le prétexte apparent de jouer aux billes, furent secrètement chargés de remarquer si quelqu'un paraissait à la petite porte.
Durant trois jours les enfants restèrent fidèlement à leur poste, ils n'aperçurent personne.
Les frères Godet, entraînés par le démon de la curiosité, qui devait les pousser à bien d'autres entreprises téméraires, curent la patience de s'embusquer à leur tour pendant deux journées entières à l'enlrée de la ruelle pour contrôler le rapport des enfants; Is ne virent non plus ni sortir, ni entrer personae.
La neige avait été remplacée par une forte gelée, on ne pouvait donc reconnaître aucune trace de pas dans la ruelle.
Les habitués du café Lebœuf conclurent victorieusement que si Robin des Bois ne sortait pas le jour, il devait sortir la nuit.
Afin de s'en assurer, M. Godet Faîne eut recours à un stratagème que le dernier des Mohicans eût certainement employé pour surprendre Tempreinte des mocassins d'un guerrier tewton.
Un soir, par une nuit obscure, les deux frères étendirent devant la petite porte du jardin^ et dans la largeur de la ruelle, une épaisse couche de cendre également battue, et se retirèrent enchantés de leur invention.
On ne sautait dire avec quelle inquiétude, avec quelle angoisse, le lendemain matin, au point du jour, ils coururent à la ruelle... Plus de doute... Robin des Bois sortait la nuit! Ses pas imprimés sur la cendre' l'avaient trahi !
Certains de ce fait, les deux frères n'eurent plus qu'à renouveler leur expérimentation pour savoir si les promenades du colonel étaient quotidiennes, fréquentes ou rares.
Ils acquittent bientôt ainsi la conviction que le tolonel sortait chaque soir, que les nuits fussent belles oii pluvieuses.
Où allait-il ainsi?
Les gens les moins curieux le seraient devenus sûr ces indices.
Les habitués du café Lebœuf se réunirent en con-
iJL LETTRE^ i$
seil e\tTa.cHrdinaire ; 11 fut résolu que les frères Godet, toujours intrépides, attendraient la première nuit obscure pour s^embusquer aux deux bouts de la ruelle.
Ainsi traqué, le colonel devait nécessairement passer de^nt i*un ou l'autre des deux curieux, qui se mettraient alors à sa piste avec les plus grandes préeautlons, de peur d*étre surpris; Robin des Bols, à en juger par la manière dont il accueiflait les escalades, ne devant pas être très-jaloux d'initier les étrangers aux habitudes de sa vie mystérieuse.
CftAPlTRE IL
Le lendemain de Texpédition projetée par les deux frères, madame Lebœuf, dans son Impatience, s*était levée plus tôt que de coutume ; elle se promenait de son comptmr à la porte et de la porte à son comptoir avec une inquiétude Inexprimable.
Les frères Godet avaient-ils réussi dans leur en« treprise? avaient-ils couhi quelques dangers?
A mesure que les habitués arrivaient, la curiosité générale augmentait.
L'un des oisifs, après avoir réfléchi toute la nuit et tésumé les antécédents colihus dii colonel, avait
d'abord déclaré quMl ne pouvait être qu'un espion du haut parage.
Cette idée lumineuse fut victorieusement réfutée par un auditeur, qui fit observer que, selon toutes les apparences, Robin des Bois ne sortant jamais que la nuit, il lui devenait difficile de faire cet honnête métier.
L'opini&tre bourgeois répondit à cette objection que le colonel ji'agissait ainsi que pour écarter tout ^upçon, ce qui rendait son espionnage plus dangereux encore.
Malgré rinlçrêt de cette discussion, loin d'oublier les deux frè|ps, on s'étonnait de leur longue absence ; il était midi, ni l'un ni l'autre n'avaient encore paru.
Madame Lebœuf se rappela l'histoire du coup de fusil; redoutant quelque dénoûment tragique, elle allait envoyer son garçon de.café savoir des nouvelles de MM. Godet, lorsqu'ils parurent.
Ils furent accueillis par un cri général de curiosité: — Hé bien? hé bien?
— Hé bien! nous en avons appris de belles,— répondit M. Godet aîné d'un air sinistre. Alors seulc-^ ment on s'aperçut que les deux frères étaient pâles comme des spectres. Fallait-il attribuer cette pâleur aux fatigues de la nuit précédente ou aux ressentiments de quelque grand danger? La narration de £odet l'alné va nous l'appreudre.
Les habitués du café se formèrent en cercle autour de lui; il commença:
— Je n'ai pas besoin de vous dire, messieurs, qu'ayant courageusement voué mu vie à la décou*
verte du ténébreux mystère qui, j'ose TaiBrraer, importe à tous les honnêtes gens, il...
Alors, ne dites pas, — fit observer sagement un auditeur. '
— Gomment? — répondit M. Godet.
— Sans doute, — répondit l'habitué, — vous vous écriez: Je n*ai pas besoin de vous dire !... et puis vous dîtes tout de même... Alors...
— Cest bon, mais c'est bon, — cria*t-on tout d'une voix. — Vous ne dites que des dottises, monsieur Ihimont ; continuez donc, monsieur^Qodet, continuez, nous vous écoutons de toutes nos forwi^.
— Hier, donc, — reprit M. Godet, — ^ la nuit tombante, moi et Dieudonné, nous nous embusquâmes aux deux issues de la ruelle, bien décidés à pénétrer ce susdit ténébreux mystère. L'horloge de la paroisse sonna sept heures..., rien; huit heures... rien; neuf heures... rien; dix heures... rien; onze heures... rien.
— Quel dévouement! attendre si longtemps par le froid ! — s'écria l'auditoire.
— : Comme vous auriez eu besoin d'un bon bol de vin chaud ! — soupira madame Lebœuf.
— Je ne m'étonnai pas! — reprit M. Godet d'un ton doctoral. — Non, eh bien, moi, messieurs, je ne m'étonnai pas de ce retard; je m'y attendais. Je m'étais dit: Godet, si quelque chose doit se passer, je dois te prévenir que cela se passera à minuit; c'est ordinairement l'heure criminelle de certaines entreprises... que... Mais n'anticipons pas. Minuit venait donc à peine de sonner, lorsque j'entcuds distincte-
18 ttATHILDË.
ment cric, crac, et on ouvre la serrure de la pelite porte.
— Ah ! enfin !... — dit l'auditoire.
— Gomme le cœur a dû vous battre, monsieur Godet!... — reprit la limonadière. — Je me serais trouvée mal, moi.
— La nature m'ayant donné la faculté du courage, que tout Français porte en soi, ma chère madame Lebœuf, je croisai bien ma redingote, et je me préparai à suivre notre homme; seulement je sentis une légère sueur froide qui me monta au front, ce que j'attribuai à Teffet de la température extérieure. J'entendis Robin des Bois... ou plutôt non. 11 n'est plus même digne de ce surnom; il doit en porter un, cette fois bien mérité et cent fois plus terrible. Mais n'anticipons pas... J'entendis donc Robin des Bois venir de mon côté ; il avait un pas singulier, effrayant, un pas que j'oserais presque appeler bourrelé de remords. Je suspends ma respiration; je m'efface le long de la muraille : il faisait si noir qu'il ne me voit pas. Il passe, et je commence à m'attacher à ses pas avec la ténacité du chien qui poursuit sa proie, si j'ose m'exprimer ainsi. Dieudonné, qui l'avait entendu se diriger de mon côté, accourt, et nous suivons notre homme ou plutôt notre... Mais n'anticipons pas... Nous marchons, nous marchons, nous marchons... Dieu! fallait-il qu'il fût bourrelé, ce malheureux-là ! pour ne pas s'apercevoir que nous étions sur ses talons!
— C'est à faire dresser les cheveui sur la tête,
— dit la veuve, -^ quand je pense qu^il pouvait vous apercevoir!
— Dans ce cas-là, madame, j'avais une réponse toute prête, une réponse que j'avais soigneusement élaborée dans la prévision d'un conflit.
— Cette réponse?
— Cette réponse était bien simple : la rue est à tout le monde, — répondit M. Godet d'un air héroïque.
— Comment était-il vêtu? —demanda madame Lebœuf.
-^ Il me parut vêtu d'un manteau noir et d'un grand chapeau. Enfin, après des détours sans nombre, nous arrivons... devinez où? Je vous le donne en cent, je vous le donne en mille, je vous le donne en dix mille... .
— Nous jetons notre langue aux chiens, «^ s'écrièrent comme un seul homme les habitués du café.
— Monsieur Godet, ayez pitié de nous ! — dit madame Lebœuf.
Le rentier, après avoir joui un moment de l'impatience générale, dit enfin d'un ton sépulcral : —Nous arrivons... Ah! messieurs...
— Mais dites donc!
— Nous arrivons au cimetière du Père-Lachaîse.
— Au cimetière du Père-Lachaise ! ! ! — répéta rassemblée avec un accent d'horreur et d'efiFroi.
Madame Lebœuf fut si troublée, qu'elle se versa un tertre de rhum pour se remettre de son émotion.
-^EK! que pouvait-il aller faire au cimetière à Cette heure? Dieu du ciel! — s'écria la veuve après avoir bu
— Vous allez le voir, messieurs, vous n'allez que trop le voir. Nous arrivons à la porte du cimetière. Elle était fermée, bien entendu, ainsi que cela se doit dans le champ du repos, pour que rien n'y trouble la paix de la tombe de chacun. Alors notre homme, c'est-à-dire Thomme, car je repousse toute complicité, toute communauté avec un pareil monstre, rhomme, sans doute armé d'une fausse clef, d'un rossignol, d'un monseigneur ou autre hideux instrument analogue à ses pareils, l'homme, dis-je, ouvre la porte et la referme après lui.
— Alors qu'àvez-vous fait? — demanda madame Lebœuf.
— Moi et Dieudonné, nous avons eu le courage d'attendre cet abominable sacrilège jusqu'à quatre heures au matin... pendant ce temps-là nul doute qu'il n'ait employé son tempsàdesprofanationsabominables, à l'imitation de ce fameux mélodrame appelé le Vampire.
— Un Vampire ! — s*écria madame Lebœuf.
— Est-ce que vous croyez qu'il y a encdre des vampires? Gomment! le voisin d'en face serait un vampire? un vampire! ah!... quelles horribles délices!
— Dieu merci, ma chère madame Lebœuf, je ne suis pas assez superstitieux pour croire aux vampires exagérés que le mélodrame nous montre; mais je crois qu'on ne s'introduit pas la nuit dans des cimetières sans des motifs qui n'ont rien d'humain ni de naturel; ce qui m'engage, en attendant mieux, à nommer Robin des Bois le Vampire. Et à ce propos j'éprouve le besoin de déclarer hautement que celui
({in ne respecte pas Tabri des tombeaux finit tôt ou tard par y descendre, car la Providence atteint toujours le coupable, — ajouta philosophiquement M. Godet.
— Mais c'est tout simple, puisqu'on meuittôtou tard, — dit à demi-voix. Timpitoyable critique de M. Godet.
Ce dernier lui lança un regard courroucé, et termina eu ces termes :
— Lorsque Fhomme que je ne crains pas d'appeler un vampire quitta le cimetière du Père-Lachaise, nous nous remîmes aie suivre, d'abord parce que c'était notre route, et ensuite parce que, dans le cas d'une mauvaise rencontre, il vaut mieux êtretroisque deux. Enfin, le Vampire revint d'où i| était parti et rentra par la ruelle dans ce que j'ose appeler à peine son domicile... et d'où il repartira sans doute cette nuit pour continuer son tissu d'horreurs ténébreuses.
La narration de M. Godet ne satisfit pas complètement ses auditeurs.
Cette visite au cimetière, jointe à la brillante apparition du colonel dans une magnifique voiture, servit de nouveau texte aux inépuisables commentaires des habitués du café Lebœuf, et irrita davantage encore la curiosité générale.
A l'exception de la veuve, personne, il estvrai, ne croyait positivement aux vampires; mais la conduite étrange du colonel n'en prêtait pas moinsaux plus bizarres interprétations.
Au moment où la discussion était dans toute sa force, un facteur entra et remit une lettre à madame
22 MATHILBE.
Lebœuf ; celle-ci, vu le froid rigoureux, daigna lui verser un verre d'eau-de-vie en matière de gratification.
Cette bonne action eut immédiatement sa récom* pense.
Le facteur, tirant de sa botte une assez grande enveloppe scellée d'un large cachet noir, dit à la veuve :
— Le voisin d'en face n'est pas une bonne pratique, car depuis trois mois je ne lui ai jamais porté une lettre; mais en voici une qui en vaut bien plusieurs! £h! eb ! il parait qu'il aime mieux les gros morceaux que les petites bouchées, le colonel Ulrik, — ajouta le facteur d'un air capable.
-^ Messieurs! messieurs! une lettre pour le Vampire! — s'écria madame Lebo&uf en saisissant l'enveloppe et en l'élevant au-dessus de sa tête d'un air triomphant.
. Les habitués accoururent et entourèrent le comptoir.
— Madame! madame! — s'écria le facteur; et craignant un *abus de confiance, il étendait la main pour reprendre sa lettre.
— Soyez tranquille, mon garçon ; nous ne lui ferons pas de mal, à cette enveloppe! Laissez-nous seulement jeter un coup d'œil sur l'adresse.
— Un simple coup d'œil, — ajouta M. Godet. Et, saisissant la lettre dans ses mains tremblantes d'émotion, il la déposa précieusement sur le marbre du comptoir.
— Encore un verre d'eau-de-vie, mon garçon,— dit
la veuve an facteur. — • Qu'importe que vous remettiez cette lettre cinq minutes plus tarda son adresse! Le facteur but son second verre d'eau-de-vie sans quitter sa lettre des yeux.
— Voyons, voyons, — dit la veuve, — quelle est Tadresse... — Elle lut : — M. le colonel Ulriky 3S, ru$ Saint-Louis, Paris,
— Et le cachet, des armes?
— • J^on, une losange poîntillée.
— Et le timbre? — demanda un autre curieux.
— De Paris, levée de midi, et un franc de port, vu son poids, — répondit le facteur. — Allons, maintenant, madame Lebœuf, vous Tavez assez vue, cette lettre, j'espère.
— Un moment, mon garçon, vous avez le nez bien rouge ; buvez donc encore un verre d'eau-de-vie. Il fait un froid terrible aujourd'hui.
— Merci ! merci ! madame Lebœuf, — dit le facteur. — Vite! vile! ma lettre!
M. Godet et les habitués considéraient cette enveloppe avec une avidité presque farouche ; ils examinaient attentivement son papier épais, bleuâtre, glacé, son écriture fine et déliée.
Tout à coup la veuve appuya son nez camard sur la lettre, et s'écria : — Oh ! ça sent le ihusc, quelle horreur d'odeur!
Nous devons à la vérité de déclarer que cette enveloppe sentait extrêmement le vétiver; maispourcertaines gens tout parfum est musc, et le musc est, par tradition, une abominable odeur.
Tous les nez des habitués du café Lebœuf se po* sèrent alternativement sur le paquet.
Il n'y eut qu'un cri : — Ça sent le musc !
— C'est une lettre de femme! —s'écria M. Godet d'un air inspiré, — et d'une femme qui porte des odeurs.
— Pouah! — fit la veuve Lebœuf avec une moue suprêmement dédaigneuse.
— Et qui, par là-dessus, n'affranchit pas une lettre de cette conséquence ! une lettre d'un franc de port ! — dit un autre habitué.
— C'est-à-dire que ça ne peut être qu'une pas grand'chose, qu'un rien du tout,* — reprit madame Lebœuf en haussant les épaules. — Une créature qui porte des odeurs, et qui n'a pas seulement de quoi affranchir ses lettres !
— Attendez donc, attendez donc, — dit M. Godet en réfléchissant ; — cette petite écriture fine et couchée... le numéro avant la rue. . oui! oui!... plusde doute, cette lettre est d'une Anglaise!
Que pouvait avoir de commun une femme qui portait des odeurs, une Anglaise, avec un beau colonel étranger, qui ne sortait jamais le jour, et qui allait dans les cimetières pendant la nuit?
Tel fut le résumé des questions que se posèrent les habitués.
Penchés autour de l'enveloppe, leurs yeux flamboyaient de convoitise.
Certes, on peut affirmer, sans trop méjuger de l'espèce humaine, que, s'il avait dépendu des curieux du café LelxLnif de pouvoir immédialemcntnoycvd'unscul
vœu le malheureax factear pour posséder cette précieuse lettre, le messager à collet rouge eût couru de grands dangers.
La veuve n'y tint pas, elle eut Taudace de soulever un coin de Tenveloppe aiin de tâcher d'apercevoir quelque chose de son contenu.
Le facteur s'élança sur sa lettre en s*écriant qu'il y allait de sa place et de la prison pour un tel abus de confiance.
La veuve, emportée hors de toute limite par le démon de la curiosité, tint bon; Tenveloppe allait se déchirer dans cette lutte, lorsqu'un des habitués s'écria: — Messieurs! messieurs! en voici bien d'une autre! une Temme! une femme quia l'air de chercher le numéro de la tanière du Vampire !...
Ces mots eurent un effet magique.
La veuve abandonna la lettre déjà froissée, et colla son gros visage à ses carreaux marbrés par la gelée. Le facteur sortit en toute hâte, très-satisfait d'avoir échappé à ce guet-apens.
Madame Lebœuf gratta légèrement avec son ongle la vapeur glacée qui s'était formée à l'une des vitres, se ménagea une percée de vue et regarda attentivement dans la rue.
— Messieurs, ne nous montrons pas, — dit M. Go* det, — nous effaroucherions cette femme ; imitons cette chère madame Lebœuf, mettons-nous chacun à notre trou, et motus.
Une fois aux aguets, les curieux furent amplement dédommagés de leur longue attente de trois mois ; les événements semblaient ce jour-là s'accumuler.
Le facteur frappa, remit sa lettre au domesMqneda colonel, qui examina l'enveloppe d'un air soupçonneux, et parut irrité.
A peine le facteur avait-il disparu, que la femme déjà signalée par les oisifs s'approcha de la grande porte de Thôtel; n'y trouvant pas de marteau, elle se dirigea vers la petite porte <lu pavillon de gauche.
Cette femme, assez âgée, semblait émue, agitée ; elle portait un chapeau noir et un manteau brun, sous lequel elle semblait cacher quelque chose.
Après avoir sonné à la petite porte, au lieu d'attendre qu'on vint lui ouvrir, elle marcha de long en large, sans doute afin d'être moins remarquée*
Le domestique du colonel parut, la femme âgée lui dit quelques mots à la hâte, lui donna un petit coffret d'écaillé, incrusté d'or, et disparut après avoir fait un signe d'intelligence à une personne que les oisifs du café Lebœufne pouvaient encore apercevoir.
Le domestique regarda un moment le coffret d'un air surpris, et referma sa porte.
M. Godet, la veuve et leurs complices en espionnage ne respiraient pas derrière leurs carreaux ; ils attendaient avec une indicible impatience la femme invisible.
Elle leur apparut enfin.
Celait une jeune femme âgée de vingt-cinq ans environ. Sa mise était fort simple : un petit chapeau de velours noir, une rediugote de gros de Naples carmélite très-foncé, et un grand châle de cachemire noir qui tombait jusqu'aux volants de sa robe; elle cachait ses mains dans un manchon de martre qui
laissait apercevoir le coin d'un mouchoir richement garni de valenciennes. Enfin, les plus jolis petits pieds du monde semblaient frissonner de froid dans leurs bottines de satin noir.
Ce qui frappait d'abord dans la figure de cette jeune femme, d*une beauté remarquable^ c'était le centriste de ses cheveux, du plus beau blond cendré, avec ses grauds yeux noirs et ses sourcils de même couleur, hardiment accusés.
De longues et épaisses boucles de cheveux, pressés par la passe de son chapeau, cachaient àdemises joues; malgré le froid qui aurait dû aviver son teint, cette jeune femme était très-pàle : ses traits paraissaient bouleversés par la frayeur.
Deux fois elle leva au ciel ses yeux humides de larmes; et lorsqu'elle rejoignit la personne qui Tattendait, ses lèvres, contractées par un douloureux sourire, laissèrent voir des dents du plus bel émail.
En passant devant madame Lebœuf elle hâta le pas.
M. Godet n'y tint plus, il entr'ouvrit la porte, et vit les deux femmes regagner un petit fiacre bleu à stores rouges qu'elles avaient laissé au coin de la rue Saint-Louis.
Elles montèrent en voiture et partirent en gardant les stores baissés.
— J'espère... j'espère que voilà du nouveau! — dit M. Godet en se croisant les bras et en secouant la tête d'un air triomphant. «,
Et^es habitués de récapituler les événements qui s'accumulaient depuis le matin...
— Une lettre qni sent le musc.
— Une vieille femme qui apporte un coffret d'écaille incrusté d'or, d'un air effaré.
— Et enfin une jeune feinrae qui pleurniche en passant devant la porte du Robin des Bois, du Vampire, — ajouta la veuve Lebœuf.
• — Saperlotte [ la jolie créature ! — dit M. Godet.
— Ça... une belle femme... ça n'a pas plus de prestance que rien du tout, — dit madame Lebœuf en se rengorgeant.
— Je parie que c'est la femme qui porte des odeurs et qui n'affranchit pas ses lettres! s'écria M. Godet après quelques minutes de réflexion.
— L'Anglaise? Mais vous n'avez donc pas vu comme elle était habillée, monsieur Godet? — repritla veuve en haussant les épaules avec un air de supériorité écrasante. — Ça une Anglaise! mais il n'y a rien de plus facile à reconnaître qu'une Anglaise. Il n'y a qu'à voir la manière dont elle s'habille. C'est bien simple : en toute saison un bibi en paille, un spencer rose, une jupe écossaise, des brodequins vert clair ou jaune citron ; avec cela presque toujours les cheveux rouges : témoin les Anglaises pour rire, aux Variétés. C'est une pièce qui ne date pas d'hier, et qui a de l'autorité, puisque ça se joue en public. Encore une fois, depuis que le monde est monde, les Anglaises, les vraies Anglaises n'ont jamais été autrement habillées.
Malheureusement; l'arrivée de deux individus qui entrèrent brusquement dans le café tnterrompit les observations et les enseignements de madame Lebœuf sur la monographie des Anglaises.
Les habitués contemplèrent avec un redoublement de curiosité ces deux nouveaux personnages, évidemment aussi étrangers au quartier du Marais, que Tétait la jeune et charmante femme dont nous avons tout à rheurc esquissé le portrait.