‹ Mathilde (volume 2)Chapitre 9 sur 57 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Malgré sa finesse, malgré son esprit, mademoiselle de Maran ne pénétra pas le motif de ma vengeance

contre Félix.

BUè crut qae j*avais agi par haine et par ressentiment contre son chien.

ie n'eus qu'à m'applaudir de ma résolution ; Ursule parut extrêmement touchée do cette preuve bizarre de mon amitié : les liens de notre tendre aifection continuèrent à se resserrer de plus en plus.

Je trouvais Ursule d'un caractère bien supérieur au mien ; souvent j'étais emportée, volontaire, opiniâtre : ma cousine, au contraire, se montraH toojoui;^ d'une

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patience, (l'une sérénité parfaite; son regard, deux et limpide, se voilait quelquefois de larmes, mais ne s'animait jamais du feu d'une émotion vive. Elle semblait destinée à soultrir ou à se dévouer.

Mademoiselle de Maran parut oublier peu à peu la faute dout je m'étais rendue coupable, et continua en toute occasion de m'exalter aux dépens de ma cousine.

Celle-ci, rassurée sans doute par les preuves d'attachement que je m'efforçais de lui donner, sembla désormais insensible aux perfidies de ma tante. *

Un des événements les plus graves de la vie d'une jeune fille qui n'est plus un enfant, ma première communion, éveilla plus tard en moi de nouvelles» de sérieuses pensées.

Mademoiselle de Maran ne suivait aucune des pratiques extérieures de la religion. Rien dans son langage, rien dans ses habitudes, ne révélait des sentiments de piété, ^lle nous fit donc seulement accomplir cet acte solennel comme une sorte de nécessité sociale.

Malheureu-sement, le prêtre chargé de notre instruction religieuse accomplit aussi cette céleste tâche comme un des devoirs dé sa profession. Se conformant à la lettre de cette cérémonie sainte, il n'en mit pas l'esprit divin à la portée de notre jeune intelligence. Ainsi, il ne nous montra pas la confession comme un acte de confiance pieuse et bienfaisante, à laquelle le prêtre répond par des consolations et par le pardon.

I^ confession fat ponv nous un areu pénible et redouté.

Ce prêtre, qui venait cbaque jour nous préparer à la communion, s^appelait Fabbé Dubourg. D'un caractère morose et dur, il semblait toujours pressé de terminer nos conférences. Son enseignement était sec, froid, presque dédaigneux. Éloquent prédicateur, il avait précbé deux carêmes avec le plus grand succès, et désirait, je crois, vivement d*arriver à Tépiscopat. Connaissant le puissant crédit de ma tante, il avait par calcul accepté les fonctions qull remplissait auprès de nous, fonctions qu^il regardait sans doute comme au-^dessous de son savoir et de son éloquence.

Maintenant que je puis comparer et apprécier les faits, il me semble que les instructions de Tabbé Dubourg ne différaient en rien de celles de nos autres professeurs; il nous donnait des leçons de religion, rien de plus.

Hélas!... heureuses les jeunes filles don Téducation religieuse a été développée, fécondée par la tendresse d*une mère, intermédiaire sacré entre son enfant et Dieu!

Ne faut-il pas , pour ainsi dire, que les éclatants rayons de la lumière divine ne pénètrent les natures enfantines, encore si tendres, si délicates, qu'au travers de Tamonr maternel ? Sans cela on est, à cet âge, ébloui, mais non pas éclairé.

Pourtant, Tinstlnct religieux qui existait, qui a toujours existé en moi, me révélait confusément la sainteté de l'acte auquel j'allais prendre part. Seulement,

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dans mon ignorance, je restreignis à n:ies sentiments personnels ce majestueux symbole, immense comme rbumanlté.

Communier avec Ursule, ce fut pour moi prendre devant Dieu rengagement sacré d*ètre pour elle la sœur la plus chrétienne. Ainsi je concentrai sur elle le dévouement sans bornes que la religion réclame pour tous.

Notre consécration au pied des autels fut pour moi la consécration sainte, éternelle, de notre amitié.

Je le sais, mon Dieu, la loi sacrée s*étend à tous et non pas à un seul ; mais le Seigneur, dans sa miséricorde, a dû prendre en pitié deux paavres enfants orphelins, qui, dans leur exaltation ingénue, rattachaient leur fraternité touchante à Tun des plus imposants mystères de la religion.

De ce jour, nos liens me parurent indissolubles; nous faisions les projets les plus extravagants : nous ne devions jamais nous quitter, jamais nous marier, vivre comme vivait ma tante. Charmée par Tamitié , cette future existence de vieilles filles nous semblait la plus enviable du monde.

Les trois ou quatre années qui suivirent ma première communion se passèrent sans événements importants.

Mon seul chagrin était de me voir, malgré mes prières, toujours plus élégamment vêtue que ma cousine, et d*entendre mademoiselle de Maran dire devant moi et d«vant ma cousine aux personnes qui venaient la voir :

PREMIÈRB COM IfiJNIOX. 1«5

« CT^st incroyable comme les années cbangent lea

a trails Tenez, par exemple.... Ma thilde était seu-

« lement jolie, étant enfant ; eh bien ! à mesure qu'elle « grandit, elle devient d*une beauté si accomplie, si re- « marquable, qu'on se retourne pour la voir : Ursule,au , « contraire,qui avait un petit minois assez gentil, dece vient, en grandissant, un vrai laideron ; avec cela Tair « si commun, si commun ! !., tandis que sa cousine a « une physionomie si distinguée! Mais, hélas! que « veux-tu, ma petite, — ajouta mademoiselle de Ma-* a ran eu s'adressant à Ursule avec une résignation « hypocrite et en prenant son aip de bonne femme^-^ « il faut nous résigner et en passer par là... Notre a côté, à nous, dans la famille, n'a eu ni la grâce ni « la beauté en partage! Je puis bien en parler, moi « qui suis laide comme les sept péchés capitaux, et « bossue comme un sac de noix. Mais, à propos, «—ajoutait ma tante en s'adressant à ses complai* « sants, — est-ce que vous ne trouvez pas qu'Ursule a a la taille un peu voûtée, un peu tournée? Ce n'est « presque rien... mais certainement il y a quelque « chose, n'est-ce pas ?C'e»t comme un ressouvenir de « familie du côté paternel. »

Les complaisants de mademoiselle de Maran ne manquaient pas de nier faiblement, et ma tante de s'écrier :

a Quelle différence avec- Mathilde I... Voilà une <c vraie taille de fée,, droite comme un jonc, flexible « comme l'osier; il n'y a pas une jeune personne de « son âge qui réunisse comme elle la grâce à la ma-* « jesté, l'esprit à la beauté. Que faire à cela? Toi

« qu! n*!ts pas ces belles qualités, ma pauvre Ursule ! « crois-moi, pour te consoler d^^tre en tout si au- « dessous de ta cousine, il faut l'admirer... vois-tu, « car Tadmiration est la consolation des vilaines fi- <f gures généreuses; ce sera d'autant mieux de ta « part, que c'est surtout quand on te compare à Ma- « thilde qu'on te trouve laide. . . C'est comme moi, je ne H paraissais jamais si affreuse qu'en compagnie d'une a femme jeune et belle; mais, ainsi que je te le dis, « je me consolais en l'admiraut... Et puis enfin tu « as mille raisons pour aimer Mathilde: votre amitié « me charme, elle me prouve que tu n'es pas ingrate. « Ta cousine ne t'a-t-elle pas fait donner la plus ma- « gniûquc charité du monde? celle d'une éducation « splendide. Sans elle, tu ne l'aurais jamais eue, « cette éducation-là. £st-K;e que ton père aurait pu « te donner des professeurs à un louis le cachet ? « Encore une fois, tu fais bien d'aimer, de bénir ta « cousine ; grâce à elle, tu peux, par ton instruction, « par tes talents, faire oublier que ta figure est aussi « peu agréable que la sienne est ravissante. »

Il n'y avait rien de plus perfide, de plus odieux, de plus dangereux, que ces blâmes et que ces louanges sur nos avantages ou sur nos désavantages physiques.

Je n'ai jamais compris cette fausse modestie qui consiste à nier sa beauté; c'est un fait indépendant de soi. Si l'on est belle, l'avouer n'est pas s'enorgueillir, c'est dire vrai.

Je conçois, au contraire, la plus scrupuleuse, la plus défiante réserve dans l'appréciation qu'on peut faire des talents ou des avantages acquis.

PREMIÈRE COMMfXION. 137

Je crois donc qu*à seize ou dix-sept ans fêtais belle, non pas sans doute aussi belle que le prétendait mademoiselle de Maran ; mais enfin je Tétais assez pour justifier quelque peu ses louanges, si elles n'eussent pas été si cruellement exagérées.

Il en était ainsi des blâmes qu'elle prodiguait à ma coosine; sa taille était grande, mince, parfaitement droite; mais ce qui donnait une apparence de réalité aux méchancetés démâtante, c*est qu'Ursule, comme tontes les jeunes personnes qui ont grandi très-vite, se tenait un peu voûtée. On voit (^uel art, quelle suite mad^^iselle de Maran mettait dans ses perfidies.

C'était le même système qu'elle avait employé depuis mon enfance. Sous un certain point de vue, elle disait vrai, et, de plus, l'armeétaità deux tranchants.

Ma tante voulait blesser douloureusement Ursule dans sa vanité, et exciter mon amour-propre jusqu'au ridicule.

SI les Idées les plus fausses, les mensonges les plus avérés, lorsqu'ils sont incessamment répétés, finissent par jeter et laisser des traces profondes dans notre esprit, que sera-ce lorsqu'il s'agira d'apparentes vérités?

' Ma cousAe avait fini par se croire dénuée de tout charme, de tout agrément; si je l'assurais du contraire, elle considérait mes paroles comme dictées par nn sentiment d*affeetpeuse pitié, et me répondait:

« Mon Dieu, que- tu es bonne de chercher à me « consoler ainsi! Je nem*abuse pas, mademoiselle de « Maran a raison... tuesaussi bellequeje suis laide; « j'en ai pris mon parti. »

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Sans doute le langage de ma cousine était sincère. Rien alors ne pouvait me faire supposer que ma tante eût atteint son but, qu'elle eût fait germerd'amères jalousies dans ce cœur candide et pur...

Mais, hélas ! Tavenir prouvera si ce ne fut pas un crime... un grand crime à mademoiselle de Maran, qui avait sondé les replis les plus secrets, les plus sombres du coeur humain, d^Navoir risqué seulement d*éveiller dans Tàme d'Ursule la plus effrayante, la plus atroce, la plus implacable des passions... Tenyie.

L'autre danger... celui d'exalter mon amour^propre outre mesure, était moins grave. En agissantjûnsi, ma tante me rendait même un service à son uÊa,

Elle me mit pour jamais en garde contre les flat-* teries exagérées.

Ce qui rend les flatteries dangereuses, c'est l'habitude, c'est la conscience d'avoir été loué avec tendresse, avec tact, avec vérité.

On se laisse alors aveuglément aller au charme de ces paroles bienveillantes ; elles vous rappellent un passé rempli de confiance, d'amour et de sincérité.'

Quelle puissance irrésistible, enchanteresse, n'au* rait pas une flatterie qui semblerait continuer les louanges d'une mère ?

Quand je parlais à Ursule de pos projetsde petites filles, de ne jamais nous marier, projets auxquels je voulais demeurer fidèle, elle me disait en souriant tristement :

— Cela est bon pour moi de rester vieille fille, je suis pauvre, sans agréments; mais toi, riche, belle,

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cbannanle, tu te marieras, tu seras heureuse. Seulement, tn me garderas une petite place dans ton cœur et dans ta maison, pourque je puisse à chaque instant assister à ton bonheur.

Hélas ! la fatalité se rit quelquefois bien amèrement de nos vœux et de nos prévisions I

rivais atteint ma dix-septième année. Nous n'étions, ma cousine et moi, presque jamais sorties de rhôtel de Maran.

Quelquefois nous allions aux Bouffes ou à TOpéra avec M. d'Orbeval, mon tuteur; mais nous n'avions pas ouiore été présentées dans le monde.

Tres-rarement nous restions le soir dans le salon de ma tante. Elle voyait beaucoup plus d'hommes que de femmes, et la présence de deux jeunes filles est presque toujours une gène pour la conversation.

Mademoiselle de Maran, songeant sans doute à me marier, se résolut, à son grand regret, de me mener dans le monde au commencement de 1850.

Elle nous fit part de cette résolution, à ma cousine et à moi, en ajoutant, selon son habitude, quelques choses désobligeantes pour Ursule. — « Ce n'est plus « chez moi seulement que tu vas avoir à souffrir de « la comparaison qu*on fera de toi et de Mathilde, « ^ lui dit-elle; — mais au grand jour... devant « tout le monde.... Arme-toi donc de courage, ma « chère enfant ... Ta première épreuve se fera blen- « tôt. Demain matin je vous présenterai à madame « l'ambassadrice d'Autriche, et merci edi je vouscon- « duirai au grand bal qu'elle donne. Il est temps que « vous entriez dans le monde. Je suis vieille, d'une

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« mauvaise santé: je ne voudrais pas mourir ^ans « voir ma chère nièce mariée... et surtout mariée « comme je le désire...»

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