W/.MT5U/L
— Vous me comblez , madame; je voudiais pouvoir leconnaître les
marques d''intérêt que vous me donnez Mais j'y songe je puis
vous apprendre au moins une nouvelle qui vous fera, je l'espère, un
124 MATIIIM)!!.
grand plaisir. Un de vos amis arrive d'Italie, où il était resté |)endant des années sans (ju'on snt ee(|n'il élail devenu. Mais je le vois... vous êtes in(juiète, je ne veux pas ahuser plus loui^-tenips de votre curiosité... Eh bien! — ajouta madame de Hicheville d/'un air gracieusement conli.dentiel , — eh bien! sachez donc que M. de Mortagne sera ici dans (piehjues jours... Oui, j'ai reçu de Venise des nouvelles de lui. On dit que c''est un roiuan terrible que sa disparition... Avouez que vous êtes bien surprise et bien heureuse de ce retour, madame!
Madame de Richeville lança ces derniers mots à mademoiselle de Maran comme un coup de poignard; puis, entendant les préludes de la contredanse, elle dit gaiement à M. de Lancry : •
— Je vous oiïre une valse en dédommagement de la contredanse que vous m''avez refusée. — Et se tournant vers le colonel anglais qui lui donnait le bras : — Montons dans la petite galerie , — lui dit-elle. — Je voudrais voir cette contredanse. . .
Je n*'avais jamais vu mademoiselle de Maran troublée. Elle le fut beaucoup dès les premiers mots de madame de Richeville ; mais quand celle-ci eut prononcé ces paroles : M. de Mortagne sera ici dans quelques jours ma tante pâlit et parut accablée, au grand étonnement
de ceux qui connaissaient son audace et ne comprenaient pas le sens caché de la réponse de madame de Richeville.
La contredanse commença. M. de Lancry eut le bon goût de m'épargner des compliments toujours embarrassants pour une jeune personne. Il fut très-simple, très-gai, sans méchanceté, me parla de mademoiselle de Maran avec une affectueuse vénération , de M. de Versac avec tendresse; il trouva la physionomie d''Ursule des plus intéressantes, et il me demanda quel était le grand chagrin qui la rendait si mélancolique. Il était musicien, nous causâmes musique. Je préférais les maîtres allemands, il préférait les maîtres italiens. 11 mit une si aimable bonhomie dans la discussion qu''à la fin de la contredanse il ne m''intimida presque plus.
Après m'^avoir ramenée à ma place et avoir rappelé à Ursule la promesse qu'elle lui avait faite, il alla saluer plusieurs femmes de sa con naissance.
— Mon Dieu ! — me dit Ursule , — comment as-tu donc fait pour oser parler autant? Je fadmirais.
— Oh! — lui dis-je, — d*'abord j^'ai eu bien peur, peu à peu j''ai repris courage ; et puis M. de Lancry paraît si bon, si simple ! tu verras toi-même.
— Oh ! c'est à peine si j''oserai lui répondre , — dit timidement Ursule.
— Tu as bien tort, il te trouve charmante, il me l'a dit tout à Theure, et c''est peut-être cela qui me Ta fait trouver si aimable.. .
Je ne pus continuer ma conversation avec Ursule. Tous les hommes qui connaissaient ma tante vinrent la saluer. Parmi eux, elle nous présentait ceux qui étaient d''un âge à danser, et nous eûmes bientôt, Ursule et moi, un grand nombre d''engagements. JY^tais si occupée à regarder danser que, bien que je le voulusse , j''avais à peine le temps de songer aux dernières paroles de madame de Richeville au sujet de M. de Mortagne. J''avais toujours conservé de lui un souvenir plein de gratitude; il avait été, dan,s mon enfance, mon premier défenseur. Depuis huit ou neuf ans, on n''avait presque jamais prononcé son nom chez ma tante. Je me rappelai seulement alors avoir plusieurs fois entendu dire qu'on n''avait pas de ses nouvelles. Sa vie était si étrange , on lui savait une telle habitude de voyager que je ne trouvai là rien d'étonnant. Seulement, ce qui me paraissait extraordinaire, c'était l'effet presque écrasant que l'annonce de son retour produisait sur mademoiselle de Maran.
Je fus tirée de ces réflexions par les sons d''une valse. Parmi les couples qui furent bientôt emportés dans son tourbillon, je vis M. de Lancry et la duchesse de Richeville. Elle avait une taille accomplie , et, ainsi que lui, elle valsait à ravir. Les boucles de ses cheveux, noirs comme du jais , quYUe portait très-longs , flottaient avec grâce autour de sa tête expressive , un peu renversée en arrière. Il fallait que cette femme fût bien forte de son innocence , ou quelle eût un bien profond dédain des jugements du monde pour le braver si ouvertement , après les mots cruels de mademoiselle de Maran, qui venaient de réveiller, pour ainsi dire , tous les scandales réels ou supposés de la conduite de madame de Richeville. Ce qui me surprit beaucoup , ce fut l'expression des traits de M. de Lancry pendant cette valse; il semblait tour à tour dédaigneux, sardonique et irrité; lorsqu'il reconduisit madame de Richeville à sa place , il me parut qu'elle souriait avec amertume de quelques paroles que M. de Lancry lui disait à voix basse. J'éprouvai d'abord, je ne sais pourquoi , un serrement de cœur en voyant M. de Lancry valser avec madame de Richeville. Je me souvins involontairement des paroles que j'avais entendu prononcer. Je ne doutai plus qu'il l'aimât. Elle avait un air de résolution et de fierté qui m'eflrayait; pourtant , quand je pensais qu'elle était l'amie de M. de Mortagne, qui
126 MATIIll.DH.
m'avait protog('»c, (jui avait été, in''avait dit |)liis laid madame lîlondeaii, si [)rol'ond('Miieiit dévoué à ma mér(\ je tachais de» siirmontei' Fimpressioii désai^réablo (iifelle me causait.
Ces pensées furent intenompues de nouveau [)ai- les conti'edanses auxquelles j'étais eni>ai^ée.
Ma réputation de mécimncclê était déjà sans doute parvenue à plusieurs de mes danseurs, car beaucoup d'entre eux, pensant plaire à mon espiit moqueur, se mirent en grands frais d'éjngrammes; (Pautres me firent des louanges outrées; d\uitres, des plaisanteries que je ne comprenais pas. Quoiqu'il y eût parmi eux beaucoup d'hommes agréables, la plupart me semblèrent manquer absolument du tact [)arfait dont était doué M. de Lancry. C'est qu''ea effet il faut qu'Hun homme ait beaucoup de mesure et de délicatesse dans l'esprit pour mettre des jeunes filles en confiance , pour jouir de tout ce qu''il y a de naïf et de charmant dans leur entretien. Il faut un langage dont les nuances soient affaiblies, modifiées; ainsi c'est peut-être manquer de goût que de louer leur beauté , tandis qu'il y a toujours de la grâce à louer leur esprit. Leur gaieté a bien plus de grâce quand on ne l'excite pas au delà du sourire, et c''est effaroucher la finesse exquise et ingénue de leurs observations que d''y répondre par la médisance.
Je reviens à ce bal. Je vis Ursule danser avec la même grâce touchante et triste. Elle ne semblait pas s'amuser beaucoup; cependant elle ne refusa aucune contredanse, mais elle soupirait et semblait faire un grand sacrifice en les acceptant. Après avoir été voir le coup d''œil du souper et prendre une tasse de thé, nous quittâmes le bal. M. de Lancry, qui sortait aussi , nous retrouva dans le salon d'attente; il demanda les gens de ma tante et nous apporta nos pelisses.
M. de Versac donna son bras à Ursule , M. de Lancry offrit le sien à mademoiselle de Maran , qui lui dit en riant :
— Voulez-vous bien ne pas me faire de ces offensantes propositionslà, Contran? Est-ce que je suis de taille à les accepter? Donnez votre bras à ma nièce , j''irai bien toute seule.
Lorsque nous fûmes montés en voiture, ma tante dit à M. de Lancry :
— Ah çà! Contran, puisque vous voilà de retour, je compte bien vous voir souvent avec votre oncle ; vous savez que je ne souffre pas qu'on me néglige. .. A propos, savez-vous qu'elle a un masque d'airain couleur de rose, cette belle duchesse, et qu'ail faudrait le feu de Tenfer pour la faire rougir?... Mais qu'est-ce que je dis donc là devant ces
jeunes filles ! . . . Allons , bonsoir, Contran , et prenez bien garde à vous si vous ne me soignez pas.
M. de Lancry assura ma tante de son empressement à lui obéir, et nous rentrâmes à l'hôtel de Maran.