CHAPITRE XIX
Sans les traits fortement accentués qui caractérisaient la physionomie de M. de Mortagne, il eût été méconnaissable. Sa barbe, ses cheveux avaient entièrement blanchi ; son front ridé , ses yeux caves et bistrés, ses joues profondément creusées témoignaient de longues et cruelles souffrances; ses vêtements étaient aussi négligés que d'habitude. Cette apparition presque sinistre, au milieu de ce salon étincelant d'or et de lumières , rempli d''hommes et de femmes élégamment parés , formait un contraste étrange. D'abord l'assemblée resta muette d'étonnement. M. de Mortagne vint droit à moi : je me levai ; il me prit les mains , me regarda quelques minutes ; l'expression farouche de ses traits s'adoucit, il m'embrassa tendrement sur le front, et me dit :
— Enfin me voici 1 pourvu qu'il ne soit pas trop tard... — Et, me considérant attentivement, il ajouta : — C'est sa mère... tout le portrait de sa pauvre mère! Ah ! je comprends bien la haine du monstre.
La première stupeur passée , mademoiselle de Maran retrouva son audace habituelle , et s'écria résolument :
— Qu'est-ce que vous venez faire ici , monsieur?
Sans lui répondre, M. de Mortagne s'écria d'une voix tonnante :
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