LA SERRE
bien que. ce fourgon fût venu en poste de La Haye , pas une des vitres qui le couvraient n'a été brisée. Deux jardiniers accompagnaient cette serre nomade dans une voiture de suite ; tout cela est arrivé ici comme par enchantement.
— En effet, cette idée est très-ingénieuse, — dit M. de Lancry. — C^est qu'aussi vous avez beaucoup d'invention , Lugarto.
— Que voulez-vous? il ne suffit pas d''avoir de Pargent, il faut encore avoir Tesprit de remployer convenablement... Il y a tant de gens qui ne savent pas même bien dépenser la fortune qu''ils n''ont pas !
— Dépenser quand on n''a pas, vous parlez en énigme, mon cher Lugarto .
— Ah! vous croyez, mon cher Lancry?
Gontran et son ami me parurent échanger un étrange regard pendant un silence de quelques secondes. Mon mari le rompit le premier, et dit en souriant d'un air embarrassé :
— Je vous comprends... dans ce sens, vous avez raison... Mais, si vous le voulez, nous allons rentrer dans le salon. Je crains réellement que la chaleur ne fasse mal à madame de Lancry.
M. Lugarto finit de mesurer la hauteur du mur avec sa canne, et dit :
— Mes passiflores tiendront parfaitement ici ; j^ joindrai quelques orchidées très-rares avec les paniers en joncs caraïbes pour les suspendre. Au moins vous aurez une serre convenablement meublée. Il est vrai qu'elle est si mal construite, votre serre, que tout y périra; mais j'en serai ravi, cela me donnera l'occasion de renouveler vos fleurs plus souvent.
Nous j^entrâmes dans le salon.
Je croyais cette interminable visite finie , il n'en fut rien. M. de Lancry fit voir, à M. Lugarto une assez belle vue de Venise par un peintre moderne, et lui dit :
— Vous êtes connaisseur, que pensez-vous de cela?
— Ce n'est pas mal. Avez-vous payé cela bien cher?
— Non, ce tableau est entré dans la vente de l'hôtel.
— C'est la meilleure manière d'acheter des tableaux , car cette racaille d'artistes, toujours aflamés, vous les font payer le double de leur valeur quand on les leur commande et qu'ils vous savent riches... Autrefois j'étais assez niais pour les payer d'avance; aussi il arrivait que très-souvent je pouvais à peine leur arracher mon tableau... Et quel tableau 1 . . . Une fois l'argent mangé , ces meurt-dc-faim ne s'inquiétaient pas du reste... Maintenant, donnant... donnant, je les paye
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lorsque je suis content; sinon je leur lais retoucher, refaire et refaire jusqu à ce que cela me plaise... Au moins ainsi je ne suis plus volé.
Cette brutale insolence m'indigna. Je ne pus in'empôcher de dire :
~ Ah! monsieur... vous me révélez là une des plaies douloureuses du génie que je ne soupçonnais pas!... Et vous trouvez des artistes qui consentent à peindre pour vous?
-— Gomment , si j'en trouve? et des plus fameux encore ! . . . Ils m'ac câblent de platitudes quand je vais dans leur atelier ; ils me demandent mes conseils, même pour les tableaux qu'ils ne font pas pour moi, et ils ont 1 air de m'écouter pour me faire la cour. En vérité, je ne sais pas ce qu'on ne ferait pas faire à cette race-là pour quelques billets de mille francs.
11 me fut impossible de me contenir davantage; je me souvins de ce que m'avait dit Contran sur la rage qu'éprouvait M. Lugarto de n'avoir ni naissance ni valeur personnelle , et je dis à M. de Lancry : 1
— Mon Dieu! mon ami, ce que monsieur nous dit là me rappelle I une bien touchante histoire de grand artiste et de grand seigneur, que
M. le duc de Yersac, votre oncle, m'a plusieurs fois racontée. Il s'agissait de Creuze et de M. de Penthièvre ; ne vous en a-t-il jamais parlé?
— Non , je ne me le rappelle pas du moins , — dit M. de Lancry.
— Contez-nous donc ça ; j'ai quelques tableaux de Greuze , cela m'intéressera , — dit M. Lugarto.
—r Voici , mon ami , — répondis-je en m'adressant à Contran , — ce que m'a raconté monsieur votre oncle. M. le duc de Penthièvre aimait passionnément les arts ; il les protégeait en grand seigneur digne de comprendre que l'antique illustration de race et le génie se touchent, en cela que ce sont deux magnifiques avantages que l'histoire ou que Dieu seul vous donnent , et que tous les trésors du monde ne sauraient acquérir ni remplacer. . . — Je regardai M. Lugarto , il rougit de dépit ; je continuai : — M. le duc de Penthièvre avait donc pour Creuze la plus touchante amitié. Vous le savez, l'inépuisable bonté de cet excellent prince égalait la supériorité de son esprit, d'une finesse et d'une grâce exquise. Lorsqu'il alla voir les premiers tableaux que Creuze fit pour lui , et qu'il rémunéra avec une libéralité toute royale , il dit au grand peintre, avec ce charme qui n'appartient qu'aux grandes aristocraties: (( Mon cher Creuze, je trouve vos tableaux admirables; mais j'ai )) une grâce à vous demander. — Monseigneur, je suis à vos ordres.— » Eh bien ! — dit le prince avec une sorte d'hésitation timide et comme » s'il eût demandé une faveur, — eh bien!... je voudrais que vous
» missiez de votre main, au bas de ces tableaux : Donné />ar &t^euze à » S071 AMI M. le duc de Penthièm^e. — La postérité saurait que j''ai été
» l'ami d'un grand peintre 1 ...» — Avouez , — dis je à Contran en remarquant avec joie que le coup avait porté , et que M. Lugarto ne pouvait dissimuler sa contrariété, —avouez qu'il n'y a rien de plus délicat, de plus charmant que la conduite du prince.
— Oui, en effet... c'est charmant, — dit M. de Lancry avec embarras en me faisant un signe d'impatience et en me montrant du regard M. Lugarto, qui, les yeux baissés, mordait la pomme de sa canne. Malgré mon désir de plaire à Contran, je continuai.
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— N''est-ce pas , niQii ami , que cela rehausse à la fois le grand artiste capable d'inspirer un tel sentiment, et le véritable grand seigneur capable de ressentir et d'exprimer ainsi Tamitié?
— Contran avait tâché de m'interrompre par quelques signes; j'avais été trop outrée contre M. Lugarto pour résister au plaisir de le morlifiêr. J'y parvins ; je le vis à la jwleur de cet homme et à un nouveau regard de haine , regard morne et froid qui m'alla au cœur, pesant comme du plomb. M. Lugarto, néanmoins, ne se déconcerta pas; il reprit avec une imperturbable assurance :
— Je ne connais pas cette histoire du duc de Penthièvre ; elle est fort jolie, mais elle ne me convertit pas. Je préfère ne pas passer pour un niais aux yeux des artistes et ne pas me donner la peine de faire de la délicatesse avec eux. Mais j''y pense, j'ai justement une vue de Naples, de Bonnington , qui ferait à ravir le pendant de votre vue de Venise, mon cher Lancry ; je vous l'enverrai avec ces fleurs que j'ai promises à votre femme.
— Mon cher Lugarto, je vous en prie...
— Allons. . . vous faites des façons?. . . entre amis , pour un malheureux tableau .. . Qu'est-ce que cela?
— Eh bien ! je suis de votre avis, on ne doit pas faire de façons entre amis pour un tableau. Permettez-moi donc de vous envoyer ma vue de Venise, qui fera tout aussi bien pendant à votre vue de Naples.
— Ma foi, mon cher, je suis pris dans mes propres filets; j'accepte ,avec d''autant plus de plaisir que ce tableau vient de l'appartement de
madame de Lancry. A ce soir, mon cher, je vous verrai un moment au club.
— Je ne sais, j''ai plusieurs visites à faire avec madame de Lancry.
— Qu''est-ce que ça me fait à moi , vos visites ! je vous dis qu'ail faut que je vous voie ce soir. Vous savez pourquoi.
— Ah! oui.. . j'oubliais , vous avez raison. Ainsi donc ce soir, mais un peu tard, — répondit M. de Lancry avec un certain embarras.
— Sans rancune, — me dit M. Lugarto en me tendant la main. Quoique cette habitude anglaise fût alors à peine répandue dans le
monde, elle me choqua moins encore que l'audace de M. Lugarto.
Au lieu de prendre la main qu'il m''ofFrait, je répondis par un salut très-froid .
— Décidément vous ne voulez pas faire la paix? Allons, mon cher, votre femme me déclare la guerre, — dit M. Lugarto à M. de Lancry. — Eh bien! elle a tort, car elle finira par reconnaître que je vaux
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mieux que ma réputation... C'est un défi, prenez garde à vous, mon cher; je serai peut-être forcé de faire la cour à votre femme pour la faire revenir de ses préventions... Vous le voyez, je ne vous prends pas en traître, Lancry, je vous préviens.
. — Vous serez toujours le plus grand fou que je connaisse, — lui dit Gontran en l'emmenant et en le prenant par le bras.
Je restai plus stupéfaite encore de la patience de Gontran que de l'impudence de cet homme. Je cherchais à pénétrer quel pouvait être le secret de Finfluence qu'il exerçait sur Gontran , lorsque celui-ci rentra. Pour la première fois je vis sur ses beaux traits une expression de colère qui les défigurait.
— Mon Dieu! madame, — s'écria-t-il en fermant la porte avec violence , — je ne vous avais pas encore vue exercer cette méchanceté d''esprit dont j'avais entendu parler dans le monde! Mais vous auriez pu , ce me semble , ne pas choisir pour victime mon meilleur ami ! Chacune de vos paroles aurait été perfidement calculée, qu''elle n'aurait pas pu le blesser plus cruellement. Hier, je vous dis en confidence que Lugarto regrettait amèrement de n'être pas grand seigneur et de n''avoir d'autre valeur que celle de ses millions, et vous vous étendez complaisamment sur les avantages de l'aristocratie de naissance et de talent! î Malgré son air riant, il est parti furieux. . . je le connais bien. . . il est furieux, vous dis-je.
— Comment, mon ami, vous le défendez!... C'est vous... vous! qui me reprochez d''avoir fait sentir à cet homme tout ce que ses manières avaient d'inconvenant?
— Eh! mon Dieu! madame, je vous ai prévenue qu'il avait des façons peut-être trop familières, et que vous m'obligeriez de les excuser en faveur de Pamitié qui m*'attache à lui. Je vois avec peine que, malgré mes recommandations, vous faites tout ce qu'il faut pour l'irriter, car , je vous le répète , il est très-irrité.
— Mais que vous importe, je vous le demande, la colère de M. Lugarto?
— Il m'importe de ne pas m''aliéner un ami... un ami intime que j'aime, auquel je suis sincèrement attaché... Vous m'entendez, madame ?
— Vous aimez cet homme, dites-vous, Contran?... Je voudrais vous croire, et je ne puis... Il n''y a aucun rapport entre la -noblesse de vos sentiments et la grossièreté de M. Lugarto... Et puis enfin je ne sais... mais , quand vous parlez de l'amitié que vous ressentez pour lui. . . vos
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traits se contractent... votre parole est anière... et l'on dirait qu'il s'agit d'un sentiment tout contraire.
Ces mots, que je dis presque au liasard, semblèrent produire un effet terrible sur IM. de Lancry. Il frappa du pied avec violence, et s''6cria, les lèvres tiemblantes de colère :
— Qu''entendez-vous par la , madame? qu''entendez-vous par là? EdVayée, le cœur me manqua; je fondis en larmes, et je dis à
Contran :
— Pardon , mon ami , pardon , je n'ai rien voulu vous dire de blessant , seulement je ne puis comprendre...
— Il ne s'agit pas de comprendre ; il s''agit de m''obéir sans interpréter mes paroles, sans scruter mes sentiments secrets. Si je vous dis que M. Lugarto est mon ami, si je vous demande de le traiter comme tel , vous devez me croire et m*" obéir sans raisonner ni réfléchir.
— Ne vous fâchez pas, Contran... je vous obéirai; seulement laissez-moi vous dire qu'il m'en coûte beaucoup. Dans ce seul jour vous m'avez demandé deux bien cruels sacrifices : revoir mademoiselle de Maran , et admettre dans notre intimité un homme dont le caractère et les manières doivent inspirer une profonde aversion à tous ceux qui , comme vous, n'excusent pas M. Lugarto par une indulgente amitié... Encore une fois, mon ami, parce que le sacrifice que je fais est pénible, ne croyez pas que je manquerai à ma promesse... Plus les preuves de dévouement que vous me demandez sont grandes, plus elles me seront douloureuses, plus, je l'espère, elles vous attesteront de la vivacité de mon amour. . . Pardonnez-moi donc , mon ami . . . l'hésitation que j'ai montrée. Maintenant je ferai tout ce que vous voudrez à ce sujet.
La figure de M. de Lancry avait peu à peu repris son expression de douceur habituelle; seulement il semblait accablé. Il me prit la main et me dit avec bonté :
— C'est à mon tour, Mathilde, à vous demander pardon de ma violence... Mais, une fois pour toutes, croyez... ohl croyez bien que je ne demande rien qui ne soit indispensable à votre bonheur... je n'ose dire au mien.
— Ah ! mon ami ! cette raison est la seule qu'il faille invoquer; elle sufiira toujours à me décider.
On vint annoncer à Contran que la voiture Tattendait. Nous partîmes pour aller rendre visite à mademoiselle de Maran.