‹ Mathilde (volume 3)Chapitre 8 sur 107 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Le vieux domestique fit entrer madame Blondeau dans le grand salon , oii , deux mois auparavant , le colonel avait reçu Gaston et Alfred .

La physionomie de Stok , ainsi se nommait cet ancien serviteur, avait perdu son expression rébarbative.

— Comment se porte M. le marquis... non, M. le colonel, veux-je dire, puisque votre maître préfère qu'ion Pappelle ainsi?

— Toujours de même, madame Blondeau, le corps est de fer, mais la tête est faible ; quelquefois monsieur passe des journées à pleurer comme un enfant... Lui pleurer!... lui..., on mWit dit cela il y a un an, voyez-vous, que je ne Taurais jamais cru ! ... Et puis presque toutes les nuits... et Stok soupira.

— Toujours au cimetière? juste ciel !

— Toujours , madame Blondeau c'est à fendre lYime. . .

— Et le reste du temps , monsieur Stok?

— Il rêve, il se désole, il se promène dans la petite chambre carrelée qu'il habite. Elle est cent fois plus froide, plus humide que les

42 MATllILDK.

antres, car elle servait de salle de hains. Eh bien! on dirait (|ne monsienr Ta choisie exprès parce qn\^lle est la pins nianvaise de Photel. Tenez, madame Blondean, il y a (pielqne cliose qui a Pair d^un enl'an tilla^e, et pourtant les larmes me viennent aux yeux quand je vois cela.

— Quoi donc , monsieur Stok ?

— Depuis six mois que nous habitons cette maison , à force de marcher dans cette petite chaml)re, de la porte à la fenêtre et de la fenêtre à la porte, toujours dans le môme endroit, mon maître a tellement usé le carreau qu''on y voit creusée la trace de ses pas.

— Ah ! en elTet , c''est horrible ! quelle vie , mon Dieu !

— Hélas! madame Blondeau, on dirait que son esprit est si fort concentré sur une seule chose , qu''il est indifférent à tout le reste , au froid, à la faim. Si je ne l'avertissais des heures de ses repas, il ne penserait pas à manger. . . Pendant les grandes gelées de cet hiver, par un caprice que je ne comprends pas, il n'a pas voulu de feu. Du reste, je puis vous dire une chose qui vous étonnera , madame Blondeau : depuis trente ans, chaque jour, selon une vieille coutume de notre province , mon maître me permet , lorsque je me retire , de lui baiser la main. Dans nos usages, c''est une marque d'^attachement et de respect. Eh bien ! malgré ces grands froids , sa pauvre main était toujours

sèche , brûlante , comme si une fièvre ardente Peut dévoré Malgré

cela il n*'est pas changé; cela se conçoit, il est d^'^une constitution

si énergique... Dans nos campagnes contre les Turcs, je Pai vu rester à cheval vingt, trente heures sans manger, prenant seulement de temps à autre un peu de la neige qui couvrait la crinière de son cheval pour étancher sa soif, ne se plaignant jamais. S'il était blessé... quand je m''approchais de lui, il souriait, mais d''un sourire si bon, si doux, que,

malgré mes craintes, je me sentais tout rassuré. Hélas! depuis un

an... ce sourire-là n''a plus jamais reparu sur ses lèvres... Il ne voit personne... ne va chez personne... Une seule fois, il est sorti pour ce duel...

— Ah! ce duel, ce duel... monsieur Stok, quand je pense que ce malheureux coffret Ta causé !

— Pour ce qui est du duel, je n¥.tais pas absolument inquiet, madame Blondeau; je savais Padresse et la force de mon maître. Autre fois il battait les plus fameux maîtres d'armes. Pourtant , malgré moi, j''allais, je venais à la porte. Enfm, quand je Pai vu rentrer avec les deux soldats qu'il m'avait envoyé chercher pour témoins ici près à la caserne, mon pauvre vieux cœur a bondi de joie... Ce jeune homme

en a été quitte pour un coup d^'épée qui l'a tenu un mois couché... Le soir du duel, mon maître a dit un mot qui m^a bien étonné de sa part; il se parlait à lui-même, comme cela lui arrive souvent ; il a muimuré à voix basse : — a Je ne hais pas cet homm^; excepté à la guerre , la » vue du sang m'a toujours révolté , et j'ai vu couler le sien avec une » joie féroce... J'ai été sur le point de ne plus le ménager, et puis la » imœ m**a dit de lui laisser la vie ; je Pai écoutée. »

— Quelle voix , monsieur Stok ?

— Je ne sais, madame Blondeau... Quelquefois il interrompt brusquement sa promenade, s'arrête... paraît écouter, met les deux mains sur son front et recommence à marcher.

— Pauvre colonel ! . . .

— Mais voyez comme je suis égoïste , je ne vous parle que de mon maître , — dit Stok. — Et madame la vicomtesse?

— Madame est toujours en Touraine, toujours bien souffrante.

— Ah ! madame Blondeau , depuis que nous nous connaissons , que de changements , que de malheurs !

— Fasse le Seigneur qu'ils soient à leur terme pour ma maîtresse , monsieur Stokl Je n'ose faire le même vœu pour votre maître, quoiqu'on dise que tout chagrin a sa fin.

— Pas ceux-là , madame Blondeau , pas ceux-là , — dit tristement Stok en secouant la tête.

— Ne puis-je encore voir M. le colonel? Je désirerais lui remettre ce paquet et reprendre ce soir la voiture de Tours J'ai hâte de retourner près de madame.

— Monsieur ne m'a pas encore sonné. Quelques moments de plus ou de moins ne seront rien pour vous , — dit Stok d'un ton presque suppliant. — Et si vous saviez ce que c'est pour monsieur que quelques moments de bon sommeil ! Ça lui fait tant de bien ! Il dort si peu ! Il est encore rentré ce matin bien tard...

— Quelle vie! — dit madame Blondeau en soupirant.

— Je ne me plaindrais pas, — reprit Stok, — si je n'avais qu'à songer à mon maître ; mais vous ne croiriez pas les ennuis que me donnent une demi-douzaine de vieux imbéciles qui nous espionnent toute la journée. Il n'y a pas de ruses qu'ils n'aient essayées pour s'introduire ici ; ils sont continuellement perchés comme des corbeaux sur les chaises du café d'en face pour espionner ce qui se fait ici.

— Ce sont eux sans doute qui semblaient être aux aguets tout à l'heure lorsque j'ai frappé à la porte, — dit madame Blondeau.

1i MATIIILDK.

— Eux inônios. . . Pomlaiil j''ai donné une honnc lo(;on a Pun cFcux. . . Kien n''y fait...

En ce moment une sonnette tinta.

— Monsieur me sonne Attendez-moi, je vous prie, madame

Blondeau... Je vais prévenir mon maître de votre arrivée...

Un quart (riieure après, madame IMondeau entra dans la chambre du colonel... Il était debout, vêtu d'une longue pelisse turque de couleur foncée. La fenêtre basse , au travers de laquelle on voyait une allée de marronniers aux troncs noirs et dépouillés, jetait un jour douteux dans Tappartement.

L'espèce de contraction douloureuse qui donnait à la figure du co lonel une expression dure, et pour ainsi dire pétrifiée, sembla diminuer un peu lorsqu'il vit madame Blondeau ; ses traits se détendirent.

— Gomment se porte Mathilde? — dit-il avec^un accent rempli de douceur et de bonté.

— Hélas! monsieur... madame est toujours bien accablée.

Et la voix de la pauvre vieille femme s'altéra; ses yeux se remplirent de larmes.

— Pardonnez-moi , monsieur , — dit-elle ; — c'est que je ne puis entendre prononcer ce nom sans me sentir tout émue.

— Je rappelle ainsi devant vaus de son nom de jeune fille , parce que vous l'avez élevée , parce que vous lui avez été dévouée comme une mère...

— Ah ! monsieur je ne mérite pas je ne suis qu''une domestique.

— Ce n'est rendre justice ni à vous ni à elle que de parler ainsi... Je sais votre conduite ; je sais aussi que Mathilde Papprécie comme elle le doit. Bonne et excellente femme que vous êtes... Mais que voulezvous ?

— Madame m'a priée de vous apporter ces papiers , ne voulant pas les confier aux hasards de la poste. Elle m''a bien recommandé de vous dire encore , monsieur , qu'elle ne vous demande pas de lui répondre. Vous lirez cela... quand vous voudrez , m'a dit madame : elle sait...

— Bien... bien , — dit doucement le colonel, comme s''il eût voulu chasser un souvenir pénible, et il posa l'enveloppe sur sa table.

— Et le coffret? — demanda-t-il à madame Blondeau.

— Madame m''a dit de vous prier de continuer à le garder. Malgré Taccueil plein de bonté qu''il avait fait à madame Blondeau ,

on voyait que le colonel était sous le poids d\me distraction profonde ; à peine eut-il prononcé ces dernières paroles qu'ail retomba dans sa rêverie.

Croisant ses deux bras sur sa poitrine , il baissa la tête et commença de marcher à pas lents, oubliant la présence de madame Blondeau. Celle-ci , n''osant dire un mot , se retira bientôt

La lettre suivante était jointe à un assez volumineux manuscrit que madame Blondeau venait d'apporter au colonel de la part de Mathilde .

« Château de Maran , 13 avril 1838.

' » Je ne sais pas , mon ami , si d''ici à bien long-temps vous aurez le courage d''ouvrir cette lettre.

» Pai connu... j''ai aimé, oh ! j''ai bien aimé celle que vous pleurez. Je connais votre coeur , votre caractère ; je sais ce que vous étiez pour elle , je sais ce qu'acné était pour vous : comment ne sentirais-je pas que votre désespoir est à tout jamais incurable?

» Mon ami , mon frère , vous n''avez plus ici-bas de cœur plus dévoué que le mien. . . Je n'ai jamais eu d'autre ami que vous. . . Vous le savez. . . si j'avais plus souvent écouté la voix sévère , inflexible , de votre sainte amitié , que de regrets amers j''aurais évités ! Mais , dans cette lettre , ne parlons pas de moi. . . mais de vous , de vous. . . noble et grand cœur; de vous, l'idéal de la bonté humaine.

» Vous souffrez , mon ami ! vous souffrez d'un chagrin désespéré 1 Plus vous creusez cet abîme, plus il devient profond , plus ses ténèbres augmentent !

» Il y a un an , lorsque j'ai su Pépouvan table catastrophe , je suis tombée à genoux ; j'ai prié pour elle , j'ai surtout prié pour vous. . . vous lui surviviez.

» Je n'ai pas un instant alors songé à vous écrire, à vous voir. . . Il est de ces malheurs que la vanité des consolations irrite et exaspère encore.

» Vous avez tout quitté pour venir près des restes chéris d'Emma mener une vie froide et muette comme sa tombe.

» C'est une chose à la fois étrange et magnifique , mon ami , que de voir combien les grands caractères , grands par le courage , grands par le cœur , prévoient sûrement ce qu'ils doivent ressentir.

» Il y a trois ans Emma vous disait : « Si vous me perdiez ^ que de- )) viendriez-vous 9 » Je vous entends encore , mon ami , lui répondre avec ce sourire qui n'appartient qu'à vous et sans cacher les larmes qui

MATIIILDE

VOUS vin 10 ut aux yeux : — « J'irais ou vous skuikz , jc vivrais dans Vi^ )) salement... je ne me cou soie rais jamais. . . Peul-êtrc n'aurais-je pas le )) courage de revoir Mat ht/ de. . . notre amie. . . notre sœur. . . »

.u«iiii«

» Ces simples paroles , dites par tout autre , n''auraient semblé que tristes ou exagérées.. . dites par vous , elles avaient un caractère de vérité désolante.

» Emma et moi , nous fondîmes en larmes , aussi effrayées que si la main de Dieu nous eût en ce moment dévoilé l'avenir.

)) A cette terrible promesse , non plus qu'à toutes celles que vous avez faites , mon ami , vous n'avez pas manqué.

» Je vous envoie ces papiers en toute confiance , sans crainte d'être importune ; quand vous lirez cette lettre , c''est que vous sentirez le courage de penser à moi , qui étais si souvent avec elle.

» Ce ne sera pas une preuve que votre désespoir s'affaiblit... Hélas 1 non. . . ce sera au contraire avec une sorte de joie cruelle que vous croi rez aviver encore vos blessures , déjà si douloureuses , en cherchant parmi ces pages celles qui parlent d'Emma.

» Peut-être... d''ici à bien long-temps... ne lirez- vous pas cela... Peut-être ne le lirez-vous jamais. . . Alors. . . mon ami. . . vous recomman derez ces papiers à la fidélité de Stok , ainsi que le coffret que vous avez reçu. . . il y a deux mois. . . Je désire que tout soit anéanti.

» Si vous lisez l'écrit que je vous envoie , vous saurez pourquoi je vous ai envoyé ce coffret.

» Un remords éternel me poursuivra. Ce dépôt aurait pu vous être fatal... Pai tout appris... Ce duel! Ah! Dieu m'^est témoin que je croyais que personne au monde ne saurait que ces papiers étaient entre vos mains.

» Par quelle fatalité ce secret a-t-il été découvert? Quelle fatalité a amené votre rencontre avec une personne que je ne puis plus accuser. . . car je sais qu''elle déplore les calomnieux mensonges dont elle s'est rendue coupable envers moi? Cest ce que je ne saurai sans doute jamais.

)) Maintenant , un mot de moi , mon ami.

» Depuis long-temps , depuis une année surtout , j''ai été bien malheureuse. Comparer mes chagrins aux vôtres serait blasphémer; pourtant la vie m''a été lourde et pénible... Lorsqu''il y a deux mois je suis venue dans cette retraite, oii je finirai probablement mes jours, le souvenir du passé me causait un étourdissement douloureux.

» Pavais un tel besoin de calme , ou plutôt d''oubli de tout et de tous , que ce bruissement lointain du temps qui n'hélait plus m''était odieux.

» Alors j^ai fait cette réflexion bizarre : — On calme , on use ses chagrins en les confiant. Peut-être en écrivant cette histoire de ma vie, me débarrasserai -je des souvenirs qui m*'obsèdent, peut-être cette muette confession me rendra-t-elle le repos.

» J''ai pensé aussi que je trouverais une sorte dejoieamère à revenir une dernière fois sur le passé , à y choisir quelques fleurs précieuses encore , quoique desséchées , à jeter le reste au vent de Foubli. . . à pou voir enfin épancher les indignations que ma fierté avait jusqu'^ici toujours contenues...

)) Je ne me suis pas trompée dans cette espérance, mon ami; ce loyal aveu de toute ma vie , nobles actions ou lâches erreurs , m\a soulagée ; les fantômes dont s''effravait mon imagination se sont évanouis.

iS MATlllLDE.

» En jetant un coup (I^ïmI désahuso sur les temps qui n'étaient |)Ins , en taisant le compte de mes laiines, en calculant froidement ce (|ui les avait causées, le dédain a reni|)lacé la douleur; à de cruelles a.^itations a succédé un calme morne et triste. .Fai dit le hien sans orgueil, le mal sans fausse humilité; je n''ai pas dénii>ré mes ennemis, je n^ii pas loué mes amis; j^ii dit leur coiulnite envers moi. J''ai jeté sur ma vie un regard juste , sévère comme celui d^in juge.

» Dans ma pensée, cY^tait à notre amie, à notre sœur, que je m\adressais; estait à vous.

» Je me souvenais que bien des fois vous et elle m'aviez dit, dans ce temps si heureux : Racontez-mous donc quelques pages de votre cœur . Je me souvenais que ma franchise vous charmait, vous effrayait tour à tour.

)) Si vous lisez ces pages , mon ami , vous ne m''aimerez pas plus , mais vous m'*estimerez peut-être davantage.

)) Maintenant mon but est rempli : mon cœur est vide , mais tranquille. Le passé me répond de Pavenir. Cest à vous queje dois le repos que je govite... Jamais je nV.usse fait à d''autres ces confidences. Et ces confidences ont calmé de bien vives douleurs.

» Adieu, mon ami ! adieu, mon frère! Souvenez-vous de Mathilde en lisant dans ces pages deux noms qui vivront toujours saintement unis dans mon cœur, comme ils font été dans ce monde.

Page 1