‹ Mathilde (volume 4)Chapitre 10 sur 18 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

l'entrée dans le monde.

Lorsque mademoiselle de Maran nous eut annoncé qu'elle nous conduirait au bal Je l'ambassade d'Autriche, Ursule et moi nous fûmes très- inquiètes ; cela était fort simple, car nous vivions presque dans la retraite.

Rien de plus monotone, de plus régulier que nos habitudes.

Le malin nous prenions nos leçons. Dans l'après-midi, selon la saison, nous allions nous promener soit à pied avec madame Blondeau, soit en voiture avec mademoiselle de Maran ;

puis nous reiUiions, et, yptcs nous être habillées, nous restions quelquefois dans le salon do ma tanle à travailler jusqu'au dîner.

Plusieurs de ses amis venaient la voir h cette heure. Ils étaient peu nombreux, et tous d'anciens compagnons d'émigration de mon père.

Parmi eux, nous aimions beaucoup M. de Versac, l'un des grands-oflicicrs de la maison du roi.

Malgré ses soixante-dix ans, on ne pouvait voir un vieillard d'un esprit plus gai, plus jeune, plus aimable. Il était d'une tournure encore trèsélégante, montait à cheval à merveille, et ne manquait 'a'ucune des chasses du roi ou de monsieur le dauphin. Il avait toujours été pour moi d'une bonté parfaite, et, à rna grande joie, il avait souvent défendu Ursule en prenant très-gaiement son parti contre ma tante.

M. de Versac était d'ini caractère charmant, mais sans consistance; il avait passé sa vie à plaire, et il lui eût été impossible de ne pas dire une chose aimable, gracieuse ou flatteuse. Jamais il n'avait, je crois, prononcé un mot qui approchât de la critique.

Je suis maintenant quelquefois tentée de

croire que celte impitoyable bienveillance cachait, sinon un profond dédain, du moins une parfaite indifférence de tout et de tous. Mais, si ce sentiment existait chez M. de Versac, il devenait difficile de le pénétrer à travers l'enveloppe d'urbanité et d'affabilité exquise dont il s'entourait. D'ailleurs je n'ai jamais pu me représenter INI. de Versac ne souriant pas ou ne flattant pas : il avait les plus bellesdents du monde, un sourire très-séduisant; peut-être cesavanta' ges décidèrent-ils de son optimisme.

Je vois encore sa figure remplie de noblesse et de cette grâce affectueuse, particulière aux vieillards heureux. Il portait ses cheveux blmcs avec beaucoup de coquetterie ; lorsque, le soir, sa toilette, d'une recherche peut-être extrême pour son âge, était rehaussée du cordon bleu et de la plaque d'argent de l'ordre du Saint-Esprit on ne pouvait imaginer un type plus agréable du grand seigneur d'autrefois.

Il voyait rarement madame la duchesse de Versac, sa femme, qui depuis la restauration était retirée à l'Abbaye-aux Bois, où elle s'occupait de pieuses et bonnes œuvres.

Ce qui nous faisait encore aimer M. de Versac

c'étaient toutessesnarrations enchanteresses des bals (le niadame la duchesse de Berry, et surtout des quadrilles costumes. M. de Versac était un homme de plaisir par excellence ; il parlait de ces fêtes, de ces diiîtraclions de la vie oisive et opulente avec le plus vif intérêt.

Parmi les autres personnes qui composaient, le malin, le petit cercle de mademoiselle de Maran, il y avait encore un des ministres du roi. C'était le meilleur homme du monde ; il nous amusait fort par ses distractions et par ses insurmontables envies de dormir, auxquelles il cédait quelquefois en plein jour avec une bonhomie charmante.

Ce qui mettait le comble à notre joie, c'était l'arrivée de M. Bisson, homme d'une science prodigieuse et d'une réputation européenne; il passait pour l'un des membres les pluséminents de l'Académie des sciences. C'était un grand homme maigre, haut de six pieds, avec une toute petite tête, et la figure la plus débonnaire qu'on pût voir ; son long eou sortait d'une cravate blanche roulée ç>n corde dont le nœud se trouvait ordinairement derrière sa tête. En toute saison, il portait un spencer vert, fourré d'as-

tracan par-dessus son habit noir à larges basques. Pour rien au monde on ne l'aurait (ait monter en voiture, tant il avaitpeur de verser; aussi, lors des temps pluvieux ou boueux, arrivait-il quelquefois chez mademoiselle de Maran dans un état à faire pilié.

Rempli d'esprit, de connaissances, de bonté, il n'avait qu'une manie incurable, celle de toucher à tout, de tout déranger de place^ et souvent de tout casser.

Ma tante se mettait dans des colères furieuses ; mais, comme elle aimait beaucoup causer sciences avec un homme de la réputation de M. Bisson, elle finissait par s'apaiser.

Je me souviendrai toujours d'ut)e charmante tabatière ornée d'émaux de Pelilot que ma tante lui avait imprudemment confiée , au milieu d'une dissertation sur un des derniers mémoires lus, je crois, par M. le duc de Luvnes à l'Académie des sciences sur les vases étrusques.

M. Bisson commença par rouler innocemment la précieuse boîte dans sa main, puis peu à peu la conversation s'anima. Mademoiselle de Maran ne mettait aucune mesure dans ses atta-

nues ;pliil(jt que de céder, elle niait révidence. Le savant, exaspéré par je ne sais plus quelle fausse affirmation de m;i tante, s'écria en frappant impétueusement sur la cheminée :

— Eh ! non, non, non, mille fois non, et encore non, madame !

Chaque négation était accompagnée d'un grand coup de tabatière, donné à tour de bras sur la tablette de marbre.

Ma tante ne s'aperçut delà destruction de sa fragile boîte qu'au nuage de tabac et aux éclats d'émaux qui s'ch échappèrent.

— Ah! l'affreux brise-tout — s'écria-t-elle en colère : — qu'est-ce qu'il m'a encore cassé là?.. . mais c'est ma tabatière de Petitot! Ah ! le vilain homme; mais, monsieur, pour l'amour de Dieu, tenez-vous donc tranquille! vous me jetez du tabac dans les yeux! vous m'aveuglez ! Pour celte fois, je vous défends de remettre les pieds chez moi, entendez-vous... ma tabatière de Petitot!... L'autre jour, c'était une bonbonnière de cristal de roche irisé, une bonbonnière de cinquante louis, s'il vous plait, qu'il m'a mise en morceaux en faisant gesticuler ses grands bras! Allez- vous-en.. . de chez moi, je

vous en supplie... allez-vous-en .. vos conversations scientifiques me coûtent trop cher, sans compter que vous avez rinconvéïiient fl'arriver toujours fait comme un voleur et de m'apporler ici toutes les boues des rues de Paris.

— Vous avez beau dire! madame — s'écria M. Bisson courroucé — je ne monterai jimais dans une voiture, j\ suis résolu, j'aime bien mieux salir votre tapis que de me casser le cou!

— El le savant ne parla pas autrement du désastre de la tabatière.

— Tenez, monsieur Bisson — dit ma tante

— laissez moi tranquille, vous allez me mettre hors de moi; Failes-moi l'amitié de sortir tout de suite, et surtout ne revenez plus.

— Et où voulez-vous donc que j'aille? il n'est que deux heures et demie, je n'ai pas besoin d'être à l'Institut avant trois heures et demie — dit .M, Bisson, et il se plongea dans un fauteuil, en s'emparant d'un écran qu'il commença de démonter.

— Gomment! où je veux que vous alliez — s'écria mademoiselle de Maran outrée. — Est-ce que ma mnison est faite pour servir de salle d'asile aux membres de l'Institut désœuvrés ?

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Ah! mon Dieu! qu'est-ce qu'il fait encore là? Allons... bon... maintenant le voilà qui travaille à me casser un écran. Mais c'est intolérable... mais c'est une peste, mais c'est un fléau qu'un êti"e aussi malfaisant — et mademoiselle de Mara« fut obligée d'arracher des mains de M. Disson l'écran (!éjh presque brisé.

— C'est étonnant comme on travaille peu .solidement de nos jours ! cela vient de ce qu'on exagère la production outre mesure — dit M. Bisson d'un air méditatif, en s'armanld'un petit balai de cheminée dont il se servit pour tisonner en guise de pincettes, à la grande impatience de ma tante qui se mit dans un nouvel accès décolère.

De pareilles scènes, souvent renouvelées, nous divertissaient beaucoup, car M. Bisson revenait, au bout de deux ou trois jours, complélement oublieux de ce qui s'était passé, et mademoiselle de Maran ne pouvait lui girder rancune.

Ensuite de cette réception du matin, nous dînions avec mademoiselle de Maran; elle n'aimait à se contraindre en rien, n'invilait jamais persoime. On faisait chez elle une chère

excellente ; elle était gourmande et avait une manie qui nous causait d'insurmontables répugnances.

Son maître-d'hôtel , Servien , lui apportait tout ce qu'on présentait sur la table, car elle goûtait à tout, et souvent — pardonnez-moi ce détail, mon ami — elle se servait avec ses doigts , ensuite c'était son chien Félix , alors vaiéludinairc , qu'elle faisait manger quelquefois dans son assiette.

La durée du dinernous était presque un supplice. Nous rentrions un moment dans le salon, où nous restions juscju'à ce que mademoiselle de Maran fût complètement endormie dans son fauteuil , coutume à laquelle elle ne manquait pas. Ses gens avaient ordre ile ne jamais la réveiller, et de prier les personnes qui auraient pu, par hasard , venir en prlma-scra , d'attendre dans un autre salon.

Nous remontions , avec Ursule , dans notre appartement, sur les huit heures, et là , nous causions, nous lisions, nous faisions de la musique jus([u'à riieure du thé.

Jamais nous n'assistions aux soirées de mademoiselle de Maran: elle y recevait peu de

femmes : celles qu'elle voyait étaient généralement de son âge.

Vous concevez , mon ami , qu'habituées comme nous l'étions à celle vie monotone , nous devions être un peu éblouies de la perspective âc bals et de fêtes que ma tanlc venait de nous ouvrir.

En apprenant cette nouvelle, notre premier mouvement fut joyeux ; peu à peu la réflexion amena des pensées mélancoliques.

Je passai dans une agitation singulière la nuit qui précéda le bal. A mesure que le jour de cette fête approchait, je me sentais de plus en p'us triste et accablée. Je n'avais pas eu le bonheur de jouir de la tendresse de ma mère... je ne la regrettai peut-être jamais davantage qu'à cet instant.

L'expérience m'a prouvé que mon instinct ne m'avait pas trompée; c'est surlout lorsque nous entrons dans le monde que la sollicitude protectrice, imposante d'une mère, nous est indispensable.

Chacun sait que l'apparition officielle d'une jeune fille au milieu des fêtes, dont les convenances de son éducation l'avaient jusqu'alors

tenue éloignée, encournge, autorise, pour ainsi dire, les prétentions de ceux qui peuvent demander sa main.

Qu'elle soit ou non justifiée , on a généralement une telle créance dans la sagacité du cœur d'une mère, que certaines vues, certaines espérances peu dignes ou peu susceptibles de réussir, craignent d'affronter cette pénétration maternelle si attentive et si défiante.

Lorsqu'un contraire une jeune fille est orpheline, de quelque affection qu'on la suppose entourée, on la croit, on la sait plus isolée, moins défendue; elle devient alors, pour peu qu'elle soit riche, une sorte de pioie, de conquête, si vous voulez , à laquelle tor.s veulent prétendre.

Sans voir aussi clairement dans la douloureuse inquiétude qui me tint éveillée une partie de la nuit , j'avais un vague pressentiment de ces pensées; j'étais choquée, presque irritée, en songeant que des indifférents allaient m'cxamincr, me commenter, supputer ma fortune, peser ma naissance, me classer dans la catégorie dos partis d'une manière plus ou moins avantageuse. Il me semblait que je n'aurais pas

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éprouvé le moindre de ces scrupules si j'avais

accompagne ma mère.

J'avais un autre motif de contrariété, presque de chagrin sans doute ; j'étais loin de partager les préventions de ma tante à l'égard de ma cousine: mais, h force d'entendre mademoiselle de Maran répéter quUrsule élait laide et sans aucun agrément, j'avais (irii par craindre que le monde ne coufiimàt le jugement de ma tante et que mon amie ne s'aperçût du peu de succès qu'elle aurait.

Je Iremhliis qu'une fois au grand jour des salons, Ursule, malgré sa douceur, malgré sa TL-signation liabiluelle, ne m'enviât les frivoles avantages qui lui manquaient, cl que sa jalousie ne se changeât peut-être en un sentiment plus amer.

Son amour- propre n'avat jamais souffert qu'en présence de quelques amis de mademoiselle de Maran. Que serait-ce s'il allait être cruellement et publiquement atteint par une dédaigneuse indifiérence ?

Cette préoccupa lion fut peut-être celle de toutes qui me louimenta le plus, tant l'amilié a'Ursule élait précieuse pour moi. D'ail-

leurs, sans lui dire un mol de ce projet, je pensais sérietisement aux movens de partager mu fortune avec elle. Ce n'était pas une (!e ces exagcraliuns enfantines aussi vile oubliées que con-r eues, c'était une résolution fermement arrêtée; pour la réaliser plus certainement, je ne vouliis p is en parler h ma tante , étant bien décidée à poser ce don comme la première clause de mon contrat de mariage.

On rira sans doute de ma naïveté à propos à^aff (lires cV uitéi'êt ^ comme on dit ; je remercie le ciel de n'avoir pas été mieux ni plus tôt instruite , j'ai dû d'heureux moments à cette ignorance.

Enfin , le jour du bal arriva. Malgré sa laideur et sa mise négligée , mademoiselle de Maran avait un goût exquis; sa constante habitude de critique , sa haine de ce qui était jeune et beau, lavaient renlue si difficile que ce qu'elle approuvait devait être au moins irréprochable.

Elle nous avait fait faire deux toilettes charmantes et ahsolument pareilles. Plus tard , je me suis demandé comment mademoiselle de Maran avait éié assez généreuse pour ne pas

m'affubler de quelque robe ou de quelque coiffure de mauvais i^oût; cela lui eùtélc très-facile et m'eût pour long-temps donné un ridicule, car la première impression que reçoit le monde est souvent ineffaçiblc... mus une mesquine vengeance était indigue de ma tante. Elle voulait, elle fit mieux.

Si je ne craignais de désordonner les événemenls, en lapporlant ici des choses que je n'ai pu apprendre que plus tard, on ^crrait qu'à cette époque de ma vie, j'étais déjà presque enveloppée dans la trame que la haine de mademoiselle de Maran avait ourdie contre moi avec une sûreté de prévision qui prouvait une bien profonde et bien fatale connaissance du cœur humain.

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