CHAPITRE II
J'atteignis l'âge de sept ans. L'aversion de mademoiselle de Maran pour moi semblait augmenter chaque jour. Il n'est pas de petites tortures qu'elle ne se plut h m'infliger.
Ainsi l'on m'avait toujours servi à dîner chez ma gouvernante , ma tante voulut me faire diner h table à côté d'elle ; sa tabatière me causait un horrible dégoût, elle la mettait ouverte auprès de mon assiette : si quelques mets me répugnaient, on ni'en servait tous les jours; si je ne pouvais surmonter mon di'goût, pour me
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punir maflemoiscllc de Maran faisait placer mon assiette dans la niche de Félix et, malgré mon effroi, j'étais condamnée à aller cliercher celle nourîilurc à genoux et à la manger à genoux.
Ma tante avait remarqué que la présence de ma bonne Dlondeau me donnait le courage de tout souffrir sans plenrei', elle lui défendit de rester auprès de moi pour me servir. Le maître d'hôtel, Servien, fut chargé de ce soin, et cet liomme m'inspirait autant de dégoût que de frayeur.
Ce que j'ai maintenant peine à concevoir, c'estcomment ma tante, malgré ses occupations, malgré la réelle supériorité de son esprit, pouvait mettre autant de calcul, autant de persévérance à tourmenter une enfant.
Rien n'était donné nu hasard. Sa conduite envers moi était réfléchie, étudiée.
Peu à peu je m'endurcis à la douleur. La souffrance éveilla en moi le besoin de la vengeance. J'observai que plus je pleurais, plus ma tante riait ou semblait satisfaite.
Après des efforts inouïs pour me contraindre et pour cacher mes larmes, j'y réussis. J'é-
prouvai une grande joie en voyant l'étonnement, le dépit de ma tante.
Elle redoubla ses duretés, je redoublai de courage et de dissimulation.
Je frémis quelquefois encore en songeant à cette lutte ouverte entre une enlant abandonnée et une femme telle que mademoiselle de iNIaran; lutte dans laquelle je finis par avoir l'avantage, car la méchanceté de ma tante ne pouvait dépasser certaines limites.
Toute la maison tremblait devant elle, aussi ma gouvernante était-elle en butte à mille petites vexations de chaque jour. Il a véritablement fallu à cette excellente femme un dévouement plus qu'héroïque pour surmonter tant de dégoûts. Deux fois ma tanle voulut m'en séparer, mais je tombai si gravement malade qu'elle dut renoncer à toute nouvelle tentative à ce sujet.
Je ne sais si c'était de la part de ma tanie résolution arrêtée ou insouciance, mais à sept ans je n'avais encore eu aucun professeur.
Ma gouvernante m'avait appris à lire et à écrire ; elle me faisait dire mes prières, mon catéchisme; je recevais enfin, grâce à l'attache-
ment presque maternel de celle bonne créalurc, réducation qu'une personne de sa classe aurait donnée à sa fille.
Les enfants ne se trompent jamais sur les sentiments et sur les ciractèrcs de ceux qui les entourent.
Leur pénétration confond ; quand ils se voient aimés, ils savent avec une incroyable habileté assurer leur empire.
Autant j'ét.Tis craintive et taciturne avec ma- " demoiselle de iSIaran, autant j'étais gaie, turbulente, despotique avec magouvernanfe.
Jamais elle ne résistait à mes volontés les plus extravagantes, à moins que ma santé ne fût en question. Elle m'idolâtrait, m'accablait de louanges sur ma beauté, sur mon espritj sur ma gentillesse.
Je passais ainsi mon enfance, entre les sarcasmes ou les duretés de ma tante et les flatteries aveugles de Blondeau.
Mon caractère devait participer de ces influences diverses.
J'étais tour h tour orgueilleuse ou humble à l'excès, rayonnante de bonheur ou navrée d'à-
mertiimCjje ressentais enfin la haine et ramour h un poinL inconccvabie pour mon âge. J'étais presque Iieureuse des cruautés de ma tante , parce qu'elles m'offraient le moyen de la braver, «le la dépiter par mon sang-froid.
Elle se vengeait en me persuadant avec un art infini que j'étais laide et sotte.
Je retenais mes larmes, je courais auprès de ma gouvernante, et j'éclatais en sanglots. Alors, pour me consoler, la pauvre femme me faisait les louanges les plus outrées, auxquelles je finissais par croire.
De là sans doute mes ressentiments toujours extrêmes, de là mon impuissance à accepter plus tard ces mezzô termine si fréquents dans la vie.
L'âge n'a d'ailleurs jamais modifié chez moi cette étrange façon de me juger. Au lieu de choisir un milieu raisonnable entre deux exasférations, au lieu de ne me croire ni tout à fait inférieure ni tout à fait supérieure aux autres , j'ai vécu dans de continuelles alternatives de confiance insolente ou de défiance accablante.
Les triomphes passés ne m'empêchaient pas plus d'être parfois d'une humilité ridicule , que I. 9
les humiliations soufiertes ne m'empêchaient
d'être glorieuse jusqu'au dédain.
Du premier mot, du premier regard j'étais dominée ou je dominais, et cela dans les relations les plus ordinaires de la vie. Il y a des personnes vraiment redoutées et redoutables, devant qui les plus hardis tremblaient, auxquelles j'ai toujours complètement imposé, tandis que des gens de la plus grande insignifiance prenaient sur moi un empire absolu.
Je devais encore conserver de mon éducation première l'habitude, la volonté de dissimuler mes chagrins ou mes souffrances, et de me venger du mal qu'on me faisait par une apparence de dédaigneuse insensibilité.
Je n'avais pas encore sept ans , je crois, lorsque mon éducation fut tout à fait changée. Les événements qui amenèrent cette révolution sont restés très-présenls h mon souvenir.
On m'avait abandonnée aux soins de ma tante, d'après l'avis de mon tuteur, le baron d'Orbeval, parent assez éloigné de mon père, que je voyais fort rarement.
Lorsqu'il venait chez mademoiselle de Ma-
r.in , on nrenvoyait cherchcM^^ on me rais:!it quitter le sarrau pins que moileste dont ma tnnlc voulait toujours que je fusse velue. 0;i m'habillait avec un pou plus de soin que do coutume, et on m'amcn'.it devant mon tuteur.
C'était un grand vieillard blcme, à flijnrc de fouine, à pcrrurjue blonde IrèsdVisce ; il portait un abal-jour de soie verle .'l une douillet le de soie puce tout usée : il était conseiller à la cour de cassation , et d'une sordide avarice.
Quand j'arrivais auprès de lui, il me regardait d'un air sévère et me demandait si j'étais bien sao-e.
Ma tante se chargeait ordinairement de répondre que j'étais volontaire , stupide et paresseuse.
iMon tuteur me donnait alors une chiquenaude très-sèche sur la joue, en me disant:
— Mademoiselle Mathilde , mais c'est trèsmal ! .. très-mal... Si cela continue, on vous enverra avec les petites filles des pauvres.
Je fondais en larmes , et Blondeau m'emportait.
J'élais restée trois ou quatre mois sans être présentée à mon tuteur, lorsqu'un jour je vis
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entrer dans ma chamhro un homme jeune encore que je ne connaissais pas.
Dès qu'il parut, Blonclcau s'écria enjoignant les mains avec une expression de surprise et de bonheur :
— Mon Dieu!... c'est vous, c'est vous!
monsieur deMortagnc !!...
Celui-ci, sans répondre h ma gouvernanle, me prit dans ses bras, me regarda en silence , avec une sorte d'avide curiosité, puis, après m'avoir tendrement embrassée, il me remit à terre , et dit en essuyant une larme : Comme elle lui ressemble!... comme elle lui ressemble !!
Et il tomba dans une sorte de rêverie.
La figure de cet étranger me semblait si bienveillante , malgré la sévérité de ses traits ; il m'avait paru si ému en me contemplant, sa présence paraissait faire tant de plaisir à Blondeau, que je me rapprochai de lui sans crainte.
C'était un cousin-germain de ma mère. Depuis plusieurs années il voyageait, et arrivait seulement en France.
M. le comte de Morlagne passait pour un homme très-étrange. Il avait servi, et vail-
laminent servi sous l'empire. Depuis, Ton ne pouvait s'expliquer sa vie continuellement nomade. Il avait parcouru les deux mondes. On le (lisait doué d'une instruction prodigieuse , d'un caractère de fer , d'un courage à toute épreuve ; mais sa franchise , presque brutale , lui avait concilié peu d'amis.
Il avait aimé ma mère comme le plus tendre des frères.
Plusieurs fois il avait taché de faire comprendre à mon père tout le prix du trésor qu'il négligeait pour suivre les conseils ambitieux de mademoiselle de Maran , aussi ma tante avait-elle pris M. de Mortagne dans une aversion profonde; mais, comme membre de mnn conseil de famille, et chargé comme tel de veiller à mes intérêts, il se trouvait quelquefois forcément rapproché de mademoiselle de IMaran.
Depuis quatre ans il voyageait dans l'Inde. Sa première visite , en arrivant à Paris, avait été pour moi.
Il ne pouvait se lasser de me regarder , de m'aJmircr, do me louLr ! Il accablait Blondeau de (juestions.
Élais-je heureuse ?
Recevais-je Téducalion que je devais recevoir ?
Quels étaient mes maîtres ?
A sept ans, je devais savoir bien des choses, j'avais l'aii' si intelligente! je devais avoir bien prjofité de l'instruction qu'on m'avait donnée'!
Ma pauvre gouvernante osait à peine répondre. Enfin elle avoua en pleurant la vérité... Le peu que je s:ivais, c'était elle qui me l'avait appris. Mademoiselle de ,Maran devenait de plus en plus dure et injuste envers moi. Je n'avais aucun des plaisirs de mon âge; et ce qui surtout exaspérait Blondeau , je n'étais jamais vêtue comme devait l'être la fille de madame la marquise de Maran.
A chaque parole de ma gouvernante , l'indignation de M. de Mortagne augmentait.
Celait un homme de haute taille , toujours vêtu avec négligence. Quoiqu'il eut quarante ans à peine , son front était chauve ; par une mode qui semblait h cette époque des plus bizarres, il portait sa barbe longue comme quelques personnes la portent aujourd'hui.
La brusquerie de ses manières, la hardiesse
militaire de ses paroles, sa physionomie singulière et presque sauvage, l'avaient fait surnommer dans le monde le paysan du Danube.
Il appartenait à l'opinion libérale la plus avancée de cette époque; et il ne cachait en rien sa manière de voir, quoique des personnes bienveillantes pour lui l'eussent engagé à plus de modération.
Quand il le voulait, il dissimulait la plus mordante ironie sous une apparence de bonhomie naïve ; mais ordinairement son langage était âpre, rude et prescjue brutal.
Lorsque ma gouvernante eut exposé à M. de Mortagne la manière dont j'étais élevée par ma tante, la figure de mon cousin, hàlée par le soleil de l'Inde , devint pourpre de colère ; il marcha quelques moments avec agitation, puis, me prenant brusquement dans ses bras, il se dirigea vers l'appartement de mademoiselle de INIaran en s'écriant :
— Ah ! c'est ainsi qu'elle traite l'enfant de ma pauvre cousine... Je vais lui dire deux mots, moi ! et de ma grosse voix, encore !
— Mais, monsieur le comte, prenez garde...
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— dit ma gouvernante en le suivant d'un air
effrayé.
— Soyez tranquille, madame Blondeau, je ne m'intimide pas pour si peu! j'ai écrasé du pied des bètes encore plus malf'aisanles que mademoiselle de Maran , — et il m'embr.issa deux fois en me disant: — Pauvre petite! ton sort va changer.
Jamais je n'oublierai la joie que je ressentis en devinant que mon protecteur allait me venger des méchancetés de ma tante.
Dans mon ravissement , dans ma reconnaissance , j'entourai de mes bras le cou de M. de Mortagne, et, croyant lui rendre un important service, je lui dis tout bas :
— Il n'y a pas que ma tante qui soit méchante, monsieur, il y a aussi son chien Félix; il faudra bien prendre garde à vous, car il mord jusqu'au sang.
— S'il me mord, ma petite Mathilde, je le jetterai par la fenêtre — dit M. de iMortagne en m'embrassant encore.
M. de Mortagne me parut un héros, je ressentis pour la première fois l'ardeur de la vengeance.
Servien était, selon son habitude, dans le salon d'atlcnle qui précédait la chambre' à coucher de sa maitrcsi-e.
INI, de Morlagnc , suivi de Blondeau , allait ouvrir la porlc; !e maître d'hôtel se leva et dit :
— Je ne sais pas, monsieur, si mademoiselle est visible.
M. de Mortagne , sans lui répondre , le repoussa du coude, cl entra chez ma tante.
Assise dans son lit, en manteau et en chapeau de soie carmélite, selon son habitude, elle lisait ses journaux.
L'entrée do INI. de Mortagne fut si brusque, si bruvante, que Félix alarmé sortit vivement de sa niche, et se jeta résolument aux jambes de mon protecteur.
— Prenez garnie, prenez garde, voilà le méchant chien — lui dis-je tout bas.
— Voilii pour lui ! — Et d'un coup de pied mon vengeur envoya Félix rouler sous le ht.
Aux hurlements de son favori, ma tante, déjà très-irritée de l'entrée de M. de ISIortagne, qu'elle détestait, s'écria aigrement :
— Mais, monsieur, cela n'a pas de nom!... Qu'est-ce que cela veut dire ? Entrer chez moi
comme d'assaut !.. . écraser mon chien i . . . Vous
croyez-vous encore dans votre caserne?...
M. de Mortagne m'a bien des fois depuis raconté cette scène.
11 s'assit sans façon à côté du lit de mademoiselle de Maran, me tenant toujours sur ses genoux ; il lui répondit :
— Il ne s'agit , madame , ni de chien, ni d'assaut; il s'agit de celte malheureuse enfant, que vous élevez en marâtre...
— Qu'est-ce que c'est? qu'est-ce que c'est?.. — répondit ma tante d'un air hautain. — Ètes-vousdonc revenu des antipodes, monsieur, pour me dire de ces insolenccs-là? Parce que vous êtes fait comme un vilain sauvage, et (Jue vous avez une réputation de grossièreté parfaitement bien établie, et méritée d'ailleurs, il ne s'ensuit pas que je me laisserai insulter ni intimider chez moi , entendez-vous bien , monsieur?
— Et parce que vous avez, madame, le bonheur de joindre la laideur et la méchanceté du feu duc (le Gesvres à li difformité et à l'esprit d'Esope, il ne s'ensuit pas non plus que je doive souffrir vos insolences , entendez-vous
bien, madame — reprit M. de Mortngne , qui avait toujours rendu à mademoiselle de Maran grossièreté pour grossièreté.
Ma tante pâlit de rage et s'écria : — Monsieur, prenez garde, quand je hais, je hais bien... et quand je hais^ je le prouve...
— Je sais que vous avez des amis puissants et des créatures dangereuses, mais je n'ai besom de personne. .. Je ne crains persoimc... Je vous .dirai donc la vérité... Tant pis si elle vous blesse; je l'ai dile à bien d'autres qui n'en sont pas morts... malheureusement! En un mot, cette enfant est indignement élevée, son éducation est si négligée que j'en rougis pour vous. N'avez -vous pas honte de traiter ainsi la tille de votre frère ?
Ces mots réveillèrent à la fois l'amour de ma tante pour mon père et sa haine contre ma mère.
Elle s'écria :
— Et c'est parce que la mémoire de mon frère est sacrée pour moi que je traite cette petite comme il me convient de la traiter. Elle m'est confiée , je n'ai h en rendre compte qu'à ■ son tuteur; ainsi, monsieur, allez porter ailleurs
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vos outrages, ce qui se fait ici ne vous regarde pas.
— Cela me regarde si fort que, comme membre du conseil de famille , je vais aujourd'hui même en demander la convocation ; et l'on examinera si votre nièce a reçu jusqu'à présent l'éducation à laquelle elle doit prétendre...
Cette menace parut faire un assez grand effet sur mademoiselle de INiaran.
— \'enez ici , petite, et répondez — dit ma tante en me fusant signe de m'approcher.
Au lieu d'obéir, je me pressai contre INI. de Mortagne en le regardant d'un air suppliant.
— Vous voyez bien que vous lui faites une peur horrible avec vos tendresses! dit M. de Mortagne. — Ce n'est pas cette enfant qui doit répondre, c'est vous. Elle n'a pas un maître! elle sait à peine ce que les enfants du peuple savent h son âge! vous lui refusez jusqu'aux vêtements convenables à sa position. Pourtant on vous pave assez cher pour en prendre soin !
— Qu'est-ce que ça veut dire? On me paye ■ — s'écria ma tante avec indignation.
— Cela veut dire qu'on vous donne i ,000 fr. par mois, sur la fortune de cette pauvre enfant,
LE PROTECTEUR. IZii
pour subvenir à ses dépenses, et, à voir la laçqn dont elle est vêtue et instruite, il est clair que vous ne dépensez pas loo louis par an pour elle... Que faites-vous du reste? Si vous l'avez empoché, il faudra bien en rendre compte... Du reste, soyez tranquille... j'y veillerai... Parce que vous êtes très-méchante, ce n'est pas une raison pour que vous ne sovez pas aussi très-avare !
— Mais cela passe toutes les bornes ! jNTais si l'on ne savait pas que vous êtes plus qu'à moitié fou , monsieur, ce serait à vous faire jeter par les fenêtres ! Est-ce que j'ai des comptes à vous rendre? Qu'est-ce que signifie cette impertinente inquisition-lh? — s'écria mademoiselle de Maran en s'agitant sur son lit.
— Je vous dis que je suis son parent, son conseil; m'entendez-vous! — répondit M. de INIortagne d'une voix tonnante, — et, comme tel, je vous citerai devant l'assemblée de famille pour répondre de votre conduite! Si l'on ne me fait pas justice de vous... je me la ferai moi-même! et nous nous verrons entre les deux yeux. .. ce qui ne sera guère agréable pour moi... Car vous êtes un monstre.
— Ah! l'abominable homme, il va me rendre nicilade, avec ses brulahlcs... Traiter ainsi une malheureuse femme ! — dit ma tante d'une voix dolente.
— Eii ! madame, il v a long-temps que, pnr la hai'dicssc de vos allaques, par la méchanceté de vos projios, vous avez fait oublier la pitié qu'on doit avoir pour la vieillesse, pour la laiiîenr et pour les infirmités... Allons donc! vous n'êtes plus une femme.
— Comment! je ne suis plus une femme!
Je suis une licorne, peut-être?... ïMais, c'est à vous fliiie enfermer, monsieur!... Allez-vousen d'ici! allez-vous-en! je ne veux pas faire d'éclat devant m.es gens... Sans cela...
— Sans cela! madame, il en serait tout de même, vous n'y gagneriez que des témoins. Vo'ci mon dernier mot : je vais me rendre chez tous les membres du conseil de famille, afin de les engager (et j'y parviendrai) à vous retirer cette malheureuse enfant d'entre les mains et h la placer dans une pension ou dans un couvent.
— Et pour compléter cetle belle œuvre-là — reprit mademoiselle de Maran d'un air ironi-
q^ie — on vous chargera sans doute, monsieur , de designer le couvent? C'est grand dommage qu'il n'y ait pas de Jacobines^ vous V feriez mettre tout de suite cette petite, n'estce pas? En souvenir ^es frères et amis de 90 dont vous aimez tant Thistoire, vous l'appelleriez mamzelle Scîpionne ou mamzelle Egalité; qu'est-ce que je dis donc, mnmzelle! citoyenne, s'il vous plait. Malheureusement ces bons temps-là sont passés... et de nos jours, en tout et pour tout, on tient compte, monsieur, on tient sévèrement compte, entendez-vous, de la manière de voir des gens qui veulent faire prévaloir leur avis contre celui... de personnes bien pensantes.
Mademoiselle de Maran accentua tellement ces derniers mots que M. de Mortagne en comprit la portée.
— Ah! nous y voilà — s'écria-t-il —j'étais bien étonné aussi que vous ne m'ayez pas encore traité de Jacobin ou de bonapartiste, ce qui, pourtant, ne va guère ensemble, .le sais (jue vous êtes assez pcrllde pour me susciter dans le conseil une question de parti , à propos de ma réclamation. Je sais que vos parents ultras
Ua MATHILDE.
V sont en grand nombre. Je sais qu'ils suivent aveuglément vos avis, et il est probiblc qu'ils feront dans cet le circonstance , comme dans toute autre, un usnge criminel de leur majorité.
En m'embrassant avecteiidrcsse et émotion, M. de ÎMortagne ajouta tristement :
— Pauvre enfiinl!... Pauvre France!
— Ah! mon Dieu! vovez donc comme c'est à la fois superbe et touchant ! s'écria ma tante en riant aux éclats de son rire aigre et insolent. — ■ Ah ! mon Dieu ! vovez-vous ce pharamineux rapprochement... puLvi'e enfant!
pauvre France ! Le tendre Saiut-Just disait de ces jolies bergerades-là au club des Cordeliers, je crois ; ce qui ne l'empêchait pas du tout de vous faire couper le cou le lendemain. Oui, oui, je vois bien à votre colère, monsieur, que, si cela dépendait de vous, vous me traiteriez à la façon de ces pauvres frères et amis. Car en vérité, malgré votre naissance, vous étiez digne d'être des leurs, vous avez fait partie de ces messieurs de la Loire.
INI. de Morlagnc m'a dit qu'en effet les froids et cruels sarcasmes de ma lanle l'avaient mis
hors de lui, et qu'il se reprocha de kii avoir brutalement répondu :
— C'est vrai! quand je songe que vous avez fait mourir de chagrin ma cousine de iMaran , quand je songe que vous torturez un nialiieureux enfant avec une méchancclé diabolique , je me demande si l'on ne devrait pas mettre hors la loi... ce qui est moralement et physiquement hors de la nature.
— Assez d'insultes comme ça ! sortez ! sortez, monsieur! — s'écria mademoiselle de Maran avec une telle expression de colère, que, lorsque M. de Mortagne, en se levant, voulut me déposer à terre, je me cramponnai à lui de toutes mes forces en le suppliant de ne pas me laisser avec ma tante.
Il me mit dans les bras de ma gouvernante, qui était restée muette et inaperçue pendant cette scène.
Nous sortîmes tous truis : mademoiselle de Maran était dans une colère difficile à peindre.