CHAPITRE XI
« Non, non, Ursule !.. je ne puis obéir à vos ordres... Votre conduite est tellement inexplicable... ce que je ressens est si étrange , après le bonheur inespéré dont vous m'avez comblé, qu'il faut que je vous écrive puisque je ne puis vous parler, puisque par prudence, sans doute, vous semblez fuir toutes les rares occasions où je pourrais vous voir seule avant votre départ. Je ne sais si je veille, si je rêve... Peut-être nvaidcrez-vousà m'expliquer ce mystère.
» La possession d'une femme ardemment
aimée rend toujours heureux et fier!.... et
pourtant, le lendemain de ce jour qui
aurait dû être le plus beau de mes jours!... je suis tombé dans une tristesse morne , que votre conduite incompréhensible augmente encore Ce qui se passe en moi
est étrange, je vous le répète, Ursule; j'en suis épouvanté!... à l'agitation sourde , profonde , qui tourmente mon âme, je pressens que le plus grand événement de ma vie va... va s'accomplir ! ...
» Ma passion pour vous est immuable..., fatale!... parce qu'elle est sans borne et sans issue... elle est immuable, fatale , parce que je vous aime mille fois plus que vous ne.m'aimez!.. Vous clés la première femme qui m'ayez dominé!., près de vous, je l'avoue, je me sens d'une infériorité absolue... Vous vouliez, disiez-vous , un tyran ou un esclave... Eh bien! vous avez un esclave... un esclave aveugle, résigné, soumis.
» J'ai honte de vous dire cela... et pourtant je vous le dis, parce que j'espère que cette humble abnégation désarmera celte ironie impitoyable qui m'a poursuivi , je crois, même au
M. DE LANCRY A URSULE. 223 sein de ce bonheur enivrant qui , jusqu'à présent, n'a pas eu de lendemain!.. Oui, il m'a semblé qu'alors j'étais à vous, et que vous n'étiez pas à moi Dans vos regards il n'y avait
ni amour, ni volupté, ni remords... il y avait je ne sais quelle expression de triomphe haineux, de domination insolente, de cruel sarcasme!...Tenez, Ursule, si je crovais au démon, si je croyais à ces marchés cVdtnes qu'il fait, dit-on . je lui donnerais votre regard dédaigneux et superbe, lorsqu'il voit un malheureux tombera tout jamais en sa puissance , par la force de son charme infernal.
» Cette comparaison vous semble folle, absurde; vous vous en moquez peut-être... railleuse impitoyable, vouscroyezque je plaisante... pourtant cette comparaison est sérieuse, elle est vraie. Elle explique, autant qu'on peut l'expliquer, une sensation réelle et pourtant indéfinissable... Oui , de ce jour, Ursule , mon âme ne m'a plus appartenu... elle ne m'appartient plus!.. Ange ou démon, elle esta vous!.. Qu'en ferez-vous?..
» Cela est insensé, sîupide, mais il me semble que mon cœur ne bat plus clans ma poitrine ,
mais qu'il bat dans votre cœur, à vous... Tenez, je vois avec effroi que jusqu'ici je n'avais jamais aime... Xc prenez pas ceci pour une banalité, Ursule; si je voulais vous dire des fadeurs, je ne prendrais pas cet amer et triste langage: il ne peut en rien m'ètre favorable auprès de vous; il est ennuyeux , bizarre, et il ne vous apprend que ce que vous savez, car vous avez la conviction de votre toute-puissance sur moi.
» Non... non... je vous dis que jusqu'ici je n'ai jamais aimé ; j'ai toujours cru et. je crois encore que l'homme qui éprouve la seule véritable passion de sa vie, doit presque ressentir des impressions analogues à celles des femmes en ce qu'elles ont de plus délicat, de plus craintif, de plus soumis, de plus défiant. .. Eh bien! voilà ce que j'éprouve auprès de vous, Ursule... voilà ce que je n'avais jamais éprouvé... un écolier n'avouerait pas cela! C'est vous donner sur moi un avantage immense... mais pourquoi lutterai-je? à quoi cela m'a-t-il servi de lutter contre mon amour depuis que vous m'êtes apparue sous une physionomie si nouvelle, lors de ce long entretien que
ma femme entendait! Pourquoi de ce jour, où vous m'avez pourtant si impitoyablement raillé... pourquoi mou goût pour vous a-t-il pris soudainement tous les caractères de la passion la plus effrénée?
«Pourquoi n'ai-je pas été séduit par vos qualités, mais par l'audace et la témérité de vos principes? par l'élincelante ironie de votre esprit? par cette brûlante éloquence avec laquelle vous peignez si voluptueusement le bouleversement des sens à l'approche de l'homme aimé?...
» Tenez , Ursule , cette pensée est horrible , il faut que je vous dise tout; savez-vous pourquoi la possession me laisse si malheureux, si inquiet, si chagrin? pourquoi elle ne me donne pas sur vous cet ascendant, cet empire qu'elle donne toujours? pourquoi, enfin, je vous le répète, je suis à vous sans que vous soyez à moi? C'est... je frémis de le croire... de l'écrire... c'est... c'est qu'il me semble que, vous... vous n'avez cédé ni à l'enivrement de l'amour, ni même à l'entraînement des sens... On dirait que vous avez cédé , non pas à moi,
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mais à quelque mystérieuse influence qui m'est
étrangère.
» Oh ! vous ne saurez jamais ce que vous m'avez laissé de regrets affreux , de désirs brûlants, de radieuses et folles espérances ; vous ne savez pas ce que c'est que de se dire : Cette femme qui inspire tout ce que le désir a de plus exalté, je l'ai possédée sans la posséder... j'ai tous les droits sur elle, et je n'en ai aucun; un jour... elle s'est livrée à moi avec tant d'insouciance et de dédain, que je ne ressens qu'humiliation et amertume... Qu'étais-je donc? que suis-je donc à vos yeux? ai-je été voire jouet? Si vous ne m'aimez pas... pourquoi ces faveurs? avez -vous donc voulu me prouver que j'étais si peu à vos yeux que vous pouviez impunément me tout accorder un jour, et l'oublier le lendemain sans vous croire même obligée de rougir?... Non, non, voyezvous, il n'y a pas d'impératrice romaine qui, dans ses mépris écrasants , ait plus audacieusemcnt prouvé qu'un esclave n'était pas un homme !
» Depuis ce jour, en vain je tâche de lire sur votre physionomie impénétrable quelque ten-
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dre ressouvenir... est-ce dissimulation , calcul, insensibilité, prudence? Vos traitsne disent rien... rien que raillerie hautaine ou indifférence... Pourquoi me traiter ainsi? Ne suisjc pas votre amant? Ne le suis-je plus? Avezvous donc voulu , par une coquetterie infernale, inouïe, ne me laisser rien ignorer... pour me faire tout regretter avec plus de rage encore!
»Par le ciel, cela ne peut pas être ainsi! je n'ai pas foi en moi, mais en mon amour désespéré... Ces émotions enivrantes dont vous parlez avec de si ardentes paroles, vous les ressentirez pour moi, entendez-vous, Ursule?... Je vous inspirerai toute la fougue de la passion... Oh! que vous serez belle... ainsi.. Tenez, à cette seule espérance, mon sang bouillonne, ma tête se perd... Ursule, Ursule ! pour être aimé de vous , rien ne me coûtera, dévouement, sacrifice, honte... tenez, si je l'osais, je dirais crime...
» Et quand je pense que si votre charme voluptueux et irritant exalte l'amour jusqu'à cette frénésie, votre esprit étincelant, hardi, ravit, domine et captive à jamais...
» Si vous aimiez... oh! si vous aimiez, y au-
rait-il au monde une maîtresse plus enchanteresse ? Tenez, c'est à devenir fou que de songer que, grâce à l'amour, vous si intraitable, si moqueuse , si indépendante , vous deviendriez soumise, tendre et dévouée... mais soumise , tendre et dévouée avec ce charme adorable qui n'appartient qu'à vous , et non pas à la manière des autres femmes qui vous font prendre la tendresse, le dévouement et la soumission sinon en haine, du moins en dédain ou en indifférence, parce qu'il est dans leur nature faible et chétive d'avoir ces qualités négatives...
» Après tout : que me fait , à moi , que la brebis soit douce et craintive ? quel mérite a-t-elle ? Mais que la panthère vienne, timide et caressante , ramper à mes pieds ; alors , oh ! alors je -ressens un bonheur , un orgueil , un triomphe sans égal.. .
» Ursule... Ursule... je vous le répète, je le senslà... auxbattementsprécipilésde mon cœur, vous m'aimerez comme je veux être aimé de vous... oh! je saurai bien vous y forcer... Oui... l'amour désespéré s'impose à force de dévoue- ' ment , il s'imposera même à vous ; ne prônez pas cela pour une présomption aveugle et rïdî-
cule... je puise celte assurance dans la profondeur même de ma passion.
» Quelquefois pourtant j'espère, je me figure que votre insouciance affectée est un jeu destiné a compléter l'illusion de ma femme et à lui faire croire plus aveuglément encore au retour que je feins d'éprouver pour elle... Mais, non, vous m'auriez dit quelques paroles , nous nous serions entendus par quelque signe d'intelligence, tandis que depuis ce jour, à la fois si cruel et si doux, vous avez pris à tâche d'éviter les rares occasions que j'aurais eues de vous entretenir seule... qui sait même si je parviendrai à vous remettre cette lettre!
>i Femme bizarre , incompréhensible ! si , par quelque allusion détournée , je vous parle de notre amour, vous me répondez par un sarcasme! Chose plus étrange encore : ma femme vous redoute , vous hait , vous le savez , et depuis le jour où vous l'avez outragée vous semblez la regarder avec un touchant intérêt? Est-ce le remords? non; vous n'aurez jamais de remords, vous; et puis, hélas! le remords, de quoi? une faute pareille... est-ce une faute... et d'ailleurs , ne dirait-on pas que votre seul
but maintenant est de me faire regretter et
adorer Mathilde.
«Voyant votre inexplicable indifférence... autant pour détourner les soupçons de ma femme que pour essayer d'éveiller en vous quelque jalousie, j'ai feint d'entourer Mathilde des plus tendres soins.... Au lieu de vous en alarmer , de vous en piquer... vous en avez paru satisfaite et nullement envieuse... Ursule... c'est à en perdre la raison. Qui êtes- vous donc? que me voulez-vous? Éles-vous mon bon ou mon mauvais génie ? Quelquefois vous m'épouvantez , il me semble que vous devez avoir sur ma vie la plus fatale influence... Non, non, pardon , je délire... Ursule ! ne vous offensez pas de cette lettre, vous êtes de ces femmes supérieures auxquelles on peut tout dire...
» Cette incohérence de pensées vous prouve toute l'exaltation de ma pauvre tête; mes idées se heurtent, se combattent ; mille fantômes s'offrent à mon imagination, parce que mon esprit et mon cœur sont incertains , parce que je ne sais pas ce que vous êtes pour moi. Cet état de doute est horrible; s'il continue, si vous ne me rassurez pas , c'est a peine s'il me res-
tera la force et la volonté de feindre une tendresse que je dois feindre pour détourner les soupçons de Matliilde et empêcher un éclat qui pourrait vous perdre : heureusement les distractions où me plongent tant de pensées di. verses passent aux yeux de ma femme pour des rêveries amoureuses dont elle est l'objet ; quelques jours encore, et tout sera éclairci.
» Vous ne me connaissez pas, Ursule, vous ne savez pas l'invincible opiniâtreté de mon caractère , je l'ignorais moi-même avant que d'avoir ressenti la force de volonté que vous m'avez inspirée ; je ne renoncerai h l'espoir d'être aimé de vous qu'après avoir tenté tout ce qu'il est humainement possible de tenter... et encore non , je ne puis même admettre la pensée que je renoncerai à cet espoir... non , une voix secrète me dit que je réussirai.
»Voici mes projets, n'essayez pas de les combattre, vous n'y changeriez rien. Vous partez dans quelques jours pour Paris; prétextant des calomnies que nous a rapportées mademoiselle de Maran, j'ai persuadé ma femme de rester à Maran tout l'hiver; quinze jours après votre départ je vous rejoins à Paris , des affaires d'in-
térèt motiveront suffisamment mon départ aux yeux de Mathilde. Une fois à Paris, les raisons ne me manqueront pas pour y prolonger mon séjour ; Yétat dans lequel se trouve ma femme l'empêchera de venir me rejoindre : d'ailleurs elle le voudrait que son désir serait vain, jamais je ne me suis senti plus intraitable , sans pitié; je serais cruel pour tout ce qui n'est pas mon amour pour vous. Il faut ma crainte de voir Mathilde se laisser égarer par sa jalousie et vous perdre auprès de votre mari , pour me forcer de simuler ce que je n'éprouve plus pour elle.
» Tenez, Ursule , encore une remarque qui vient a l'appui de ce que je vous disais, c'est que l'amour sincère et profond inspire des délicatesses inouïes... Jusqu'ici j'avais toujours menti en galanterie sans l'ombre de peine ou de regret; eh bien! je vous le jure, maintenant il m'est odieux de dire à ma femme des tendresses que je ne ressens plus: il me semble que ce sont autant de blasphèmes contre la sincérité de ma passion pour vous.
» 11 faut tout l'aveuglement de, Mathilde pour ne pas découvrir combien le rôle que je joue*
auprès d'elle me coule et me révolte... Mais il aura bientôt sa fin; je vais vous rejoindre à Paris , notre parenté me permettra de vous voir chaque jour sans éveiller les soupçons de votre mari. Alors, Ursule , une fois qu'aucune contrainte ne me gênera plus, je pourrai me faire aimer, et il faudra bien que vous m'aimiez... Exigez de moi tous les sacrifices possibles et impossibles, je m'y soumettrai avec bonheur, rien ne me coûtera, je ne regretterai rien, parce que maintenant tout ce qui n'est pas vous n'existe plus pour moi... Gela esUaffreux h dire, mais cela est... ma raison , ma volonté n'y peuvent rien... Toi... toi... Ursule , rien que toi... toujours toi... Oh! dis... le veux-tu? brisons les faibles liens qui nous retiennent tous deux, allons cacher notre amour dans quelque pays lointain ; Ursule, ne soyez pas retenue par la pitié! que ma passion soit heureuse ou malheureuse, le sort de ma femme ne peut changer; elle réunirait plus de qualités et plus de perfections encore que, je le sens, tout sentiment pour elle est a jamais éteint dans mon cœur.
» Vous êtes maintenant l'idéal, le lîêve de mon
cœur, de mon esprit , de mes sens , de ma vie. . . Jugez si Matbilde peut balancer votre influence si vous m'aimez, ou me consoler si vous ne m'aimez pas...
» Encore une fois, Ursule... vous... vous sans condition , je n'admets pas de doute à ce sujet , je ne veux pas en admettre , parce que je ne veux pas entrevoir l'abîme sans fond qui s'ouvrirait devant moi si... mais non, non, vous m'aimez, il faudra que vous m'aimiez; le hasard ne vous a pas donné en vain mon àmc , je n'existe plus que par vous , que pour vous, vous avez été à moi ! quoi que vous disiez , quoi que vous fassiez, il faut que nous soyons désormais et pour toujours l'un à l'autre. Je ne reculerai devant aucun moyen , vous entendez, devant aucun moyen pour y parvenir... Cela sera parce que la fatalité le veut ainsi. Adieu ! ange ou démon , je partagerai votre ciel ou votre enfer...
Je dirai plus tard la réaction brusque , profonde, que la lecture de cette lettre me causa.
Pendant que je la lisais, Gontran, lui, Usai t
cette réponse qu'Ursule lui avait faite , et qu'elle
avait cru me donner à la fin de mon entretien
avec elle.