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CHAPITRE XVH

La comtesse Mac-Grdfçor.

Sarah entra dans le cabinet du iiolairo avec son sang-froid cl son assurance habituels. Jacques Ferrand ne la connaissait pas, il ignorait le but de sa visite ; il s'observa plus encore ipie de coutume, dans l'espoir de faire une nouvelle dupe... 11 regarda très-attentivement la comtesse, et, malgré l'impassibilité de celte femme an front de marbre, il remarqua un léger tressaillement des sourcils, ipii lui parut trahir un embarra» contraint.

Le notaire se leva de son liiuteuil, avança une chaise, la montra du geste à Sarah el lui dit :

— Vous m'avez demandé, madame, un rendez-vous pour aujourd'hui; j'ai été très-occupé hier, je n'ai pu vous répondre que ce malin; je vous en fais mille excuses.

— Je désirais vous voir, monsieur... pour une affaire de la plus haute importance... Votre ivpnlation de probilé, de bonté, d'obligeance, m'a fait espérer le succès de la démarche ipie je tente auprès de vous...

Le notaire s'inclina légèrement sur sa cliaise.

— Je sais, monsieur, que votre discrétion est ;'i toute épreuve...

— C'est mon devoir, madame.

— Vous êtes, monsieur, un homme rigide cl incorruptible.

— Oui, madame.

— Pfiurlani, si l'on vous disait : Monsieui', il dépend de vous de rendre la tic... plus que la vie... la raison, à une mallh nreusc mère, auriezvous le courage de refuser?

— Précisez des faits, madame, je répondrai.

— Il y a quatorze ans environ, à la lui du mois de décembre 1824, un iiomnic, jeune encore, vèlii de deuil... est venu vous proposer de prendre en viager la somme de cent cinquante mille francs, que l'on voulait

placer à fonds perdus sur la lêle d'un enfant de trois ans dont les parents désiraient rester inconnus.

— Cnsnite, madame? dit le notaiie, s'épargnanl ainsi de répondre ;il'lirmativemcnt.

— Vous avez consenti à vous charger de ce placement, cl de faire assurer à celle enfant une rente viagère de huit mille francs ; la nioilié de ce revenu devait élre capitalisée à son profit jusipi'à sa majorité; l'.iutie moitié devait élre payée par vous à la personne qui prenait soin de cette pelile iille ?

— l'n-uili', madame?

— Au IjouI de deux ans, dit Sarah sans pouvoir vaincre une légère émotion, le 28 novembre 1.S27, cette enfant esl morte.

— Avant de conlimier cet entretien, madame, je vous demander.iî quel intérêt vous portez à colle affaire.

— La mère de celte petite fille est... ma sœur, inonsieur((). J'ai là, pour preuve de ce que j'avance, l'acte de décès de cette pauvre priiie, les lettres de la personne qui a pris soin d'elle, l'obligalion d'un de vos clients, chi'z lequel vous aviez placé les cinquante mille éciis.

— Voyons ces papiers, madame.

As-ez étonnée de ne pas être crue sur parole, Sarah tira* d'un portefeuille plusieurs papiers, que le notaire examina soii;netiseiiient.

— Lh bien ! madame, que désirez-vous'.' L'acte de décès esl pai failenicnten règle, et les cinquante mille écus ont été acquis à M. Petii- Jean, mon client, par la mort de l'enfant ; c'est une des chances des placements viagers, je l'ai fait observer à la personne qui m'a eliargé de cette affaire. Quant aux revenus, ils ont été exaclemenl payés par moi jusqu'à la mort de l'enfant.

— Itien de plus loyal que votre conduite eu tout ceci, mon--ieur, je me plais à le reconnaître. La femme à qui l'enfant a été conliée a eu aussi des droits à notre gratitude, elle a eu les plus grands soins de ma pauvre petite nièce.

— Cela est vrai, madame ; j'ai même été si satisfait delà conduite de cette femme, que, la voyant sans place après la mort de celle enfant, je l'ai prise à mon servii e, et depuis ce lemps elle y est encore.

— Madame Séraphin esta votre service, monsieur?

— Depuis quatoize ans, comme femme de charge. Et je n'ai qu'à me louer d'elle.

— Puisqu'il en est ainsi, monsieur, elle pourrait nous être d'un grand secours si... vous... vouliez bien accueillir une demande qui vous paraîtra étrange, peut-être même... coupable au premier abord; mais quand vous saurez dans quelle intention...

— Une demande coupable, madame! je ne vous crois pas plus capable de la faire que moi do l'écouter.

— Je sais, monsieur, que vous êtes la dernière penwnne à qui on devrait adresser une pareille requête ; mais je mets tout mon espoir... mon seul espoir, dans votre pilié. En tout cas, je puis compter sur votre discrétion?

— Oui, madame.

— Je continue donc. La mort de celle pauvre petite fille a jelé sa mère dans une désolation telle, que sa douleur est ausïi vive aujourd'hui qu'il y a quatorze ans, et qu'après avoir craint pour sa vie aujourd'hui nous craignons pour sa raison.

— Pauvre mère ! dit M. Ferrand avec un soupir.

— Oh! oui, bien malheureuse mère, monsieur; car elle ne pouvait que rougir de la naissance de sa fille à l'époque où elle l'a perdue, tandis qu'à celte heure les circonstances sont telles, que ma soeur, si son enfant vivait encore, pourrait la légitimer, s'en eyorgiieillir, ne plus jamais la quitter. Aussi, ce regret incessant venant se joindre à ses autres chagrins, nous craignons à chaque instant de voir sa raison s'égarer.

— Il n'y a malheureusement rien à faire à cela.

— Si, monsieur.

— Coniinent, madame?

— Supposez qu'on vienne dire à la pauvre mère : On a cru votre lillc morte, elle ne l'est pas ; la femme qui a pris soin d'elle élanl loiile petite pourrait l'afliimer.

— Un tel mensonge serait cruel, niadame... pourquoi donner en vain un espoir à cette pauvre mère?

— Mais, si ce n'était pas un mensonge, monsieur? ou plutôt si cetlo supposition pouvait se réaliser?

— Par un miracle? s'il ne fallait pour l'obtenir que joindre mes pricios aux vôtres, je les joindrais du plus profond de mon cœur... tioyez-lc, niadame... .Malheureusement l'acie de décès esl formel.

— Mon Dieu, je le sais, monsieur, l'enfant est mort; cl pourtaiil, si vous vouliez, le malheur ne serait pas irréparable.

— Est-ce une énigme, madame?

— Je parlerai donc plus clairement... Que ma sœur retrouve demain sa fille, non-seulement elle renaît à la vie, mais encore elle est sûre d'épouser le père de cet enfant, aujourd'hui libre comme elle. Ma nièce est

(1) Nous croyons inutile de rnppelcr au lecteur que l'enfant dont il est qaes-' lion est Fleur-ile-M.irie, fille de Uoilolplic et de Sanih, el que celle-ci, on pnrlaut d'une prétendue sœur, fait un mensonge nécessaire à ses projets, ainsi qu'on va le voir. Sarah était d'ailleurs convaincue comme Rodolphe de la mort de ^»'■ pctitP tille.

LES MYSTi^RES l^E PABTS.

morle à six ans. Si''p:irce de ses paicnls dés l'âge le |iliis leiuli e, ils n'oiil coii>eivé d'el!e iiuinii souvenir... Sii|i|ioh'Z qu'on liituve mie ji une lille de dix-sept ;in:,, ni;i uieee :niniit ni.iinlen inl cet àye... nne jeune lille coruuio il Y en a t.iiit, iibainloiniée de ses parents; (pi'on dise à uia sœur : « Voilà votre (illc, car on vous a trompée : de graves intérêts ont voulu qu'<'n la lit passeï' pour morte. La femme qui l'a élevée, un notaire respectable, vous afiirmeront, vous prouveiimt ipie c'est bien elle... »

Jacques Ferrand, après avoir laissé parler la comtesse sans l'iiilerrornpre, se leva brusquement, et s'écria d'un air indigné :

— Assez... assez!... madame! Oli ! cela est infâme !

— Monsieur I

— Oser ine proposer à moi... à moi... une su; position d'enfant... J'anéaulissement d'un acte de décès... une action criimnelle.euliii ! (.'est la piemière fois de ma vie que je subis un pareil outrage... et je ne l'ai pourl.mt pas mérité, mon Dieu... vous le savez!

— Mais, monsieur, à qui cela f.iit-il du tort? Ma sœur et la personne qu'elle désire épouser sont veufs et sans enfants... tous deux regrettent amèrement la lille qu'ils ont perdue. Les tromper... mais c'est les lendie au bonlieiii', à la vie... mais c'est assurer le sort le plus heureux à quelque pauvre lille abandonnée... c'est donc là une noble, une généreuse action, et non pas uii ciime.

— En vérité, s'écria le notaire avec une indignation croissante, j'admire combien les projets les plus exécrables peuvent se colorer de beaux sémillants !

— Mais, monsieur, réllécliissez...

— Je vous répèle, ii,a.^„nic, que cela est infâme... C'est une honte de voir une femme de votre qnalilé machiner de telles abominations... auxquelles votre so;ur, je l'espère, est étrangère...

— Monsicui'. ..

— .\ssez, madame, assez !.. Je ne suis pas galant, moi... Je vous dirais brutalement de dures vérités...

Sarah jeta siu- le notaire un de ces regards noirs, profonds, presque acérés, et lui dit lioidement :

— Vous refusez'.'

— Pas de nonvcllc insulte, madame!...

— Prenez garde !...

— Des menaces?...

— Des menaces... Et pour vous prouver qu'elles ne seraient pas vaines, apprenez d'ab(ud que je n'ai pas de sœur...

— Comment, madame?

— Je suis la mère de cet enfant...

— Vous'? ..

— Moi !... J'avais pris un détour pour arriver à mon but, imaginé une fable pour vous intéresser... Vous êtes impitoyable... Je lève le masque... Vous voulez la guerre... eh bicnl la guerre...

— La guerre ? parce que je refuse de m'associer à une machination criminelle! quelle aud.ice !...

— Ecoutez moi, monsieur... votre réputation d'honnête homme est faite et parfaiie... retentissante et immense...

— Parce qu'elle csl méritée... Aussi faut-Il avoir perdu la raison pour oser me faiie des propositions comme les vôtres!...

— Mieux que personne je sais, monsieur, combien il faut se délier de ces réputations de veitu farouche, qui souvent voilent la galanleiie des femmes et la fripomierie des hommes...

— Nous oseriez dire, madame...

— Depuis le commencement de notre entretien, je ne sais pourquoi... je doute que vous méi itiez l'estime et la considérai ion dont vous jouissez.

— Vraiment, madame? ce doute fait honneur à votre perspicacité. — N'est-ce pas'?., car ce doute est fondé sur des rieiis... sur l'instinct,

sur des pressentiments inexplicables... mais raremeul ces prévisions

m'ont trompée.

, — Finissons cet entretien, madame.

— Avant, connaissez ma lésolulion.... Je couunence par vous dire, de vous à moi, que je suis eouvaiucue de la mort de ma pauvre (ille... Mais il n'importe, je prétcndiai qu'elle n'est pas morte : les causes les plus invraisemblables se plaident... Vous êtes à cette hem-e dans une position telle, (pic vous devez avoir beaucoup d envieux, ils regarderont comme une boune fortune l'occasion de vous attaquer... je la leur fournirai. .

t— Vous?

— Moi, en vous attaquant sous quelque prétexte absurde, sur une irrégularité dans l'acte de décès, je suppose... il n'importe. Je soutiendrai que ma (ille n'est pas morte. Comme j'ai le plus grand intérêt à faire croire qu'elle vit encore, quoique perdu, ce procès me serv .a en donnant un retentisseuieut immense à cette all'aire. Une mère qui réclame sou enfant est toujours inléressanle : j'aurai pour moi vos envieux, vcs ennemis, et toutes les âmes sensibles et romanesques.

— C'est aussi fou que méchant ! Dans quel intérêt aurais-je fait passer votre (ille pour morte si elle ne 1 étail pas?

— C'est vrai, le motif est assez embarrassant à trouver; heureusement les avocats sont là !... Mais, j'y pense, en voici nu excellent : voulant partager avec votre client la somme placée eu viager sur la tète de cette malheureuse enfiint... vous lavez faitdisparaitre...

Le notaire iiupi^ssible haussa les épaules.

— ^'. J^^''"'' i^'c assez criminel pour cela, au lieu de la faire disparaître, je l'aurais tuée !

Sarali tressaillit de surprise, resta muette un moment, puis reprit avec amertume :

— Pour un saint homme, voilà une pensée de crime profondément creusée!... Aurais-je donc touché juste on tirant au hasard?... Cela me donne à penser... et je penserai... Un dernier mol... Vous voyez quelle leiiime je suis... j'écrase sans pitié toul ce qui f.iil obstacle à mou cliemiii .. l'i^lléeliissez bien... il fmt ((uc demain vous soyez d'cidé... Vous pouvez faire iinpunéuienl ce que je vous dciiîande... Dans sa joie, le perc de ma (ille ne discutera pas la possibilité d'une telle ré^urrectiou si nos mensiingcs, qui le rcndiout si heureux, sont adioitemeul condiii;és. Il n'a d ailleurs d'autres preuves de la mort de notre enfant que ce ipieje lui eu ai ci rit il y a quatorze ans; il me sera facile de le persuader que je i ai trompé à ce sujet, car alors j'avais de ju^tes griefs contre lui... Je lui dirai (pie dans iii.i douleur j'avais voulu briser a ses yeux le dernier lien qui nous attachait encore l'un à l'aulre. Vous ne pouvez (Icuic être eu rien comptomis : afiiiinez seulement... homme irréprochable, afiirmez que tout a été autrefois coiieerté entre vous, moi et madame Séraphin, et l'on vous croira. (Juanl aux cinquante milh^ éciis placés sur la tête de ma lille, cela me regarde seule; ils resteront acquis à votre dieiii, qui doit ignorer complètement ceci ; enlin, vous fixerez vous-même voire récompense...

Jacques Ferrand conserva tout son sang-froid, malgré la bizarrerie de celle situation si étiange el si dangereuse iMur lui.

La comtesse, croyant réellement à la mort de sa (ille, venait proposer au notaire de faire passer pour vivante cette enfant qu'il avait, lui, l'ait passer pour moric, quatorze années auparavant.

11 était trop habile, il couuaissait trop bien les périls de sa position pour ne pas compiendre la portée des menaces de Sar.di.

QuoiqiKî admirablement et laborieuscuicut construit, l'édifice de la répulation du notaire reposait sur le sable, le public se dc'iiirbe aussi facilement qu'il s'engoue, aimanta avoir le droil de fouler aux pieds celui que na,;;uere il portait aux nues. Comment piévoir les ciMiséqueiices de la première attaque portée à la réputliou de Jacques Ferrand? Si fol'e que fût celle alla(pie, son audace même pouvait éveiller les soupçons...

La perspicacité de Sarah, son endurcissemeul, effrayaienl le notaire. CeUe mère n'avait pas eu wn mouieiit d'atleiidrisseincut en parlant de sa (ille ; elle n'avait paru consiilércr sa mort que comme la perle d'un moyen d'action. De tels caractères sont iu:piioyablcs d.ms leurs desseins et d.ms leur vengeance.

Voulant se donner le lemps de chercher à parer ce coup dangereux, Ferrand dit froidement à Sarah :

— Vous m'avez demandé jusqu'à demain midi, madame ; c'est moi qui vous donne jusiju'à apres-diinain pour renoncer à un projet dent vous ne soupi.ounez pas la gravilé. Si d'ici la je n'ai pas re(;u de vous une letlre qui m'auuouce que vous abandonnez celte cruninelle el folle enirepi isc, vous apprendrez à vos dépens que la jiislice sait protéger les honnêtes gens qui refusent de coupables comidicilés, el ((d'elle peut atteindre les fauteurs d'odieuses macliinalious.

— Cela veut dire, m(uisieur, que vous me demandez un jour iL- plus pour réllécbir à mes propositions? C'est bon signe, je vous l'accorde... Après-demain, à celte heure, je reviendrai ici, et ce sera enire nous... la paix... ou la guerre, je vous le répète... mais une guerre acharnée, sans merci ni pilié...

Et Sarah sortit.

— Toul va bien, se dit-elle. Celle misiTahle jeune lille à laquelle itodolphe s'intéressait par caprice, cl qu'il avait envoyée à la feniKî de Ronqueval, a(iu d'en faire sans doute plus tard sa maîtresse, n'est |ilus maintenant à craindre... grâce à la borguesse qui m'eu a délivnc...

L'adre>se de Rodolphe a sauvé madame d'Ilarville du piège où j'avais voulu la faire tomber; mais il est impossible qu'elle échappe à la nouvelle trame que je médite : ellesera donc àjamais perdue pour Rodoiplie.

Alors, altrislé, découragé, i^olé de toute afl'eclion, ne sera-t-il pas d.iiisune posilioud'espiit telle, qu il ne demandera pas mieux que d'être dupe d'un meu-ouge auquel je |iiiis donner loules les apparences de la réalité avec l'aide du notaire?... El le notaire m'aidera, car je l'ai effrayé.

Je trouverai facilement une jeune fille orpheline, inléressanle et pauvre, qui, iiistruile par moi, remplira le rôle de notre enfant si amèrement regretlé par Rodolphe. Je connais la grandeur, la géuérosilé de son cœur. Oui, pour dor..ier un nom, un laiig à celle qu'il croira sa (ille, jusqu'alors malheurense el abandonnée, il renouera nos liens que j'av.iis crus indissolubles. Les prédictions de ma noiurice se léaliseront enlin, et j'aurai cette fois sûrement atteint le but constant de ma vie... une couronne !

A peine Sarah venait-elle de quitter la maison du notaire, que M. Charles Rnbei l y entia, deseendanl du cabriolet le plus élégant : il se dirigea en habitué vers le cabinet de Jacques K'rrand.

CDAPITRE XVril.

H. Charles Robert

Le command.inf, ainsi que disait madame Pipelet, entra sans façon chez le notaire, qu'il trouva d'une humeur sombre et atrabilaire, et qui lui dit brutalement :

— Je réserve les après-midi pour mes clients... quand vous voulez me parler, venez donc le matin.

— Mon cher tabellion {c'était une des plaisanteries de M. Robert), il s'agit d'une aiïaire iniporlaute... d'abord, et puis je tenais à vous rassurer par moi-même sur les craiutes que vous pouviez avoir...

— Quelles craintes '.'

— Vous ne savez donc pas7

— Quoi?

— Mon duel...

— Votre duel?

— Avec le duc de Lucenay. Comment, vous ignoriez

— Oui.

— Ah ! bah !

— Et pourquoi ce duel?

— Une chose excessivement grave, qui voulait du sang. Figurez-vous qu'en pleine ambassade M. de Lucenay s'était permis de nie dire en face que... j'avais la pituite !

— Que vous aviez?

— La pituite, mon cher tabellion ; une maladie qui doit être très-ridicide !

— Vous vous êtes battu pour cela ?

— Et pourquoi diable voulez-vous donc qu'on se balte? Vous croyez qu'on peut, là... de sang-froid... s'entendre dire froidement qu'on a la pituite ? et devant une femme charmante, encore !... devant une petite marquise... que... Enfin, suffit. .. ça ne pouvait se passer comme cela...

— Certainement.

— Nous autres militaires, vous comprenez... nous sommes toujours sur la hanche. Mes témoins ont été avant-hier s'entendre avec ceux du duc. J'avais très-nettement posé la question .. ou un duel ou une réiractatiou.

— Une rétractation... de quoi?

— De la pituite, pardieu ! de la pituite qu'il se permettait de m'attribner !

Le notaire haussa les épaules.

— De leur côté, les témoins du duc disaient : — Nous rendons justice au caractère honorable de M. Charles Robert; mais M. de Lucenay ne peut, ne doit ni ne veut se lélracter. —Ainsi, messieurs, ripostèrent mes témoins, M. de lucenay s'opiniàtre à soutenir que M. Cliarles l!oberla la pitiiile? — Oui, messieurs; mais il ne croit pas en cela porter atteinte à la considération de M. lîobert. — Alors, qu'il se rétracte. — Won, messieurs; M. de Lucenay reconnaît M. liobert pour un galant homme : mais il prétend qu'il a la pituite. — Vous voyez qu'il n'y avait pas moyen d'arranger nue aliaire aussi grave. ..

— Aucun... vous étiez insulté dans ce que l'homme a de plus respectable.

— N'est'Ce pas? Aussi on convient du jour, de l'heure, de la rencontre ; et hier matin, à Vincenues, tout s'est passé le plus honorablement du monde : j'ai donné un léger coup d'épée dans le bras au duc de Lucenay ; les témoins ont déclaré Ihonneur satisfait. Alors le due a dit à haute voix. — Je ne me rétracte junais avant une affaire ; après, c'est ditférent; il est donc de mon devtjir, de mon honneur, de proclamer que j'avais fiuissement accusé M. Charles Robert d'avoir la pituite. Messieurs, je reconnais non-seulement que mon loyal adversaire n'a pas la pituite, mais j'atlirme qu'il est incapable de l'avoir jamais... Puib le duc m'a tendu cordialement la main en me disant : --Etes-vous content? — C'est entre nous à la vie et ;i la mort! lui aije répondu. Et je lui devais bien ça... Leduc a parlaitemcnt fait les choses... il aurait pu ne rien dire du tout, ou se contenter de déclarer que je n'avais pas la pituite .. Mais aflirmer que je ne l'auriis jamais... c'était un procédé trèsdélicat de sa part.

— Voilà ce que j'appelle du courage bien employé !... Mais que voulez-vous?

— Mon cher garde-notes (antre plaisanterie de M. Robert), il s'agit de quelque chose de trés-iinporlaut pour moi. Vous savez que, d'après nos conventions, lorsque je vous ai avancé trois cent cincpiaute mille francs pour achever de payer votre cliarge, il a été stipulé qu'en vous prévenant trois mois d'avance je pourrais retirer de chez vous... ces fonds dont vous me payez l'intérêt...

— Après?

— Eh bien! dit M. Robert avec embarras, je... non... mais... c'est que...

— Quoi?

— Vous concevez, c'est un pur caprice... l'idée de devenir seigneur terrien, cher t.ibellion.

— Expliquez-vous donc ! vous m'impatientez !

— En un mot, on me propose une acquisition territoriale, et, si cela ne vous était pas désagréable... je voudrais, c'esl-à-dire je désirerais retirer mes fonds de chez vous. . . et je viens vous eu prévenir, selon nos conventions...

— Ah! ah!

— Cela ne vous fâche pas, au moins?

— Pourquoi cela me fàcherail-il ?

— Parce que vous pourriez croire...

— Je pourrais croire?

— Que je suis l'écho des bruits...

— Quels bruits?

— Non, rien, des bêtîses...

— Mais parlez donc. .

— Ce n'est pas une raison parce qu'il court sur vous de sots propos...

— Quels propos?

— Il n'y apasun mol de vrai là-dedans... mais les méchants aflirment que vous vous êtes trouvé malgré vous engagé dans de mauvaises affaires. Purs cancans, bien entendu. C'est comme lorsqu'on a dit que nous jouions à la Bourse ensemble. Ces bruits sont tombés bien vite... car je veux que vous et moi nous devenions chèvres si...

— Ainsi vous ne croyez plus votre argent en sûreté chez moi?

— Si fait, si fait... mais j'aimerais autant l'avoir entre mes mains...

— Attendez-moi là...

M. Ferrand ferma le tiroir de son bureau et se leva.

— Où allez-vous donc, mon cher garde-notes?

— Chercher de quoi vous convaincre de la vérité des bruits qui courent de l'embarras de mes affaires, dit ironiquement le notaire.

Et, ouvrant la porte d'un petit escalier dérobé, qui lui permettait d'aller au pavillon du fond sans passer par l'élude, il disparut. A peine étail-il sorti que le maître clerc frappa.

— Entrez, dit Charles Robert.

— M. Ferrand n'est pas là?

— Non, mon digue basochien. (Autre plaisanterie de -M. Robert.)

— C'est une dame voilée qui veut parler au patron à l'instaut pour une affaire très-pressante...

— Digne basochien, le patron va revenir tout à l'heure, je lui dirai cela. Est-elle jolie, celle dame?

— Il faudrait élre malin pour le deviner ; elle a un voile noir, si épais qu'on ne voit passa figure...

— Bon, bon ! je vais joliment la dévisager en sortant. Je vais prévenir M. Ferrand des qu'il va rentrer.

Le clerc sortit.

— Où diable est allé le tabellion? se demanda M. Charles Robert, me chercher sans doute l'état de sa caisse... Si ces bruits sont absurdes, tant m'reux!... Après cela... bah!... Ce sont peut-être de méchantes langues qui font courir ces propos-là... les gens intègres comme Jacques Ferrand ont t;nt d'envieux!... C'est égal, j'aime autant avoir mes fonils... j'achèterai le château dont on m'a parlé... il y a des tourelles gothiques du temps de Louis XIV, genre renaissance... tout ce qu'il y a de plus rocoeo... ça me donnera un petit air seigneurial qui ne sera pas piqué des vers... Ça ne sera pas comme mon amour pour celte bégueule tic madame d'IIar\ille... M'a-t-elle fait aller !... mon Dieu! m'a-t-elle fait aller !... Oh ! non, je n'ai pas f.iii mes frais... comme dit cette stupide portière de la rue du Temple, avec sa perruque à l'enfant... Cette plaisanterie-là me couteau moins mille écus. Il est vrai que les meubles me restent... et que j'ai de quoi coitipromettre la marquise... Mais voici le tabellion.

M. Ferrand revenait, tenant à la main quelques papiers qu'il remit à M. Charles Robert.

— Voici, dit-il à ce dernier, trois cent cinquante mille francs en bons du trésor... Dans quelques jours nous réglerons nos comptes d'intérêt... Faites moi un reçu...

— Comment!... s'écria M. Robert stupéfait. Ah çà, n'allez pas croire au moins que...

— Je ne crois rien...

— Mais...

— Ce reçu!...

— Cher garde-notes!...

— Ecrivez donc, et dites aux gens qui vous parlent de l'embarras de mes affaires de quelle manière je réponds à ces soupçons.

— Le fiii est que, des qu'on va savoir cela, votre crédit n'en sera que plus so'ide; mais vraiment, reprenez cet argent, je n'en ai que faire en ce moment; je vous disais dans trois mois.

— Monsieur Charles Robert, on ne me soupçonne pas deux fois.

— Vous êtes fâché ?

— Ce reçu !

— Barre de fer, allez ! dit M. Charles Robert. Puis il ajouta en écrrvanl le reçu :

— 11 y a une dame on ne peut pas plus voilée qui veut vous parler tould' suite, tout de suite, pour une affaire très-pressée... Je me fais une joie delà bien regarder en passant devant elle... Voilà votre reçu; est-il en règle?

LES MYSTÈRES DE PARIS

— Très-bien ! maintenant allez-vous-en par ce petit escalier. — - Mais la (lame?

— C'est ju,iomcnt pour que vous ne la voyiez pas. Et le iiotaite, sonnant son maître clerc, lui dit :

— Faites entrer cette lianie... Adieu, monsieur Robert.

— Allons... il faut renoncer à la voir. Sans rancune, tabellion... Croyez bien que...

— Itien, bien ! adieu...

El le notaire referma la porte sur M. Charles Robert.

Au bout de quelques inslants le maître clerc introduisit madame la duchesse de i.u( enay, velue tres-modestemeni, enveloppée d'un grand cliàle, et la ligure complélemcnt cacliée par l'épais voile de dentelle noire qui entourait son chapeau de moire de la même couleur.

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