CHAPITRE II
La mcrc et le fils.
Ignorant les mauvais desseins de sa famille, Martial entra Icnlenicnl d;nis la cuisine.
(1uelqu(rs mots de la Louve, d.ins sou enlielicii avec FIciir-dc-.Marie, ont déjA fait ronitalire In singulière eiisienee de cet homme.
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LES MYSTÈRES DE PARIS
Doue do bons iiislincls naturels, inciipalilc d'ime action posiiiveinent basse ou niécliiuilr, Martial n'en menait pas moins une conduite peu régulière. Il pèeliait en fraude, cl sa force, son audace, inspiiaienl assez de crainte aux {;ardcs-pèclie pour (juils fermassent les yeux sur sou bracouiKiye de rivière.
A celle industrie déjà tres-peu légale, Martial en joignait une antre forl illicite.
Riavo redoute, il se chargeait volontiers, plus encore par excès (!(• courage, par cràuerie, que par cupidité, de venger, dans des rencontres de pugilat ou de bàlon, les victimes d'adversaires d'une force trop inégale ; il faut dire que Martial choisissait d'ailleurs avec assez, de ilroilure les causes qu'il plaidait à coups de poing ; généralement il prenait le parti du faible contre le fort.
L'amant de la Louve ressemblait beaucoup à François et à Amandinc ; il était de taille moyenne, n)ais robuste, large d'é|)aules ; ses épais cheveux roux, coupés en brosse, formaient cinq pointes sur son front bien ouvert; sa barbe épaisse, drue etcourle, ses joues larges, son ne/, saillant carrément accusé, ses yeux bleus et hardis, donnaient à ce mâle visage une expression singulièrement résolue.
Il élait coilTé d'un vieux chapeau ciré ; malgré le froid, il ne portait qu'une mauvaise blouse bleue par-dessus sa veste et son pantalon de gros velours de colon tout usé. Il tenait à la main un énorme bâton noueux, qu'il déposa près de lui sur le bulfel...
Un gros chien basset, à jandjes toises, au pelage noir marqué de feux tres-vil's, était entré avec Martial ; mais il restait auprès de la porle, n'osant s'a|iprocher ni du feu, ni des convives déjà attablés, l'expérience ayant prouvé au vieux Mirant (c'était le nom du basset, ancien coiopaguon de braconnage de Martial) qu'il était, ainsi que son maître, Irès-pin sympatliiqiie à la famille.
— Où sont donc les enfants?
Tels furent les premiers mots de Martial lors(pi'il s'assit ànable.
— Ils sont où ils sont, répondit aigrement Calebasse.
— Où sont les cufanls, ma mère? reprit Martial sans s'inquiéter delà réponse de sa sœur.
— Ils sont couchés, reprit fochement la veuve.
— Esi-ce qu'ils n'ont pas soupé, ma mère?
— Qu'est-ce que ça te tait, à loi '! s'écria brutalement Nicolas, après avoir bu un grand verre de vin pour augmenter son audace ; car le caractère et la Ibrce de son frère lui imposaient beaucoup.
Martial, aussi indifférent aux attaques de Nicolas qu'à celles de Calebasse, dit de nouveau à sa mère :
— .le suis fâché que les enfants soient déjà couchés.
— Tant pis... répondit la veuve.
— Oui, tant pis!... car j'aime à les avoir à côté de moi quand je soupe.
— Kl nous, comme ils nous embêtent, nous les avons renvoyés, s'écria Nicolas. Si ça ne te plaît pas, va-t'en les retrouver!
Martial, surpris, regarda fixement son frère.
— l'ois, comme s'il eût réiléchi à la vanité d'une querelle, il haussa les épaules, coupa un morceau de pain et se servit une tranche de viande.
Le basset s'était approché de Nicolas, quoiqu'à distance très-respectueuse; le bandit, irrité de la dédaigneuse insouciance de son frère, et espérant lui faire perdre patience en frappant son chien, donna un furieux coup de pied a Mirant, qui poussa des cris lamenlables.
Martial devint pourpre, serra dans ses mains contractées le couteau qu'il tenait, et frappa violemment sur la table; mais, se contenant encore, il appela son chien et lui dit doucement :
— Ici, Mirant.
Le basset vint se coucher aux pieds de son maître. Celle modération contrariait les projets de Nicolas ; il voulait pousser son frère à bout pour amener un éclat. Ll ajouta donc :
— Je n'aime pas les chiens, moi... je ne veux pas que ton chien reste Ici!...
Pour toute réponse, Martial se versa un verre de vin, cl but lentement.
Echangeant un coup d'oeil rapide avec Nicolas, la veuve l'encouragea d'un signe à continuer ses hostilités contre Maillai, espérant, nous l'ayons dit, qu'une violente querelle amènerait une lupture et yne séparation complète.
Nicolas alla prendre la baguette de saule dont s'était servie la veuve pour battre François, et, s'avançant vers le basset, il le frappa rudement en disant :
— Hors d'ici, hé. Mirant!
Jusqu'alors Nicolas s'était souvent montré sournoisement agressif envers Martial; mais jamais il n'avait osé le provoquer avec tant d'audace et de persistance.
L'amant de la Louve, pensant qu'on voulait le pousser à bout, dans quelque but caché, ledoubla de modération.
Au cri de son chien battu par Nicolas, Martial se leva, onviit la porle de la cuisine, mit le basset dehors, et revint continuer son souper.
Cette incroyable |>alience, si peu en harmonie avec le caractère ordinairenicni emporté de Maniai, confondit ses agresseurs... Ils se regardèrent profondément surpris.
Lui, paraissant compléleincnl étranger à ce qui se passait, mangeait glorieusement et gardait un profond silence.
— (ialebasse, oie le vin, dit la veuve à sa tille. Celle-ci se bâtait d'obéir, lorsque Martial dit :
— Attends... je n'ai pas tii(i de souper.
— Tanl pis! ilil la veuve en enlevant elle-même la bouteille.
— Ah !... c'est différent I... reprit l'amant do la Louve.
El, se versant un grand verre d'eau, il le but, lit claquer sa langue contre son palais, et dit :
Voilà de fameuse eau !
(.'et imperturbable sang-froid Irritait la colère haineuse de Nicolas, déjà Irès-exallé par de nombieuses liliations; uéamnoins il reculait encore devant une attaque directe, coimaissant la force peu commune de son frère ; tout à coup il s'écria, ravi de son inspiration :
— Tu as bien fait de céder pour ton basset, Martial ; c'est une'boime hablluile à prendre ; car il faut l'attendre à nous voir chasser ta maitresse à coups de pied, comme vous avons chassé ion chien.
— Oh ! oui... car si la Louve avait le malheur de venir dans l'île eu sortant de prison, dit Calebasse, qui comprit l'intention de Nicolas, c'est mol qui la soufllctterais drôlement!
— El mol je lui ferais faire un plongeon dans la vase, près la baraque du bout de l'Ile, ajouta Nicolas. Et si elle en ressortait, je la renfoncerais dedans à coups de soulier... la carne...
Cette insulte adressée à la Louve, qu'il aimait avec une passion sauvage, triompha des pacifiques résolutions do Martial ; il frouç;i ses sourcils, le sang lui monta au visage, les veines de son front se gonllèrent et se tendirent connne des cordes; néanmoins il eut assez d'empire pour dire à Nicolas d'une voix légèrement altérée par une colère contenue :
— Prends garde à toi... tu cherches une querelle, et tu trouveras une tournée que tu ne cherches pas.
— Une tournée .. à moi?
— Oui... meilleure que la dernière.
— Comment ! Nicolas, dit Calebasse avec un étonnement sardunique, Martial t'a battu... Dites donc, ma mère, entendez-vous?... Ça ne m'étonne plus, que Nicolas ait si peur de lui. '
— II m'a battu... parce qu'il m'a pris en traître, s'écria Nicolas devenant blême de fureur.
— Tu mens ; tu m'avais attaqué en sournois, je l'ai crosse et j'ai eu pitié de toi ; mais si lu l'avises eacore de parler de ma maîtresse... enlends-lu bien, de ma maîtresse... celte fois-ci pas de grâce... lu porteras longtemps mes marques.
■ — El si j'en veux parler, moi, de la Louve, dit Calebasse...
— Je le donnerai une paire de calottes pour l'avertir, et si lu recommences... je recommencerai à l'avertir.
— Et si j'en parle, moi ? dit lentement la veuve.
— Vous?
— Oui... moi.
— Vous ? dit Martial en faisant un violent effort sur lui-même, vous?
— Tu me battras aussi ? n'ost-LC pas ?
— Non, mais si vous me parlez de la Louve, je rosserai Nicolas; maintenant, allez... ça vous regarde... et lui aussi...
— Toi, s'écria le bandit furieux en levant son dangereux couteau catalan, tu me rosseras ! ! !
— Nicslas... pas de couteau ! s'écria la veuve en se levant promplement pour saisir le bras de son fils ; mais celui-ci, ivre de vin cl de colère, se leva, repoussa rudement sa mère et se précipita sur son frcre.
Martial se recula vivemeiil, saisit le gros bàlon noueux qu'il avait en entrant déposé sur le buflèl, et se mit sur la défensive.
— Nicolas, pas de couteau ! répéta la veuve.
— Laissez-le donc fiiire ! cria Calebasse en s'arraant de la hachette du ravageur.
Nicolas, brandissant toujours son formidable couteau, épiait le moment de se jeter sur son frère.
— Je te dis, s'écria-l-il, que loi et ta canaille de Louve je vous crèverai tous les deux, cl je commence... A mol, ma mère !... à moi. Calebasse!... refroidissons-le, il y a trop longtemps qu'il dure!
Et, croyant le montent favorable à son attaque, le brigand s'élança sur son frère le coMtcan levé.
Martial, bàtomiiste expert, fil une brusque retraite de corps, leva son bât)n, qui, rapide connue la fondre, décrivit en sIKlant un huit de chiffre cl retomba si pesanimcnt sur l'avant-bras droit de Nicolas, que celui-ci, frappé d'un engourdissement subit, douloureux, laissa échapper son couteau.
— Brigand... tu m'as cassé le bras! s'écria-t-il en saisissant de sa main gauche son bras droit, (pii pendait inerte à son côté.
— N(jn, j'ai senti mon bàlon rebondir... répondit Martial en envoyant d'un coup de pied le couteau sous le buffet.
Puis, profilant de la soullrance qu'éprouvait Nicolas, il le prit au collet, le poussa rudement en arrière, jusqu'à la porte du petit cavém dont nous avons parlé, l'ouvi il d'une main, de l'autre y jeta et y enferma son frère, encore tout étourdi de celle brusque attaque.
ncvcnaut ensuite aux deux femmes, il saisit Caleliasse par les épaules, et, malgré sa résistance, ses cris et un coup de hachette qui le blessa légèrement à la main, il l'enferma dans la salle basse du cabaret qui communiquait à la cuisine.
LES MYSTEUKS DK PARIS.
Alors, s'adressnnt à la veuve, encore sHii>éf:ii(e de celle manœuvre aussi li:iliilo qiriiialleiiiliii', Marlial lui dit fi oidi'Hienl :
— Maiiileii;iiit, ma iiirro... à nous doux...
— V.h liioii ! oui... à nous dt'iix... s eoi ia la venvc ; et sa figure impassil)le s'aiMiiia, smi tciiil IjI il'ard se colora, un l'eu somijre illiiiiiina sa prunelle jiiS(|ii'alois étriiile ; la colère, la haine, doMiiiMcnt à ses traits un caraciére lerrihle; oui... à nous deux '.... rc|iril-cllc d'une voix uiena(;aule; j'allendais ce inoiueut, lu vas savoir à la lin ce que j'ai sur le cœur.
— El moi aussi, je vais vous dire ce que j'ai sur le co'nr.
— Tu vivrais cent ans, vois-ln, que lu te souviendrais de celle unit...
— Je m'en souviendrai !... Mon frère et ma sœur ont voulu m'assassiner, vous n'avez rien fait pour les en empêcher... Mais voyons... parlez... qu'avez-vous contre moi ?
— Ce que j'ai?...
— Oui. .
— Depuis la mort de ton père... lu n'as fait que des lâchetés !
— Moi?
— Oui, lâche !... Au lieu de rester avec nous pour nous soutenii', lu t'es sauvé à liambouillel, bracoiuier dans les bois avec ce colporteur de gibier que tu avais connu à Beicy.
— Si j'étais resté ici, maintenant je serais aux galères comnic Ambroise, ou près d'y aller coninie Nicolas : je n'ai pas voulu être voleur comme vous antres... de là voire haine.
— Et quel métier fais-tu ? Tu volais du gibier, tu voles du poisson ; vol sans danger, vol de lâche !...
— Le poisson comme le gibier n'appartient à personne ; aujourd'hui chez l'un, demain chez l'auire, il est à qui sait le prendre... Je ne vole pas... Quant à être lâche...
— Tu bals pour de l'argent des hommes plus faibles que toi !
— Parce qu ils avaient battu pins faible qu'eux.
— Métier de lâche !... métier de lâche!...
— Il y en a de plus honnêtes, c'est vrai ; ce n'est pas à vous à me le dire!
— Pourquoi ne les as-tu pas pris alors, ces métiers honnêtes, au lieu de venir ici fainéantiser cl vivre à mes crochets?
— Je vous donne le poisson que je prends et l'argent que j'ai !... ça n'est pas beaucoup, mais c'est assez... je ne vous coûte rien... J'ai essayé d'être serrurier poui' gagner plus... mais quand depuis son enfance on a vagabondé sur la rivière et dans les bois, on ne peut pas s'attacher ailleurs; c'est fini... on en a pour sa vie... Et puis... ajouta Blarlial d'un air sombre, j'ai toujours mieux aimé vivre seul sur l'eau ou dans une forêt... là personne ne me qucsliunne. Au lieu qu'ailleurs, qu'on me parle de mon père, faut-il pasque je réponde.. .guillotiné! de mon frère... galérien! de ma sœur... voleuse!
— El de la mère, qu'en dis-tu?
— Je dis...
— Quoi?
— Je dis qu'elle est morte...
— El lu fais bien : c'est tout comme... Je te renie, lâche ! Ton frère est au bagne ! Ton grand-père et Ion père ont bravement fini sur Péchafaud en narguant le prêtre et le bourreau! Au lieu de les venger, tu trembles!...
— Les venger?
— Oui, le montrer vrai Martial, cracher sur le couteau de Chariot cl sur la casaqiie rouge, et finir comme père et mère, frère et sœur...
Si liabilné qu'il filt aux exaltations féroces de sa mère, Martial ue put s'empêi lier de frissonner.
La physionomie de la veuve du supplicié, en prononçant ces derniers mots, élail épouvantable.
Elle nprit avec une fureur croissante :
— Oh! lâche, encore plus crétin que lâche! Tu veux être honnête!!! Honnête? est-ce que tu ne seras pas toujours méprisé, rebnié, comme fils d'assassin, frère de galérien! Mais toi, au lieu de te mettre la vengeance et la rage au ventre, ça t'y met la piur! au lieu de mordre lu le sauves: quand ils ont eu guillotiné ton père... lu nous as quilles... lâche! Et tu savais que nous ne pouvions pas sortir de Pile pour aller au bourg sans qu'on huile après nous, en nous poursuivant à coups de pierres comme des chiens enragés... Oh! on nous payera ça, vois-tu ! on nous payera ça!!!
— Un homme, dix hommes ne me font pas peur; mais être hué par tout le monde comme fils et frère de condamné... eh bien, non ! je n'ai pas pu... j'ai mieux aime m'en aller dans les bois braconner avec Pierre, le vendeur de gibier.
— Fallait y rester... dans les bois.
— Je iiuis revenu â cause de mon affaire avec un garde, et sorti mt à cause des enfants... parce qu'ils étaient en âge de tourner à mal, par l'exemple.
— Qu'est-ce que ça le fait ?
— Ça me fait que je ne veux pas qu'ils deviennent des gueux comme Ambroisc, Nicolas et Calebasse...
— Pas possible 1
— El seuls, avec vous tous, ils n'y auraient pas manqué. Je m'élais mis en ap|.renlissage pour lâcher de gagner de quoi les prendre avec moi, ces enfants, cl quiller l'île... mais à Paris, tout se sait... c'était tou-
jours fils de giiilloiiné... frère de forçai... j'avais des batlefies loiis les jours... ça m'a lassé...
— Et ça ne t'a pas la.ssé d'être honnête... ça te réussissait si bien !... au lieu d'avoir le cœur de revenir :ivec nous, pour faire comme nous... coniine l'eroiit les enfants... malgré loi... oui, malgré loi... Tu crois les enjôler avec ton prêche... mais nous sommes là... François est déjà à nous... à peu près... une occasion, et il sera de la bande...
— Je vous dis (pie non...
— Tu verras que si... je m'y connais... An fond il a du vice; mais tu le gènes... Quant à Amandine, une fois qu'elle aura quinze ans, elle ira toute seule... Ah ! on ikmis a jelé des pierres! ah ! on nous a poursuivis comme des chiens enragés!... ou verra ce que c'est que notre famille... excepté loi, lâche, car il n'y a ici que toi qui nous fasses honte (1)!
— C'est dommage...
— El comme lu le gâterais avec nous... demain lu sortiras d'ici pour n'y jamais rentrer...
Martial regarda sa mère avec surprise; après un moment de silence, il lui dit :
— Vous m'avez cherché querelle à souper pour en arriver là ?
— Oui, pour te montrer ce qui t'attend si lu voulais rester ici malgré nous : un enfer... enlends-lu?... un enfer!... chaque jour une querelle, des coups, des rixes ; et nous ne serons pas seuls coinmr ce sdir : nous aurons des amis qui nous aidiroiil... lu n'y tiendras pas huit jours...
— Vous croyez me faire peur?
— Je ne le dis que ce qui l'arrivera...
— Ça m'est égal... je reste...
— tu resteras ici?
— Oui.
— Malgré nous ?
— Malgré vous, malgré Calebasse, Lnalgré Nicolas, malgré tous les gueux de sa trempe !
— Tiens... tu me fais rire.
Dans la bouche de celle femme à figure sinistre et féroce, ces mots étaient horribles.
— Je vous dis que je resterai ici jusqu'à ce que je trouve le moyen de gagner ma vie ailleurs avec les enfants : seul, je ne serais pas embarrassé, je retou nerais dans les bois; mais à cause d'eux, il mo faudra plus de temps... pour rencontrer ce que je cherche... En attendant, je reste.
— Ah! tu restes... jusqu'au moment où tu emmèneras les enfants?
— Comme vous dites !
— Emmener les enfants?
— Quand je leur dirai : Venez, ils viendront... et en conranl, je voue en réponds.
La veuve haussa les épaules, et reprit :
— Ecoute : je l'ai dit tout à l'heure que, quanl bien même tu vivrais cent ans, tu te rappellerais cette nuit; je vais l'expliquer pourquoi; mais avant, es-tu bien déridé à ne pas l'en aller d'ici?
— Oui ! oui ! mill(^ fois oui !
— Tout à l'heure, lu diras non! mille fois non! Ecoule-nioi bien... Sais-tu quel métier fait ton frère?
-— Je m'en doute, mais je ne veux pas le savoir...
— Tu le sauras... il vole...
— Tant pis pour lui.
— Et pour toi...
— Pour moi?
— Il vole la nuit avec elfraciion, cas de galères: nous recelons ses vols ; qu'on le découvre, nous sommes condamnés à la mrnii' peine que lui comme receleurs, et loi aussi : on ralle la famille, et les enfants seront sur le pavé, où ils apprendront l'état de ton pèie et de ton grandpère aussi bien qu'ici.
— .Moi, arrêté comme receleur, comme votre complice ! sur quelle preuve ?
— On ne sait pas comment lu vis : tu vagabondes sur l'eau, tu as la réputation d'un mauvais liouimc, lu habites avec nous; à qui feras-lu croire que lu ignores nos vols et nos recels?
— Je juouverai que non.
— Nous te chargerons comme notre complice.
(1) Ces effroy.ibles enseignements ne sont malbeureusomHnt pas exagérés. Voici ce que nous lisons dans l'excellent rapport de M. de Brelignères sur la colonie pénitentiaire de Metlray (séance du 12 mars 184'2) :
« L'étal civil de nos colons est iniporlant a constater; parmi eux nous comptons : 32 cnl'anl^ naturels, 3i d{)nt les père et mère sont remariés, 51 dont les pirenls sont en prison, !i24 dont les parents n'ont pas été l'objet de poursuites de 11 jusliie, mais sont plongés dans 1> plus profonde misère.
« Ces chiffres sont cioqneiUs et grands d'enseignements; ils permettent de remonter des effets aux cui.ses, et donnent l'espoir d'arrêter les profirès d'un nal dont l'origine est ainsi constatée.
a Le nombre des parents criminels fait apprécier l'éducation qu'ont dû recevoir les enfants sous la tutelle de semblables guides. Instruits au mal par leurs pères, les fds ont fadli sous leurs ordres, et ont cru bien faire en suiv.ant leur exemple. Atteints par la justice, ils se rési.:nent à partager dans la prison le destin de leur famille; ils n'y apportent que l'énndalion du vice, et il faut vraiment (jn'nne lueur de la griîce divine existe encore au fond de ces rudes et grossières natures pour que tous germes honnêtes ne soient pas éteints. >
LES MYSTERES DE PARIS
— Me charger ! pourquoi ?
— l'our te; récoiiipLiiboi- d'avoir voulu rester ici malgré nous.
— Tout à l'heure vous voiilie/. me faire peur (i'i:iie f.içoii, luaintunaiit c'est (l'une autre; ça ne prend pas, je prouverai que je n'ai jamais volé. Je reste.
— AI) ! tu restes ! Ecoule doue encore. Te rappelles-tu, l'an dernier, c6 qui s'est passé ici pendant la nuit de Noël?
— La nuit de INoël? dit Martial en cherchant à rassembler ses souvenirs.
— Cherche hien... cherche bien...
— Je ne nie rappelle pas...
— Tu ne te rappelles pas que Bras-Rouge a amené ioi, le soir, un homme bien mis, qui avait besoin de se cacher ?...
— Oui, maintenant je nio souviens ; je suis monté me coucher, et je l'ai laissé souper avec vous... 11 a passé la nuit dans la maison; avant le jour, Nicolas l'a conduit à Saint-Ouen...
— Tu es sûr ([ue Nicolas l'a conduit à Saint-Ouen ?
— \ ous me l'avez dit le lendemain matin.
— La nuit de Noël, lu étais donc ici?
— Oui... eh bien?
— Cette nuit-là... cet homme, qui avait beaucoup d'argent sur lui, a été assassiné dans cette maison.
— Lui!... ici?...
— Et volé... et enterré dans le petit bûcher.
— Cela n'est pas vrai, s'écria Martial devenant pâle de terreur, et ne voulant pas croire à ce nouveau crime des siens. Vous voulez m'effrayer. Encore une fois, ça n'est pas vrai !
— Demande à ton protégé François ce qu'il a vu ce matin dans le bûcher?
— François! et qu'a-t-il vu?
— Un des pieds de l'homme qui sortait de terre... Prends la lanterne, vas-y, tu t'en assureras.
— Non, dit Mailial en essuyant son front baigné d'une sueur froide, non, je ne vous crois pas... Vous dites cela pour...
— Pour te prouver que, si tu demeures ici malgré nous, tu risques à chaque inslant d'être arrêté comme complice de vol et de meurtre ; tu étais ici la nuit de Noël ; nous dirons que lu nous as aidés à faire le coup. Coiiimenl prouveras-tu le contraire ?
— Mon Dieu ! mon Dieu ! dit Martial en cachant sa figure dans ses mains.
— Maintenant t'en iras-tu? dit la veuve avec un sourire sardonique.
Martial était atterré : il ne doutait malheureusement pas de ce que venait (le lui dire sa mère; la vie vagabonde (|u'il menait, sa eohabilation avec une famille si criminelle, devaient, en elïel, faire peser sur lui de leirihk'S soupçons, et ces soupçons pouvaient se changer en certitude aux yeux de la justice, si sa mère, son frère, sa sœur, le désignaient comme leur complice.
La veuve jouissait de l'abattement de son fils.
— Tu as un moyen de sortir d'embarras : dénonce-nous !
— Je le devrais... mais je ne le ferai pas... vous le savez bien.
— Ccs,t pour cela que je t'ai tout dit... Maiiiteii.\iit feu iras-tu? Martial voulut tenter d attendrir cette mégère; d'une voi.^; moins rude
il lui ilit :
— Ma mère, je ne vous crois pas capable de ce meurtre...
— I <imine tu voudras, mais va-l'en...
— Je m'en irai à une condition.
— Pas de condition !
— Vous luettiez les enfants en apprentissage... loin d'ici... en province.,.
— Ils resteront ici...
— Voyons, ma mère, quand vous les aurez rendus semblables à Nicolas, à Calebasse, à Ambroise, à mou père... à quoi ça vous s rvira-l-il?
— A faire de bons coups avec leur aide... Nous ne sommes pas déjà de trop... Calebasse reste ici avec moi pour tenir le cabaret. Nicolas est seul : une fois dressés, François el Ainandiue l'aideront; on leur a aussi jeté des pierres, à eux, tout petits... faut qu'ils se vengent !...
— Ma mère, vous aimez Calebasse et Nicolas, n'est-ce pas?
— Après?
— Que les enfants les imitent... que vos crimes et les leurs se découvrent...
— Après?
— Us vont à l'échafaud, comme mon père...
— Après, après?
— Et leur sort ne vous fait p.as trembler ! 9
— Leur Sort sera le mien, : i meilleur ni pire... Je vole, ils volent; je lue, ils tuent ; ijui prendra la mère prendra les petits... Nous ne nous quitterons pas. Si nus lèies lonilient, elles tomberont dans le même panier... oij elles se diront adieu! Nous ne reculerons pas; il n'y a que loi de lâche dans la famille, nous te chassons... va-l'eu!
— Mais les enfants ! les enfants !
— Les enfants deviendrout grands; je te dis que sans loi ils seraient déjà formés. François est presque prêt; quand lu seras parti, Amandine rattrapera le temps perdu...
— Ma mère, je vous en supplie, consentez à envoyer les enfants en apprciilissage loin d'ici.
— Combien de fois faut -il te dire qu'ils y sont en apprentissage ici? La vi'uvc du supplicié articula ces derniers mois d'une manière si inexorable, (pie .Martial perdit tout espoir d'amollir celte àme de bronze.
— Puisque c'est ainsi, reprit il d'un ton bref et résolu, écoutez-moi bien à votre tour, ma mère... Je reste.
— Ah! ah!
— l'as dans cette maisim... je serais assassiné par Nicolas ou empoisonné par Calebasse ; mais, coiiiuk; je n'ai pas de quoi tw loger ailleurs, moi et les enfants, nous habiterons la baraque au boni de lile; la porte est sulide, je la renforcerai encore... Une fois là, bien barricadé, avec mon fusil, mon bâton et mon chien, je ne crains personne. Demain malin j'emmènerai les enfants; le jour, ils viendront avec moi, soit dans mon bateau, soit dehors; la nuit, ils coucheront près de moi, dans la cabane ; nous vivrons de ma pêche , ça durera jusqu'à ce que j'aie trouvé à les placer, et je trouverai...
— Ah ! c'est ainsi!
— Ni vous, ni mon frère, ni Calebasse ne pouvez empêcher que ça soit, n'est-ce pas !... Si on découvre vos vols ou votre assassinat durant mon séjour dans l'ile... tant pis, j'en cours la chance ! j'expliquerai que je suis revenu, que je suis resté à cause des enfauts, pour les empêcher de devenir des gueux... On jugera... Mais que le tonnerre m'écrase si je quitte l'ile, et si les enfants restent un jour de plus dans cette maison !... Oui, el je vous défie, vous et les vôtres, de me chasser de l'ile !
La veuve connaissait la résolution de lUartial ; les enfants aimaient leur frère aîné autant qu'ils la redoutaient; ils le suivraient donc sans hésiter lorsqu'il le voudr.iit. (,)iiant à lui, bien armé, bien résolu, toujours sur ses gardes, dans son bateau pendant le jour, retranché el barricadé dans la cabane de l'ile pendant la nuil, il n'avait rien à redouter des mauvais desseins de sa famille.
Le projet de Martial pouvait donc de tout point se réaliser... Mais la veuve avait beaucoup de raisons pour en empêcher l'exécution.
D'abord, ainsi que les honnêtes artisans considèrent quchpiefois le nombre de leurs enfants comme une richesse, en raison des services qu'ils en reiirenl, la veuve comptait sur Amandine et sur François pour l'assister dans ses crimes.
Puis, ce qu'elle avait dit de sou désir de venger son mari el son fils était vrai. Certains êtres, nourris, vieillis, durcis dans le crime, enireiii en révolte ouverte, eu guerre acharnée contre la société, et croient par de nouveaux crimes se venger de la juste punition qui a frappé eu.t ou les leurs.
Puis enfin les sinistres desseins de Nicolas contre Fleur-de-Marie, et plus tard coiilre la courtière, pouvaient être contrariés par la présence de Martial. La veuve avait espéré amener une séparation immédiate entre elle et Martial, soit en lui suscitant la querelle de Nicolas, soit en lui révélant que, s'il s'obstinait à rester dans lile, il risquait de passer pour complice de plusieurs crimes.
Aussi rusée que pénélrante, la veuve, s'apercevant qu'elle s'était trompée, sentit qu'il fallait recourir à la perfidie pour faire tomber son fils dans un piège sanglant... Elle reprit donc, après un assez long silence, avec une amertume alfectée :
— Je vois ton plan : lu ne veux pas nous dénoncer toi-même, tu veux nous faire dénoncer par les enfants.
— Moi !
— Ils savent maintenant qu'il y a un homme enterré ici : ils savent que Nicolas a volé... Une fois en apprentissage, ils parleraient, on nous prendrait, et nous y passerions tous... toi comme nous : voilà ce qui arriverait si je t'écoulais, si je te laissais chercher à placer les enfants ailleurs... El pourtant tu dis que tu ne nous veux pas de mal !... Je ne le demande pas de m'airaer ; mais ne hâte pas le moment où nous serons pris.
Le ton radouci de la veuve fil croire à Martial que ses menaces avaient produit sur elle un effet salutaire; il donna dans un piège afi'reux.
— Je connais les enfants, reprit-il, je suis sûr qu'en leur recommandant de ne rien dire ils ne diraient rien... D'ailleurs, d'une façon ou d'une autre, je serais toujours avec eux et je répoudrais de leur silence.
— Esl-ce qu'on peut répondre des paroles d'un enfant... à Paris surtout, où l'on est si curieux et si bavard !... C'est autant pour qu'ils puissent nous aider à faire nos coups, que pour qu'ils ne puissent pas nous vendre, que je veux les garder ici.
— Esl-ce qu'ils ne vont pas quelquefois au bourg et à Paris? qui les empêcherait de parler... s'ils ont à parler? S'ils étaient loin d'ici, à la bonne heure ! ce qu'ils pourraient dire n'aurait aucun danger...
— Loin d'ici? et où ça? dil la veuve en regardant fixement son fils.
— Laissez-moi les emmener... peu vous importe...
— Coiumcut vivras-tu, cl eux aussi?
— Mon ancien bourgeois, serrurier, est brave homme; je lui dirai ce qu'il faudra lui dire, et pent-êlre qu'il me prêtera queUpie chose à cause des enfants; avec ça j'irai les mettre en apprentissage loin d ici. Nous partons dans deux jours, el vous n'entendrez plus parler de nous...
— Non, au fait... je veux qu'ils restent avec moi, je serai plus sûre d'eux.
— Alors je m'établis demain à la baraque de l'île, en attendant mieux... J'ai une tête aussi, vous le savez?...
— Oui, je le sais... Oh ! que je le voudrais voir loin d'ici !... Pourquoi u'es-tu pas resté dans tes bois?
LES MYSTERES DE PARIS
— Je vous offre de vous débarrasser de moi et des eiif;mls...
— Tu laisseras donc ici la Louve, que lu aimes laiit?... dit loul à coup la veuve.
— Ça me regarde : je sais ce que j'ai à faire, j'ai uiou idée...
— Si je te les laissais emmener, toi, Amaiidiiic et François, vous ne remetliiez jamais les pieds à Paris?
— Avant trois jours nous serions partis et comme min ts pour vous.
— .l'aime encore mieux cela que de l'avoir ici et d'iHre toujours à me délier d'eux... Allons, puisqu'il faut s'y résigner, emniéneles... et allez-vous-en tous le plus tôt possible... que je ne vous revoie jamais!...
— C'est dit!...
— C'est dit. Rends-moi la clef du caveau, que j'ouvre à Nicolas.
— Non, il y cuvera son vin; je vous rendrai la clef demain matin.
— Et Calebasse?
— C'est différent ; ouvrez-lui quand je serai monté ; elle me répugne à voir.
— Va... que l'enfer te confonde !
— C'est votre bonsoir, ma mère!
— Oui...
— Ça sera le dernier, heureusement, dit Martial.
— Le dernier, reprit la veuve.
Son (ils alluma une chandelle, puis il ouvrit la porte de la cuisine, sillla son chien, qui accourut tout joyeux du dehors, et suivit son maître à l'étage supérieur de la maison.
— Va, ton compte est bon ! murmura lu mèie en montrant le poing à sou fils, qui venait de monter l'escalier; c'est loi qui l'auras voulu.
Puis, aidée de Calebasse, qui alla chercher nu paiiuet de fausses clefs, la veuve crocheta le caveau où se trouvait Nicolas, et remit celui-ci en liberté.