‹ MathildeChapitre 155 sur 207 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

... J'ai cru — j'ai vu — je pleure.. j

WORDSWÛRTII.

Le lendemain de cette soirée où le comte de Saint-Remy avait élé si indignement joué par son (ils, une scène touchante se passait à Saint- Lazare, à l'heure de la récréation des détenues.

Ce jour-là, pendant la promenade des autres prisonnières, Fleur- de- Marie était assise sur un banc avoisinanl le bassin du préau, et déjà surnommé le Banc de la Goualeuse : par une sorte de convention tacite, les détenues lui abandonnaient cette place, qu'elle aimait, car la douce influence de la jeune lille avait encore augmenté.

La (ioualeuse afiectionnait ce banc situé près du bassin, parce qu'au moins le peu de mousse qui veloutait les margelles de ce réservoir lui rappelait la verdure des champs, de même que l'eau limpide dont il était rempli lui rappelait la petite rivière du village de Bouqueval.

Pour le regard atiiislé du prisonnier, une touffe d'herbe est une prairie... une fleur est un parterre...

Confiante dans les affectueuses promesses de madame d'IIarville, FIcur-de-Marie s'était attendue depuis deux juuis à quitter Saint-Lazare.

Quoiqu'elle n'eût aucune raison de s'inquiéter du retard que l'on apportait à sa sortie de prison, la jeune fille, dans son habitude du malheur, osait à peine espérer d'élrc libre...

Depuis son retour parmi ces créatures, dont l'aspect, dont le langage ravivaient à chaque instant dans son âme le souvenir incurable de sa première honte, la tristesse de Fleur-de-Marie était devenue plus accablante encore.

Ce n'est pas tout.

Un nouveau sujet de trouble, de chagrin, presque d'épouvante pour elle, naissait de l'exaltation passionnée de sa reconnaissance envers Rodolplic.

Chose étrange! elle ne sondait la profondeur de l'abîme où elle avait été plongée que pour mesurer la distance qui la séparait de cet bouune dont la grandeur lui semblait surhumaine... de cet homme à la fois d'une bonté si auguste... et d'une puissance si redoutable aux méchants...

Malgré le respect dont était empreinte son adoration pour lui, quelquefois, hélas I Flcur-de-Marie craignait de reconnaître dans cette adoration les car.ictères de l'amour, mais d'un aiuour aussi caché que profond, aussi chaste que caché, aussi désespéré que chaste.

La malheureuse enfant n'avait cru lire dans son cœur cette désolante révélation qu'après son entretien avec madame d'Uarville, éprise elle-même pour Rodolphe d'une passion qu'il ignorait.

Après le départ et les promesses de la marquise, Fleur-de-Maiie aurait dû être transportée de joie eu songeant à ses amis de Bouqueval, à Rodolphe qu'elle allait revoir...

11 n'en fut rien.

Sou soeur se serra douloureusement. Sans cesse revenaient à son souvenir les paroles acerbes, les regards hautains, scrutateurs, de madame dUarville, lorsque la pauvre prisonnière s'élail élevée jusqu'à l'enthousiasme en parlant de son bienfaiteur.

Par une siuRulière intuition, la Goualeuse avait ainsi surpris une partie du secret de miidame d'IIarville.

— L'exaltation de ma reconnaissance pour M. Rodolphe a blessé cette jeune dame si belle et d'un rang si élevé, pensa Fleur-de-Marie... Maintenant je comprends l'amertume de ses paroles, elles exprimaient une jalousie dédaigneuse...

— ■ Elle! jalouse de moi? il faut donc qu'elle l'aime... et que je l'aime aussi, lui?... il faut donc que mon amour se soit trahi malgré moi ?

L'aimer moi, moi... créature à jamais flétrie, ingrate et misérable que je suis... oh! si cela était... mieux vaudrait cent fois la mort...

llàtons-nous de le dire, la malheureuse enfant, qui semblait vouée à tous les martyres, s'exagérait ce qu'elle appelait son amour.

A sa gratitude profonde envers Rod(dphe, se joignait ime admiration involontaire pour la grâce, la force, la beauté qui le distinguaient entre tous; rien de plus immatériel, rien de plus pur que celte admiration ; mais elle existait vive et puissante, parce que la beauté physique est toujours attrayante.

Et puis enfin, la voix du sang, si souvent niée, muette, ignorante ou méconnue, se fait parfois entendre; ces élans de tendiesse passionnée qui entraînaient Fleur-de-Marie vers Rodolphe, et dont elle s'effrayait, parce que, dans son ignorance, elle en dénaturait la tendance, ces élans résultaient de mystérieuses sympathies, aussi évidentes mais aussi inexplicables que la ressemblance des traits...

En un mot, Fleur-de-Marie, apprenant qu'elle était fille de Rodolphe, se fût expliqué la vive attraction qu'elle ressentait pour lui; alors, complètement éclairée, elle eût admiré, sans scrupule, la beauté de son père.

Ainsi s'explique l'abattement de Fleur-de-Marie, quoiqu'elle dût s'attendre d'un moment à l'autre, d'après la promesse de madame d'Uarville, à quitter Sair.t-Lazare.

Pleur-de-Marie, mélancolique et pensive, ét-dt donc assise sur un banc auprès du bassin, regardant avec une sorte d'intérêt machinal les jeux de quelques oiseaux effroiilés qui venaient s'ébattre sur les margelles de pierre. Un moment elle avait cessé de travailler à une petite brassière d'enfant qu'elle finissait d'ourler.

Est-il besoin de dire que cette brassière appartenait à la nouvelle layette si généreusement ofèrle à Mont-Saint-.Icau par les prisonnières, grâce à la touchante intervention de Fleur-de-Marie?

La pauvre et difforme protégée de la Goualeuse était assise à ses pieds ; tout en s'occiipant de parliiire un petit bonnet, de temps à autre elle jelait sur sa bienfaitrice un regard à lu lois reconnaissant, timide et dévoué .. le regard du chien sur son maître.

La beauté, le charme, la douceur adorable de Fleur-de-Marie inspiraient à celle femme ;ivilie autant d'attrait que de respect.

Il y a toujours qudiiue chose de saint, de grand ilans les aspirations d'un cœur même dégradé, qui, pour la première fois, s'ouvre à la reconnaissance; et ju£(iu'alors personne n'avait mis Mout-Saiut-Jean à même d'éprouver la religieuse ardeur de ce sentiment si nouveau pour elle.

Au bout de quelques minutes, Fleur-de-Marie tressaillit légèrement, essuya une larme cl se remit à coudre avec activilé.

— Vous ne voulez donc pas vous reposer de travailler pendant l.t récréation, mon bon ange sauveur? dit Mont Saint-Jean à la Goualeuse.

— Je n'ai pas donné d'argent pouracheterla layette... je dois fournir ma part en ouvrage... reprit la jeune fille.

— Votre part! mon bon Dieu !... mais sans vous, au lieu de cette boune toile bien blanche, de cette futainebien chaude, pour habiller mon enfant, je n'aurais que ces haillons que l'on traînait dans la boue de la cour... Je suis bien reconnaissante envers mes compagnes, elles ont élé irès-bonnespour moi... c'est vrai... mais vous? 0 vous!... coiuiueut donc que je vous dirai cela? ajouta la pauvre créature en hésitant et très-embarrassée d'exprimiT sa pensée. Tenez, reprit-elle, voilà le soleil, n'est-ce pas? voilà le soleil?...

— - Oui, Mout-Saint-Jeau... voyons, je vous écoule, répondit Fleur-de- Marie en inclinant son visage enchanteur vers la hideuse figure de sa compagne.

— Blon Dieu... vous allez vous moquer de moi, reprit celle-ci tristement, je veux me mêler de parler... et je ne le sais pas...

— Dites toujours, Monl-Saint-Jean.

— Avez-vous des bons yeux d'ange! dit la prisonnière en contemplant Fleur-de-Marie dans une sorte d'extase, ils m'encouragent... vos bons yeux... voyons, je v;\s lâcher de dire ce que je voulais; voilà le soleil, n'est-ce pas? il est bien chaud, il ég:»ye la prison, il est bien agréable à voir cl à sentir, pas vrai?

— Sans doute...

— Mais une supposition... ce soleil... ne s'est pas fait tout seul, et si on est reconnaissaiil pour lui, à plus forte raison pour...

— Pour celui qui l'a créé, n'est-ce pas, Mont-S,iiul-Jean?.,. Vous avez raison... aussi, celui-là ou doit le prier, l'adorer... C'est Dieu.

— C'est ça... voilà mon idée, s'écria joyeusement la prisonnière ; c'est ça ; je dois être n-connaissante pour mes compagnes; mais je dois vous prier, vous adorer, vous, la Goualeuse, car c'est vous qui les ave/, rendues bonnes pour moi, au lieu de méchantes qu'elles étaient.

— C'est Dieu qu'il faut remercier, Mont-Saiut-Jean, cl uou pas mii.

LES MYSTÈRES DE PARIS

— Oh ! si... -vous, vous... jft vous vois... vous m'avez fait du bien et par vous et par It's :iuires.

— Mais si je suis bonne comme vous dites, Mont-Saint-Jcan, c'est Dieu qui m'a l'aile ainsi... c'est donc lui qu'il faut remercier.

— Ail! darne... alors, peut-èlre bien... puisque vous le dites, reprit la prisouniëre indécise ; si ça vous fait plaisir... comme ça... à la bonne heure...

— Oui, ma pauvre Monl-Sainl-Jean... priez-le souvent... ce sera la meilleure manière de me prouver que vous m'aimez un peu...

— Si je vous aime, la Goualeuse ! mon Dieu, mon Dieu !!! Mais vous ne vous souvenez donc plus de ce que vous disiez aux autres détenues pour les empêcher de me battre ? « Ce n'est pas seulement elle que vous liaitez... c'est aussi son entant... » Eh bien !... c'est tout de niènic pour vous aimer ; ça n'est pas seulement pour moi que je vous aime, c'est aussi pour mon entant...

— Merci, merci, Mont-Saint-Jean, vous me faites plaisir en me disant cela.

Et Fleur-de-Marie émue tendit sa main à sa compagne.

— Qi'clle belle petite menotte de fée !... est-elle blanche et mignonne! dit Moiit-Saint-Jean en se reculant comme si elle eill craint de loucher, de ses vilaines mains rouges et sordides, cette main charmante.

l'ourlant, après un moment d'hésitation, elle effleura respectueusement de ses lèvres le bout des doigts effilés que lui présentait Fleur-de- Marie ; puis, s'agenouillant brusquement, elle se mit à la contempler fixement dans un recueillement attentif, profond.

— Mais venez donc vous asseoir là près de moi, lui dit la Goualeuse.

— Oh ! pour ça non, par exemple... jamais... jamais...

— Pourquoi cela ?

— Respect à la discipline, comme disait autrefois mon brave Monl- Saint-Jean ; soldats ensemble, officiers ensemble, chacim avec ses pareils.

— Vous êtes folle... il n'y a aucune différence entre nous deux...

— Aucune différence... mon bon Dieu' Et vous dites cela quand je

vous vois comme je vous vois, aussi belle qu'une reine ; oh! tenez

qu'est-ce que cela vous fait?... laissez-moi là, à genoux, vous bien, bien regarder comme tout à l'heure... Dame... qui sait?... quoique je sois un vrai monstre, mon enfant vous ressemblera peut-être... Ou dit que quelquefois par un regard... ça arrive.

Puis, par un scrupule d'une incroyable délicatesse chez une créatiiie de cette espèce, craignant d'avoir peut-être humilié ou blessé Fleur-de-Marie par ce vœu singulier, Mont-Saint-Jeau ajouta trisieincut :

— Non, non, je dis cela en plaisantant, allez, la (Goualeuse... je ne me permeiirais pas de vous regarder dans cette idée-là... sans que vous me le permettiez... Mon enfant sera aussi laid que moi... qu'est-ce que ça me fait?... je ne l'en aimerai pas moins; pauvre petit malheureux, il n'a pas demandé à naître, connue on dit... Et s'il vit... qu'est-ce

qu'il deviendra? dit-elle d'un air sombre et abattu. Uélas! oui

qu'est-ce qu'il deviendra, mon Dieu?

La Goualeuse tressaillit à ces paroles.

En effet, qui^ pouvait devenir l'enfant de celte misérable, avilie, dégradée, pauvre et méprisée?... Quel sort!... quel avenir !...

— Ne pensez pas à cela, Mont-Saint-Jean, reprit Fleur-de-Marie; espérez que votre enfant trouvera des personnes charitables sur son chemin.

— Oh ! on n'a pas deux fois la chance, voyez-vous, la Goualeuse, dit amèrement Mont-Saint-Jean en secouant la tète ; je vous ai rencontrée... vous... c'est déjà un grand hasard... Et, tenez, soit dit sans vous olfenser, j'aurais mieux aimé que tnon enfant ail eu ce bonheur-là que moi. Ce vœu-là... c'est tout ce que je peux lui donner.

— Priez, priez... Dieu vous exaucera.

— Allous, je prierai, si ça vous fait plaisir, la Goualeuse, ça me portera peut-être bonheur ; au fait, qui m'aurait dit, quand la Louve me battait, et que j'étais le pâliras de tout le monde, (|u'il se trouverait là un bon peiit ange sauveur qui, avec sa jolie voix douce, serait plus fort que tout le monde et que la Louve, qui est si forte et si méchante?...

— Oui, mais la Louve a été bien bonne pour vous... quand elle a réfléchi que vous étiez doublement à plaindre.

— Uh ! ça c'est vrai... grâce à vous, et je ne l'oublierai jamais... Mais dites donc, la Goualeuse, pourquoi donc a-t-elle, depuis l'autre jour, demandé à changer de quartier, la Louve... elle qui, malgré ses colères, avait l'air de ne pouvoir plus se passer de vous?

— Elle est un peu capricieuse...

— C'est drôle... une femme qui est venue ce matin du quartier de la prison où est la Louve dit qu'elle est toute changée...

— Comment cela ?

— Au lieu de quereller ou de menacer le monde, elle est triste... triste, et s'isole dans les coins; si ou lui parle, elle vous tourne le dos et ne vous répond pas... A présent la voir mucltc, elle qui criait toujours, c'est étonnant, a'est-ce pas? El puis cette femme m'a dit encore une chose, mais pour cela... je ne le crois pas.

— Quoi donc?...

— Elle dit avoir vu pi iiror la Liuve... pleurer la Louve, c'est impossible.

— Pauvre Louve! c'est à cause de moi qu'elle a voulu changer de quartier... je l'ai chagrinée sans le vouloir, dit la Goualeuse ea soupirant.

— Vous, chagriner quelqu'un, mon bon ange sauveur...

A ce mommii l'inspectrice, madame Armand, entra dans le préau. Après avoir cherché des yeux Fleur-de-Marie, elle vint à elle l'air satisfait et souriant.

— Bonne nouvelle, mon enfant ..

— Que diles-vous. madame ? s'écria la Goualeuse en se levant.

— Vos amis ne vous ont pas oubliée, ils ont obtenu votre mise en liberté... M. le directeur vient d'en recevoir l'avis.

— Il serait possible, madame? ah ! quel bonheur ! mon Dieu !...

Et l'émotion de Fleur-de-Marie fut si violente qu'elle pâlit, mit sa main sur son cœur qui baitail avec violence, et retomba sur son banc.

— Calmez-vous, mon enfant, lui dit madame Armand avec bonté, heureusement ces secousses-là sont sans danger.

— Ah ! madame, que de reconnaissance !...

— C'est sans doute madame la marquise d'Harville qui a obtenu votre liberté... 11 y a là une vieille dame chargée de vous conduire chez des personnes qui s'inléresseni à vous... Attendez-moi, je vais revenir vous prendre, j'ai quelques mots à dire à l'atelier.

11 serait difficile de peindre l'expression de morne désolation qui assombrit les traits de Monl-Saint-Jean, en apprenant que son bon ange sauveur, comme elle appelait la Goualeuse, allait quitter Saint-Lazare.

La douleur de celte femme était moins causée par la crainte de redevenir le souffre-douleur de la prison que par le chagrin de se voir séparée du seul être qui lui eût jamais témoigné ([ucique intérêt.

Toujours assise au pied du banc, Mont-Saint-Jean porta ses mains aux deux touffes de ciieveux hérissés qui sortaient en désordre de sod vieux bonnet noir, comme pour se les arracher ; puis, celle violente affliction faisant place à rabaltement, elle laissa retomber sa tête, et resta muette, immobile, le front caché dans ses mains, les coudes appuyés sur ses genoux.

Malgré sa joie de quitter la prison. Fleur -de-Marie ne put s'empêcher de frissonner un moment au souvenir de la Chouette et du Maiire d'école, se rappelant que ces deux monstres lui avaient fait jurer de ne pas informer ses bienfaiteurs de son triste sort.

Mais ces funestes pensées s'effacèrent bientôt de l'esprit de Fleur-de- Marie devant l'espoir de revoir Bouqueval, madame Georges, Hodolphe, à qui elle voulait recommander la Louve et .Martial ; il lui semblait même que le sentiment exalté qu'elle se rcprochail d'éprouver pour son bicnfailcur, n'élant plus nourri par le cliagrin et par la solitude, se calmerait <lès qu'elle reprendrait ses occupations rustiques, qu'elle aimait tant à partager avec les bons et simples haliitants de la ferme.

Etonnée du silence de sa compagne, silence dont elle ne soupcoimail pas la cause, la Goualeuse lui toucha légèrcmeui l'épaule, en disant :

— Mont-SaintJean, puisque me voilà libre... ne pourrais-je pas vous être utile à quelque chose?

En sentant la main do la Goualeuse, la prisonnière tressaillit, lai,ssa retomber ses bras sur ses genoux, et tourna vers la jeune fille son visage ruisselant de larmes.

Une si amère douleur éclatait sur la figure de Mont-Saint-Jean, que sa laideur disparaissait.

qu'avez-vous? lui dit la Goualeuse : comme vous

(iiii liie

il't

lO!

Éli

ni

P Il tu nw

m ai, ise

— Mon Dieu pleurez !

— Vous vous en allez! murmura la détenue d'une voix entrecoupée de sanglots ; je n'avais pourtant jamais pensé que d'un moment à l'autre vous partiriez d'ici... et que je ne vous verrais plus... plus... jamais...

— Je vous assure que je me souviendrai toujours de votre amitié... Mont-Saint-Jean.

— Mon Dieu, mon Dieu !... cl dire que je vous aimais déjà tant... Quand j'étais là assise par terre, à vos pieds... il me semblait que j'étais sauvée... que je n'avais plus rien à craindre. Ce n'est pas pour les coups que les autres vont peut-être recommencer à me donner que je dis cela... j'ai la vie dure... Mais eulin il me semblait que vous étiez ma pitaji bonne chance et que vous porteriez bonheur à mon enfant, rien que parce que vous aviez eu pilié de moi... C'est vrai, allez, ça : quand oq est habitué à êlre maltraité, on est plus sensible que d'autres à la bonté. Puis, s'inlerrompant pour éclater encore en sanglots, elle s'écria : Allons, c'est fini... c'est faii... au fait... ça devait arriver un jour ou l'autre... mon tort est de n'y avoir jamais pensé... C'est fini... plus rien... plus rien...

— Allons, courage, je me souviendrai de vous, comme vous vous souviendrez de moi.

— Oh ! pour ça on me couperait en morceaux plutôt que de me faire vous renier ou vous oublier : je deviendrais vieille, vieille comme les rues, que j'aurais toujours devant les yeux votre belle figure d'ange. LeM AM) premier mot que j'apprendrai à mon enfant, ça sera votre nom, la hî^ Goualeuse, car il vous aura dil de n'être pas mort de froid...

— Ecoulez-moi, Mont-Saint-Jean, dit Fleur-de-Marie, touchée de l'affection de celle misérable, je ne puis rien vous promettre pour vous... quoique je connaisse des personnes bien charitables; mais pour votre

Bejd Oi unie Ite -ï( ««I

ÎIBI

uni

Ule

liKni *ilii

LES MYSTÈRES DE PARIS

ensuit... c'ost dilTéreiit .. il csl innocent de tout, lui, et les personnes dont je vous parle voudront peut-être bien se charger de le faire élever quand vous pourrez vous en séparer...

— M'en séparer... jamais, oli ! jamais, s'écria Mont-Saint-Jean avec exaltation: qu'est-ce que je deviendrais donc maintenant que j'ai compté sur lui...

— Mais... comment l'élèvercz-vous? Fille ou garçon, il faut qu'il soit honnête, et pour cela...

— Il faut qu'il mange un pain honnête, n'est-ce, pas la Goualeuse ? Je le crois bien, c'est mon ambition; je me le dis tous les jours; aussi, en sorl;int d'ici, je ne remettrai pas le pied sous un pont... Je me lerai chiffoiuiière, balayeuse des rues, mais honnête ; on doit ça, sinon à soi, du moins à son enfant, quand on a l'honneur d'en avoir un... dit-elle avec une sorte de fierté.

— Et qui gardera votre enfant pendant que vous travaillerez? reprit la Goualeuse; ne vaudrait-il pas mieux, si cela est possible, conmie je l'espère, le placer à la campagne chez de braves gens qui en feraient une brave fille de ferme ou un bon cultivateur? Vous viendriez de temps en temps le voir, et un jour vous trouveriez peut-être moyen de vous en rapprocher tout à fait ; à la campagne on vit de si peu !

— Mais m'en séparer, m'en séparer ! je mettais toute ma joie en lui, moi qui n'ai rien qui m'aime.

— Il faut songer plus à lui qu'à vous, ma pauvre Mont-Saint-Jean; dans deux ou trois jours j'écrirai à madame Armand, et, si la demande que je compte faire en faveur de voire enfant réussit, vous n'aurez plus à dire de lui ce qui tout à l'heure m'a tant navré : tlélas ! mon Dieu, que devicndra-t-il ?

L'inspectrice, madame Armand, interrompit cet entretien; elle venait chercher Fleur-de-Marie.

Après avoir de nouveau éclaté en sanglots et baigné de larmes désespérées les mains de la jeune fille, Mont-Saint-Jean retomba sur le banc dans un accablement stupide, ne songeant pas même à la promesse que Fleur-de-Marie venait de lui faire à propos de son enfant.

— Pauvre créature! dit madame Armand en sortant du préau suivie de Fleur-de-Marie. Sa reconnaissance envers vous me donne meilleure opinion d'elle.

En apprenant que la Goualeuse était graciée, les autres détenues, loin de se montrer jalouses de cette faveur, en témoignèrent leur joie ; quelques-unes entourèrent Fleur-de-Marie et lui firent des adieux pleins de cordialité, lu félicitèrent franchement de sa prompte sortie de prison.

— C'est égal, dit l'une d'elles; cette petite blonde nous a lait passer un bon mon)eut... c'est quand nous avons boursillé pour la layette de MonlSaiut-Jean. On se souviendra de cela à Saint-Lazare.

Lorsque Fleur-de-Marie eut quitté le bâtiment des prisons sous la conduite de l'inspectrice, celle-ci lui dit :

— Maintenant, mon enfant, rendez-vous au vestiaire où vous déposerez vos vêtements de détenue pour reprendre vos habits de paysanne, qui, par leur simplicité rustique, vous seyaient si bien; adieu, vous allez être heureuse, car vous allez vous trouver sous la protection de persoimes recommandables, et vous quittez cette maison pour n'y jamais rentrer. Mais... tenez... je ne suis guère raisonnable, dit madame Armand, dont les yeux se mouillèrent de larmes ; il m'est impossible de vous cacher combien je m'étais déjà attachée à vous, pauvre petite ! Puis, voyant le regard de Fleur-de-Marie devenir humide aussi, l'inspci'trice ajouta : Vous ne m'en voudrez pas, je l'espère, d'attrister ainsi votre départ ?

— Ah ! madame... n'est-ce pas grâce à votre recommandation que cette jeune dame, à qui je dois ma liberté, s'est intéressée à mon sort?

— Oui, et je suis heureuse de ce que j'ai fait ; mes pressentiments ne m'avaient pas trompée...

A ce moment une cloche sonna.

— Voici l'heure du travail des ateliers, il faut que je rentre... Adieu, encore adieu, ma chère enfant!...

Et madame Armand, aussi émue que Fleur- de-Marie, l'embrassa tendrement ; puis elle dit à un des employés de la maison :

— Conduisez mademoiselle au vestiaire.

— Un quart d'heure après, Flt'ur-de-Marie, vêtue en paysanne ainsi que nous l'avons vue à la ferme de Bouqueval, entrait dans le greffe, où l'attendait madame Séraphin.

La femme de charge du notaire Jacques Ferrand venait chercher cette malheureuse enfant pour la conduire à l'ile du Ravageur.

Page 1