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CHAPITRE Vil

Le caveau.

Tortillard, assis sur la première marche de l'escalier, éleva sa lumière pour tâcher d'éclairer l'épouvantable scène qui ;illail se passer dans les profondeurs du caveau; mais les ténèbres étaient trop épaisses... une si faible clarté ne put les dissiper.

Le fds de Bras-Rouge ne distingua rien.

La lutte du Maître d'école et de la Chouette était sourde, acharnée, sans un mot, sans un cri.

Seulement de temps à autre on entendait l'aspiration bruyante ou le souflle étouffé qui accompagne toujours des efforts violents et contenus.

Tortillard, assis sur le degré de pierre, se mit alors à frapper des pieds avec cette cadence particulière aux spectateurs impatients de voir commencer le spectacle ; puis il poussa ce cri familier aux habitués du paradis des théâtres du boulevard :

— Eh ! la toile... la pièce... la musique!

— Oh ! je te tiendrai comme je veux , murmura le Maître d'école au fond du caveau, et tu vas...

Un mouvement désespéré de la Chouette l'interrompit. Elle se débatlait avec l'énergie que donne la crainte de la mort.

— Plus haut... on n'entend pas, cria Tortillard.

— Tu as be^iu me dévorer la main, je te tiendrai comme je le veux, reprit le Maître d'école.

l'uis, ayant sans doute réussi à contenir la Chouette, il ajouta : — C'est cela... Maintenant, écoute...

— Tortillard, appelle ton père! cria la Chouette d'une voix haletante, épuisée. Au secours!... au secours!...

— A la porte... la vieille ! elle empêche d'entendre, dit le petit boiteux en éclatant de rire ; à bas la cabale !

Les cris de la Chouette ne pouvaient percer ces deux étages souterrains.

La misérable, voyant qu'elle n'avait aucune aide à attendre du tlls de Bras-Rouge, voulut tenter un dernier effort.

— Tortillard, va chercher du secours , et je te donne mon cabas ; il est plein de bijoux... il est là sous une pierre.

— Que ça de générosité ! Merci, madame... Est-ce que je ne l'ai pas, ton cabas? Tiens, entends-tu comme ça clique dedans... dit Tortillard en le secouant. Mais, par exemple, donne-moi tout de suite pour deux sous de galette chaude, et je vas chercher papa !

— Aie pitié de moi, et je. . .

La Chouette ne put continuer.

Il se fit un nouveau silence.

Le petit boiteux recommença de frapper en mesure sur la pierre de l'escalier où il était accroupi, accompagnant le bruit de ses pieds de ce cri répété :

— Ça ne commence donc pas? Ohé ! la toile, ou j'en fais des fauxcols! la pièce !... la musique!

— De celte façon, la Chouette, tu ne pourras plus m'étourdir de tes cris, reprit le Maître d'école, après quelques minutes, pendant lesquelles il parvint sans doute à bâillonner la vieille. Tu sens bien, reprit-il d'une voix lente et creuse, que je ne veux pas en finir tout de suite. Torlure pour torture ! Tu m'as assez fait souffrir. Il faut que je le parle longuement avant de te tuer... oui... longuement... ça va être aflreux pour loi... quelle agonie, hein?

— Ah ça, pas de bêtises, eh ! vieux ! s'écria Tortillard en se levant à demi ; corrige-la, mais ne lui lais pas trop de mal. Tu parles de la luer... c'est une frime, n'est-ce pas? Je tiens à ma Chouette. Je le l'ai prêtée, mais tu me la rendras. . ne me l'abîme pas... je ne veux pas qu'on me détruise ma Chouelle, ou sans ça je vais chercher papa.

— Sois tranquille- elle n'aura que ce qu'elle mérite... une leçon pro-

fitable... dit le Maître d'école pour rassurer Tort^lard, craignant que k petit boileux n'allât chercher du secours.

— A la bonne heure, bravo ! voilà la pièce qui va commencer, dit le fils de Bras-Rouge, qui ne croyait pas que le Maître d'école menaçât sérieusement les jours de l'horrible vieille.

— Causons donc, la Chouelle, reprit le Maître d'école d'une voix calme. D'abord, vois-tu... depuis ce rêve de la ferme de Bouqueval, qui m'a remis sous les yeux tous nos crimes, depuis ce rêve qui a manqué de me rendre fou... qui me rendra fou... car dans la solitude, dans l'isolement profond où je vis, toutes mes pensées viennent malgré moi aboutir àce rêve... il s'est passé en moi un changement étrange...

Oui... j'ai eu horreur de ma férocité passée...

D'abord, je ne l'ai pas permis de martyriser la Goualeuse... cela n'était rien encore...

En m'enchaînant ici dans celle cave, en m'y faisant souffrir le froid el la faim, mais en me délivrant de ton obsession... tu m'as laissé tout à l'épouvante de mes réflexions.

Oh ! lu ne sais pas ce que c'est que d'être seul... toujours seul... avcf un voile noir sur les yeux, comme m'a dit l'homme implacable qui m'a puni...

Cela est effrayant... vois donc !

C'est dans ce caveau que je l'avais précipité pour le tuer... el ce caveau est le lieu de mon supplice... Il sera peut-être mon tombeau...

Je te répèle que cela est elfrayanl.

Tout ce que cet homme m'a pri dit s'est réalisé.

Il m'avait dit ; « Tu as abusé de la force.... tu seras le jouet des phis faibles. »

Cela a été.

Il m'avait dit . « Désormais séparé du monde extérieur, face à face avec l'éternel souvenir de les crimes, un jour lu le repentiras de tes crimes. »

El ce jour est arrivé... l'isolement m'a purifié.

Je ne l'aurais pas cru possible.

Une autre preuvc.que jesuis peut-être moins scélérat qu'autrefois... c'est que j'éprouve une joie infinie à le tenir là... monstre... non pour me venger, moi... mais pour venger nos victimes. Oui, j'aurai accom|ili un devoir... quand, de ma propre main, j'aurai puni ma complice.

Une voix me dit que si tu étais tombée plus tôt en mon pouvoir, bien du sang... bien du sang n'aurait pas coulé sous les coups.

J'ai maintenant horreur de mes meurtres passés, et pourtant. .. ne trouves-tu pas cela bizarre ? c'est sans crainte, c'est avec sécurité que je vais commettre sur toi un meurtre affreux avec des raffinements affreux... Dis... dis... conç(iis-lu cela ?

— Bravo !... bien joué., vieux sans yeux ! ça chauffe ! s'écria Tortillard en applaudissant. Tout ça, c'est toujours pour rire ?

— Toujours pour rire, reprit le Maître d'école d'une voix creuse. Tiens-loi donc, la Chouette, il faut que je finisse de l'expliquer comment peu à peu j'en suis venu à me repentir.

Cette révélation le sera odieuse, cœur endurci, et elle te prouvera aussi combien je dois être impitoyable dans la vengeance que je veux exercer sur loi au nom de nos victimes.

Il faut que je me hâte...

La joie de le tenir là... me fait bondir le sang... mes tempes battent avec violence... comme lorsqu'à force de penser au rêve ma raison s'égare... Peut-être une de mes crises va-t-elle venir... mais j'aurai le temps de te rendre les approches de la mort effroyables, en te forçant de m'eniendre.

— Hardi ! la Chouette 1 cria Tortillard; hardi à la réplique !... Tu ne sais donc pas ton rôle ?... Alors, dis au boulanger (I) de le soufficr, ma vieille.

— Oh ! tu auras beau le débattre et me mordre, reprit le Maître d'école après un nouveau silence, tu ne in'édiajiperas pas... Tu m'as coupé les doigts jusqu'aux os... mais je t'arrache la langue si tu bouges...

Continuons de causer.

En me trouvant seul, toujours seul dans la nuit et dans le silence, j'ai commencé par éprouver des accès de lage furieuse... impuissante... Pour la première fois ma tête s'est perdue. Oui .. quoique éveillé, j'ai revu le rêve... tu sais? le rêve...

Le petit vieillard de la rue du Roule... la femme noyée... le marchand de bestiaux... et loi... planant au-dessus de ces fantômes...

Je le dis que cela est efi'rayant.

Je suis aveugle... el ma pensée prend une forme, un corps, pour me représeiiter incessamment d'une manière visible, presque palpable. . . les traits de mes victimes.

Je n'aurais pas fait ce rêve affreux, que mon esprit, conlinuellemcnt absorbé par le souvenir de mes crimes passé-^, eût été troublé des mêmes visions...

Sans doute, lorsqu'on est privé de la vue, les idées obsédantes s'iuiagenl presque matériellement dans le cerveau ..

Pourtant... quelcpn fois, à force de les contempler avec une terreur résignée... il me semble que ces spectres menaçants ont piiié de moi... ils pâlissent... s'ellacenl et disparaissent... Alors je crois me réveiller

(1) U .liable.

LES MYSTERES DE PARIS

d'un songe funeste... ninis je me sens faillie, abatUi, brisé... et, le croirais-tu... oli 1 (■oiniiic In v:is lire... la fllionclle !. . je pleure... entendstu?... je pleure .. Tu m; lis pas ?.. .Mais ris donc !... ris donc... La Cliouitle poussa un géniissenicnt sourd et étouffe.

— Plus liant! cria Torlilhiid, on n'entend pas.

— Oui, reprit le Maille d'érole, je pleure, car jo souffre... et la fureur est vaine. Je lue dis : Demain, apiès-deiuaiu, toujours je serai en proie aux nièiues accès de délire et de morne désolation...

Quelle vie ! oh ! quelle vie !...

lit je n'ai pas choisi la mort plutôt que d'cire enseveli vivant dans cet abiine que creuse incessaniiiient ma pensée !

Aveugle, solitaire et prisonnier... qui pourrait me distraire de mes remords ? Rien... rien...

Quand les lantônies cessent un moment de passer et de repasser sur le voile noir que j'ai devant les yeux, ce sont d'autres tortures... ce sont des comparaisons écrasantes. .le me dis : Si j'étais resté honnête homme, à celte heure je serais libre, tranquille, heureux, aimé et honoré des miens... au lieu d'être aveugle et enchainé dans ce cachot, à la merci de mes complices.

Hélas ! le regret du bonheur perdu par un crime est un premier pas vers le repentir.

Et, quand au repentir se joint une expiation d'une effrayante sévérité... une expiation qui change votre vie en une longue insomnie remplie d'Iiallucinalions vengeresses ou de réflexions désespérées... peulètre alors le pardon des hommes succède aux remords et à l'expiation.

— Prends garde, vieux, cria Tortillard, tu manges dans le rôle à M. Moessard... Connu ! connu !

Le Maître d'école n'écoula pas le fils de Bras-Rouge.

— Cela t'étoime de m'cnieudre parler ainsi, la Chouette? Si j'avais continué de m'élourdir, ou par d'autres sanglants forfaits, ou par l'ivresse farouche de la vie iU\ bagne, jamais ce changement salutaire ne se fût opéré en moi, je le sais biiMi...

Mais seul, mais aveugle, mais bourrelé de remords qui se voient, à quoi songer?

Ade nouveaux crimes?

Comment les commettre?

A une évasion ?

Comment m'évader ?

Et si je m'évadais... où irais-je?... que ferais-je de ma liberté?

Non, il me faut vivre désormais dans une niiii éternelle, entre les angoisses du repentir et l'épouvante des apparitions formidables dont je suis poursuivi...

Quelquefois pourtant... un faible rayon d'espoir... vient luire au milieu de mes ténèbres... un moment de calme succède à mes tourments... oui... car qucl([uefois je parviens à conjurer les spectres qui in obsèdent, eu leur opposant les souvenirs d'un passé honnête et paisible, en remontani par la pensée jusqu'aux premiers temps de ma jeunesse, de mon enfance...

Heureusement, vois-lu, les plus grands scélérats ont du moins quelques années de paix et d'innocence à opposer à leurs années criminelles et sanglantes.

On ne naît pas méchant...

Les plus pervers ont eu la candeur aima! le de l'enfance... ont connu les douces joies de cet âge charmant... Aussi, je te le répète, parfois je ressens une consolation amère en me disant : Je suis à cette heure voué à rexécralion de tous, mais il a été un temps où l'on m'aimait, où l'on me protégeait, parce que j'étais inotfensif et bon...

Hélas!.. . il faut bien me réfugier dans le pas^é... quand je le puis... là seulement je trouve quelque calme...

En prononçanl ces dernières paroles, l'accent du Maître d'école avait perdu de sa rudesse ; cet houune indomptable semblait profondément ému; il ajouta :

— Tiens, vois-lu, la salutaire influence de ces pensées est telle que ma fuieur s'apaise... le courage... la force... la volonté me manquent pour le punir... non... ce n'est pas à moi de verser ton sang...

— Bravo, vieux ! Vois-tu, la Chouette, que c'était une frime I... cria Tortillard en applaudissant.

— Non, ce n'est pas à moi de verser ton sang, reprit le Maître d'éfole, ce serait un meurtre... excusable peut-être... mais ce serait lou- |ours un meurtre... et j'ai assez de.-, trois spectres... et puis, qui sait?... tu le repentiras peul-êlre aussi un jour, toi ?

Eu parlant ainsi, le Maître d'école avait machinalement rendu à la Chouelte quelque liberté de mouvement.

Elle en profila pour s.iisir le slylet qu'elle avait placé dans son corsage après le meurtre de Sarah, et pour porter un violent coup de celte arme au bandit, afin de se débarrasser de lui.

11 poussa un cri de douleur perçant.

Les ardeurs féroces de sa haine, de sa vengeance, de sa rage, ses instincts sanguinaires, hriisquenuiil ic-vcillés et exaspérés par celte alta- (pie, lirciil nue explosion soudaine, terrible, où s'abîma sa raison, déjà furteuienl éliranlée par tant de secousses.

— Ah ! vipère .. j'ai seuli la denl ! s'éeiia-t-il d'une voix tremlilante de fureur en étreiguant avec force la Cliouelle, qui avait cru lui échapper ; tu rampais dans le caveau... hein? ajoula-l-il de plus en plus

garé ; mais je te vais écraser... vipère ou chouette... Tu attendais sans

doute la venue des fanlfimcs... Oui, car le sang me bat dans les tempes... mes oreilles liiilciil... la tête me tourne... comme lorsipi'ils doivent venir... Oui, je ne me trompe pas... Oh ! les voilà... du fond d.s ténèbres, ils s'avancent... ils s'avancent... Comme ils sont pâles... il leur San/, comme il coule, rouge cl fumant... Cela l'é|ioiivanle... lu le débats... Eli bien ! sois Irauquilli', lu ne les verras ])as, les fantômes... non... tu ne les verras pas... j'ai piiié de toi... je vais te rendre aveugle... Tu seras comme moi .. sans yeux...' J

Ici le \lailre d'école lit une panse. I

La Chouelte jeta un cri si horrible, que Tortillard épouvanté bondii sur sa marche de pii-rre, et se leva debout.

Les cris efl'ro\ables de la Chouelte parurent mettre le comble au verlige furieux du .Maîlie d'école.

— Chante... disait-il à voix basse, chante, la Chouelte... chante ton chant de mort... Tu es heureuse, tu ne vois plus les trois fantômes de nos assassinés... le pelil vieillard de la rue du Roule... la femme noyée .. le marchand de bestiaux... Moi, je les vois... ils approchent... ils me louchent... Oh ! qu'ils ont froid... ah I...

La dernière lueur de rinlelligence de ce misérable s'éteignit dans ce cri d'épouvante, dans ce ci i de damné.

Dès lors le Maître d'école ne raisonna plus, ne parla plus; il agil d rugit en bêle féroce, il n'obéit plus qu'à l'inslinct sauvage de la deslruc lion pour la desliuclioii.

Et il se passa qucliiue chose d'épouvantable dans les ténèbres du caveau.

On entendit un piétinement précipité, interrompu à différents inlirvallcs par un bruit sourd, relenti.-sant comme celui d'une boîte osseuse qui rebondirait sur une pierre contre laquelle ou voudrait la briser.

Des plaiiiles aiguës, convulsives, et un éclat de rire infernal accompaguaieiil cliacun de ces coups.

Puis ce fut un râle... d'agonie...

Puis on n'entendit plus rien.

Rien que le piéiiiiement furieux... rien que les coups sourds et rebcndissanls ([ui continuèrent toujours...

Bientôt un bruit lointain de pas et de voix arriva jusqu'aux profondeurs du caveau... De vives lueurs brillèrent à l'extrémité du passage souterrain.

Tortillard, glacé de terreur par la scène ténébreuse à laquelle il venait d'assister sans la voir, aperçut plusieurs personnes portant des lumières descendre rapidement l'escalier. En un moment la cave fut envahie par plusieurs agents de sûreté, à la tête desquels était Narcisse Borel... des gardes municipaux fermaient la marche.

Tortillard fut saisi sur les premières marches du caveau, tenant encore à la main le cabas de la Chouette.

Narcisse Borel, suivi de quelques-uns des siens, descendit dans le caveau du Maître d'école.

Tous s'arrêtèrent frappés d'un hideux spectacle.

Enchaîné par la jambe à une pierre énorme placée au milieu du caveau, le Maître d'école, horrible, monstrueux, la crinière héris-ée, li barbe longue, la bouche écumaule vêtu de haillons ensanglantés, loiiriiait comme un bcle fauve autour de son cachot, Iraîiianl après lui, par les deux pieds, le cadavre de la Chouelte, doni la têleét.iit horriblement miililée, brisée, écrasée.

Il fallut une lutte violente pour lui arracher les restes sanglants de sa complice et pour parvenir à le garrotter.

Après une vigoureuse résistance, on parvint à le transporter dans la salle ba>se du cabaret de Cras-Rouge, vaste salle obscure, éclairée par une seule (ènêirc. i

Là se trouvaient, les menollcs aux mains et gardés à vue. Barbillon, Nicolas Martial, sa mère et sa sœur.

Ils venaient d'être arrêtés au moment où ils entraînaient la courtière en diamaiils pour l'égorger.

Celle-ci reprenait ses sens dans une autre chambre.

Etendu sur le sol et contenu à peine par deux agents, le .Mailie d'école, légèrcmenl blessé au bras par la Chouelte, maîscomplélemenl insensé, soufflait, mugissait comme un taureau qu'on abat. Quehpielois il se soulevait tout d'une pièce par un soubresaut convuWf.

Barbillon, la tête baissée, le teint livide, plombé, les lèvres décolorées, l'œil fixe et farouche, ses longs cheveux noirs et plais retombant sur le col de sa blouse bleue déchirée dans la luUe. Barbillon élail assis sur un banc ; ses poignets, serrés dans les menottes de fer, reposaient sur ses genoux.

L'apparenec juvénile de ee misérable (il avait à peine dix-huit ans), la ri'gulai ité de ses traits imberbes, déjà llélris, dégradés, rendaient plus déplorable encore la hideuse empreinte dont la débauche et le crnne avaient marqué celle physionomie.

Impassible, il ne disait pas un mot.

On lie pouvait deviner si celte insensibilité apparente était due à la stupeur ou à iiuc Iroide énergie: sa respiration étail Iréquente : de teniiis à autre, de ses deux mains entravées il essuyait la sueur qui baignaii sou IVoiit pâle.

A < ôié de lui mi voyait Calebasse ; son bonnet avait été arraché : sa chevelure jaiinàlre, serrée à la inique par un lacet, pcndail derrière sa tête en plusieurs mèches rares et eflilécs. Plus courroucée qu'abattue, ses joues maigres et bilieuses quelque peu colorées, elle conlemplail

LES MYSTÈRES DE PARIS

avec dédain l'accablement de son frère Nicolas, place sur une chaise en face d'elle.

Prévoyaul le sort qui l'altendait, ce bandit, affaissé sur luimènie, la lèle pendante, les genoux tninblants et s'entre-chotiuant, était éperdu de terreur; ses dents claquaient convulsivement, il poussait de sourds gémissements.

Seule entre ton-, la mère Martial, la veuve du supplicié, debout et adossée au mur, n'avait rien peidu de son audace. La tête haute, elle jetait autour d'elle un regard ferme ; ce masque d'airain ne trahissait pas la moindre émotion...

Pourtant, à la vue de lîras-lîouge, que l'on ramenait dans la salle basse après l'avoir fait assister à la minutieuse perquisition que le commissaire et son greflier venaient de faire dans toute la maison; pourtant, à la vue de Bras-Rouge, disons nous, les traits de la veuve se coulraclèrcnt malgré elle; ses petits yeux, ordinairement ternes, s'illuminèrent comme ceux d'une vipère en furie ; ses lèvres serrées devinrent blafardes, elle roidit ses deux bras garrottés... Puis, comme si elle eût regretté cette muette manifestation de colère et de haine impuissante, elle dompta son émotion et redevint d'un calme glacial.

Pendant que le commissaire verbalisait, assisté de son greffier, Narcisse Borel, se frottant les mains, jetait un regard complaisant sur la capture importante qu'il venait de faire et qui délivrait Paris d'une bande de criminels dangereux ; mais, s'avouant de quelle utilité lui avait été Bras-Rouge dans celte expédition, il ne put s'empêcher de lui jeter un regaid expressif et reconnaissant.

Le père de Tortillard devait partager jusqu'après leur jugement la prison elle sort de ceux qu'il avait dénoncés ; comme eux il portait des menottes; plus qu'eux encore il avait l'air tremblant, consterné, grimaçant de toutes ses forces sa figure de fouine, pour lui donner une expression désespérée, poussant des soupirs lamentables II embrassait Tortillard, comme s'il eût cherché quelques consolations dans ces caresses paternelles.

Le petit boiteux se montrait peu sensible à ces preuves de tendresse : il venait d'apprendre qu'il serait jusqu'à nouvel ordre transléré dans la prison des jeunes détenus.

— Quel malheur de quitter mon fils chéri ! s'écriait Bras-Rouge en feignant l'attendrissement ; c'est nous deux qui sommes les plus malheureux, mère Martial... car on nous sépare de nos enfants.

La veuve ne put garder plus long enq)s son sang-froid ; ne doutant jias de la trahison de Bras-llougc, qu'elle avait pressentie, elle s'é( ria :

— J'étais bien sûre que tu avais vendu mou (ils de Toulon... Tiens, Judas!... et elle lui cracha à la face. Tu vends nos tètes... soit! on verra de belles morts... des morts de vrais Martial !

— Oui... on ne boudera pas devant ia Carline, ajouta Calebasse avec une exaltation sauvage.

La veuve, montrant Nicolas d'un coup d'œil de mépris écrasant, dit à sa fille :

— Le làche-là nous déshonorera sur l'échafaud !

Quelques moments après, la veuve et Calebasse, accompagnées de cirux agents, moulaient en fiacre pour se rendre à Saint-Lazare.

Barbillon, Nicnlas et Bras-l!ouge étaient conduits à la Force.

On transportait le Maître d école au dépôt de la Conciergerie, où se trouvent des cellides destinées ;i recevoir temporairement les aliénés.

CUAPITRE VIII.

FDËSENTATIOII.

. . Le mal que font les méchants s.ins le savoir est souvent plus iruci que celui qu'ils veulent l'aire.

SciriLiFii. — Walknsleiii, acte II.

Quehpies jours après le meurire de madame Séraphin, la mort de la ChouL'tle et l'arrestation de la bande de mall'aiteurs surpris cbrz Bras- Bouge, Rodolphe se rendit à la maisun de la rue du Temple.

Nous l'avons dit, voulant luller de luse avec Jacques Peri and, découvrir ses crimes cachés, l'obliger à les léparer et le punir d'une manière terrible dans le cas où, à force d'adresse et d'hypocrisie, ce misérable réussirait à échapper à la vengeance des lois, Bodolphe avait fait venir d'une prison d'Allemagne une créole métisse, femme indigne du nègie David.

Arrivée la veille, cette créature, aussi belle que pervertie, aussi enchanteresse que dangereuse, avait reçu des instructions détaillées du baron de Graùn.

On a vu dans le dernier entretien de Bodolphe avec madame Pipelet que celle-ci ayant Irèsadroilement proposé Cecily ;i madame Séraphin pour remplacer Louise .Morel commi' servante du notaire, la femme de charge avait parfaitement ac( ueilli ses ouvertures, et promis d'en parler à Jacques Ferrand, ce quelle avait fait dans les termes les plus favo-

rables à Cecily, le malin même du jour où elle (madame Séraphin) avait été noyée à l'ile du Bavageur.

Rodolphe venait donc savoir le résultat de la présentation de Cecily.

A son grand étomiement, en entrant dans la loge, il trouva, qiioi{iu'il fût onze heures du matin, M Pi|ielet couché et Anaslasie debout auprès de son lit, lui olfianl un breuvage.

Alfred, dont le front et les yeux disparaissaient sous nn formidable bonnet de coton, ne répondait pas à Anastasie ; elle en conclut qu'il dormait el ferma les rideaux du lit ; en se retournant, elle aperçut Rodolphe. Aussitôt elle se mit, selon son usage, au port d'arme, le revers de sa main gauche collé à sa perruque.

— Votre servante, mon roi des locataires, vous me voyez bouleversée, ahurie, exténuée. Il y a de (;niicux tremblements dans la maison... sans compter qu'Alfred est aliié depuis hier.

— Et qu'a-t-il donc'.'

— Est-ce que ça se demande?

— Comment ?

— Toujours du même numéro. Le monstre s'acharne de plus en plus après Alfred, il me l'abrutit, que je ne sais plus qu'en faire...

— Encore Cabrion'?

— Encore.

— C'est donc le diable ?

— J<' finirai par le croire, monsieur Rodolphe ; car ce gredin-là devine toujours les momenls où je suis sortie... A peine ai-je les talons tournés que, crac, il est ici sur le dos de mon vieux théri, qui n a pas plus dedélense qu'un enfant. Hier encore, pendant que j'étais allée chez ■M. Ferrand, le notaire... C'est encore là où il y a du nouveau.

— Et Cecily? dit vivement Bod(dphe ; je venais savoir...

— Tenez, mon roi des locataires, ne m'embrouillez pas; j'ai tant... tant de choses à vous dire... que je m'y perdrai, si vous rompez mon fil.

— Voyons... je vous écoute...

— D'abord, pour ce qui est de la maison, figurez-vous qu'on est venu arrèlcr la mère Burette.

— La prêteuse sur gages du second ?

— IMon Dieu, oui ; il paraît qu'elle en avait de drôles de métiers, outre celui de prêteuse! elle était par là-dessus receleuse, haricandeuse. fondeuse, voleuse, allumeuse, enjôleuse, brocanteuse, fricoteuse, enfin tout ce qui rime à gueuse; le pire, c'est que sou vieil amoureux, M. Bras Bouge, notre principal locataire, e->t aussi arrêté... Je vous dis que c'est un vrai tremblement dans la maison, quoi !

— Aussi ariêlé... Bras-Rouge?

— Oui, dans son cabaret des Champs-Elysées ; on a coffré jusqu'à son fils Tortillard, ce méchant petit boiteux... On dit qu'il s'est passé chez lui un las de massacres; qu'ils étaient là une bande de scélérats; que la Chouette, une des amies de la mère Burette, a été étranglée, el que si on n'était pas venu à temps, ils assassinaient la mère .Mathieu, la courtière en pierreries, qui faisait travailler ce pauvre Morel... En voilà-l-il de ces nouvelles!

— Bras-Ronge arrête! la Chouette morte! se dit Bodolphe avec étiiunemcnt ; l'horrible vieille a mérité son sort ; celle pauvre Fleur-de- Marie est du moins vengée.

— Voilà donc pour ce qui est d'ici... sans compter la nouvelle infamie de Cabrion, je vas loul de suite en finir avec ce brigand-là... Vous allez voir quel front ! Quand on a arrêté la mère Buntte, el que nous avons su que Bras-Bonge, notre principal locataire, était aussi pincé, j'ai dit au vieux chéri ; Faut qu'tu trottes tout de siiile chez le propriétaire, lui apprendre que M. Hras-Boiige est coffré. All'ied part. Au boni de <lcux heures, il m'arrive... mais dans un état... mais dans un étal. . Iil.iiic connue nn linge et soufflant comme un bœuf.

— Quoi donc encore?

— Vous allez voir, monsieur Rodolphe : figurez-vous qu'à dix pas d'i. i il y a nn grand mur blanc ; mon vieux chéri, en sortant de la maison, regarde par hasard sur ce mur ; qu'est-ce qu'il y voit écril an charbon en grosses letlres? Pipelet— Cabrion, les deux noms joints par un grand Irail d'union (c'est ce Irait d'union avec ce S(élérat-là qui l'estomaiine le plus, mon vieux chéril. l'on, ça commence à le renverser; dix pas pins loin, qu'est-ce qu'il voit sur la gr.inde porte du Temple? encore Pipelet — Cabrion, lonjonrs avec un trait d'union; il va toujours; à clia(pje pas, monsieur Bodolphe, il voit écrits ces damnés noms sur les murs des maisiins, surles poites, parloutPipelel — Cabrion(l). Mon vieux chéri connnençail à y voir trente-six chandelles; il croyait que tous les passants le regardaient : il enfonçait son chapeau sur son nez, tant il étail houleux. Il prend le boulevard, croyant que ce gueux de Cabrion aura borné ses immondices à la rue du Temple. Ah bien oui!... tout le long des boulevards, à chaque endroit où il y avait de quoi écrire, toujours Pipelet — Cabrion à mort'! Enfin le pauvre cher homme est arrivé si bouleversé chez le propriétaire, qu'après avoir bredouillé, pataugé, barbette pendant un quart d heure au vis-à-vis du pro|iriélaire, celni-ci n'a rien compris du tout à ce qu'Alfred venait lui chauler ; il l'a renvoyé en l'appelant vieil imbécile, et lui a dit de m'eiivoyer pour expli(pier la

(1) On se souvient peul-êire qu'on pouvait lire, il y a quelques années, sur tous les murs et dans tous Us quartiers de Paris le nom de Crcdeville, ainsi écrit par suite d'une cliarge d'atelier.

LES MYSIÈRES DE PARIS

chose. Bon ! Alfred sort, s'en revient par iin autre clieniin pour éviter les noms qu'il avait vus écrits sur les murs... Ah bien oui !...

— Encore Pipelet et Cabrion !

— Comme vous dites, mon roi des locataires; de l'açou que le pauvre cher homme m'est arrivé ici abruti, ahuri, voulant s'exiler. Il me raconte l'histoire, je le calme comme je peux, je le laisse, et je pars avec mademoiselle Cecily pour aller cheï le iiutaire... avant d'aller chez le propriétaire... Vous croyez que c'est toni? Joliment! A peine avais je le dos tourné, que ce Cabrion, qui avait guetté ma sortie, a eu le front d'envoyer ii i deux grandes drôlesses qui se sont mises aux trousses d'Alfred... Tenez, les cheveux m'en dressent sur la tète... je vous dirai cela tout à l'heure... Unissons du notaire.

■le pars doue eu Hacre avec mademoiselle Cecily... comme vous me l'aviez recommandé... Elle avait son joli costume de paysanne allemande, vu qu'elle arrivait et qu'elle n'avait pas eu le temps de s'en faire faire un autre, ainsi ([ue je devais le dire à M. Ferrand.

Vous me croirez si vous voulez, mon roi des localaircs.j'ai vu blendes jolies filles ; je me suis vuù moi-même dans mon printemps; maisjamais je n'ai vu (moi comprise) une jeunesse qui puisse approchera cent piques de Cecily... Elle a surtout dans le regard de ses grands scélérats d'yeux noirs... quelque chose... quelque chose... enfin on ne sait pas ce que c'est; mais pour sûr.... il y a quelque chose qui vous frappe.... Quels yeux !

Enfin, tenez, Alfred n'est pas suspect ; eh bien ! la première fois qu'elle l'a regardé, il est devenu rouge comme un carotte, ce pauvre vieux chéri... et pour rien au monde il n'aurait voulu fixer la donzelle une seconde fois... il en a eu pour une heure à se trémousser sur sa chaise, comme s'il avait été assis sur des orties ; il m'a dit après qu'il ne savait pas comment ça se faisait, mais que le regard de Cecily lui avait rappelé toutes les histoires de cet efl'ronté de Bradamanti sur les sauvagesses qui le faisaieiit tant rougir, ma vieille bégueule d'Alfred...

— Hais le notaire ? le notaire ?

— M'y voilà, monsieur Bodolphe. Il étailenviron sept heures du soir quand nous arrivons chez M. Ferrand ; je dis au portier d'avenir son maître que c'est madame Pipelet qui est là avec la bonne dont madame Séraphin lui a parlé et qu'elle lui a dit d'amener. Là-dessus, le portier poii.-^se un soupir et me demande si je sais ce qui est arrivé à madame Séraphin. Je lui dis que non... Ah ! monsieur Rodolphe, en voilà encore un autre tremblement I

— Qimi donc ?

— La Séraphin s'est noyée dans une partie de campagne qu'elle avait été faire avec une de ses parentes.

— Noyée !... Une partie de campagne en hiver !... dit Rodolphe surpris.

— Mou Dieu, oui, monsieur Rodolphe, noyée... Quant à moi, ça m'élomie plus que cela ne m'attriste; car depuis le malheur de cette pauvre Louise, qu'elle avait dénoncée, je la détestais, la Séraphin. Aussi, ma foi, je me dis: Elle s'est noyée, eh bien! elle s'est noyée... après tout... je n'en mourrai pas .. Voilà mon caractère.

— El M. Ferrand?

— Le portier me dit d'abord qu'il ne croyait pas que je pourrais voir son m.iiire, et me prie d'attendre dans sa luge; mais au bout d'un moment il revient nie chercher ; nous traversons la cour, et nous entrons dans une chambre au rez-de-chaussée.

11 n'y avait qu'une mauvaise chandelle pour éclairer. Le notaire était a.5Sis au coin d'un feu où fumaillait un restant de tison... Quelle baraque ! Je n'avais jamais vu M. Ferrand... Dieu de Dieu, esl-il vilain! .En voilà encore un qui aurait beau m'offrir le trône de l'Arabie pour faire des traits à Alfred...

— Et le notaire at-il paru frappé de la beauté de Cecily?

— Est-ce qu'on peut le savoir avec ses lunettes vertes?... un vieux sacristain pareil, ça ne doit pas se connaître en fenmies. Pourtant, quand nous sommes entrées t jutes les deux, il a fait comme un soubresaut sur sa chaise ; c'était sans doute l'élonucmenl de voir le costume alsacien de Cecily ; car elle avait (l'n cent milliards de fois mieux) la tournure dune de ces marchandes do |)etits balais, avec ses cotillons courts et ses jolies jambes eliaussées do bas bleus à coins rouges; sapristi... quel mollet !... l't la cheville si mince!... et le pied si mignon!... finalement le notaire a eu l'air ahuri en la voyant.

— C'était sans doute la bizarrerie du costume de Cecily qui le frapliait ?

— Faut croire; mais le moment crouslilleux approchait, lleureuse- .iieni je me suis rappelé la maxime que vous m'avez dite, monsieur Rodolphe ; ça a été mon salut.

— Quelle maxime?

— Vous savez ; « C'est assez que l'un veuille i)our que l'autre ne veuille jias, ou que l'un ne veuille pas pour que l'autre veuille. » Alors je me dis à moi-mcmc : Il l;iiil que je débarrasse mon roi des locataires de son Allemande, en la colloqii:inl au ui;iilre de Louise ; hardi I je vas faire une frime, et voilà que je dis au notaire, sans lui donner le tenqis de respirer:

« Pardon, mousi^ ur, si ma nièce vient habillée à la mode de son pays; mais elle arrive, elle n'a que ces vèlemeuls-là, et je n'ai pas de quoi lui en faiie laiie d'auties, d'autant plus que ça ne sera pas la peine; car nous \ enous seulement [lour vous reniereier d'avoir dit à madame Sé-

raphin que vous consentiez à voir Cecily, d'après les bons renseignements que j'avais donnés sur elle ; mais je ne crois pas qu'elle puisse convenir à monsieur. »

— Très-bien, madame Pipelet.

« — Pdurqimi votre nièce ne me conviendrait-elle pas? dit le notaire , qui s'était remis au coin de son feu, et avait l'air de nous regarder pardessus ses lunettes.

« — Parce que Cecily commence àavoir le mal du pays, monsieur. Il n'y a pas trois jours qu'elle est ici, et elle veut déjà s'en retourner, quand elle devrait mendier sur la route en vendant de petits balais comme ses payses.

« — Et vous qui êtes sa parente, me dit M. Ferrand, vous souffririez cela?

«— Dame, monsieur, je suis sa parente, c'est vrai; mais elle est orpheline, elle a vingt ans, et elle est maîtresse de ses actions.

« — Bah ! bah! maîtresse de ses actions, à cet àge-là on doit obéir à ses parents, reprit-il brusquement. »

Là-dessus voilà Cecily qui se met à pleurnicher et à trembler en se serrant contre moi; c était le notaire qui lui faisait peur, bien sûr...

— Et Jacques Ferrand?

— Il grommelait toujours en marronnant :

« —Abandonner une fille à cet àge-là, c'est vouloir la perdre! S'en retourner en Allemagne en mendiant, belle ressource! et vous, sa lanie, vous souffrez une telle conduite?... »

— Bien, bien, que je me dis, tu vas tout seul, grigou, je te colloquerai Cecily ou j'y perdrai mon nom.

« — Je suis sa tante, c'est vrai, que je réponds en grognant, et c'est une malheureuse parenté pour moi ; j'ai bien assez de charges ; j'aimerais autant que ma nièce s'en aille, que de l'avoir sur les bras. Que le diable emporte les parents qui vous envoient une grande fille comme ça sans seulement l'affranchir ! » Pour le coup, voilà Cecily, qui avait l'air d'avoir le mot, qui se met à fondre en larmes... Là-dessus le notaire prend son creux comme un prédicateur et se met à me dire :

« — Vous devez compte à Dieu du dépôt que la Providence a remis entre vos mains; ce serait un crime que d'exposer celte jeune fille à la perdition. Je consens à vous aider dans une œuvre charitable ; si votre nièce me promet d'être laborieuse, honnête et pieuse, et surtout de ne jamais, mais jamais sortir de chez moi, j'aurai pitié d'elle, et je la prendrai à mon service.

« — Non, non, j'aime mieux m'en retourner au pays, dit Cecily en pleurant encore.

— Sa dangereuse fausseté ne lui a pas fait défaut... pensa Rodolphe ; la diabolique créature a, je le vois, parfaitement compris les ordres du baron Gratin. Puis le prince reprit tout haut :

— M. Ferrand paraissait-il contrarié de la résistance de Cecily?

— Oui, monsieur Rodolphe; il marronnait entre ses dents et il lui a dit brusquement :

«—Il ne s'agit pas de ce que vous aimericzniieux, mademoiselle, mais de ce qui est convenable et décent; le ciel ne vous abandonnera pas si vous menez une boime conduite et si vous accomplissez vos devoirs religieux. Vous serez ici dans une maison aussi sévère que sainte : si votre tanie vous aime réellement, elle profitera de mon offre ; vous aurez des gages faibles d'abord ; mais si par votre sagesse et votre zèle vous méritez mieux, plus tard peut-être je les augmenterai. »

— Bon ! que je m'écrie à moi-même, enfoncé le notaire! voilà Cecily colloquée chez toi, vieux fesse-malhieu, vieux sans-cœur ! La Séraphin était à ton service depuis des années, et tu n'as pas seulement l'air de te souvenir qu'elle s'est noyée avant-hier... Et je reprends tout haut :

« — Sans doute, monsieur, la place est avantageuse, mais si celle jeunesse a le mal du pays...

« — Ce mal passera, me répond le notaire ; voyons, décidez-vous.... est-ce oui ou non ? Si vous y consentez, amenez-moi votre nièce demain soir à la même heure, et elle entrera tout de suite à mon service... mon portier la mettra au fait... Quant aux gages je donne, en commençant, vingt francs par mois et vous serez nourrie.

« — Ah ! monsieur, vous mettrez bien cinq francs de plus?...

« — >'on, plus tard... si je suis content, nous verrons... Mais je dois vous prévenir que votre nièce ne sortira jamais, et que personne ne viendra la voir.

« - Eh ! mon Dieu, monsieur, qui voulez-vous qui vienne la voirî elle ne connaît (pie moi à Paris, et j'ai ma porte à garder ; ça m'a assez dérangée d'être obligée de l'accompagner ici ; vous ne me verrez plus, elle me sera aussi éti angère que si elle n'était jamais venue de son pays. Quant à ce qu'elle ne sorte pas, il y a un moyen bien simple: laissez-lui le costume de son pays, elle n'osera pas aller habillée comme cela dans les rues.

« — Vous avez raison, me dit le notaire ; c'est d'ailleurs respectable de tenir aux vêlements de son pays... Elle restera donc vêtue en Alsa-t cienne.

« — Allons, que je dis à Cecily, qui, la- lêle basse, pleurnichait toujours, il faut te décider ma fille; une bonne place dans une honnête mai* son ne se trouve pas lotis les jours ; et d'ailleurs, si lu refuses, arrang&t loi comme tu voudras, je ne m'en mêle plus. »

Là dessus Ceeilv répond en soupirant, le cœur tout gros, qu'elle coo'

LES MYSTÈRES DE PARIS

sciu à rester, mais à condition que, si dans une quinzaine de jours le ni:ii du pays la tournicnie trop, elle pourra s'en aller.

(, Je ne veux pas vous garder de force, dit le notaire, et je ne suis pas cuibarrassé de trouver des servantes. Voilà votre denier-à-Dieu : votre (anie n'aura qu'à vous ramener ici demain soir. »

Cecily n'avait pas cessé de pleurnicher. J'ai accepté pour elle le deiiier-à-Dieu de quarante sous de ce vieux pingre, et nous sommes revenues ici.

— Très-bien, madai! e Pipelet ! je n'oublie pas ma promesse ; voilà ce que je vous ai promis si vous parveniez à me placer celte pauvre fille qui m'embarrassait...

— Attendez à demain, mon roi des locataires, dit madame Pipelet en refusant l'argent de Rodolphe; car enfin M. Ferrand n'a qu'à se raviser, quand ce soir je vas lui conduire Cecily...

— Je ne crois pas qu'il se ravise ; mais où est-elle ?

— Dans le cabinet qui dépend de l'appartement du commandant ; elle n'eu bouge pas d'après vos ordres; elle a l'air résignée comme un nioul()i], quoiqu'elle ait des yeux... ah ! quels yeux !... Mais à propos du conini uid.uit, est-il intrigant ! Lorsqu'il est venu lui-même surveiller l'emballemenlde ses meubles, est-ce qu'il ne m'a pas dit que s'il venait ici des lettres adressées à une madame Vincent, c'était pour lui, et de les lui envoyer rue Mondovi, n° 5? Il se fait écrire sous un nom de femme, ce bel oiseau I comme c'est malin!... Mais ce n'est pas tout, est-ce qu'il n'a pas eu l'elfronterie de me demander ce qu'était devenu .son bois!... Votre bois !... pourquoi donc pas votre forêt, tout de suite? que je lui ai répondu Tiens, c'est vrai, pour deux mauvaises voies... de rien du tout : une de flotté et une de neuf, car II n'avait pas pris tout bois neuf, le grippe-sous... fait-il son embarras! Sou bois! Je l'ai brûlé, votre bois, que je lui dis, pour sauver vos effets de l'humidité : sans cela il aurait poussé des champignons sur voire calotte brodée et sur votre robe de chambre de ver luisant, que vous avez mise joliment souvent pour le roi de Prusse... en attendant cette jietite dame qui se moquait de vous.

Un gémissement suurd et plaintif d'Alfred interrompit madame Pipelet.

— Voilà le vieux chéri qui rumiuc, il va s'éveiller... vous permettez, mon roi des locataires ?

— Ceriainemenl... j'ai d'ailleurs encore quelques renseignements à vous demander...

— Eli bien ! vieux chéri, comment ça va-l-il ? demanda madame Pipelet à son mari, en ouvrant ses rideaux; voilà M. Rodolphe; il sait la nouvelle inlainie de Cabrion, il te plaint de tout son cœur.

— Ah ! monsieur, dit Alfred en tournant languissammenl sa tète vers Rodolphe, celte fois je n'en relèverai pas... le monstre m'a frappé au cœur... Je suis l'objet des brocards de la capitale... mon nom se lit sur tous les murs de Paris... accolé à celui de ce misérable. Pipelet — Cabrion, avec un énorme trait d'union.... môssieur.... un trait d'union... moi!... uni à cet infernal polisson aux yeux delà capitale de l'Europe !

— M. Rodolphe sait cela... mais ce qu'il ne sait pas, c'est ton aventure d'hiei' soir avec ces deux grandes drôlesscs.

— Ah 1 monsieur, il avait gardé sa plus monstrueuse infamie pour la dernière ; celle-là a passé toutes les bornes, dit Alfred d'une voix dolente.

— Voyons, mon cher monsieur Pipelet... racontez-moi ce nouveau malheur.

— Tout ce qu'il m'a fait jusqu'à présent n'était rien auprès de cela, monsieur... Il est arrivé à ses fins... grâce aux procédés les plus honteux... Je ne sais si je vais avoir la force de vous làire ce narré... la confusion... la pudeur, m'entraveront à chaque pas.

M. Pipelet s'étant mis péniblement sur son séant croisa pudiquement ' les revers de son gilet de laine, et commença en ces termes :

— Mon épouse venait de sortir ; absorbé dans l'amertume que me causait la nouvelle prostitution de mon nom écrit sur tous les murs de la capitale, je cherchais à me distraire en m'occupant d'un ressemelage d'une botte vingt fois reprise et vingt fois abandonnée, grâce aux opiniâtres persécutions de mon bourreau. J'étais assis devant une table, lorsque je vois la porte de ma loge s'ouvrir et une femme entrer.

Cette femme était enveloppée d'un manteau à capuchon ; je me soulevai honnêlcment de mon siège et portai la main à mon chapeau. A ce moment un seconde femme, aussi enveloppée d'un manteau à capuchon, entre dans ma loge et ferme la porte en dedans...

Quoique étonné de la familiarité de ce procédé et du silence que gardaient les deux femmes, je me ressoulève de ma chaise, et je reporte la main à mon chapeau... Alors, monsieur... non, non, je ne pourrai jamais... ma pudeur se révolte...

— Voyons, vieille bégueule... nous sommes entre hommes... va donc.

— Alors, reprit Alfred en devenant cramoisi, les manteaux tombent et qu'est-ce que je vois ? Deux espèces de sirènes ou de nymphes, sans autres vêlements qu'une tunique de feuillage, la tête aussi couronnée de feuillage; j'étais pétrifié... Alors toutes deux s'avancent vers moi en me tendant leurs bras, connue pour m'engager à m'y précipiter... (1).

— Les coquines !... dit Anaslasie.

— Les avances de ces impudiques me révoltèrent, reprit Alfred,

(1) Deux danseuses- de la Porlo-Snint-Martin, amies de Galuion, vêtues de maillots et d'un costume de Wkt.

animé d'une chaste indignation; et, selon cette habitude qui ne nj'aban> donne jamais dans les circonstances les plus critiques de ma vie, je restai complètement immobile sur ma chaise : alors, profitant de ma stupeur, les deux sirènes s'approchent avec une espèce de cadence, en faisant des ronds de jambes et en arrondissant les bras... Je m'immobilise de plus en plus. Elles m'atteignent... elles m'enlacent.

— Enlacer un homme d'âge et marié... les gredincs! Ah! si j'avais été là... avec mon manche à balai... s'écria Anaslasie, je vous en aurais donné, de la cadence et des ronds de jambes, gourgandines !

— Quand je me sens enlacé, reprit Alfred, mon sang ne fait qu'un tour... j'ai la petite moit... Alors l'une des sirènes... la plus effrontée, une grande blonde, se penche sur mon épaule, m'enlève mon chapeau, et me met le chef à nu, toujours en cadence... avec des ronds de jambes et en arrondissant les bras. Alors sa complice, ti.rant une paire de ciseaux de son ieuillage, rassemble en une énorme mèche tout ce qui me restait de cheveux derrière la tête, et me coupe le tout, monsieur, le tout... toujours avec des ronds de jambes ; puis elle dit en chantonnant et en cadeiiçaut : C est pour Cabrion... Et l'autre impudique de répéter en chœur : C'est pour Cabrion... c'est pour Cabrion !

Après une pause accompagnée d'un soupir douloureux, Alfred reprit:

— Pendant cette impudente spoliation... je lève les yeux et je vois collée aux vitres de la loge la figure infernale de Cabrion avec sa barbe et son chapeati pointu,., il riait, il riait... il était hideux. Pour échapper à celte vision odieuse, je ferme les yeux... Quand je les ai rouverts, tout avait disparu... je me suis retrouvé sur ma chaise... le chef à nu et complètement dévasté !.. Vous le voyez, monsieur, Cabrion est arrivé à ses fins à force de ruse, d'opiniàtrelé et d'audace... et par quels moyens, mon Dieu !.. il voulait me faire passer pour son ami!... il a commencé par afficher ici que nous faisions commerce d'amilié ensemble. iNon content de cela... à cette heure mon nom est accolé au sien sur tous les murs de la capitale avec un énorme trait d'union. Il n'y a pas à cette heure un habitant de Paris qui mette en doute mon intimité avec ce niiséiable ; il voulait de mes cheveux, il en a... il les a tous, grâce aux exactions de £es sirènes eft'rontées. Maintenant, monsieur, vous le voyez, il ne me reste qu'à quitter la France... ma belle France... où je croyais vivre et mourir...

Et Al^ed se jeta à la renverse sur son lil en joignant les mains.

— Mais au contraire, vieux chéi i, maintenant qu'il a de tes cheveux, il te laissera tranquille.

— Me laisser tranquille ! s'écria M. Pipelet avec un soubresaut convulsif; mais tu ne le connais pas, il est insatiable. Maintenant qui sait ce qu'il voudra de moi ?

Rigulette, paraissant à l'entrée de la loge, mit un terme aux lamentations de M. Pipelet.

— IN'entrez pas, mademoiselle ! cria M. Pipelet, fidèle à ses habitudes de chaste susceptibilité. Je suis au lit et en linge.

Ce disant, il lira un de ses draps jusqu'à son menton. Rigolellc s'arrêta discrèiement au seuil de la porte.

— Justement, ma voisine, j'all.iis chez vous, lui dit Rodolphe. Veuillez m'atleiidre un moment. Puis, s'adressant à Anaslasie : N'oubliez pas de conduire Cecily ce soir chez M. Ferrand.

— Soyez tranquille, mon roi des locataires, à sept heures elle y sera installée. Mainlenanl que la femme Morel peut marcher, je la prierai de gaider ma loge, car Alfred ne voudrait pas,' pour un empire, rester tout seul.

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