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CHAPITRE PRI^MIER

Piipie-Vinaigre.

Le détenu qui se trouvait à coti' de liarbillon était nn homme de qn.'iranle-cinq ans environ, grêle, cliétif, et d'une pliysionomie line, intelligente, joviale et railleuse ; il avait une boni lie énorme, presque entièrement édeiilêe;dês qu'il parlait, il la conloniiiail de droite à gauche, selon l'Iiabilude assez générale des gens aecontumés à s'adresser à la populace des carrefmirs ; son nez élail caniaid : sa tête démesmvnient grosse, presque conipléteiiienl chauve; il poilail nn vieux gilet de tricot gris, un pantalon d'une conlenr inappréciable, lacéré, rapiécé eu mille endroits ; ses pieds mis, rougis par le froid, à demi enveloppés de vieux linges, étaient chaussés de sabots.

Cet homme, nommé Eortuné Goberl , dit Pique-Vinaigre , ancien joueur de gobelets, réclusiomiaire liliéié d'une coniiamnation pour crime d éini-sion de tansse monnaie, était [irévenu de rupture de ban et de vol commis la nuit avec effraction et escalade.

Ecroué depuis très-pen de jours à la Eorce, déjà Pique-Vinaigre rwnplissait, à la satisfoclioii générale de ses compagnons de prison, le métier de conteur.

Aujourd'hui les conteurs sont très-rares; mais autrefois chaque cliaiu-

LES MYSTÈRES DE PARIS

brée avait gc'iiéralotiK'iil, iiioypiinaiil uiio lûgcre coiitiilnilioii iiidiviliiielle, son ( onlciii' ddllire, (|iii par ses iiiipiovisalioiis l'ais.iil |)iiraili'C moins l(jii{,'ncs les iiilcrniiiialilcs soirées d'iiivtr, les déleiius se eoueliant à la tDiiiljée du joui'.

S'il est assez cm ieiix de sii^iialcr c.t^. besoin de liclions, de réeits émouvants, qui se retrouve chez ces niisérahles, il est une chose bien plus considérable M\\ yeux des penseurs : c.'S gens corrompus jusqu à la moelle, ces voleurs, ces meurlriers, préfèrent surtout les histoires on sont cxpiiuiés des sentiments };éuéieu\, béroiipies, les réeits où la faiblesse et la Ijonlé sont veni;i'es d une op|)ression farmiclie.

Il en est de nu':me des (illes perdues : elles affectionnent singulièrement la iecline des romans iiaifs, toneliants et éiégiaques, et répugnent pres(pie toujours aux lectures obscènes.

L'iusiinct naturel dn bien, joint an besoin d'échapper par la pensée à tout ce qui leur rappelle la dégradation où elles vivent, ne cause-t-il pas chez ces malheureuses les syinpallùes et les répulsions intellectuelles dont nous venons de parler?

Pi(pie-Vinaigrc excellait donc dans ce gem-i^ <1(; récils béroiipies où la faiblesse, après mille traverses, huit par tiiomplier de son persécuteur. l'ique-Viuaigre possédait en outre un grand l'omis d'ironie qui lui avait valu son sobriquet, ses reparties étant souvent sardouiqnes ou plaisantes.

Il venait d'entrer au parloir.

lin face de lui, de lautre coté de la grille, on voyait une femme de trente-cinq ans environ, d'une ligure pale, douce et intéressante, pauvre ment, ujais projinnieut vêtue; elle pleurait amèrement, et tenait sou uiiiucboir sur ses yeux.

l'iciue-Viiiaigie la regardait avec un mélange d'impatience et d"afi'ectiou.

— Voyons donc, Jeanne, hii dit-il, ne fais pas l'enfant; voilà seize ans que nous ne nous sommes vus : si lu gardes toujours Ion mouchoir sur tes yeux, ça n'est pas le moyen de nous recoimaltre.

— Mon bcre, mou pauvre t'ortuné... j'éloul'fe... je ne peux pas parler...

— Es-ln drôle, va! Mais qu'est-ce que tu as?

Sa sceur, car celte femme était sa sœur, contint ses sanglots, essuya ses yeux, et, le regardant avec stupeur, reprit :

— Ce que j'ai ? couunenl ' je te retrouve en prison, toi qui y es déjà resté quinze ans !...

— Ci-si vrai ; il y a anjcjurd'hui six mois que je suis sorti de, la centrale de Jleluu... sans t'aller voir à Paris, parce que la ca|iita!e m'était déleiidne...

— hijà replis! Qu'est-ce que tu as doue encoie fait, mon Dieu? Pourquoi as-tu (piillé lîcangency, où on t'avait envoyé en surveillance?

— ronr(iuoi! Faudrait me demander pouicpmi j'y tuis allé.

— Tu as raison.

— D'abord, ma pauvre Jeanne, puisque ces grilles sont entre nous deux, ligmc-loi ([ue ji; t'ai embrassée, serrée dans mes bras, conniie (;a se doit ipiand lui levoit sa sœiu' après une élerniU'. Maintenant, causons : Un détenu di^ IMelun, (|u'on appelait le Gros-Roileux, m'avait dit qu'il y avait à Brangeiicy un ancien forçat de sa connaissance (pu employait des libérés à une fabri(|uc de blanc de céruse? Sais-tu ce que c'est que l'abriipier le blanc de céruse ?

— Non, mou hère.

— C'est un bien joli métier : ceux qui le font, au bout d'un mois ou deux attrapent la colique de plomb. Sui' trois coliques, il y en a un qui crève. Par exemple, l'.iut être juste, les deux antres crèvenl aussi, mais à leiu' aise, ils prenniMil leur temps, se gobergent et durent environ un an. dix-hnit mois au pins. Apres ça, le métier n'est pas si mal payé qn'mi autre; et il y a des gens nés coil'I'i'S qni y rési-trnt deux ou trois ans. Mais ceux-là sont les anciens, les cenleii.iiies des blanc-de-cérusiens. On en mcnrl, c'est vrai, mais il n'est pas fatigant.

— Et pour(pioi as-tu choisi un état si dangereux qu'on en meurt, mon pauvie fortuné?

— (Jn'est-ce que tu voulais (pie je fasse? Quand je suis entré à Meliin pour cette affaire de (ausse inonn.ie, j'étais joiirin' de gobelets, ('omnu; à la prison II n'y avait pas d'atelier poiu' mon étal, et que je ne suis pas pins fort qu'une puce, on m'a mis à la fabrication des jouets d'enfants. C'était un fabricant de Paris (pii trouvait plus avanlagcu'i de faire coul'eclionner par les détenus ses pantins, ses troiupeltes de bois et ses sabres idem, .\nssi c'est le cas de dire : Sabre de bois! en ai-je alTdé, percé et taillé pendant quinze ans, de ces jouets! je suis sur (]ui^ j'en ai défrayé les moutards de tout un quartier de Paris... c'élail sinlout aux tronijiettcs que je mordais. Kt les crécelles, donc ! avec deux de ces iuslrnmenls-là on aurait fait grincer les délits à tout un bataillon, je m'en vante. Mon temps de prison lini, me voilà surtout passé maîlre en fait de trompettes à deux sous. On me donne à choisir pour lieu de iia ré-idenec entre trois ou (piatrc bourgs, à (piarantc liciics de Paris . j'avais pour toute ressource mon savoir-faire en jouets d'enfants... or, en adnieltaul que, depuis les vieillards jiisqn aux marmots, tons les habitants du bourg auraient eu la passion de l'aire^ hn Inhdn dans mes trompeites, j'aurais eu encore bien de la peine à faire me^ frai-.; nuis je ne pouv.iis insinuer à toute une bourgade de trompeter du matin au soir. On m'aurait pris pour un intripanl.

— Mon Dieu, tu i is toujours.

— Cela vaut mieux que de pleurer. Finalement, v(jyant qu'à quarante lieues de Paris mon niélier d'cscaim tciir ne me serait pas plu- de ressource que mes trompellis, j'ai demandé la surveillance à BeaiigencVi voiilani ni'eiigigei dans les blancde-cérusicns. L'est une pàlisseiie qui vous donne des indigestions de n.iseifie; mais, jusipi à ce qu'on en ( levc, on en vit, c'est toujours ça de gagné, et j'aimais autant cet étatl.i (pic Celui de voleur; pour voler je lie suis pas assez brave ni assez fort, et c'est par pur hasard que j'ai commis la chose dout je te pailciai tout à I heure.

— Tn îiurais été brave et fort, que par idée lu n'aurais pas volé davantage.

— .\li ! tu crois cela, toi?

— Oui, au foiiil lu n'es pas méchant ; car dans cette malheureuse affaire di' fausse monnaie lu as été eulrainé malgré loi, presque forcé, tu le sais bien.

— Oui, ma lille; mais, voisin, quinze ans dans une maison, ça vous culotte un honune comme mou briilc-tnieule que voilà, (|iiaiid méine il serait entré à la gai'ilc blanc comme une pipe neuve. En sorlaul de .Melun, je me sentais donc tnqj poltron pour voler.

-- Et tu avais le courage de prendre un métier mortel! Tiens, Forluné, je le dis que lu veux le faire plus mauvais que lu ne l'es.

— .Attends donc, tout giing.ilel ipie j'étais, j'avais dans l'idée, que le dialdc; m'emporte si je sais pouKpioi ! que je ferais la nique à la coliipi.; de plonili, que la maladie aurait trofi peu à ronger sur moi cl (pi'elle irait ailleurs; enfin que je deviiMidrais un des vieux blauc-docérusiens. En sortant de prison je commence par l'ricasser ma masse ; bien entendu, angmenlée de ce que j'avais gagné en contant des hiatoiies le soir à la cb.iinbrée.

— Comme tu nous en contais autrefois, mon Tèrc. Ça amusait l^ni notre pauvre mère, t'en souviens-tu?

— Pardien ! bonne femme ! El elle ne s'est jamais doutée, avant de mourir, que j'étais à .Mclun?

— .lainais : jusqu'à son dernier moment elle a cru que lu étais passé aux iles.

— Qui^ venx-lu, ma lille, mes bctiscs, c'est la faute de mon père, ipii m'avait dressé pour être paillasse, po',;r l'assister dans ses tours de iv)belet, manger de l'éloupe et cracher du feu ; ce qui faisait (|iie je n'avais pas le temps de frayer avec des lils de pairs de France, cl j'ai l'ail de mauvaises coimaissances. Mais, pour revenir à fieaugency, une fois sorti de Melim, je bieasse ma masse comme de juste. .\près iiuiiize ans de cage. Il laut bien niendre un peu l'air et égayer son existence : d'autant plus (pie, sanî être trop gourmand, le blanc de céruse pouvait me donner une dernière indigestion ; alors à quoi m'aurait servi mon argent de prison, je te le demande? Finalemenl j'arrive à Ceaiigency à peu prés s.inslesou; je demande Velu, l'ami du Gros-Boiteux, le chef de fabriipie. Serviteur! pas plus do fabrique de blanc de céruse que dessus la main; il y était mort onze personnes d.ins I année; l'ancien forçat avait fermé bouliipie. .Me voilà au milieu de ce bourg, toujours avec mon talent poi.r les trompettes de bois pour tout potage, cl ma cartouche de libéré pour toiUe recoinmaiidatiun. Je demande à m'employcr selon ma force, et coniine je n'avais pas de force, tu comprends comme on me reçoit : voleur par-ci, gueux par-là, échappé de prison 1 enlin, dès que je paraissais qiiehpie part, chacun mettait ses mains sur ses poches, je ne pouvais donc pas m'empèeh, r de crever de faim dans un trou pareil, (lue ji ne devais pas quitter pendant cinq ans. Voyant ça, je romps m^n ban pour venir à Paris utiliser mes talents. Comni' je n'avais pas de quoi venir en carrosse à quatre chevaux, je suis venu eu giicusant et en inendiaiit tout le long de la route, évitant Ks geiidarnies comme un cliien les coups de bâton ; j'avais eu du bonheur, j éUiis arrivé sans encombre jusqu'auprès d'Auleiiil. J'étais harassé, j'avais une faim d'enfer, j'étais vêtu comme tu vois, sans luxe.

El Pi(pie-Vinaigre jeta un coup d'œil goguenard sur ses haillons.

— Je ne portais pas un smi sur moi. je pouvais être arrêté comme vagabond. Ma foi, une occasion s'est présentée, le diable m'a tenté, cl malgré ma poltronnerie...

— Assez, mon frère, assez, dil sa soeur craignant que le gardien, quoique à ce moment assez éloigné de Pique-Vinaigre, n'entendit ce d.uigereux aveu.

— Tu as peur qu'on écoute? reprit-il ; sois tranquille, je ne m'e:) cache pas, j'ai été pris sur le fail, il n'y avait pas moyen de nier; j'ai tout avoué, je sais ce qni m'attend ; mon compte e-l bon.

— Mon llien ! mon Dieu ! reprit la pauvre femme en pleurant, avec quel saiig-lroid tn parles de cela!

— Quand j'en parlerais avec un sang chaud, qu'est-ce que j'y gagnerais? Voyous, sois donc raisonnable, Jeanne; faut-il que ce soit moi qui te console?

Jeanne essuya ses larmes, et soupira.

— Pour en revenir à mon alV.iire, reprit Pique-Vinaigre, j'étais arrivé tout [irès d'Auteuil, à la biiine; je n'en |iouvais pins ; je ne voulais entrer dans Paris qu'à la nuit; je m étais assis deirière une Icie pour im reposer et léilécliir à mon plan di' campagne \ force de réllccbir, j'ai fini par m'endorniir : un bruit de voix m a-révci lé; il l',ii-ait tout a fait nuit ; j'éoiitc... c'élail un liommc et une feinine qui causaient sur l.-| route, de l'autre C("»lé de ma h. lie: riiomme ilis.iit à 1 1 femniiî : — Qui ''cux-lu qui pense à venir nous voler? Est-ce que nous u'avous pas

LES MYSTERES DE PARIS

cent foi= laissé la ninison toute seule? — Oui, que reprend la fi'inme, mais nons n'y avinns pas cent francs dans nnlrc' connnndc. — Uu'cst-ei; mii lo sait, licle? dit le mari. —T'as raisnn, reprend la Icinine, et ils nient. Ma foi, l'occaHon me parait trop belle |iour la nianqni'r, il n'y avait ancnii danger. J'allends qne rii()Mnn(; et la leninie soient un peu pins loin pour sortir de derrière ma haie; j(î regarde à vingt pas de là, je vois inie petite maison de paysans, ça devait être la maison an\ cent francs, il n'y avait que celle hicoqne sur la ronle, Anienil était à cinq cents pas de là. Je me dis : Courage, mou vieux, il n'y a personne, il fait mjit; s'il n'y a pasde chien de gaide ('usais qne j'ai toujours eu peur (les chiens), l'affaii'e est faite. Par bonlicur il n y avait pas de i liien. Pour ètie plus silr, je cogne à la poile, rien... ça m'eneomage. Les volets du rez-de-chaussée étaient fermés, je passe mon liàton entre eux deux, je les foice, j'enli e par la fenêtre dans une chandire ; il restait nu peu de feu dans la cheminée ; ça m'éclaire ; je vois une commode dont la ciel était ôlée; je prends la pincette, je iorce les tiroirs, et sons un tas de linge je trouve le magot enveloppe dans nu vieux bas de laine; je ne m'amuse pas à prendre aulie chusc; je saute par la fenêtre et je tombe... devine où? Voilà mic chance!

— Jlon Dieu ! dis donc !

— Stu' le dos du garde-champêtre qui rentrait au village.

— (Jnel m;dhenr !...

— I,:i hme s'était levée ; il me voit sortir paf la fenêtre; il m'empoigne. C'était un camiirade qui eu aur;iit m;ingé dix conmK! moi .. Trop poltron pour résister, je me résigne. Je tenais encore le bas à la main ; il entend sonner l'argent, il prend le tout, le met dans sa gibecière, et me force de le suivre à Auteuil. Nous arrivons cIkz le maire avec aecompagnemeut de g;iniins et de gendarmes; on va attendre 1rs propriétaires chez eux ; à leur retonr, ilsjont leur déchiratiou .. Il n'y avait p;is moyen de le nier ; j'avoue tout, je signe le procès -verbal, on me met les menottes, et eu route., .

— Et te voilà eu prison encore... pour longtemps peut-être?

— Ecoute, Jeamie, je ne veux pas le tromper, ma iillo; autant te dire cela tout de suite...

— (Jimi donc encore, mon Dieu !...

— Voyons, du courage '....

— Mais parle donc!

— Eh bien! il ne s'agit plus de prison...

— l!ou\ment cela?

— A cause de la récidive, de l'effraction et de l'esoalade de nuit dans une maison bdjitée... l'avocat me l'a dit : c'est un compte fait comme (les petits pâtés... j'en ;mrai pour quinze ou vingt ans de bagne et l'exposition par-dessus le marché.

— Aux galères! mais loi si faible, tu y mourras! s'écria la malheureuse femme en éelal;nil en s;nig!ols.

— Et si je m'étais emôlé d;uis le> blanc-de-cérnsiens?...

— Hbiis les galères, mon llien ! les galères !

— C'est la prison au grand air, avec nue casaque ronge au lien d'une brune; et puis j'ai toujours été curieux de voir la mer... (Jnel bad;md de Parisien je fais... hein?

— Mais l'exposition... m;ilheureux !... Etre là exposé au mépris de tout le monde... Oh ! mon Dieu ! mon Dieu! mon pauvre frère!...

El riiiforlnuée se reprit à pleurer.

— \OycMis, voyons, Je:iUiie... sois doue rai^oiniiible... c'est un mauvais quart d'heure à p;isser cl encore je ci'oi^ (pi'on est assi...... El

puis, est-ce (pie je ne suis p;is babilné à voii' la ronle? Quand je faisais nies tours de gobelets, j'avais toujours un las de monde ;unonr de moi; je me lignreranpie j'escamole, et si ça me l'ail trop d'elfet je fermerai les yeux ; ce sera ;d)solni;ient comme si on ne me voy:nl pas

En parlant avec antimt de cynisme, ce ui;ilheureux \oul:;it moins faire acte dune criminelle insensibilité que consoler et rassurer sa sœur par celte apparence d'indiili'rence.

Pour un homme h.ibitué aux mirnrs des prisons, et chez Ie(piel tonte honte est néeess.niement morte, le b;igne n'est, en elTel, <[n'un chiingement de eoudirum, un ch;uigenient de casa(iue, comme l'iqne-Vinaigre le disait ;\vec mie elfr;iyanle vérilé.

Be;ineoup de détenus des prisons centrales, prélérant même le bagne, à cause de la vie bruyante qu'on y mène, coinmeltenl souvent des tenlatives de meurtre pour èlre envoyés à lîrest ou à Toulon.

Cebi se conçoit : avant d'entrer au bagne, ils avaient presque autant de liibenr, selon leur profession.

La coiiilition des plus honnêtes ouvriers des ports n'est pas moins rude que celle des forç;\ts; ils entrent ;iux ateliers et en sorient aux mêmes heures, enlin les grabats où ils reposent leurs niembr<;s brisés de fatigue ne sont souvent pas meilleurs que ceux de l;i cbiourme.

Ils sont libres ! dira-t-ou.

Oui, libres... nu jour... le dimanche, et ce jour est aussi un jour de repos pour lesforÇ;its.

niais ils n'ont pas la honte, la Ih^lrissnre?

Eh! (pi'est-ce que la boule et la llétrissure pour ces misérables, (pii, cbaipie jour, se bronzent ràiiicd;uis cette fournaise inirrnale, ipn pieiinenl Ions les grades d'inf.imie d;;ns celle école mutuelle de perdition, où les plus criminels sont les plus con-idérés?

Telles sont donc les consequeoees du sjslèine de pénalité actuelle;

L'incarcéraliou est très-recherchée ;

Le bagne... souvent demandé..

— Vingt ans de galères, mon Dieu ! mon Dieu ! répétait la pauvre sœur de Pique-Vinaigre.

— Mais rassure-toi donc, Jeanne; on ne m'en d(uinera que pour mon argent; je suis trop làible |ionr qu'on me mette aux travaux de force... S'il n'y a p;is de fabii(pie de trompettes et de s;d)res de bois, coninie à Meluu. on me mcUra au tr.ivail doux, on m'emploiera à l'inlirmerie; je ne suis pas récalcitrant, je suis bon enfant, je conterai des iiisloircs comme j'en conte ici; je me ferai adorer de mes chefs, estimer de mes camarailes, et je t'enverrai des noix de coco gravées et des boites de paille pour mes neveux et pour mes nièces. Enlin, le vin est tiré, il faut le boire.

— Si tu m'avais seulement écrit que tu venais à Paris, j'aurais Lâché de te cacher el de l'héberger en alteudant que tu aies trfmvé de l'ouvrage.

— Pardien ! je comptais bien aller chez toi, mais j'aimais mieux y arriver les mains pleines ; car, d'ailleurs, à ta mise je vois que tu ne roules pas non plus carrosse. Ah çà, et tes enfants, el ton mari?

— Ne me parle p;is de lui.

— Toujours bamboclieurl c'est dommage, bon ouvrier tout de même.

— Il me fait bien du mal... va... j'avais assez de mes autres peines sans avoir encore celle que lu me fais...

— Comment! ton mari...

— Depuis trois ans il m'a quittée, après avoir vendu tout notre ménage, me laissant avec mes enfants sans rien, avec ma paillasse pour tout mobilier.

— Tu lie m'avais pas dit cela !

— A quoi bon?... ça l'auiiiit chagriné.

— Pauvre Jeanne! Et commenl as-tu fait, toute seule avec tes trois enfants?

— Dame! j'ai eu beaucoup de mal ; je travaillais à in:i tâche comme fningeuse, tant que je puuv;iis ; les voisines m'aidaient un peu, gardaient mesenfants peuilantipie j'étais sortie; et puis, moi ipii n'ai pas toujours la chance, j'ai eu du bonheur une fois dans ma vie, mais ça ne m'a p;is prolilé, à cause de mon ui;iri...

— Ponnpioi donc cela?

— Mou passementier avait parlé de ma peine à une de ses pratiques, lui apprenant comment mon m;iri m';ivail laissée sans rien, après avoir vendu noire ménage, et que nvdgré ça je trav;ii lais de toutes mes b)rces pour élever mes enfints ; un jour, en reiitrinl, ijn'est-ce ipie je trouve ? mon mén;ige remonté à neuf, nu bon lit, di;s meubles, du linge ; c'était une cli;nilé de la prali(pie de mon passemenlier.

— Brave praticpie !.. Pauvre so'ur!... Piiur(piiii di.ible aussi ne in'astu pas écrit pour in';ipprcndie la gêne? Au heu de dépenser ma masse, je t'aurais envoyé de largenl !

— Moi libre, te denruid /r, 'i toi prisonnier!...

— Justement ; j'étais noini i, elunilfé, logé aux frais du gouvernement : ce que je gagnais ét;iit tout bénéliee : sacli.uit le hi'au-h-ere bmi ouvrier et toi boime'ouvrière et m'iiagère, j'étais tranquille, el j ;ii hicassé ma niiisse les yeux lernies et la bouche ouverU;.

— Mon mari était bon ouviier, c'est vrai ; mais il s'est dérangé. Enfin, grâce à ce secours inallendii, j';ii repris bon cour;ige : ma lille aiiiée eommençait à gagner qnehpie chosi;; nou> étions heureux, sans le chagrin de te savoir à Melun. Louvr;ige all;iil; mes eiirants étaient proprement h.ibillés, ils ne miimpiaient à peu près de rien: ça m ■ doniiiiit un cœur... un cœur!... Enlin j'étais presque parvenue à mettre treiile-cinq fnuics de C()té, lorsque tout a coup mon mari revient. Je ne rav;iis pas vu depuis nii an. Me lr(inv;ml bien einménagée, bien nipiiée. il n'en fait ni une ni deux, il me prend mon argent, s'installe chez nous sans travailler, se grise tous les jours et me bat quand je me plains.

— Le gueux !

— Ce n'est pas tout. H avait logé dans un cidVuiet de notre logement une mauvaise femme avec la(pielle il vivait; il fillait encore souririr cela pour la seconde fois. Il reco nieiiça à vendre pelil à pelil les meubles que j'avais. Prévoyant ce ipii allait in'arriver. je vais chez un a\ocat qui demeurait dans la'maison lui demander ce qu'il laiit faire pour ein|)éclier mon mari de me meltie encore sur l;i paille, moi et mes enfants.

— C'était bien siniph; ; il fillail fourrer ton mari a la p(Mte.

— Oui, mais je n'en ;ivais p;is le droit. L'avocat me ililqiic mon m.iri pouvait disposer di; tout, comme chef de la coimnnnauté, et sinshillir à la maison sans rien faire; que c'élait un mallienr, mais qu'il l';illail m'y soumettre ; qne la cireonslance de sa maîtresse qui viv;iil sous notre loil me donnait le dioit de demander la séparation de corps et de biens, comme on appelle cela... I)';iulanl'plus «pie j'av;iis des témoins que mon mari m'avait battue, que je pouv;iis plaider contre lui, mais (pie cel;i ine coulerait au moins, au moins, quatre ou cinq cents francs pour obtenir ma séparation. Tu juges! c'est prescpie tout ce ipie je peux gagner en une année! Où trouver nue pareille somme à emprunter?... Et puis ce n'e-t pas le tout d'emprunter... il f;iui rendre... El cinq cents francs... tout d'un coup... c'esi une fortune.

— Il y a pourtant un moven bien simple d'amasser cinq cents francs, dit Pique-Vinaigre avec aimâlume : c'est de luetlre son estomac au croc pendant un ;m... de vivre de r;iir du temps el de travailler tout de même. C'est étonnant (jue l'avocal ne t'ait pas donné ce conseil-là...

— Tu plaisaniRS loiijoiirs...

— Oli ! celte fni>, ikiii!... s écria Pique-Vinaigre avec indignalion. Car pnfiii c'csl une iMlaiiiic, ça... que la loi soil trop client pour les pauvres gens, (lar le voilà, loi, lirave el digne iiièi'C de fainilli', Iravaillant de loules les Ibrces pour élever honnêlemcnl les enlanls... Ton inaii esl un mauvais sujet (iellé; il le bal, le i^iuge, le pille, dépense an ealjaict l'argenl que lu gagnes. Tu l'adresses a la ju^liec;... pour (pi'elle le protège et (pie tu puisses uieitre à l'ahri des gialiés de c(' lainéant ton pain et celui de tes enfants... Les gens de loi le disent : Oui. vous avez raison ; votre mari est un mauvais drôle ; on vous fera justice... mais celte jnstiec-là vous coiUera cinq cents francs. Ilinq cents francs 1... ce qu'il le faut pour vivre, loi el ta l'aniille, presque pendant un an!... Tiens, voistu, Je.nuie, lout ça piouve, connue dit le proverbe, qu'il n'y a que deux cs|iéces de gens, ceux qui sont pendus et ceux (pii niérilenl de l'élre.

[iigolelle, seule el pensive, n'ayant aucun interloentenrà ('eoutcr, n'avait pas perdu un mot des conriclences de cette pauvre femme, au malbeiir de laqiK lie elle syuqialliisail vivenienl. lillc se promit de raconter cette infortune à Uodolphe des quelle le reverrail, ne doulanl pas (ju'il ne la secourût.

CIlAPlTnE II.

Comparaison.

Piigolelle. vivemenl intéressée au triste sort de la sœur de Pique-Vinaigre, ne la quittait pas des yeux cl allait tàclier de se rappr(]elier un peu d'elle, lorsque lualliemeiisemenl \\n nouveau visiteur, entrant dans le parloir, demanda un détenu, qu'on alla chercher, et s'assil sur le banc entre .leanne cl la griselte.

Celle-ci, à la vue de cet hoiunic, ne put retenir un gesle de surprise, presque de crainte...

Elle reconnaissait en lui l'un des deux recors qui étaient venus arrêter Morel, niellant ainsi à exécution la contrainte par corps obtenue contre le lapidaire par .lacqnes Ferraïui.

Cette circonsiance, rappelant à liigolctte l'opiniAlre persécuteur de fiermain, redoubla sa tristesse, dont elle avait été un peu distraite par les touelianles et p('iiible, conlideiiees de la swur de l'ique-Vinaigre.

S'éloignant anlanl qu'elle le put de son nouveau voisin, la griselte s'appuya au mur el retomba dans ses allligeantes pensées.

— Tiens, Jeanne, repiil Pique-Vinaigre, diint la ligure joviale et railleuse s'était subiicnient assombrie, je ne suis ni fort ni brave ; mais si je m'étais trouvé là pendant (pic ton mari te faisait ainsi de la misère, ça lie se serait pas passé gentiment entre lui el moi... Mais aussi lu étais par trop bonne enfant, loi...

— (Jue voulais-tu que je fasse?... J'ai bien été forcée de souffrir ce que je ne pouvais pas empêcher!... Tant qu'il y a eu chez nous (pielque chose à vendre, mon mari l'a vendu pour aller au cabaiel avec sa maitresse, lotil, jusqu'à la robe du diinanelie de ma pelile (ille.

— Mais l'argent de tes journées, pourquoi le lui dounais-lu?... pourquoi ne le cachais-tu pas?

— Je le cachais; mais il me battait lant... que j'étais bien obligée de le lui donner... C était moins à cause des coups que je lui cédais... que parce que je me disais : A la lin il n'a qu'à me blesser assez grièvement pour que j(! sois hors d'état de travailler de longtemps, qu'il me casse un bras, je suppose : alors qu'est-ce que je deviendrai?... (pii soignera, qui nourrira mes enfants?... Si je suis forcée d'aller à l'hospice, il latulra donc qu'ils meurent de faim pendant ce temps-là?... Aussi lu conçois, mon hère, j'aimais encore mieux donner mon argent à mon mari, afin de n'èlre pas battue, blessée... et de rester bonne à travailler.

— Pauvre femme, va 1... On parle de martyrs ; c'est loi qui l'as élé martyre!

— Et pourtant je n'ai jamais fait de mal à personne ; je ne demandais qu'à travailler, qu'à soigner mon mari el mes enfants. Mais que venx-lu, il y a des heureux et des nialhenreux, comme il y a des bous el des mécbaiHs.

— Oui, et c'est étonnant comme les bons sont heureux !... Mais enfin en es-lu tout à fait débarrassée, de ton gueux de mari ?

— Je l'espère, car il ne m'a quittée qu'après avoir vendu jusqu'à mon bois de lit el au berceau de mes deux petits enfants... Mais quand je pense i|u'il voiilaii bien pis encore...

— (,luoi donc ?

— Quand je dis lui, c'était plul(')t celte vilaine femme qui le poussait ; c'est pour ça que je l'en parle. Enliii un jour il m'a dit : (( (Juand dans un niéiiago il y a une jolie (ille de quinze ans comme la nôtre, on est des bêles de ne pas profiter de sa beauté. »

— Ah bon! je comprends... Après avoir vendu les nippes, il veut vendre les corps !..

•— Quand il a dit cela, vois-lii. Fortuné, mon sang n'a fait qu'un tour, et il faut être juste, je l'ai f.iit rougir de boule par mes reproches; et coniinc sa mauvaise léinnie voulait se mêler de notre querelle en soutenant que mon mari pouvait faire de sa lille ce qu'il voul;iU, je l'ai traitée

si mal, cette inalheureuse, que mon mari m'a battue, et c'est depuis celle scène-là (|ue je ne les ai plus revus.

— Tiens, vois-tu, Jeanne, il y a des gens condamnés à dix ans de prison ipii n'en ont pas lant fiil que ton mari .. Au moins ils ne dépouillaient (pie des éliangiMS... C'est nu fier gueux !...

— Dans le fond, il n'esl pourtant pas méchant, vois-tu. C'est de mauvaises connaissances de cabaret qui l'ont dérangé...

— Oui, il ne ferait pas de mal à un eufaut ; mais à une grande personne, c'est différent...

— Enfin, que veux-tu ! il faut bien prendre la vie comme le bon Dieu nous l'envoie... Au moins, mon mari parti, je n'avais plus à craindre d'être estropiée par un mauvais coup; j'ai repris courage... Faute d'avoir de quoi racheter un matelas, car avant lout il faut vivre el payer son terme, et à nous deux ma fille aînée, ma pauvre (Catherine, à peine nous gagnions quarante sous par jour, mes deux autres enfants étant trop petits pour rien gagner encore... faute d'un matelas, nous couchions sur une paillasse faite avec de la paille que nous ramassions à la porte d'un emballeur de notre rue.

— Et j'ai mangé ma masse!... et j'ai mangé ma masse!...

— Que veux-tu... lu ne pouvais pas savoir ma peine, puisque je ne t'en parlais pas. Enfin nous avons redoublé de travail nous deux Catherine... Pauvre enfant, si lu savais comme c'est honnête, el laborieux, et bon ! Toujours les yeux sur les miens pour savoir ce que je désire qu'elle fasse ; jamais une plainte, et pourtant... elle en a déjà vu de cette misère... quoiqu'elle n'ait que quinze ans !... Ah ! ça console de bien des choses, vois-tu. Fortuné, d'avoir une enfant pareille, dil Jeanne en essuyant ses yeux.

— C'est tout ton portrait... à ce que je vois. Il faut bien que tu aies celle consolation au moins...

— Je l'assure, va, que c'est plus pour elle que je me chagrine que pour moi; car il n'y a pas à dire, vois-tu, depuis deux mois elle ne s'est pas arrêtée de travailler un moment. Une fois par semaine elle sort pour aller savonner, aux bateaux du Ponl-au-Cbange, à trois sous l'heure, le peu de linge que mon mari nous a laissé : tout le reste du temps, à l'allaclie comme itn pauvre chien... Vrai, le malheur lui est venu trop tôt. Je sais bien qu'il faut toujours qu'il vienne; mais au moins il y en a qui ont une ou deux années de Irancpiillilé... Ce qui me fait aussi beaucoup de chagrin dans lout ça, vois-tu. Fortuné, c'est de ne pouvoir l'aider en presque rien... Pourtant, je tâcherai...

— Ah çà ! esl-ce que lu crois que j'accepterais? Au contraire, je demandais un sou par paire d'oreilles pour leur raconler mes fariboles; j'en demanderai deux, ou ils se passer(jnt des contes de Pi(|ue-\ iiiaigre, et Ça t'aideia un peu dans ton UKJnage. Mais, j'y pense, pourquoi ne pas le mettre en garni ? comme ça ton mari ne pourrait rien vendre.

— En garni ? Mais penses-y donc : nous sommes quatre, on nous demanderait au moins vingt sous i)ar jour; qn'esl-ce qui nous resterait pour vivre? Tandis que noire chambre ne nous coûte que ciuipiante francs par an.

— Allons, c'est juste, ma fille, dit Pique-Vinaigre avec une ironie amère, travaille, éreinte-toi pour refaire un peu ton ménage ; dès que lu auras encore gagné quelque chose. Ion mari le pillera de nouveau... et un beau jour il vendra la fille comme il a vendu les nippes.

— Oh ! pour ça, par exemple, il me tuerait plutôt... Ma pauvre Catherine !

— Il ne le tuera pas, et il vendra la pauvre Catherine. Il est Ion mari, n'est-ce pas? Il est le chef de la communauté, comme t'a dit l'avoiat, lanl que vous ne serez pas séparés par la loi ; et coimne lu n'as pas cinq cents francs à donner pour ça, il faut le résigner : ton mari a le droit d'emmener sa (ille de chez loi el où il veut... Une fois que lui el sa maitresse s'acbarneroni à perdre celle pauvre enfant, csl-ce qu'il ne faudra pas qu'elle y passe?...

— Mon Dieu!... mon Dieu !... Mais si cette iufamie était possible... il n'y aurait denc pas de justice?

— La justice ! dil Pique-Vinaigre avec un éclat de rire sardonique, c'est comme la viande... c'est trop cher pour que les pauvres en mangent... Seuli.'meni, entendons-nous, s'il s'agit de les envoyer à Melun, de les mettre au carcan ou de les jeter aux galères, c'est une autre affaire, on leur donne cette juslice-là gratis... Si on leur coupe le cou, c'est encore gratis... toujours gratis... l'rrrrcnez vos billets, .ajouta Pique-Vinaigre avec son accent de bateleur. Ce n'esl pas dix sons, deux sous, un sou, un centime que ça vous coulera... non, messieurs; ça vous coûtera la b:igalelle de... rien du tout... C'csl à la portée de tout le monde ; ou ne fournit ipie sa lè(o... La coupe el la frisure sniil aux frais du gouveineinenl... \ oilà l.i jîjstiee gratis... Mais la justice qui empêcherail une honnête mère de famille d'être battue el dépouillée par un gueux de mari q;ii veut cl peut luire argent de sa fille, cette juslice-là coûte cinq cents francs... et il faudra l'eu passer, ma pauvre Jeanne.

— ficus. Fortuné, dit la malheureuse mère en fondant en larmes, lu me mets la mort dans l'àme...

— C'est qu'aussi je l'ai... la mort dans l'âme, en pensant à ton sort... à celui de ta lamille... el en reconnaissant que je n'y peux rien... J'ai Pair de toujours rire... mais ne l'y tronipe~|)as, j'ai deux sortes de gaielés, vois-tu, Jeanne, ma gaieté gaie et ma gaieté triste... Je n'ai ni la force ni le courage d'êlre méehant, colère ou haineux comme les autres... ça s'en va toujours chez moi en paroles plus ou moins farces. Ma

LES MYSTÈRES DE PARIS

pollioniierie et ma faiblesse de corps m'ont empêché de devenir pire que je suis... Il a fallu l'occasion de cette bicocpie isolée, où il n'y avait pas un chat, et surtout pas un chien, pour nie pousser à \oler. Il a fallu encore que par liasaid il ait fait un clair de lune superbe; car la nuit, et seul, j'ai une peur de tous les diables!

— C'est ce qui me liiil toujours te dire, mon pauvre Fortuné, que tu es meilleur que tu ne crois... Aussi j'espère que les juges auront pitié de toi...

— Pitié de moi? un libéré récidiviste? compte là-dessus! Après ça, je ne leur en veux pas : être ici, là ou ailleurs, ça m'est égal ; et puis tu as raison, je ne suis pas méihant... et ceux qui le sont, je les liais à ma manière, en me moquant d'eux ; faut croire qu'à force de conter des histoires où, pour plaire à mes auditeurs, je fais toujours en sorte (|ue (cux qui tourmentent les autres par pur» cruauté reçoivent à la fin des raclées indignes... je me serai habitué à sentir comme je raconte.

— Us aiment des histoires pareilles, ces gens avec qui tu es... mon pauvre frère? Je n'aurais pas cru cela.

— Minute !... Si je leur contais des récits où un gaillard qui vole ou (lui lue pour voler est roulé à la fin, ils ne me laisseraient pas finir; niais s'il s'agit ou d'une femme ou d'un enfant, ou, par exemple, d'un p;;uvre diable comme moi qu'on jetterait par terre en souillant dessus, et qu'il soit poursuivi à outrance par une barbe noire qui le persécute seulement pour le plaisir de le persécuter, pour Ihonneur, connue on dit, oh ! alors ils trépignent de joie quand à la fin du conte la barbe noire leçiiii sa paye. Tiens, j'ai surtout nue histoire intitulée : Grinijalel et Coupe-en- Deux, qui faisait les délices de la centrale de Mclun, et que je n'ai pas encore racontée ici. Je l'ai promise pour ce soir; mais faudra i|u ils incitent crânement à ma tirelire, et tu en profiteras... Sans compila que je l'écrirai pour tes enfants... Gringalet et Coiipe-nt-Deujc, ça les amuscru; des religieuses liraient celte histoire-là, ainsi sois tranquille.

— Enfin, mon pauvre Fortuné, ce qui me console un peu, c'est de voir que tu n'es pas aussi malheureux que d'autres, grâce à ton caractère.

— Bien sllr que si j'étais comme un détenu qui est de notre chambrée, je serais mallaisant à moi-même. Pauvre garçon !... J'ai bien peur qu'avant la fin de la journée il ne saigne d'un côté ou d'un autre, ça chauffe à rouge pour lui... il y a un mauvais complot monté pour ce soir à son intention...

— Ah ! mon Dieu ! on veut lui faire du mal?... ne te mêle pas de ça, au moins. Fortuné!...

— Pas si bête !... j'attraperais des éclabonssures... C'est en allant et venant que j'ai entendu jabotter l'un et l'autre... on parlait de bâillon pour l'empêcher de crier... et puis, afin d'empêcher qu'on ne voie son exécution... ils veulent faire cercle autour de lui, en ayant l'air d'écouler un d'eux... qui sera censé lire tout haut un journal ou autre chose.

— Mais... pourquoi veut-on le maltraiter ainsi?...

— Comme il e^t toujours seul, qu'il ne parle à personne, et qu'il a l'air dégoûté des autres, ils s'imaginent que c'est un mouchard, ce qui i-i irès-bèie; car au contraire il se faufilerait avec tout le monde s'il \ oulait moucharder. Mais le fin de la chose est qu'il a l'air d'un Monsieur, et que ça les ofhisque. C'est le capitaine du dortoir, nommé le Squelette ambulant, qui est à la tête du complot. Il est comme mi vrai désossé après ce pauvre Germain ; leur bête noire s'appelle ainsi. Ma foi, qu'ils s'arrangent, cela les regarde, je n'y peux rien. Mais tu vois, Jeanne, voilà à quoi ça sert d'être triste en prison, tout de suite on vous suspecte ; aussi je ne l'ai jamais été, moi, suspecté. Ah çà, ma fille, assez causé, va-t'en voir chez toi si j'y suis, lu prends sur ton temps pour venir ici... moi je n'ai qu'à bavarder... loi, c'est différent... ainsi, bonsoir... Reviens de temps en temps; lu sais que j'en serai eiiulenl.

— Mon frère, encore quelques moments, je t'en prie.

— Non, non, tes enfants t'attendent. Ah çà, lu ne leur dis pas, j'espère, que leur nononcle est pensionnaire ici ?

— Ils te croient aux îles, comme autrefois ma mère. De celle manière, je peux leur parler de loi.

j. — A la bonne heure. Ah çà ! va-t'en vite, vite.

., — Oui, mais écoute, mon pauvre frère ; je n'ai pas grand'chose,

pouitant je ne le laisserai pas ainsi Tu dois avoir si froid, pas de bas,

El ce mauvais gilet! Nous t'arrangerons quelques bardes avec Catheiine. ame ! Fortuné, lu penses, ce n'est pas l'envie de bien faire pour toi qui lions manque.

— De quoi? de quoi? des bardes? mais j'en ai plein mes malles. Dès Qu'elles vont arriver, j'aurai de quoi m'habiller comme un prince. Aljpns, ris donc un peu! Non? Eh bien! sérieusement, ma fille, ça n'est ^«s de refus... en aitendant que Gringalet et Coiipe-en-Deux aient rem- "j ma tirelire. Alors je te rendrai ça. Adieu, ma bonne Jeanne, la pre-

•êi e lois que tu viendras, que je perde mon nom de Pique-Vinaigre si ne te fais pas rire. Allons, va-t'en, je l'ai déjà trop retenue.

— Mais, mou frère, écoute donc !

-- Mon brave, eh ! mon brave, cria Pique-Vinaigre au gardien qui

dlail assis à i'aulre l)out du couloir, j'ai fini ma conversation, je voudrais rentrer, assez causé.

— Ah! Forluué... ce n'est pas bien... de me renvoyer ainsi, dit

— C'est au contraire très-bien. Allons, adieu, bon courage, et demain malin dis aux enf.iuls que lu as rêvé de leur oncle qui esl aux îles et qu'il l'a priée de les embrasser. Adieu.

— Adieu, Forluné, dit la pauvre femme loul en larmes el en voyant son frère icnlier dans l'intérieur de la prison.

liigolette, depuis que le recors s'était assis à côté d'elle, n'avait pu entendre la conversation de Pique-Vinaigre et de Jeanne ; mais elle n'avail pas quitté celle-ci des yeux, pensant au moyen de savoir l'adresse de cette pauvre femme, afin de pouvoir, selon sa première idée, la recommander à Rodolphe.

Lorsque Jeanne se leva du banc pour quitter le parloir, la grisette s'approcha d'elle en lui disant timidement :

— Madame, loul à l'heure, sans chercher à vous écouter, j'ai entendu que vous étiez frangeuse-passemenlière ?

— Oui, mademoiselle, répondit Jeanne, un peu surprise, mais prévenue en faveur de Rigoleltc par son air gracieux et sa charmante figure.

— Je suis couturière en robes, reprit la grisette; maintenant que les franges et les passementeries sont à la mode, j'ai quelquefois des pratiques qui me demandent des garnitures à leur goût; j'ai pensé qu'il sérail peut-être moins cher de m'adressera vous, qui travaillez en chambre, que de m'adresser à un marchand, et que (l'un autre côté je pourr.iis vous donner plus que ne vous donne votre fabricant.

— C'est vrai, mademoiselle, en prenant de la soie à mon compte cela me ferait un pelit bénéfice... Vous êtes bien bonne dépenser à moi... je n'en reviens pas...

— Tenez, madame, je vous parlerai franchement : j'attends la personne que je viens voir ; n'ayant à causer avec personne, tout à l'heure, avant que ce monsieur se soit mis entre nous deux, sans le vouloir, je vous assure, je vous ai entendue parler à votre frère de vus chagrins, de vos enfants ; je me suis dit : Entre pauvres gens on doil|s'aider. L'idée m'est venue que je pourrais vous être bonne à quelque chose, puisque vous étiez frangeuse. Si, en elfet, ce que je vous propose vous coinieiit, voici mon adresse, donnez-moi la vôtre, de façon que lorsque j'aurai une petite commande à vous faire, je saurai où vous trouver.

Et Rigoleltc donna une de ses adresses à la sœur de Pique-Vinaigre. Celle ci, vivement touchée des procédés de la grisette, dit avec effusion :

— Votre figure ne m'avait pas trompée, mademoiselle ; el puis, ne prenez pas cela pour de l'orgueil, mais vous avez un faux air de ma îilleainée, ce qui fait qu'en entrant je vous avais regardée par deux fois. Je vous remercie bien ; si vous m'employez, vous serez contente de mon ouvrage, ce sera fait en conscience... Je me nomme Jeanne Duporl... Je demeure rue de la Darillerie, ii° I.

— N" 1 ... ça n'esl pas difficile à retenir. Merci, madame.

— C'est à moi de vous remercier, ma chère demoiselle, c'est si bon à vous... d'avoir tout de suite pensé à m'êlre utile! Encore une fois, je n'en reviens pas.

— Mais c'est tout simple, madame Duport, dit Rigoleltc avec un charmant sourire. Puisque j'ai un faux air ue votre fille Catherine, ce que vous appelez ma bonne idée ne doit pas vous étonner.

— Etes-vous gentille... chère demoiselle! Tenez, grâce à vous, je m'en irai un peu moins triste que je ne croyais ; cl puis peut-être que nous nous retrouverons ici quelquefois, car \ous venez comme moi voir un prisonnier.

— Oui, madame... répondit Rigoleite en soupirant.

— Alors à revoir... du moins je l'espère, mademoiselle... Rigoletle, dit Jeanne Duport après avoir jeté les yeux sur l'adresse de la grisette.

— A revoir, madame Duport.

— Au moins, pensa Rigoleltc en allant se rasseoir sur son banc, je sais mainlenanl l'adresse de cette pauvre femme, et, bien sûr, M. Rodolphe s'intéressera à elle quand il saura combien elle est malheureuse, car il m'a toujours dit : Si vous connaissez quelqu'un de bien à pl.iindre, adressez-vous à moi...

Et Rigoletle, se remettant à sa place, attendit avec impatience la fin de renlreticn de sou voisin, afin de pouvoir faire demander Germain.

Maintenant, quelques mots sur la scène précédente.

Malheureusement, il faut l'avouer, l'indignation du misérable frère de Jeanne Duport avait été légitime... Oui... en disaiil que la loi était trop chère pour les pauvres, il dis;iit vrai.

Plaider devant les tribunaux civils entraîne des frais énormes et inaccessibles aux artisans, qui vivent .'i graiid'peine d'un salaire insuflisaiit.

(Ju'une mère ou qu'un pérc de (amille appartenant à cette classe toujours sacrifiée, veuillent en effet obtenir une séparation de corps ; qu'ils aient, pour l'oblenir, tous les droits possibles...

L'obtiendrout-ils?

Non.

Car il n'y a pas un ouvrier en état de dépenser de quatre à cinq cents francs pour les onéreuses lormalilés d'un tel jugement.

Pourtant le pauvre n'a d'autre vie (|ue la \ie liomestique; la bonne ou mauvaise conduite d'un chef de famille d'aiiisaiis n'est pas seulement une question de moralité, c'est une question de l•^l^...

Le sort d'une femme du peuple, tel que nous venons d'essayer de le peindre, niérite-t-il donc moins d'intéréi, moins de protection, que celui

d'une femme riche qui souffre des désordres ou des infidélités de son

"Rien de plus digne de pilié. sans doule. que les douleurs de l'âme.

Mais lorsqu'à ces douleurs se joint, pour une mnlhi'ureusc niere, la misère de ses enfants, n'esl-il pas monstrueux que la pauvreté de ce te femnic la mette hors la loi, et la livre sans dclense, elle et sa famille, aux odieux traitements d'un mari fainéant et corrompu? Et cette monstruosité existe. .

Et un repris de justice peut, dans celte circonstance comme dans d'autres, nier avec droit et logique l'impartialité des institutions au nom desquelles il est condamné. .

Est-il besoin de dire ce qu'il y a de dangereux pour la société a justifier de pareilles attaques?

Quelle sera l'influence, l'autorité morale de ces lois, dont l'application est absolument subordonnée à une question d'argent?

La justice civile , comme la justice criminelle , ne devrait-elle pas être accessible à tous?

Lorsque des gens sont trop pauvres pour pouvoir invoquer le bénéiicc dune loi éminemment pré.-ervairice et tutélaire, la société ne devrait-elle pas, à ses frais, en assurer l'application, par respect pour Ihoniieiir et pour le repos des familles?

Mais laissons cette femme qui restera toute sa vie la victime d'un mari brutal et perverti, parce qu'elle est trop pauvre pour faire prononcer sa séparation de corps par la lui.

Parlons du frère de Jeanne Duport.

Ce léclusionnaire libéré sort d'un antre de corruption pour rentrer dans le monde ; il a subi sa peine, payé sa dette par l'expiation.

Quelles précautions la société a-t-elle prises pour l'empêcher de retomber dans le crime?

Aucune...

Lui a-t-on, avec une charitable prévoyance, rendu possible le retour au bien, afin de pouvoir sévir, ainsi que l'on sévit d'une manière terrible, s'il se montre incorrigible?

Non...

La perversité contagieuse de vos geôles est tellement connue, est si justement redoutée, que celui qui en sort est partout un sujet

LES MYSTÈRES DE PARIS

en a la force, il ira extraire du grès dans la forêt de Fontainebleau, métier auquel on résiste, terme moyen, six ans '.1! , ^, , , , La condition d'un libéré est donc beaucoup plus fâcheuse, plus pénible, plus difficile qu'elle ne l'était avant sa première faute : il marche ciitduré d'entraves, d'écueils; il lui faut braver la répulsion, les dédains, souvent même la plus profonde misère... .-,•,.. Et s'il succombe à toutes ces chances effrayantes de criminalité, et s'il commet un second crime, vous vous montrez mille lois plus sévères envers lui que pour sa première faute... , . , , . Cela est injuste... car c'est presque toujours la nécessite que vous lai faites qui le conduit à un second crime. . . Oui, car il est démontré qu'au lieu de corriger, votre système pém-

tentiaire déprave.

Au lieu d'améliorer, il empire...

Au lieu de guérir de légères affections morales, il les rend incurables.

Votre aggravation de peiiii', impitoyablemeat appliquée à la récidive, est donc inique, barbare, puisque cette récidive est, pour ainsi dire, une conséquence forcée de vos institutions pénales.

Le terrible châtiment qui frappe les récidivistes serait juste et logique, si vos prisons moralisaient, épuraient les détenus, et si à l'expiration de leur peine une bonne conduite leur était, sinon facile, du moins généi alement possible...

Si l'on s'étonne de ces contradictions de la loi, que sera-ce donc lorsque l'on comparera certains délits à certains crimes, soit à cause de leurs suitos inévitables, soit à cause dis disproportions exorbitantes qui existent entre les punitions dont ils sont atteints.'

L'entretien du prisonnier que venait visiter le recors nous offrira un de ces aflligeants contrastes.

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