CHAPITRE VI
L'hospice (1).
On se souvient que Fleur-de-Marie, sauvée par la Louve, avait été transportée, non loin de l'ile du Ravageur, dans la maison de campagne
(1) Le nom que j'ai riionncur de porter, el que mon père, mon grand-père, mon i;rund-oncle et mon bisuïcul (l'un des lioninies les plus (5rudits du di.\-sep-^
du docteur Griffon, l'un des médecins de l'iiospice civil où nous conduij'ous le lecteur.
Ce savant docteur, qui avait obicnu, par de hautes protections, ua service dans cet hôpital, regardait ses salles comme une espèce de lieu d'essai où il expéi imcntait sur les pauvres les traitemenls qu'il appliquait ensuite à ses riches clients, ne hasardant jamais sur ceux-ci un nouveau moyen curalif avant d'en avoir- ainsi pirrsiem s fois tenté el répété l'application in (iitimà vili, comme il le disait avec cette sorte de barbarie riarve où peut conduire la passion aveugle de l'art, el srrrloul l'habilude el 1.1 puissance d'exercer, sans crainte et sans contrôle, sur irire créatui-e de Dieu, toutes les capricieuses tentatives, toutes les savantes fantaisies d'un esprit inventeur.
Ainsi, par cxcrrrple, le docleur voidail-il s'assurer de l'effet comparatif d'une médication nouvelle assez hasardée, alin de pouvoir déduire des conséquences favorables à tel ou tel système :
11 prenait un certain nombre de malades...
Traitait cerrx-ci selon la nouvelle méthode,
Ceux-h'i par l'ancienuei;
Dans quelques circonstances abandonnait les autres aux seules forces de la nature...
Après qrroi II comptait les survivants...
Ces iiMribles expériences étaient, à bien dire, un sacrifice humain fait sur l'autel de la science (I).
Le docteur Griffon n'y songeait nrême pas.
Aux yeux de ce prince de la science, comme on dit de nos jours, les malades de son hôpital n'étaient que de la matièi'e à étude, ;i expérimenlalion ; el comme, après tout, il résrrllait parfois de ses essais un fait utile ou une découverte acquise à la science, le docteur se montrait aussi ingénument satisfait et trionrphant qu'un général après une victoire assez coùleuse en S(ddals.
L'Iiomœopatliie, loi'S de son apparitioir, n'avait pas en d'ailversaire plus achainé que le docleur Griffon. 11 traitait celle méthode d'absurde, de fuiiesle, d'homicide; aussi, fort de sa conviction, cl V(]rilarrl rrrelli-e les homœopalhes, conmie on dit, au pied du rmrr, il leur ollril, avec une loyauté chevaleresqire, de leur abandonner un certain nnrrrbre de malades sirr lesquels Ihoma-opathie insirirmenlerail à son gré. Mais il affirirrait d'avance, sûr de ne pas èlredémenii par l'expérience, que, de vingt malades soumis à ce traitement, cin(|au plus survivraient...
Les boniœopathes éludèrent la proposition, au grand chagrin drr docleur Grillon, qiri regretta celte occasion de prouver par des chiffres la varrité du traitement homœopalliiipre.
On eill slupéfré le docteur Grillon en lui disant, à propos de cette libre et autocratique disposition de ses sujets :
» Un Ici étal de choses ferait regretter la barbarie de ce temps où les condamnés à moi t étaient exposés à subir des opérations chirurgicales récemmenl découverles... mais que l'on n'osait encore pratiqirer sur le vivant... L'opération réussissait-elle, le condamné était gracié-
« Comparée à ce que vous laites, cette barbarie était de la charité, monsieur.
« Après tout, on donnait ainsi une chance de vie à un misérable que
llème siècle) ont rendu célèbre par de beaux el de jjrands travaux pr'aliqucs et Ihcoriques sur loules les branches de l'ar-t de guérir, ni'intordir-ait la moindre attaque ou allusion irrélléchie à pi-opos des médecins, loi-s même que la gravité du sujet que je iraite et la juste et rmmense célébi ité de l'école médicale l'rjnçaise ne s'y opposeraient pas; dans la création du docleur Giilfon j'ai seulenjent voulu pei'soniiirier un de ces homnres respectables d'ailleurs, mais qui pi-uvonl se laisser quelquefois cnlraîuor par la passion de Tai-I . des expériences, à de ^l'aves abus de pouvoir médical, s'il est peiuiis de s'exprimer ainsi, oubliant qu'il est quelque chose encore de plus saci'ii que la science : rbumaiiilé.
(I) Par une rencontre dont nous nous félicitons au nom de la véi'ilé, ces lignes étaient sous pi'esse depuis quelques jours, lorsqu'à paru dans (f Si'fc/e (6 août 1843) un articl-i si^né de plusieurs chirurgiens des hôpitaux de Paris, où nous lisons les ligues suivantes:
« Les intrusions que nous déplorons (il s'agit de médecins ayant obtenu par faveur des salles dans les bépilaux civils ) doivent cire encore examinées d un autre point de vue, celui de la moralité. Un mot malheureux a clé prononcé, le mol d'essai. Des ariérés, portant création de services donnés contre l'esprit et contre la leltre du règlement, disposent que celle création a pour objet d'autoriser telle personne à l'aire l'essai de sa méthode de traitement. Un pareil langage étonne à une époque comme la nôtre, où personne n'a le droit |de considérer les malades pauvr'es comme une malièrc à essai de quelque genre que ce soit; et d'ailleurs ces essais, combien de temps doivent-ils durer? sur combien de malades doivent-ils être tentés? Ne doivent-ils pas être constamment surveillés par une conunission permanente, tenue d'en l'aire connaiire les ré-sullals? Il y aurait une incurie profonde h laisser non résolues de semblables questions. Puis, u.ie lois lancé dans celle malheureuse carrière des essais, qui sait où l'on s'arrêtera? Toutes les prétendues mélliodos nouvelles ne viendront-elles pas demander à leur tour de faire leurs pi'euves dans un service d'hôpital? cl abus boniœopalliie, hydrosudopalliie, magnélisme, machines à rompre les ankyluses, tout cela, soyez-en sûrs, réclamera son droit d'essai. »
Et plus loin :
0 lies frais très-considérables ont été faits avec une utilité très-problématique pour ces services, véritables superfétalions dans les hôpitaux, qui n'ont pas toujnui's le nécessaire. Ainsi, tandis que l'administration est réduite à économiser sur l'eau do Sellz, sur les sirops nécessaires à la tisane des pauvres fiévreu';, sur la charpie, etc., elc , on a accordé en dépenses extraordinaires, pour l'i'-is d'appareils, des sommes trop considérables, eu égard au peu d'avanlage qu'on en a retiré.»
LES MYSTÈRES DE PARIS
le bourreau attendait, et Ton rendait poiisiblc une expérience peut-être utile :iii salut de tous.
« Mais tenter vos aventureuses mcdicalious sur de malheureux artisans dont riiospice est le seul refuge loi!.que la maladie les accable... mais essayer un traitement peut-èlre fiuiesle sur des gens que la misère vous livré conliants et désarmés... à vous leur seul espoir, à vous qui ne répondez de leur vie qu'à Dieu... save/.-vous que cela serait pousser l'amuur de la science jusqu'à l'inhuinanilé, monsieur?
« Comuicut ! les classes pauvres peuplent déjà les ateliers, les champs, l'armée : de ce monde elles ne coimaisbeut que misère et privations, et lorsqu'à bout de fatigues et de souffrances elles lombeut exténuées... et demi-mortes... la maladie même ne les préserverait pas d'une dernière et sacrilège exploitation ?
« J'en appelle à votre cœur, monsieur, cela ne serait-il pas injuste et cruel ? »
Hélas ! le docteur Griffon aurait été touché peut-être par ces paroles sévères, mais non convaincu.
L'homme est fait de la sorte : le capitaine s'habitue aussi à ne plus considérer ses soldats que comme les pions de ce jeu sanglant qu'on appelle une bataille.
Et c'est parte que l'homme est ainsi fait (lue la société doit protection à ceux que le sort expose à subir la réaction de ces nécessités humaines.
Or, le caractère du docteur Griffon une fois admis (et on peut l'admettre sans trop d'hyperbole), la population de sou hospice n'avait donc aucune garantie, aucun recours contri; la barbarie stienlifique de ses expériences; car il existe une fâcheuse lacune dans l'organisation des hôpitaux civils.
Nous la signalons ici; puissions-nous être entendu...
Les hôpitaux militaires sont chaque jour visités par un oflicier supérieur chargé d'accueillir les plaintes des soldats malades et d'y doimer suite si elles lui semblent raisonnables. Cette surveillance contradictoire, comiiLtement distincte de l'admiuistraiion et du service de sanié, est excellente ; elle a toujours produit les meilleurs résultats. 11 est d'ailleurs impossible de voir des élablisscmeuts mieux tenus que les hôpitaux militaires ; les soldats y sont soignés avec une douceur extrême, et traités nous dirions presque avec une commisération respectueuse.
Pourquoi une surveillance analogue à celle que les olliciers supérieurs exercent dans les hôpitaux militaires u'cst-elle pas exercée dans les hôpitaux civils par des hommes complètement indépendanis de l'administration et du service de santé, par !uio commission choisie peut-être parmi les maires, leurs adjoints, parmi tous ceux enfin qui exercent les diverses charges de l'édililé parisienne, charges toujours si ardemment briguées'.' Les réclamations du i)auvie (si elles étaient fondées) auraient ainsi un organe impartial, tandis que, nous le répétons, cet organe manque absolument; il n'existe aucun contrôle contradictoiie du service des hospices...
Cela nous semble exoi bilan! .
Ainsi, la porti^ des salles du docteur Griffon nui! fois refermée sur un malade, ce dernier iipparlenait corps et àme à la sciouec. Aucune oreille amie ou désintéiessée ne pouvait entendre ses doléances.
Ou lui disait nettement qu'élant admis à l'hospice pai' charité, il faisait désormais partie du domaine expérimenlal du docteur, et que malade et maladie devaient servir de sujet d'étude, d'observaiion, d'analyse nu d'enseignement aux jeunes élèves qui suivaient assidûment la visite de M. Grillon.
En effet, liiculôt le sujet avait à répondre aux interrogatoires souvent les plus pénibles, les plus doulonreuN, et cela non pas seul à seul avec le médeeiu, (pii, conjmc le prêtre, remplit un sacerdoce et a le droit de tout savoir; non, il lui l;\llait répoudre à voix haute, devant une foide avide et curieuse.
Oui, dans ce pandemonium de la science, vieillard ou jeime homme, fille ou lênuue, étaient obligés d'abjurer tout sentiment de pudeur ou de honte, et de faire les révélations les plus intimes, de se soumettre aux investigations matérielles les plus pénibles devant un nombreux public, el presque toujours ces cruelles formalités aggravaient les mal.idies.
kl cela n'était ni humain ni juste : c'est paice que le pauvre entre à l'hospice au nom saint el sacré de la charité qu'il doit être traité avec compassion, avec respect ; car le malheur a sa majesté (1).
(1) Ceci n'a ri.;n d'exagéré; nous empruntons les passiiges suivants à un article du Constitutionnel ( 19 janvier 1856). Cet article, intitulé : Une visite d'hôpilal, est signé Z., et nous savons que ceUe initiale caclio le nom d'une de nos célébrités médicales, qui ne peut être accusée de partialité dans la question des hôpitaux civils.
a Lorsqu'un malade arrive à l'hôpital, on a soin d'inscrire aussitôt sur une pancarte le nom de l'arrivant, le numéro du lit, la désignation de li maladie, l'âge (lu malade, sa profession, sa demeure actuelli'. Cette pancarte est ensuite appendue à l'une des extrémités du lit. Cc-tle niesui'e ne laisse pas d'avoir de graves inconvénients pour ceux à qui des revers inqu'évus l'ont temporairt.'Uïent partager le dernier reluge du pauvre. Croiriez-vous, par cxenifilc, que ce lût là pour t;ilbert, malade, une cicconslance indilTérenle à sa guérison? J'ai vu des jeunes gens, l'ai vu des vieillards imprévoyants -à qui cette divulgation de leur misère et ne leur nom de lamille inspirait une prolonde tristesse.
a C'est une rude corvée pour un malade que le jour où on l'admet à l'hôpital. Jugez si le malade doit être fatigue dos le lendemain de son arrivée: dans l'cs-
En lisant les lignes suivantes, on comprendra pourquoi nous les avons fait précéder de quelques réllexions.
liien de plus attristant que l'aspect nocturne de la vaste salle d'hôpilal où nous introduirons le lecteur.
Le long de ses grands murs sond)rcs, percés çà el là de fenêtres grillagées comme celles des prisons, s'étendent deux rangées de lits parallèles, vaguement éclairées par la lueur sépulcrale d'un réverbère suspendu au plalond.
L'atmosphère est si nauséabonde, si lourde, que les nouveaux malades ne s'y acclimalenl souvent pas sans danger; ce surcroît de souffrances est une sorte de primo (pie tout nouvel arrivant paye inévitablement au sinistre séjour de l'hospice.
Au bout de quelque temps une certaine lividité morbide annonce que le malade a subi la première influence de ce milieu délétère, et qu'il est, nous l'avons dit, acclimaté (1).
L'air de cette salle immense est donc épais, fétide.
Çà et là le silence de la nuit est iuteirom|iu tantôt par des gémissemenls plaintifs, tantiH par de profonds soupirs arrachés par l'insomnie fébrile... puis tout se tait, et Ion n'entend plus que le balancement monotone et régulier du pendule d'une grosse liorloge qui sonne ces heures si longues, si lo gucs pour la douleur qui veille.
Une des extrémités de cette salle était presque plongée dans l'obscurité.
Tout à coup il se fil à cet endroit une sorte de tumulte et de bruit de pas précipités ; une porte s'ouvrit et se referma plusieurs fois ; une sœur de charité, dotit on dislinguait le vaste lioimet blanc et le vêtement noir à la clarté d'une lumière (pi'elle portait, s'approeha d'un des derniers lits de la rangée de dioite.
(Juelques-unes des malades, éveillées eu snisaul, se levèrent sur leur séant, attentives à ce qui se pissait.
Hientôl les deux battants de la porte s'ouvrirent.
Un prêtre entra portant un ciueilix... les deux sœurs s'agenouillèrent.
A la clarté de la lumière qui entourait ce lit d'une pâle auréole, tandis que les autres parties de la salle restaient dans r(Miibre, on put voir l'aumônier de l'hospice se pencher vers la couche de misère eu proimnçant quelques paroles dont le son affaibli se perdit dans le silence de lu nuit.
An bout d'un quart d'heure le prêtre souleva l'extrémité d'un drap dont il recouvrit complètement le chevet du lit...
Puis il sortit...
Une des sœurs agenouillées se releva, ferma les rideaux, qui crièrent sur leurs tringles, et se remit à prier auprès de sa compagne.
Puis tout redevint sileneieux.
Une des malades venait de mourir...
Parmi les femmes qui ne dormaient pas et qui avaient assisté à cette
pace de vingt-quatre heures, il s'est vu successivement interrogé : 1° par son propre médecin; 2° par les njt'decins du bureau d'administration; 5° parle chirurgien de garde; 4° par l'interne de la salle; 5° p.ir le médecin sédentaire de l'hôpital, et enlin G" le lendemain njatin par le médecin en chel' du service, ainsi que par dix ou vingt des élèves zélés et studieux qui suivent la clinicpie publique. Sans doute cela profile à l'expérience maintenant si précoce des jeunes niédecms, autant qu'aux progrès de l'art; mais cela aggrave les miux ou retarde certainement la guérison du malade...
(ï Un de ces malheureux disait un jour:
« — Je sera's un accusé de cour d'assises, que je n'aurais pas eu en quinze jours plus d'interrogatoires; cinquante personnes, depuis hier, m'ont harcelé de questions presque toutes seiriblables Je n'avais qu'une pleurésie en entrant ici; mais Je crains bien que l'msatiable curiosité de tant de personnes ne me donne à la lin une lluxion de poitrine.
« Une femme me disait :
« — On m'obsède à chaque instant, on veut connaître mon âge, mon tempérament, ma constitution, la ciiiileur de mes chevi ux, si j'ai la peau brune ou blanche, mon régnne, mes habitudes la santé de mes ascendants, les circonstances sous lesquelles je suis née, nja fortune, ma position, mes plus secrètes affections et le motif sup[)usé de mes chjgruis ; on va jusqu'à scruter ma conduite, et jusqu'à épier des sentiments que je devr-iis suij:neuscmunt renfermer dans mon coeur, et dont le soupçon mo fait rougir. El plus loin : — Ou happe ma poitrine en vingt endroits et devant tout le monde; <n\ y f.iit de vilaines marques d'encre pour indiquer apnateminent le progrès des obstructions qui ont env.ihi mes entrailles. — Les médecins d'à présent, ajoutait celle femme, ressemblent ,à des inquisiteurs : on guéril maintenant comme on punissait jadis, et cola me chagruie. »
Plus loin, après avoir décrit les formalités de la visite, .M. Z. ajoute •
B Le docteur ne fait quapparaiire au lit des anciens m.dades qui sont en voie de guérison ou convalescents; nuis, parvenu à un des lils occupés par des malades nouveaux ou eu d.inger, il ne saurait en approcher qu'après avoir traversé la double haie d'étudiants con.servant là palicnmienl depuis le malin leur poste d'observateurs vigilants IJuanI au malade, il re,-te iniu t it silencieux au milieu de cette foule curieuse et attentive, el souvent la malade s'aggrave en proportion de celle allUience, imliquant le danger et motivant tcin|ours l'inquiétude Tamlis que le patient envisage le médecin avec celte émotion qui pai licipe de la conliance et de l'anxiété, celui-ci porle circulairemenl sur les assistants un regard de recueillemenl et de circonspection, qui s'illumine soudain en arrivant au malade, dont le trouble intérieur est ainsi comblé. '■
(l'j A moins de circonstances très-urgentes, on ne pratique jamais de graves opérations chirurgicales avant que le malade soit acclimaté.
LES MYSTF.llKS DK PARIS.
scène muette, se Iniuvaienl l:nis personnes dont le nom a été déjà prononcé dims le cours de celle liisloire :
Mademoiselle de Fcnnoni, (ille de la inallieurcusc veuve ruinée par la CHpidilé de .Iac(|niis l'Crrand ;
La Lorraine, pauvre blanchisseuse, à qui Flenr-de-Marie avait autrel'ois donné le peu d argent qui loi restait, et Jeanne Duport, sœur de Pique- Vinaigre, le conleur de la Force.
Nous connaissons mademoiselle do Frrmont et la sœur du conteur de la Force. Quant à la Lorraine, c'était une femme de vingt ans environ, d'une (igiire don( e et régulière, mais d'niK! pâleur et d'une maigreur extrêmes ; elle élail plilhisique au dernier degré, il ne restait aucun csjioir de la sauver ; elle le savait et s'éteignait lentement.
La distance qui si'parait les lits de ces dciu femmes était assez petite pour qu'elles pussent causer à voix basse sans être entendues des sœurs.
— En voilà encore une qui s'en va, 'dit à demi-voix la Lorraine, en songeant à la morte et en se parlant à elle-même. Llle ne souffre plus !... elle esl bien heureuse!...
— Elle est bien heureuse... si elle n'a pas d'enfant, ajouta .leainie.
— Tiens .. vous ne dormez pas... ma voisine... lui dit la Lorraine. Comment ("a va-t-il, pour voire première nuit ici? Ili(?r soir, dès en entrant, on vous a fait vous eonclier... et je n'ai pas osé enstnie vous parler, je vous entendais sangloter.
— Oh 1 oui... j ai bien pleuré.
— Vous avez donc ^rand mal.'
— Oui, mais je suis dure au mal ; c'est de chagrin que je pleurais. Enlin j'avais Uni par m'endoiiiiir, je sommeillais, quand le bruit des portes m'a éveillée. Lorsque le prêtre est entré et que les bonnes sœurs se sont agenouillées, j'ai bien vu que c'était une fernaie qui se mourait... alors j'ai dit en moi-même un l'titer et un Ave pour elle.
— Moi aussi... et, comme j'ai la même maladie que la femme qui vient de mourir, je n'ai pu ni'empécherde m'écrier : En voilà une qui ne souffre plus; elle est bien heureuse !
— Oui... connue je vous le disais... si elle n'a pas d'enfant !
— Vous en avez donc... vous, des enfants?
— Trois... dit la sœur de Tique-Vinaigre avec un soupir. Et vous?
J'ai eu une petite fille... mais je ne lai pas gardée longtemps. La
pauvre enfant avait été frappée d'avance ; j'avais eu trop de misère pendant magro.ssesse. Je suis blanchisseuse au bateau ; j'avais travaillé tant que j'ai pu aller. Mais tout a une lin ; quand la force m'a manqué, le pain ma maïupié aussi. On m'a renvoyée de mon garni ; je ne sais pas ce que je serais devenue, sans une pauvre femme (|ui m'a |>rise avec elle dans une cave où elle se cachait pour se sauver de son homme qui voulait la tuer. C'est là que j ai accouché sur la paille; mais, par bonheur, celle brave femme connaissait nue j(!une fille, belle et c hariiable comme un ange du bon llieu; cette jeune lille avait un peu d'argent; elle m'a retirée de ma cave, m'a bien établie dans un cabinet garni dont elle a payé un mois d'avance... me donnant en outre un berce;!i' d'osier |)0ur mon cnfint, et (piaranie francs pour moi avec un peu de linge. Grâce à elle, j'ai pu me remeitre sur pied et reprendre mon ouvrage.
— lionne petite lille... Tenez, moi aussi, j'ai rencontré par hasard connue qui diiait sa pareille, nue jeune ouvrière bien serviable. J'étais allée... voir mon pauvre frère qui est prisonnier... dit Jeanne après un moment d'hésilation, et j'ai rencontré an parloir cette ouvrière dont je vous parle : m'ayant entendu dire que je n'élais pas heureuse, elle est venue à moi, bien embarrassée, pour m'offrir de m'êlre ulile selon ses moyens, la pauvre enfant...
— Conune c'était bon à elle!
— J'ai accepié : elle m'a donné son adresse, et, deux jours après, cette chère petite mademoiselle Rigoletle... elle s'appelle Rigolede... m'avait fait une conuuande...
— lligolelte ! s'écria la Lorraine ; voyez donc comme ça se rencontre!...
— Vous la connaissez ?
— Non ; mais la jeune lille qui a élé si généreuse pour moi a plusieurs l'ois prononcé devant moi le nom de mademoiselle Rigoletle; elles étaient amies ensemble...
— Eh bien ! dit Jeanne en souiianl tristement, puisque nous soimues voisines de lit, nous devrions être amies comme nos deux bienfaitrices.
— Bien volontiers; moi, je m'appelle Annelte Gerbier, dit la Lorraine, blaiieliisseuse.
— Et moi, Jeanne Duport, ouvrière frangense... Ah ! c'est si bon, à l'hospice, de pouvoir Ironver quel()u'un ipii ne vous soit pas tout à fait étranger, surtout ipiand on y vient pour la première fois, et qu'on a beaucoup de chagrins !... Mais je ne veux pas pensera cela... Ditesnloi, la Lorraine... et comment s'appelait la jeune fille qui a été si bonne pour vous ?
— Elle s'appelait la (joualcuse. Tout mon chagrin est de ne l'avoir pas revue depuis longtemps... Elle était jolie comme une Sainte-Vierge, avec de beaux cheveux blonds et des ycnx bleus si doux, si doux... Malheureusement, malgieson secoins, moji p;!u\re eiil',:nt est mo;t... à deux mois : il clait si cholif, il n'avait que le souille... et l.i Loiraioe essuya une larme.
— El voire mari?
— Je ne suis pas mariée... je blanchissais à la journée chez une riche bourgeoise de mon pays ; j'avais toujours été sage, mais je m'en suis laissé conter par lu fils de la maison, cl alors...
— Ah ! oui... je conqjrends.
— Quand j'ai vu l'état où je me trouvais, je n'ai pas osé rester au pays ; .M. Jules, celait le (ils de la riche bourgeoise, m'a donné cinquanle francs pour veinr à l'ari.-, disant qu'il me ferait passer vingt bancs II us les mois |iour ma layette et pour mes couches; mais, depuis mon départ de chez nous, je n'ai plus jamais rien reçu de lui, pas S' ulemejit de ses nouvelles; je lui ai écrit une fois, il ne m'a pas répondu... je n'ai pas osé recommencer, je voyais bien qu'il ne voulait plus eoiendre parler de nmi...
— Et c'est lui qui vous a perdue, pourtant ; et il est riche ?
— Sa mère a beaucoup de bien chez nous; mais que voulez-vous? je n'étais plus là... il m'a oubliée...
— Mais au moins... il n'aurait pas dû vous oublier, à cause de sou enfant.
— C'est au contraire cela, voyez-vous, qui l'aura rendu mal pour nmi ; il m'en aura voulu d'être enceinte, parce que je lui devenais un embarr.is,
— Pauvre Lorraine 1...
— Je regrette mon enfant, pour moi, mais pas pour elle : pauvre chère petite ! elle aurait eu trop de misère et aurait élé orpheline de trop bonne heure... car je n'en ai pas poiu' longtemps à vivre...
— On ne doit pas avoir de ces idées-la à votre âge. Est-ce qu'il y a beaucoup de temps que vous êtes malade?
— Bientôt trois mois... Uame, (piaud j'ai eu à gagner pour moi et mon enfant, j'ai redoublé de travail, j'ai repris trop vile mon ouvrage à mon bateau ; l'hiver était très-froid, j'ai gigné une lluxion de poitrine : c'est à ce moment-là que j'ai perdu ma petite fille. En la veill.int, j'ai négligé de nie soigner... et puis par là dessus le chagrin... enfin je suis poitrinaire... condamnée comme l'était l'actrice (|ui vient de mourir.
— A votre âge, il y a toujours de l'espoir.
— L'actrice n'avait que deux ans de plus que moi, et vous voyez.
— Celle que les bonnes sœurs veillent maintenant, c'était donc une acirice ?
— Mon Dieu, oui. Voyez le sort... Elle avait été belle comme le jour. Elle avait eu beaucoup d'argent, des équipages, des diamants ; mais par malheur la petite vérole l'a défigurée ; alors la gène e-t vemie, puis la ndsère, enfin la voilà morte à l'hospice. Du reste, elle n était pa> (ière; au contraire, elle était bien douce et bien honnête pour tome la salle... Jamais personne n'est venu la voir; pourtant, il y a (p'ialre ou cinq jours, elle nous disait qu'elle avait écrit à un monsieur qu'elle .avait comm autrefois dans sou beau temps, et qui l'avait bien aimée ; • Ile lui écrivait pour le prier de veni'' réchuner son corps, paice que cela lui faisait mal de penser qu'elle serait disséquée... con|)ée en morceaux.
— Et ce monsieur... il est venu?...
— Non.
— Ah! c'est bien mal.
— A cha(pie instant la pauvre femme demandait après lui disant toujours : Oh ! il viendra, oh ! il va venir, bien sur... etpourtani elle est morte sans qu'il soit venu...
— Sa fin lui aura été plus pénible encore.
— Oli ! mou Dieu! oui, car ce qu'elle craignait tant arrivera à sou pauvre corps...
— Après avoir été riche, heureuse, momir ici, c'est triste ! Au moins, nous autres nous ne changeons (pie de misères...
— A propos de ça, reprit la Lorraine après un moment d'hésitation, je voudrais bien que vous me rendiez un service.
— Parlez...
— Si je mourais, comme c'est probable, avant que vous sortiez d'ici, je voudrais que vous réclamiez mon corps... J'ai Li même peur ipie l'actrice... et j'ai mis là le peu d'argent qui me resie pour me faire enterrer.
— N'ayez donc pas ces idées-là.
— C'est égal, me le promettez-vous ?
— Enfin, llieu merci, ça n'arrivera pas.
— Oui, mais si cela arrive, je n'aurai p.is, grâce à vous, le même malheur que laelrice.
— Pauvre dame, après avoir été riche, finir ainsi !
— Il n'y a pas que l'actrice dans celle salle qui ait été riche, madame Jeanne.
— Appelez-moi donc Jeanne... comme je vous appelle la Lorraine.
— Vous êtes bien bonne...
— Qui donc encore a élé riche aussi ?
— Une jeune personne de quinze ans au plus, qu'on a amenée ici hier soir, avant ipic vous n'entriez. Elle était si faible ((u'oii était obligé de la porter. La sœur dit que cette jeune personne et sa mère sout des gens très-comme il faut, qui ont été ruiné!>... ;
— Sa mère es! ici au ;h ?
— Non, la mère élail si mal, si mal, qu'on n'a pu la transpinliH'... La pauMe ieuiie lille ne voul.iil pas la quitter, et on a profilé de sim «vauo.iisvemeul pion l'emmeoer... C'est le propriétaire d'un méchant garai
LES MYSTERES DE PARIS
où elles Idgeaioiit qui, Je peur qu'elles ne nieiircul eiiez lui, a élé faire sa dcckiraiiou mi coiniuibSiiiie.
— lit où csl-ello ?
— Teuc7,... là... dans le lit eu face de vous...
— lit cllo a (|iiiiize ans ?
— Muii Dieu! loijt au plus...
— Viv^a de ma lille aînée !... dit Jeanne en ue pouvant retenir ses larmes.