KAMINETZ
Evanouissement de h [rince se Amélie. — pige 574.
Oldcnzaal,
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- lini.riiiirrU Scl.nei.1»,, ru* A Vrf»tth, I.
Je ne saurais vmis dire, mon ami, combien je fus à la fois heureux et peiné de la paternelle cordi.dité du gr.uidduc; la confiance qu'il me témoignait, raffeclueiise boulé avec l.iqiiellc il avait engagé sa fille cl moi à Milislilucr aux formules de l'étiquclte ces appellalioiis de famille d'une inlimité si douce, tout me pénétrait de reconnaissance; je me reprochais daulanl plus amèrement le charme fatal d'un amour qui ne devait ni ne pouvait être agréé par le prince.
Je m'étais promis, il est vrai (je n'ai pas failli à celle résolution), de ne jaiiiai> dire un mot ipii pût faire soupçonner à ma cousine l'amonr que je ressentais; mais je craignais i|ue mon émotion, que mes regards me trahissent... Malgré moi pourtant, ce senlimenl, si muet, si caché qu'il dùl être, me semblait coupable.
J'eus le temps de faire ces réllexions peiiilanl que la princesse Amélie dansait la première cnnlrcdaDse avec l'archiduc Stanislas. Ici, comme
LES MYSTERES DE PARIS
partout, la danse n'est plus qu'une sorte de marche qui suit la mesure de l'orclicstrc; rien ne pouvait faire valoir davantage la grâce sérieuse du in.iintien de ma cousine.
J'attendais avec un bonheur nièié d'anxiété le inomenl d entrelien que la liberté du bal allait me permettre d'avoir avec elle. Je fus assez maître de moi pour cacher mon trouble lorsque j'allai la chercher auprès de la marquise d'Uarville.
En songeant aux circonstances du portrait, je m'attendais à voir la princesse Amélie partager mon endjarras; je ne me trompais pas. Je me souviens presque mot pour mol de notre première conversation; laissez-moi vous la rapporter, mon ami :
— Votre Altesse me permeilra-t elle, lui dis-je, do l'appeler ma cousine, ainsi que le grand-duc m'y autorise?
— Sans doute, mon cousin, me répondil-elle avec grâce ; je suis toujours heureuse d'obéir à mon père.
— Et je suis d'autant plus lier de cette familiarité, ma cousine, que j'ai appris par ma lante à vous connaître, c'est-à-dire à vous apprécier.
— Souvent aussi mon père m'a parlé de vous, mon cousin, et ce qui vous étonnera peut-être, ajouta-t-elle timidement, c'est que je vous connaissais déjà, si cela se peut dire, de vue... Madame la supéiieurc de Sainte-Uermangildc, pour qui j'ai la plus respectueuse affection, nous avait un jour montré, à mon pèic et à moi. un portrait...
— Où j'étais représenté en page du seizième siècle?
— Oui, mon cousin; et mon père fit même la petite supercherie de me dire que ce portrait était ccUii d'un de nos parents du temps passé, en ajoutant d'ailleurs des paroles si hienvpillantes pour ce cousin d'autrefois, que noire famille doit se féliciter de le compter parmi nos parents d'aujourd'hui...
— Ilélas! ma cousine, je crains de ne pas plus ressembler au portrait moral que le grand-duc a daigné faire de moi qu'au page du seizième siècle.
— Vous vous trompez, mon cousin, me dit naïvement la princesse; car, à la fin du concert, en jetant par hasard les yeux du côté de la galerie, je vous ai reconnu tout de suite, malgré la différence du costume.
Puis, voulant changer sans doute un sujet de conversation qui l'embarrassait, elle me dit :
— Quel admirable ta'Ient que celui de M. Liszt, n'est-ce pas? ,
— Admirable. Avec quel plaisir vous l'écouliez !
— C'est qu'en effet il y a, ce me semble, un double charme dans la musique sans paroles : non-seulement on jouit d'ime excellente exécution, mais on peut appliquer sa pensée du moment aux mélodies que l'on écoule, cl qui en deviennent pour ainsi dire l'accompagneinent... Je ne sais si vous me comprCKez, mon cousin.'
— Parfaitement. Les pensées sont alors des paroles que l'on met mentalement sur l'air que l'on entend.
— C'est cela, c'est cela, vous me comprenez, dit-elle nvcc un mouvement de gracieuse satisfaction; je craignais de mal expliquer ce que je ressemais tout à l'heure pendant celle méiodie si plaintive et si louchante.
— Grâce à Dieu, ma cousine, lui dis-je en souriant, vous n'avez aucune parole à mettre sur un air si triste.
Soit que ma question fût indiscrète cl qu'elle voulût éviter d'y répondre, suit qu'elle ne l'eût pas entendue, tout à coup la princesse Amélie me dit, en me montrant le grand-duc, qui, dunnanl le l)ras à l'archiduclicsse Soiihio, traversait alors la galerie où l'on dansait :
— Mon cousin, voyez donc mon père, comme il est beau !... quel air noble cl bon ! comme tous les regards le suivent avec sollicitude ! il me semble qu'on l'aime encore pins qu'on ne le révère...
— Ah ! m'écriai-jc, ce n'est pas seulement ici, au milieu de sa cour, qu'il e^l cbéri 1 Si les bénédidions du peuple relentissaienl dans la postériié, le nom de Rodolphe de Cerolstein serait justement immortel.
Kn parlant ahisi, mon exaltation était sincère ; car vous savez, mon ami, (|u'on appelle, à bon droit, les Etats du prince le Paradis de V Allemagne.
11 m'est impossible de vous peindre le regard reconnaissant que ma cousine jela sur moi en m'enlendanl parler de la sorte.
— Apprécier ainsi mon père, me dil-ellc avec émotion, c'est être bien digne de l'attachement qu il vous porte.
— C'est que personne plus que moi ne l'aime et l'admire ! En outre des rares qualités qui font les grands princes, n'a-l-il pas le génie de la bonté, (pii l'ail les princes adorés?...
— Vous no savez pas combien vous dites vrai !. encore plus émue.
s'écria la prirvcesso
— Oh ! je le sais, je le sat, et tous ceux qu'il gouverne le savent comme moi... On l'aime tant, qke l'on s'afiligerait de ses chagrins conmie on se réjouit de son bonheur ; l'enipressement de tous à venir offrir leurs hommages à madame la marquise d'Uarville con-acre â la fois et le choix de Sim Altesse Royale et la valeur de la future grande-duchesse.
— Madame la marquise d'Uarville est plus digne que qui que ce soit de rattachement de mon père ; c'est le plus bel éloge que je puisse vous faire d elle.
— Et vous pouvez sans doute l'apprécier justement : car vous l'avez probablement connue en France, ma cousine?
A peine avais-je prononcé ces derniers mots, que je ne sais quelle soudaine pensée vint à l'esprit de la princesse Amélie ; elle baissa les yeux, el, pendant une seconde, ses traits prirent une expre^&ion de tristesse qui me rendit muet de surprise.
Nous étions alors à la lin de la contredanée, la dernière ligure me sép ir.i un instant de ma cousine ; lorsque je la reconduisis auprès de madame d'Ilarville, il me sembla que ses traits étaient encore légèrement altérés...
Je crus et je crois encore que mon allusion au séjour de la princesse en France, lui ayant rappelé la mort de sa mère, lui causa l'impression pénible dont je viens de vous parler.
Pendant cette soirée, je remarquai une circonstance qui vous paraîtra puérile, mais qui m'a été une nouvelle preuve de l'intérêt que celle jeime lille inspire à tous. Son bandeau de perles s'élant un peu dérangé, l'archiduchesse Sophie, à qui elle donnait alors le bras, eui la boiité do vouloir lui replacer elle-même ce bijou sur le front Or, pour qui connaît la hauteur proverbiale de l'archiduchesse, une telle prévenance de sa pirt semble- à peine croyable. Du reste, la princesse Amélie, que j'observais altentivrmenl à ce moment, parut à la fois si confuse, si reconnaissante, je dirais presque si embarrassée de cette gracieuse attention, que je crus voir briller une larme dans ses yeux.
Telle fut, mon ami, ma première soirée à Gerolsteia. Si je vous l'ai racontée avec tant de détails, c'est que presque toutes ces circonstances ont eu plus tard pour moi leurs conséquences.
Maintenant, j'abrégerai; je ne vous parlerai que de quelques fails principaux relatifs à mes fréquentes entrevues avec ma cousine et son père.
Le surlendemain de cette fête, je fus du très-petit nombre de personnes invitées à la célébration du mariage du grand-duc avec madame la marquise d'Harville. Jamais je ne vis la physionomie de la princesse Amélie plus radieuse et plus sereine que pendant celte cérémonie. Elle contemplait son père et la marquise avec une sorte de religieux ravissement qui donnait un nouveau charme à ses traits : on eût dit qu'ils reflétaient le bonheur ineffable du prince et de madame d llar^ille.
Ce jour-là, ma cousine fut très-gaie, très-causante. Je lui donnai le bras dans une promenade que l'on lit après dîner dans les jardins du palais, magrntiquemeni illuminés. Elle me dit, à propos du mariage de
son père :
— Il me semble que le bonheur de ceux que nous chérissons nous est encore plus doux que notre propre bonheur ; car il y a toujours une nuance d'égoïsme dans la jouissance de notre félicité per onnelle.
Si je vous elle entre mille cette réflexion de ma cousine, mon ami, c'est pour que vous jugiez du cœur de cette créature adorable, qui a., conmie son père, le génie de la bonté.
Quelques jours après le mariage du grand-duc, j'eus avec lui une assez longue conversation; il m'inlerrogea sur le passé, sur mes projets d'avenir ; il me donna les conseils les plus sages, les eucouragenients les plus flatteurs, me parla même de plusieurs de ses projets de gouvernement avec une conliance dont je fus aussi fier que flatté ; enfln, que vous dirai-je? un moment, l'idée la plus folle me traversa l'esprit : je crus que le prince avait deviné mon amour, et que dans cet entretien il voulait ni'étudier, me pressentir, et peut-être m'amener à un aveu...
Mallieureusement, cet espoir insensé ne dura pas longtemps : le prince termina la conversation en me disant que le temps des grandes guerres était flni ; que je devais profiler de mon nom, de mes alliantes, de l'cducalion que j'avais reçue et de l'étroite amitié qui unissait mon père au prince de M., premier ministre de l'empereur, pour parcoui ir la carrioi o diplomatique au lieu de la carrière mililaire, ajoutant que toutes les questions qui se décidaient autrefois sur les champs de bataille se décideraieni désormais dans les congrès ; que bientôt les traditions loriueuses et perfides de l'ancienne diplomatie feraient place à une politique large et inmiaine, en rapport avec les véritables intérêts des peuples, qui de jour en jour avaient davantage la conscience de leurs droits ; qu'un esprit élevé, loyal et généreux pourrait avoir avant quelq les années un noble et grand rôle à jouer dans les affaires politiques, cl faire ainsi beaucoup de bien. 11 me proposait enfin le concours de sa souveraine proloclion pour me faciliter les abords de la carrière qu'il m'engageait instamment à parcourir
LES MYSTÈRES DE PARIS
Vous comprenez, mon ami, que si le prince avait eu le moindre projet sur moi, il ne m'eût pas fait de telles ouverlures. Je le remerciai de ses offres avec une vive reconnaissance, en ajoutant que je sentais tout le prix de ses conseils, et que j'étais décidé à les suivre.
J'avais d'abord mis la plus grande réserve dans mes visites au palais; mais, grâce à l'insistance du grand-duc, j'y vins bientôt presque chaque jour vers les trois heures. On y vivait dans toute la charmante simplicité de nos cours germaniques. C'était la vie des grands châteaux d'Anglelerre, rendue plus attrayante par la simplicité cordiale, la douce libcrt(i des mœurs allemandes. Lorsque le temps le permettait, nous faisions de longues promenades à cheval avec le grand-duc, la grande-duchesse, ma cousine, et les personnes de leur maison. Lorsque nous restions au palais, nous nous occupions de musique, je chantais avec la grande-duchesse et ma cousine, dont la voix avait un timbre d'une pureté, d'une suavité sans égales, et que je n'ai jamais pu entendre sans me sentir remué jusqu'au fond de l'âme. D'autres fois, nous visitions en détail les merveilleuses collections de tableaux et d'objets d'art, ou les admirables bibliothèques du prince, qui, vous le savez, est un des hommes les plus savants et les plus éclairés de l'Europe; assez souvent je ' revenais dîner au palais, et, les jours d'Opér», j'accompagnais au théâtre la famille grand-ducale.
Chaque jour passait comme un songe; peu à peu ma cousine me traita avec une familiarité toute fraternelle; elle ne me cachait pas le plaisir qu'elle éprouvait à me voir, elle me confiait tout ce qui l'intérossait;deux ou trois fois elle me pria de l'accompagner lorsqu'elle allait avec la grande-duchesse visiter ses jeunes orphelines ; souvent aussi elle me parlait do mon avenir avec une maturité de raison, avec un intérêt sérieux et réfléchi qui me confondait delà part d'une jeune lille de son âge ; elle aimait aussi beaucoup à s'informer de mon enlance, de ma more, hélas! toujours si regrettée. Chaque fois que j'écrivais à mon père, elle me priait de la rappeler à son souvenir; puis, comme elle brodait à ravir, elle me remit un jour pour lui une charmante tapisserie à laquelle elle avait longtemps travaillé. Que vous dirai-je, mon ami, un frère et une sœur, se retrouvant après de longues annécb de séparation, n'eussent pas joui d'une intimité plus douce. Du reste, lorsque, par le plus grand des hasards, nous restions seuls, l'arrivée d'un tiers ne pouvait jamais changer le sujet ou même l'accent de notre conversation.
Vous vous étonnerez peut-être, mon ami, de cette fraternité entre deux jeunes gens, surtout en songeant aux aveux que je vous fais; mais plus ma cousine me témoignait de confiance et de familiarité, plus je m'observais, plus je me contraignais, de peur de voir cesser cette adorable familiarité. El puis, ce qui augmentait encore ma réserve, c'est que la princesse mettait dans ses relations avec moi tant de franchise, tant de noble conliance, et surtout si peu de coquetterie, que je suis presque certain qu'elle a toujours ignoré ma violente passion. 11 me reste un léger doute à ce sujet, à propos d'une circonstance que je vous raconterai tout à l'heure.
Si celte inlimilé fraternelle avait dû toujours durer, peut-être ce bonheur m'eût sufll ; mais, par cela même que j'en jouissais avec délices, je songeais que bientôt mon service ou la carrière que le prince m'engageait à parcourir m'appellerait à Vienne ou à l'étranger; je songeais enfin que prochainement peut-être le grand-duc penserait à marier sa fille d'une manière digne d'elle...
Ces pensées me devinrent d'autant plus pénibles que le moment de mon départ approchait. Ma cousine remarqua bientôt le changement qni s'était opéré en moi. La veille du jour où je la quittai, elle me dit que depuis quelque temps elle me trouvait sombre, préoccupé. Je tâchai d'éluder ces questions ; j'attribuai ma tristesse à uu vague ennui.
— Je ne puis vous croire, me dit-elle ; mon père vous traite presque comme un fils, tout le monde vous aime; vous trouver malheureux serait de l'ingratitude.
— Eh bien! lui dis-je sans pouvoir vaincre mon émotion, ce n'est pas de l'ennui, c'est du chagrin, oui, c'est un profond chagrin que j'éprouve.
— Et pourquoi ? que vous est- il arrivé ? me demanda-t-elle avec Intérêt?
— Tout à l'heure, ma cousine, vous m'avez dit que votre père me traitait comme un fils... qu'ici tout le monde m'aimait... Eh bien! avant peu il me faudra renoncer à ces affections si précieuses, il faudra enfin... quitter Gcrolstein, et, je vous l'avoue, celle pensée me désespère.
— Et le souvenir de ceux qui nous sont chers... n'est-ce donc rien, mon cousin?
— Sans doute... mais les années, mais les événements amènent tant de changements imprévus !
~ 11 est du moins des affections qui ne sont pas changeantes : celle que mon père vous a toujours Icuioignéc... celle que je ressens pour vous est de ce nombre, vous le savez bien; on est frère et sœur...
pour ne jamais s'oublier, ajouta-t-elle en levant sur moi ses grandi yeux bleus humides de larmes.
Ce regard me bouleversa, je fus sur le point de me trahir ; heureusement je me contins.
— Il est vrai que les affections durcut, lui lUs-je avec embarrap; mais les positions changeol... Ainsi, ma cousine, quand je rcviandr; i dans quelques années, croyez-vous qu'alors cette intimité, dont j'apprécie tout le charme, puisse encore durer?
— Pourquoi ne durerait-elle pas ?
— C'est qu'alors vous serez sans doute mariée, ma cousine... vous aurez d'autres devoirs... et vous aurez oublié votre pauvre frère.
Je vous le jure, mon ami, je ne lui dis rien de plus ; j'ignore encore si elle vit dans ces mots un aveu qui l'ol'Seïisa, ou si elle fut comme moi douloureusement frappée des changements inévitables que l'avenir devait nécessairement apporter à nos relations ; mais, au lieu de me répondre, elle resta un moment silencieuse, accablée ; puis, se levant brusquement, la figure pâle, altérée, elle sortit après avoir regardé pendant quelques secondes la tapisserie de la jeune comtesse d'Oppenheim, une de ses dames d'honneur, qui travaillait dans l'cuibràsure d'une des fenêtres du salon où avait lieu notre entretien.
Le soir même de ce jour, je reçus de mon père une nouvelle lettre qui me rappelait nrécipitamment ici. Le lendemain malin j'allai prendre congé du grand-duc ; il me dit que ma cousine était un peu souffrante, qu'il se chargerait de mes adieux pour elle ; il me serra paternellement dans ses bras, regrettant, ajoutait-il, mou prompt départ, et surtout que ce départ fût causé par les inquiétudes que me donnait la santé de mon père ; puis, me rappelant avec la plus grande bouté ses conseils au sujet de la nouvelle carrière qu'il m'engageait très-instamment à embrasser, il ajouta qu'au retour de mes missions, ou pendant mes congés, il me reverrait toujours à Gerolstein avec un vif plaisir.
Heureusemetit, à mon arrivée ici, je trouvai l'état de mon père un peu amélioré; il est encore alité, et toujours d'une grande faiblesse, mais il ne me donne plus d'inquiétude sérieuse. Malheureusement il s'est aperçu de mon abattement, de ma sombre taciiurnité; plusieurs fois, mais en vain, il m'a déjà supplié de lui confier la cause de mon morne chagrin. Je n'oserais, malgré sou aveugle tendresse pour moi; vous savez sa sévérité au sujet de tout ce qui lui parait manquer de franchise et de loyauté.
Hier je le veillais; seul auprès de lui, le croyant endormi, je n'avais pu retenir mes larmes, qui coulaient silencieusement en songeant à mes beaux jours de Geiolsiciu. Il me. vit pleurer, car il sommeilliiit à peiiiC; et j'étais complètement ab^orlié par ma douleur ; il m'interrogea ;ivec la plus touchanle bonté ; j'attribuai ma tristesse aux iuipiiéiiides (pie m'avait données sa santé, mais il ne fut pas dupe de cette défaite.
Maintenant que vous savez tout, mon bon Maximilien, dites, mon sort est-il assez désespéré?... Que faire?... que résoudre?...
Ah I mon ami, je ne puis vous dire mon angoisse. Que va-t-il arriver, mon Dieu'' . Tout est à jamais perdu! Je suis le plus malheureux des hommes, si mon père ne renonce pas à son projet.
Voici ce qui vient d'arriver :
Tout à l'heure, je terminais cette Iciire, lorsqu'à mon grand étonnement, mon père, que je croyais couché, est entré dans son cabinet, où je vous écrivais ; il vit sur son bureau mes quatre premières grandes pages déjà remplies, j'étais à la fin de celle-ci.
— A qui écris-tu si longuement? me deraanda-t-il en souriant.
— A Maximilien, mou père.
— Oh ! me dit-il avec une expression d'affectueux reproche, je sais qu'il a toute ta confiance... Il est bien heureux, lui !
Il prononça ces derniers mots d'mi ton si douloureusement navré, que, touché de son accent, je lui répondis en lui donnant ma lettre presque sans réilexion :
— Lisez, mon père...
Mon ami, il a tout lu. Savez-vous ce qu'il m'a dit ensuite, après être resté quelque temps méditatif?
— y "'.ri, je vais écrire au grand-duc ce qui s'est passé pendant veire séjour à Gerolstein.
— Mon père, je vous en conjure, ne faites pas cela.
— Ce que vous racontez à Maximilien est-il scrupuleusement vrai?
— Oui, mon père.
— En ce cas, jusqu'ici votre conduite a été loyale... Le prince l'appréciera. Mais il ne faut pas qu'à l'aveuir vous vous montriez indigne
LES MYSTÈRES DR PARIS
(le sa noble confiance, ce qui arriveriiil si, aliiisani de son offre, vous ieiouini(>7. |iliis lard à (icrolsleiu (i;ins l'inleiiiion peut-êfro, de vous fuite aimer de sa fille.
— Mon péro... pouvoz-vous penser?...
— Je pense que vons aime/- avec passion, et que la passion est tôt ou lard une mauvaise conseillère.
— Comment! mon père, vous écrirez au prince que...
— Que vous aimez éperdumcnt voire cousine.
— Au nom du ciel! mon père, je vous en supplie, n'en faites rien !
— Aimez-vous votre cousine?
— ,Ie l'aime avec idolâtrie, mais...
Mon père m'interrompit.
— En ce cas, je vais écrire au grand-duc et lui demander pour vous In main de sa fille...
— Mais, mon père, une telle prétention est insensée de ma part!
— 11 est vrai... Néanmoins je dois faire franchement celle demande an prince, en lui exposant les raisons qui m'imposent celte démarche, il vous a accueilli avec la plus loyale hospitaliié, il s'est montré pour vous d'une bonlé paternelle, il serait indigne de moi et de vous de le tromper. Je connais l'élévation de son âme, il sera sensible à mon procédé d honnèie homme : s'il refuse de vous donner sa fille, comme cela est presque indubitable, il saura du moins qu'à l'avenir, si vous retourniez n Gerolslcin, vous ne devez plus vivre avec elle dans la même intimité. Vous in avez, mon enfant, ajouta nmn père avec bonté, librement montré la lettre que vous écriviez à Maximilien. Je suis maintenant instruit de tout ; il est de mon devoir d'écrire au grand-duc... et je vais lui écrire à l'instant même.
Vous le savez, mon ami, mon père est le meilleur des hommes, mais il est d'une inflexible ténacité de volonté lorsqu'il s'agit de ce qu'il regarde comme son devoir; jugez de mes angoisses, de mes craintes. •Jnoique la démarche qu'il va tenter soit, après tout, franche et honorable, elle ne m'en inquiète pas moins. Comment le grand-duc accueillera-t-il cette folle demande? IN'en sera-t-il pas choqué, et la princesse Amélie ne scra-l-elle pas aussi blessée que J'aie laissé mon père prendre une lésolution pareille sans son agrément?
Ab ! mon ami, plaignez-moi, je ne sais que penser. Il me semble que je contemple un abîme et que le vertige me saisit...
Je termine à la hâte cette longue lettre ; bientôt je vous écrirai. Encore une lois, plaignez-moi, car en vérité je crains de devenir fou si la lièvre qui m'agite dure longtemps encore. Adieu, adieu, tout à vous de cœur et à toujours.
Henri d'11. 0.
Maintenant nous conduirons le lecteur au palais de Gerolstein, habile par Fleur-de-Marie depuis son retour de France.
CUAPITRE IV.
La princesse Amélie.
L'appartement occupé par Fleur-de-Marie (nous ne l'appellerons la princesse Amélie qu'officicllemeni) dans le palais grand-ducal avait été meublé, par les soins de liud<)l[/lip, avec un goût et une élégance extrêmes. l)n linlcon de l'oratoire de la jeune fille on découvrait au loin les deux tours du couvent de Sainte-IIermangilde, qui, dominant d'immenses massifs de verdure, étaient elles-mêmes dominées par une haute montagne boisée, au pied de laquelle s'élevait l'abbaye.
Par une belle matinée d'été, Fleur-de-Marie laissait errer ses regards sur ce splendide paysage qui s'élendait au loin. Coiffée en cheveux, elle portait une robe monlaiiie d'élolTe prinianière blanche à petites raies bleues ; un large col de batiste très-simple, rabattu sur ses épaules, laisy.ùi voir les deux bouts et le nœud d'une petite cravate de soie du même bleu que la ceinture de sa robe.
Assise dans un grand fauteuil d'ébène sculpté, à haut dossier de velours cramoisi, le coude soutenu par un des bras de ce siège, la tête un peu baissée, elle appuyait sa joue sur le revers de sa petite main blanche, légèrement veinée d'azur.
L'altiUide languissante do Fleur-dc-Marie, sa pâleur, la fixilé de son regard, l'amerhime de son denii-sourire, révélaient une mélancolie profonde-
Au bout de quelques moments, un soupir profond, douloureux, souleva son sein. Laissant alors retomber la main où elle appuyait sa joue, elle inclina davantage encore sa tète sur sa poitrine. On eût dit que Tinfortunée se courbait sous le poids de quelque grand malheur.
A cet instant une femme d'un âge mûr, d'une physionomie grave et distinguée, vêtue avec une élégante simplicité, entra presque timidement dans l'oratoire, et toussi légèrement pour aitirer l'atieniion de Fleur-de-Marie.
Celle-ci, sortant de sa rêverie, releva vivement la tête, et dit en sa- ^— luant avec un mouvement plein de grâce : H
— Que voulez-vous, ma chère comtesse ?
— Je viens prévenir Votre Altesse que monseigneur la prie de l'attendre ; car il va se rendre ici dans quelques minutes, répondit la dame d'honneur de la princesse Amélie avec une formalité respectueuse.
— Aussi je m'étonnais do n'avoir pas encore embrassé mon père aujourd'hui ; j'attends avec tant d'impatience sa visite de chaque matin !... Mais j'espère que je ne :!ois pss à une indisposition de mademoiselle d'ilarneim le pl.iisir de vous voir deux jours de suite au palais, ma chère comtesse?
— Que Votre Altesse n'ait aucune inquiétude a ce sujet : mademoiselle d'ilarneim m'a priée de la remplacer aujourd'hui ; demain elle aura l'honneur de reprendre son service auprès de Votre Altesse, qui daignera peut-être excuser ce changement.
— Ccrtainemeni, car je n'y perdrai rien ; après avoir eu le plaisir de vous voir deux jours de suite, ma chère comtesse, j'aurai pendant deux autres jours madem.oisclle d'Uarneim auprès de moi.
— Votre Altesse nous comble, répondit la dame d'honneur en s'inclinant de nouveau ; son extrême bienveillance m'encourage à lui demander une grâce !
— Parlez... parlez; vous connaissez irion empressement à vous être agréable...
— Il est vrai que depuis longtemps Votre Altesse m'a habituée à ses bontés : mais il s'agit d'un sujet tellement pénible, que je n'aurais pas le ; courage de l'aborder, s'il ne s'agissait d'une action très-niériiante ; aussi j'ose compter sur lindulgeuce extrême de Votre Altesse.
— Vous n'avez nullement besoin de mon indulgence, ma chère comtesse ; je suis toujours très-reconnaissante des occasions que l'on me donne de faire un peu de bien.
— Il s'agit d'une pauvre créature qui malheureusement avait quille Gerolstein avant que Votre Allesse eût fondé son œuvre si utile et si charitable pour les jeunes filles orphelines ou abandonnées, que rien ne défend contre les mauvaises passions.
"" — Et qu'a-t-elle fait ? que réclamez-vous pour elle ?
— Son père, homme très-aventureux, avait été chercher fortune en Amérique, laissant sa femme et sa fille dans une existence assez précaire. La mère mourut ; la fille, âgée de seize ans à peine, livrée à elle-même, quitta le pays pour suivre à Vienne un séducteur, qui la délaissa bientôt. Ainsi que cela arrive toujours, ce premier pas dans le sentier du vice conduisit cette malheureuse à un abîme d'infamie ; en peu de temps elle devint, comme tant d'autres misérables, l'opprobre de son sexe...
Fleur-de-Marie baissa les yeux, rougit, et ne put cacher un léger tressaillement qui n'échappa pas à sa dame d'honneur. Celle-ci, craignant d'avoir blessé la chaste susccpiibiliié de la princesse en l'entretenant d'une telle créature, reprit avec embarras :
— Je demande mille pardons à Votre Altesse, je l'ai choquée sans douie, en altirant son attention sur une existence si flétrie ; mais l'infortunée manifeste un repentir si sincère... que j'ai cru pouvoir solliciter pour elle un peu de pitié.
— Et vous avez eu raison. Continuez... je vous en prie, dit Fleur-de- Marie en sui moulant sa douloureuse émotion ; tous les égarements sont en elîet dignes de pitié, lorsque le repentir leur succède.
— C'est ce qui est arrivé dans celte circonslance, ainsi que je l'ai fait observer à Votre Altesse. Après deux années de cette vie abominable, la grâce loucha celle abandonnée... Saisie d'un tardif remords, elle est revenue ici. Le hasard a fait qu'en arrivant elle a été se loger dans une m.iison qui appariicnt à une digne veuve, dont la douceur et la pii'té sont populaires. Encouragée par la pieuse bonté de la veuve, la pauvre créature lui a avoué ses fautes, .ajoutant qu'elle ressentait une juste horreur pour sa vie passée, et qu'elle achèter ait au prix de la pénitence la plus rude le bonheur d'entrer dans une maison religieuse où elle pourrait expier ses égarements et mériter leur rédemption. La digne veuve à qui elle lit celle confidence, sachant que j'avais l'honneur d'appartenir il Yolrc Allesse, m'a écrit pour me recommander cette malheureuse qui,
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par la toute-puissante interdiction de Votre Altesse auprès de la princesse juliane, supcrieare de l'abbaye, pourrait espérer d'entrer sœur converse ;iu couvent deSainte-Hcrniangilde; elle demande comme une faveur d'être cniployéc aux travaux les plus pénibles, pour que sa pénitence soit plus méritoire. J'ai voulu entretenir plusieurs fois cette femme avant de me permettre d'implorer pour elle la pitié de Votre Altesse, et je suis fermement convaincue que son repentir sera durable. Ce n'est ni le besoin ni l'âge qui la ramené au bien ; elle a di\-liuit ans à peine, elle est trèsbelle encore, et possède une petite somme d'argent qu'elle veut affecter à une œuvre charitable, si elle obtient la faveur qu'elle sollicite.
— Je me charge de votre protégée, dit Fleur-de-Marie en contenant difficilement son trouble, tant sa vie passée offrait de ressemblance avec celle de la malheureuse en faveur de qui on la sollicitait ; puis elle ajouta :
— Le repentir de cette infortunée est trop louable pour ne pas l'entourager.
— Je ne sais comment exprimer ma reconnaissance à Votre Altesse. J'osais à peine espérer qu'elle daignât s'intéresser si charitablement à une pareille créature...
— Elle a été coupable, elle se repent... dit Fleur-de-Maric avec un accent de commisération et de tristesse indicible; il est juste d'avoir pitié d'elle... Plus ses remords sont sincères, plus ils doivent être douloureux, ma chère comtesse...
— J'entends, je crois, monseigneur, dit tout à coup la dame d'honneur sans remarquer l'émotion profonde et croissante de Fleur-de-Marie.
En effet, Rodolphe entra dans nn salon qui précédait l'oratoire, tenant â la main un énorme bouquet de roses.
A la vue du prince, la comtesse se relira discrètement. A peine eutelle disparu, que Fleurde-Marie se jeta au cou de son père, appuya son front sur son épaule, et resta ainsi quel(|ues secondes sans parler.
— Bonjour... bonjour, mon enfant chérie, dit Rodolphe en serrant sa lille dans ses bras avec ell'iision, sans s'apercevoir encore de sa tristesse. Vois donc ce buisson de roses; q'ielle belle moisson j'ai faite ce matin pour toi ! C'est ce qui m'a empêché de venir plus tôt. J'espère que je ne t'ai jamais apporté un plus magiiillque bouquet... Tiens.
Et le prince, ayant toujours son bouquet à la main, fit un léger mouvement en arrière pour se dégager des bras de sa fille et la regarder ; mais, la voyant fondre en larmes, il jeta le bouquet sur une table, prit les mains de Fleurde-Marie dans les siennes, et s'écria :
— Tu pleures , mon Dieu ! qu'as-lu donc ?
— Rien... rien... mon bon père... dit Fleur-de-Marie en essuyant ses larmes et tâchant de sourire à Rodolphe.
— Je t'en conjure, dis-moi ce que tu as... Qui peut t'avoir attristée?
— Je vous assure, mon père, qu'il n'y a pas de quoi vous inquiéter... La comtesse était venue solliciter mon intérêt pour une pauvre femme si intéressante... si malheureuse... que malgré moi je me suis attendrie à son récit.
— Bien vrai ?... ce n'est que cela ?...
— Ce n'est que cela, reprit Fieur-de-Marie en prenant sur une table les lleiirs que Rodolphe avait jetées. Mais comme vous me gâtez! ajoulat-elle... quel bouquet magnifique ! Et quand je pense que chaque jour .. vous m'en apportez un pareil... cueilli par vous...
— Mon enfant, dit Rodolphe en contemplant sa fille avec anxiété, lu me caches quelque chose... Ton sourire est douloureux, contraint. Je t'en conjure, dis-moi ce qui t'afllige... ne t'occupe pas de ce bouquet.
— Oh ! vous le savez, ce bouquet est ma joie de chaque matin, et puis j'aime tant les roses... Je les ai toujours tant aimées... Vous vous souvenez, ajouta-t-elle avec un sourire navrant, vous vous souvenez de mon pauvre petit rosier!... dont j'ai toujours gardé les débris...
A cette pénible allusion au temps passé, Rodolphe s'écria :
— Malheureuse enfant! mes soupçons seraient-ils fondés?... Au milieu de l'éclat qui l'environne, songerais-tu encore quelquefois à cet horrible temps ?... Hélas ! j'avais cru cependant te le faire oublier à force de tendresse !
— Pardon, pardon, mon père ! Ces paroles m'ont échappé. Je vous afflige...
— Je m'afflige, pauvre ange, dit tristement Rodolphe, parce que ces retours vers le passé doivent être affreux pour toi... parce qu'ils empoisonneraient ta vie si tu avais la faiblesse de t'y abandonner.
— Mon père... c'est par hasard... Depuis notre arrivée ici, c'est la première fois...
— C'est la prcmiène fois que tu m'en parles... oui... mais ce n'est peut-être pas la première fois que ces pensées le louriiientent... Je m'étais aperçu de les accès de mélancolie, et quelquefois j'accusais le passé de causer ta tristesse... Mais, faute de ceriiiiidc, je n'osais pas
même essayer de combattre la funeste influence de ces ressouvenirs, de t'en montrer le néant, l'injustice; car si ton chagrin avait eu une autre cause, si le passé avait été pour toi ce qu'il doit être, un vain et mauvais songe, je risquais d'éveiller en toi les idées pénibles que je voulais détruire...
— Combien vous êtes bon !... combien ces craintes témoignent encore de votre ineffable tendresse I
— Que veux-tu... ma position était si difficile, si délicate... Encore une fois, je ne te disais rien, mais j'étais sans cesse préoccupé de ce qui te touchait... En contractant ce mariage qui comblait tous mes vœux, j'avais aussi cru donner une garantie de plus à ton repos. Je connaissais trop l'excessive délicatesse de ton cœur pour espérer que jamais...jamais tu ne songerais plus au passé; mais je me disais que si par hasard ta pensée s'y arrêtait, tu devais, en le sentant inateruellemeiit chérie par la noble femme qui t'a connue et aimée au plus profond de ton malheur, tu devais, dis-je, regarder le passé comme suffisamment expié par tes atroces misères et être indulgente ou plutôt juste envers toi-même; car enfin ma femme a droit par ses rares qualités aux respects de tous, n'est-ce pas? Eh bien! dès que tu es pour elle une fille, une sœur chérie, ne dois-lu pas être rassurée? Son tendre attachement n'cst-il pas une réhabilitation complète? INo te dit-il pas qu'elle sait comme toi que tu as été victime et non coupable, qu'on ne peut enfii; te reprocher que le malheur... qui t'a accablée dès ta naissance? Auraistu même commis de grandes fautes, ne seraient-elles pas mille fois expiées, rachetées par tout ce que tu as fait de bien, par tout ce qui s'est développé d'excellent et d'adorable en loi?...
— Mon père...
— Oh ! je t'en prie, laisse-moi te dire ma pensée entière, puisqu'un hasard, qu'il faudra bénir sans doute, a amené cet enlretien Depuis longtemps je le désirais et je le redoutais à la fois... Dieu veuille qu'il ait un succès salutaire!... J'ai à te faire oublier tant d'affreux chagrins; j'ai à remplir auprès de toi une mission si auguste, si sacrée, que j'aurais eu le courage de sacrifier à ton repos mon amour pour madame d'Uarville... mon amitié pour Murph, si j'avais pensé que leur présence t'eût trop douloureusement rappelé le passé.
— Oh! mon bon père, pouvez-vous le croire?... Leur présence, à eux, qui savent... ce que j'étais... et qui pourtant m'aiment tendrement, ne personnifie-t-elle pas au contraire l'oubli et le pardon?... Enfin, mon père, ma vie entière n'eijt-elle pas été désolée si pour moi vous aviez renoncé à votre mariage avec madame d'Uarville?
— Oh ! je n'aurais pas été seul à vouloir ce sacrifice s'il avait dii assurer ton bonheur... Tu ne sais pas quel renoncement Clémence s'était déjà volontairement imposé?... Car elle aussi comprend toute l'étendue de mes devoirs envers loi.
— Vos devoirs envers moi, mon Dieu ! Et qu'ai-je fait pour mériter autant ?
— Ce que tu as fait, pauvre ange aimé?... Jusqu'au moment où tu m'as été rendue, ta vie n'a été qu'amertume, misère, désolation... et tes souffrances passées je me les reproche comme si je les avais causées! Aussi, lorsque je le vois souriante, satisfaite, je me crois pardonné... Mon seul but, mon seul vœu esl de te rendre aussi idéalement heureuse que tu as été infortunée, de l'élever autant que tu as été abaissée, car il me semble que les derniers vestiges du passé s'effacent lorsque les personnes les plus éminenies, les plus honorables, le rcndeiu les respects qui te sont dus.
— A moi du respect?... non, non, mon père... mais à mon rang, ou plutôt à celui que vous m'avez donné
— Oh ! ce n'est pas ton rang qu'on aime et qu'on révère... c'est toi, entends-tu bien, mon enfant chérie, ccsi loi-inênie, c'est toi seule... Il est des hommages imposés par le rang, mais il en est aussi d imposés par le charme et par l'attrait! Tu ne sais pas distinguer ceux-là, toi, parce que lu t'ignores, parce que, par une prodige d'es-prit et de tact qui me rend aussi fier qu'idolâtre de toi. tu apportes dans ces relations cérémonieuses, si nouvelles pour toi, un mélange de dignité, de modestie et de grâce, auquel ne peuvent résister les caractères les plus h lulains...
— Vous m'aimez tant, mon père, et on vous aime tant, que l'on est sûr de vous plaire en me témoignant de la déférence.
— Oh ! la méchante enfant ! s'écria Rodolphe en interrompant sa fille et en l'embrassant avec tendresse. La méchante enfant, qui ne veut accorder aucune satisfaction à mon orgueil de père !
— Cet orgueil n'est-il pas aussi satisfait en vous attribuant à vons seul la bienveillance que l'on me témoigne, mon bon père?
— Non, certainement, mademoiselle, dit le prince en souriant à sa fille pour chasser la tristesse dont il la voyait encore atteinte, non, nv demoiselle, ce n'est pas la même chose; car il ne m'est pas periii d'être fier de moi, et je puis et je dois être fier de vous... oui, fie: Encore une fois, lu ne saii pas combien lu es divinement douée... El
LES MYSTÈRES DE PARIS
quinze mois ion ciliicalion s'est si mervciliousetrient accomplie, que la mère In plus diCficile ser;iit enlhousiaste de toi : et cette éducation a encore augmenté rinlluencc presque irrésistible que. lu exerces autour (le toi sans l'en douter.
— Mon père... vos louanges me rendent confuse.
— .Te ilis la vérité, rien que la vérilé. En veux-tu des exemples? P:irlons hardiment du passé ; c'est un ennemi qw je veux combattre coriis à corps, il faut le regarder en face. Eh bien ! le souviens-tu de la Louve, de cette courageuse femme qui t'a sauvée? Uappelle-toi celle sccna de la |)rison (|ue tu m'as racontée : une foule de détenues, plus slupides encore que méchantes, s'acharnaient à lourmenler une de leurs com- |):ignes faible et intirme, leur souffre-douleur : lu parais, tu parles... et voilà qu'aussitôt ces furies, rougissant de leur lâche cruauté envers leur viclimc, se montrent aussi charitables qu'elles avaient été méchantes. N'est-ce donc rien, cela ? Enfin, est-ce, oui ou non, grâce a toi que la Louve, celte femme indomptable, a connu le repentir et désiré une vie honnête et laborieuse? Va, crois-moi, mon enfant chérie, celle qui avait dominé la Louve et ses turbulentes compagnes par le seul ascendant de la bonté jointe à une rare élévation d'esprit, celle-là, quoique dans d'autres circonstances et dans une sphère tout opposée, devait par le niême charme ( n'allez pas sourire de ce rapprochement, mademoiselle), fasciner aussi l'altiôre archiduchesse Sophie et tout mon entourage; car bons et méchants, grands et petits, subissent presque toujours l'inlluence des âmes supérieures... .le ne veux pas dire que tu sois née princesse dans l'acception aristocratique du mot, cela serait une pauvre tiallerie à te faire, mon enfant... mais tu es de ce petit nombre d'êtres privilégiés qui sont nés pour dire à une reine ce qu'il faut pour la charmer et s'en faire aimer... et aussi pour dire à une pauvre créature, avilie et abandonnée, ce qu'il faut pour la rendre meilleure, la consoler et s'en faire adorer.
— Mon bon père... de grâce...
— Oh I tant pis pour vous, mademoiselle, il y a trop longtemps que mon cœur déborde. Songe donc, avec mes craintes d'éveiller en toi les souvenirs de ce passé que je veux anéantir, que j'anéantirai à jamais dans ton esprit... je n'osais l'entretenir de ces comparaisons... de ces lapprochements qui te rendent si adorable à mes yeux. Que de fois Clémence et moi nous sommes-nous extasies sur toi!... Que de fois, si aitendrie que les larmes lui venaient aux yeux, elle m'a dit : N'est-il pas merveilleux que cette chère enfant soit ce qu'elle est, après le malheur qui l'a poursuivie? ou plutôt, reprenait Clémence, n'est- il pas merveilleux que, loin d'altérer cette noble et rare nature, l'infortune ait au contraire donné plus d'essor à ce qu'il y avait d'excellent en elle.
A ce moment-là, la porte du salon s'ouvrit, et Clémence, grande-duchesse de Gcrolstein, entra, tenant une lettre à la main.
— Voici, mon ami, dit-elle à Rodolphe, une lettre de France. J'ai voulu vous l'apporter, afin de dire bonjour à ma paresseuse enfant, que je n'ai pas encore vue ce matin, ,ijouta Clémence en embrassant tendrement Fleur-de-Maric.
— Cette lettre arrive à merveille, dit gaiement Rodolphe après l'avoir parcourue; nous causions justement du passé... de ce monstre que nous allons incessamment combattre, ma chère Clémence... car il menace le repos et le bonheur de notre enfant.
— Serait-il vrai, mon ami? Ces accès de mélancolie que nous avions remarqués...
— N'avaient pas d'autre cause que de méchants souvenirs ; mais heureusement nous connaissons maintenant notre ennemi... et nous en triompherons...
— Mais de qui donc est cette lettre, mon ami? demanda Clémence.
— De la gentille Rigoletle... la femme de Germain.
— Rigolette... s'écria Fleur-de-Marie, quel bonheur d'avoir de ses nouvelles !
— Mon ami, dit tout bas Clémence à Rodolphe, en lui montrant FleurdcMarie du regard, ne craignez-vous pas que celle lettre... ne lui rappelle des idées pénibles?
— Ce sont justement ces souvenirs que je veux anéantir, ma chère Clémence; il faut les aborder hardiment, et je suis sûr que je trouverai dans la lettre de Rigolette d'excellentes armes contre eux... car cette bonne petite créature adorait notre enfant, et l'appréciait comme elle devait l'être.
Et Rodolphe lui à haute voix la lettre suivante :
«Ferme de Bouqueval, 15 août 1841,
« Monseigneur,
« Je prends la liberté de vous écrire encore pour vous faire part d'un bien grand bonheur qui nous est arrivé, et pour vous demander une
nouvelle faveur, à vous à qui nous devons déjà tant, ou plutôt à qu' nous devons le vrai paradis où nous vivons, moi, mon Germain et sa bonne mère.
« Voilà de quoi il s';igit, monseigneur : depuis dix jours je suis connnc folb^ de joie, car il y a dix jours que j'ai un amour de petite fdie; moi je trouve que c'est tout le portrait de Germain ; hii, que c'est tout le mien; notre chère maman Georges dit qu'elle nous ressemble à tous les deux ; le fait est qu'elle a de charmants yeux bleus comme Germain, et des ( lievcux noirs tout frisés comme moi. Par exemple, contre son habitude, mon mari est injuste, il veut toujours avoir notre petite sur ses genoux. .. tandis que moi, c'est mon droit, n'est-ce pas, mouseigneur? »
^- Braves et dignes jeunes gens ! qu'ils doivent être heureux ! dit Rodolphe. Si jamais couple fut bien assorti... c'est celui-là.
— E tombicn Rigolette mérit-e son bonheur ! dit Fleur-de-Marie
— Al .si j'ai toujours béni le hasard qui me l'a fait rencontrer, dit ^
Rodolphe ; et il continua :
« Mais, au fait, monseigneur, pardon de vous entretenir de ces gentilles querelles de ménage qui finissent toujours par un baiser... Du reîte, les oreilles doivent joliment vous tinter, monseigneur, car il ne se passe pas de jour que nous ne dirions, en nous regardant nous deux Germain : Sommes-nous heureux, mou Dieu! sommes-nous heureux !... et naturellement votre nom vient tout de suile après ces mots-là... Excusez ce grilîonnage qu'il y a là, monseigneur, avec un pâté : c'est que, sans y penser, j'avais écrit monsieur Rodolphe, comme je disais autrefois, et j'ai raturé. J'espère, à propos de cela, que vous trouverez que mon écriture a bien g:igné, ainsi que mon orthographe ; car Germain me montre toujours, et je ne fais plus des grands bâtons en allant tout de travers, comme du lemps où vous me tailliez mes plumes... »
— Je dois avouer, dii Rodolphe en riant, que ma petite protégée se fai*. un peu illusion, et je suis sûr que Germain s'occupe plutôt de baiser la main de son élève que de la diriger.
— Allons, mon ami, vous êtes injuste, dit Clémence en regardant la lettre ; c'est un peu gros, mais très-lisible.
— Le fait est qu'il y a progrès, reprit Rodolphe ; autrefois il lui aurait llillu huit pages pour contenir ce qu'elle écrit maintenant en deux.
Et il continua :
« C'est pourtant vrai que vous m'avez taillé des plumes, monseigneur; qiiaud nous y pensons, nous deux Germain, nous en sommes tout honteux, en nous rappelant que vous étiez si peu fier. .. Ah ! mon Dieu ! voilà encore que je me surprends à vous parler d'autre chose que de ce que nous voulons vous demander, monseigneur ; car mon mari se joint à moi, et c'est bien important; nous y attachons une idée... vous allez voir.
« Nous vous supplions donc, monseigneur, d'avoir la bonté de nous choisir et de nous donner un nom pour notre petite fille chérie ; c'est convenu avec le parrain et la marraine, et ces parrain et marraine, savez-vous qui c'est, monseigneur? Deux des personnes que vous et madame la marquise d'Harville vous avez tirées de la peine pour les rendre bien heureuses, aussi heureuses que nous... En un mot, c'est Morel le lapidaire et Jeanne Duport, la sœur d'un pauvre prisonnier nommé Pique-Vinaigre, une digne femme que j'avais vue en prison quand j'allais y viisiler mon pauvre Germain, et que plus tard madame la marquise a fait sortir de l'hôpilal.
« Maintenant, monseigneur, il faut que vous sachiez pourquoi nous avons choisi M. Morel pour parrain et Jeanne Duport pour marraine. Nous nous sommes dit, nous deux Germain : Ça sera comme une manière de remercier encore M. Rodolphe de se's bontés que de prendre pour parrain et marraine de notre petite fille des dignes gens qui doivent tout à lui et à m.adame la marquise... sans compter que Morel le lapidaire et Jeanne Duport sont la crème des honnêtes gens... Ils sont de noire classe, et de plus, comme nous disons avec Germain, ils sont nos parents en bonheur, puisqu'ils sont comme nous de la famille de vos protégés, monseigneur. »
— Ah ! mon père, ne trouvez-vous pas celle idée d'une délicatesse charmante? dit Fleur-de-Marie avec émotion. Prendre pour parrain et i marraine de leur enfant des personnes qui vous doivent tout, à vous et
à ma seconde mère?
— Vous avez raison, chère enfant, dit Clémence; je suis on ne peut plus touchée de ce souvenir.
— Et moi je suis très-heureux d'avoir si bien placé mes bienfaits, dit Rodolphe en continuant sa lecture :
« Du resle. au moyen de l'argent que vous lui avez fait donner, mou-
LES MYSTERES DE PARIS
sieur Rodolphe, Morel est niainteiianl courtier en pierres (ines; il gagne de quoi bien élever sa famille et faire apprendre un état à ses enfants. La tonne et pauvre Louise va, je crois, se marier avec un digne ouvrier qui l'aime et la respecte couinie elle doit l'être, car elle a été bien niallieureuse, mais non coupable, et le fiancé de Louise a assez de cœur pour comprendre cela... »
— J'étais bien sûr, s'écria Rodolphe en s'adressant à sa fille, de trouver dans la lettre de cette chère petite Rigoletle des armes contre notre ennemi!... Tu entends, c'est l'expression du simple bon sens de celte âme honnête et droite... Elle dit de Louise : Elle a été malheureuse et non coupable, et son fiancé a assez de cœur pour comprendre cela.
Fleur-de-Marie, de plus en plus émue et attristée par la lecture de celte lettre , tressaillit du regard que son père attacha un moment sur elle en prononçant les derniers mots que nous avons soulignés :
Le prince continua :
« Je vous dirai encore, monseigneur, que Jeanne Duporl, par la générosité de madame la marquise, a pu se faire séparer de son mari, ce vilain homme qui lui mangeait tout et la battait; elle a repris sa (ille aînée iiuprès d'elle, et elle tient une petite boutique de passementerie où elle vend ce qu'elle fabrique avec ses enfants; leur commerce prospère. Il n'y a pas non plus de gens plus heureux, et cela, grâce à qui ? grâce à vous, monseigneur, grâce à madame la marquise, qui, tous deux, savez si bien donner, et donner si à propos.
« A propos de ça, Germain vous écrit comme d'ordinaire, monseigneur, à la fin du mois, au sujet de la Banque des travailleurs sans ouvrage et des prêts gratuits. Il n'y a presque jamais de remboursements <,n retard, et on s'aperçoit déjà beaucoup du bien-être que cela répand dans le quartier. Au moins maintenant de pauvres familles peuvent supporter la morte-saison du travail sans mettre leur linge el leurs matelas au mont-de-piété. Aussi, quand l'ouvrage revient, (aut voir avec quel cœur ils s'y mettent ; ils sont si liers qu'on ait eu confiance dans leur travail et dans leur probité!... Dame! ils n'ont que ça. Aussi comme ils vous bénissent de leur avoir fait prêter là-dessus ! Oui, monseigneur, ils vous bénissent, vous; car, quoique vous disiez que vous n'êtes pour rien dans cette fondation, sauf la nomination de Germain comme caissier directeur, et que c'est un inconnu qui a fait ce grand bien... nous aimons mieux croire que c'est à vous qu'on le doit ; c'est plus naturel !
« D'ailleurs il y a une fameuse trompette pour répéter à tout bout de champ que c'est vous qu'on doit bénir ; cette tronqjclte est madame Pipelet, qui répète à chacun qu'il n'y a que son roi des locataires (excusez, monsieur Rodolphe, elle vous appelle toujours ainsi) qui puisse avoir fait celle œuvre charitable, et son vieux chéri d'AlIred est toujours de son avis. Quant à lui, il est si fier el si content de son poste de gardien de la banque, qu'il dit que les poursuites de M. Cabrion lui seraient maintenant indillérentes. Pour en finir avec votre famille de reconnaissants monseigneur, j'ajouterai que Germain a lu dans les journaux que lé nommé Martial, un colon d'Algérie, avait élé cité avec de grands éloges pour le courage qu'il avait montré en repoussant à la tête de ses métayers une attaque d'Arabes pillards, et que sa femme, aussi intrépide que lur, avait été légèrement blessée à ses côtés, où elle tirait des coups de fusti comme un vrai grenadier. Depuis ce temps-là, dit-on dans le. journal, on l'a baptisée madame Carabine.
« Excusez de cette longue lettre, monseigneur; mais j'ai pensé nue vous ne serrez pas fâché d'avoir par nous des nouvelles de tous ceux dont vous avez ete la providence... Je vous écris de la ferme de Bouqueval ou nous sommes depuis le printemps avec notre bonne mère Germain part le matin pour ses affaires, et il revient le soir. A l'automne, nous retournerons habiter Paris. Comme c'est drôle, monsieur Rodolphe moi qui n aimais pas la campagne, je l'adore maintenant... Je m'explique ça parce que Germain l'aime beaucoup. A propos de la ferme, monsieur llodolphc, vous qui savez sans doute où est cette bonne petite Goualeuse SI vous en avez l'occasion, dites-lui qu'on se souvient toujours d'elle comme de ce qu il y a de plus doux el de meilleur au monde, et que, pour moi, je ne pense jamais à noire bonheur sans me dire : Puisque M Rodolphe était aussi le M. Rodolphe de cette chère Fleur-de-Mane, grâce à lui elle doit être heureuse comme nous autres, et ça me fait trouver mon bonheur encore meilleur.
« Mon Dieu, mon Dieu, comme je bavarde! Qu'est-ce que vous allez d;re, monseigneur? Mais bah! vous êtes si bon!... Et puis, vovcz-vous c est votre faute si je gazouille autant el aussi joyeusement que papa Lrelu e Ramonette, qui n'osent plus lutter maintenant de chant avec dénis '"0"sieur Rodolphe, je vous en réponds, je les mets sur les
« Vous ne nous refuserez pas notre demande, n'est-ce pas, monseigneur .' bi vous donnez un nom à notre petite fille chérie, il nous semble que ça h" portera bonheur, que ce sera comme sa bonne étoile. Tenez monsieur Rodolphe, quelquefois, moi et mon bon Germain, nous nous lehcilons presque d avoir connu la peine, parce que nous sentons dou-
blement combien notre enfant sera heureuse de ne pas savoir ce que c'est que la misère par où nous avons passé.
« Si je finis en vous disant, monsieur Rodolphe, que nous tâchons de secourir par-ci par-là de pauvres gens selon nos moyens, ce n'est pas pour nous vanter, mais pour que vous sachiez que nous ne gardons pas pour nous seuls tout le bonheur que vous nous avez douné. D'ailleurs nous disons toujours à ceux que nous secourons : — Ce n'est pas nous qu'il faut remeicier et bénir... c'est M. Rodolphe, l'homme le meilleur, le plus généreux qu'il y ait au inonde. El ils vous prennent pour une espèce de saint, si ce n'est plus.
« Adieu, monseigneur. Croyez que lorsque notre petite fille commencera à cpeler, le premier mol qu'elle lira sera votre nom, monsieur Rodolphe ; et puis après, ceux-ci, que vous avez fait écrire sur ma corbeille de noces :
Travail et sagesse. — Honneur el bonheur.
« Grâce à ces quatre mots-là, à notre tendresse et à nos soins, nous espérons, monseigneur, que notre enfiint sera toirjours digne de prononcer le nom de celui qui a élé notre providence et celle de tous les malheureux qu'il a connus.
« Pardon, monseigneur; c'est que j'ai, en finissant, comme de grosses larmes dans les yeux... mais c'est de bonues larmes... Excusez, s'il vous plaît... ce n'est pas ma faute... mais je n'y vois plus bien clair, et je griffonne...
« J'ai l'honneur, monseigneur, de vous saluer avec autant de respect que de reconnaissance.
« RiooLETTE, femme Gehmain.
« P. S. Ah ! mon Dieu ! monseigneur, eu relisant ma leltre, je m'aperçois que j'ai mis bien des fois monsieur Rndolphc. \'ous me pardonnerez, u'est-ce pas? Vous savez bien que, sous un nom ou sous un autre, nous vous respectons et nous vous bénissons la même chose, monseigneur. »
CUAPITRE V.
Les souvenirs.
— Chère petite Rigoletle ! dit Clémence attendrie par la lecture que venait de faire Rodolphe. Celte lettre naïve est remplie de sensibilité.
— Sans doute, reprit Rodolphe ; on ne pouvait mieux placer un bienfait. Notre protégée est douce d'un excellent naturel ; c'est un cœur dor, et notre chère enliuit l'apprécie comme nous, iijouta-t-il en s'adressant à sa fille.
Puis, frappé de sa pâleur et de son accablement, U s'écria :
— Mais qu'as-tu donc?
— Hélas!... quel douloureux contraste entre ma position cl celle de Rigoletle... « Travail el sagesse. —Honneur cl bonheur », ces quatre mots disent tout ce qu'a élé... tout ce que doit être sa vie... Jeune (ille laborieuse et sage, épouse chérie, heureuse mcre, femme honorée . telle est sa destinée!... tandis que moi...
— Grand Dieu ! ... que dis-tu ?
•-Grâce... mon bon père; ne m'.accusez pas d'ingralilude... mais, maigre votre ineffable tendresse, malgré celle de ma seconde mère malgré les respects et les splendeurs dont je suis entourée . mal"ré votre puissance souveraine, ma honte est incurable... Rien ne peut anéantir le passé... Encore une fois, pardonnez-moi, mon rère je vous lai caché jusqu'à présent... mais le souvenir de ma dégradation première me desespère et me tue...
— Clémence, vous l'eulendez!... s'écria Rodolphe avec désespoir.
— Mais, malheureuse enfant ! dit Clémence en prenant aflectueusemenl la main de Reur-de-Marie dans les siennes, notre tendresse l'afleclion de ceux qui vous entourent, el que vous méritez, tout ne vous prouve-t-il pas que ce passé ne doit plus être pour vous qu'un vain et mauvais songe ?
— Oh ! fatalité... fatalité ! repril Rodolphe. Maintenant je maudis mes cramtes, mou silence; cette funeste idée, depuis longtemps enracinée dans son espiii, y a fait à notre insu d'aflreux ravages, et il est trop
LES MYS'IËRKS DK PARIS
tard pour comprendre celte déplorable erreur... Ali ! je suis bien malheureux '
— Courage, mon ami, dit Clémence à itodolplie; vous le disiez tout à l'heure, il vaut mieux connaître l'ennemi qui nous menace... Nous savons maintenant la cause du chagrin de notre enfant, nous en lrion)pherons, parce que nous aurons pour nous la raison, la justice et notre tendresse.
— Et puis enfin parce qu'elle verra que son alTliction, si elle était in curable, rendrait la nôtre incurable aussi, reprit liodolphe ; car, en vérité, ce serait à désespérer de toute justice humaine et divine, si celte infortunée n'avait fait que changer de tourments.
Apres un assez long silence, pendant lequel Flenr-de-Marie parut se recueillir, elle prit d'une main la main de Rodolphe, de l'autre celle de Clémence, et leur dit d'une voix profondément aliéiéo :
— Ecoutez-moi, mon bon père... et vous aussi, ma tendre mère... ce jour est solennel... Dieu a voulu, et je l'en remercie, qu'il me fût ini possible de vous cacher davantage ce que je ressens... Avant peu d'ailleurs je vous aurais fait l'aveu ipie vous allez entendre, car tonte souffrance a son terme. . et, si cachée que fût la mienne, je n'aurais pu vous la taire plus longtemps.
— Ah !... je comprends tout, s'écria Rodolphe ; il n'y a plus d'espoir pour elle.
— J'espère dans l'avenir, mon père, et cet espoir me donne la force de vous parler ainsi.
— Et que peux-tu espérer de l'avenir... pauvre enfant, puisque ton sort présent ne te cause que chagrins et amertume?
— Je vais vous le dire, mon père... mais avant, permettez-moi de vous rappeler le passé... de vous avouer devant Dieu qui m'entend ce que j'ai ressenti jusqu'ici.
— Parle.. . parle, nous t'écoutons, dit Rodolphe, en s'asseyant avec Clémence auprès de Fleur-de-Marie.
— Tant que je suis restée à Paris... auprès de vous, mon père, dit Fleur-de-Marie, j'ai été si heureuse, oh! si complètement heureuse, que ces beaux jours ne seraient pas trop payés par des années de si,uffrances... Vous le voyez... j'ai du moins connu le bonheur.
— Pendant quelques jours peut-être...
— Oui ; mais quelle félicité pure et sans mélange ! Vous m'entouriez, comme toujours, des soins les plus tendres ! Je me livrais sans crainte aux élans de reconnaissance et d'affection qui à chaque instant emportaient mon cœur vers vous... L'avenir m'éblouissait : un père à adorer, une seconde mère à chérir doublement, car elle devait remplacer la mienne... que je n'avais jamais connue... Et puis... je dois tout avouer, mon orgueil s'exalliiit malgré moi, tant j'étais honorée de vous a))partenir. Lorsque le petit nombre de personnes de votre mais(m qui, à Paris, avaient occasion de me parler, m'appelaient Altesse... je ne pouvais ra'empêeher d'être fière de ce titre. Si alors je pensais quelquefois vaguement au passé, c'était pour me dire : Moi, jadis si avilie, je suis la (ille chérie d'un prince souverain que chacun bénit et révèie ; moi, jadis si misérable, je jouis de toutes les splendeurs du luxe et d'une existence presque royale ! Hélas ! que voulez-vous, mon père, ma fortime était si imprévue... votre puissance m'entourait d'un si splendide éclat, que j'étais excusable peut-être de me laisser aveugler ainsi.
— Excusable !... mais rien de plus naturel, pauvre ange aimé. Ouel mal de t'enorgueillir d'un rang qui était le tien .' de jouir des avantages de la position que je t'avais rendue ? Aussi dans ce temps-là, je mu le rappelle bien, tu étais d'une gaieté charmante ; que de fois je t'ai vue tomber dans mes bras comme accablée par la félicite, et me dire avec un accent enchanteur ces mots qu'héLis ! je ne dois plus entendre : Mun père... c'est trop... trop de bonheuri Mallieurcusement ce sont ces souvenirs-là... vois-tu, qui m'ont endormi dans une sécurité trompeuse ; et plus tard je ne me suis pas assez inquiété des causes de ta mélancolie...
— Mais dites-nous donc, mon enfant, reprit Clémence, qui a pu changer en tristesse cette joie si pure, si légitime, que vous éprouviez d'abord ?
— liélas I une circonstance bien funeste et bien imprévue!...
— Quelle circonstance ?...
— Vous vous rappelez, mon père... dit Fleur-de-Marie, ne pouvant vaincre un frémissement d'horreur, vous vous rappelez la scène terrible qui a précédé notre départ de Paris... lorsque votre voiture a été arrêtée près de la barrière ?
— Oui... répondit tristement Rodolphe. Brave Chourineur !... après m'avoir encore une fois sauvé la vie, il est mort... là., devant nous... en <lisant : — Le ciel est juste... j'ai ttié, on me tue!...
— Eh bien !... mon père, au momenl où ce malheureux expirait, sa-
vez-vous qui j'ai vu... me reg.ndcr fixement?... Oh ! ce regard... ce regard... il m'a toujours pour5ui\ie dcj uis, ajouta Fleur-de-Marie en frissonnant.
— Quel regard? De qui parles-tu? s'écria Rodolphe.
— De logrea-e du tapis-franc... murmina Fleur-de-Marie.
— Ce monstre ! tu l'as revu ? et où cela ?
— Vous ne l'avez pas aperçue dans la taverne où est mort le Chourineur? elle se trouvait parmi les femmes qui l'entouraient.
— Ah ! maintenant, dit Rodolphe avec accablement, je comprends...
Déjà frappée de terreur par le meurtre du Chourineur, lu auras cru voir quelque chose de provideisliel dans cette affreuse rencontre !!!
— Il n'est que trop vrai, mon père; à la vue de l'ogresse, je ressen:ii un froid mortel ; il me sembla que sous son regard mon cœur, jusqu'alors rayonnant de bonheur et de>poir, se glaçait tout à coup. Oui, rencontrer celte femme au moment môme où le Chourineur mourait en disant : — 'Le ciel est juste!... cela me païul un blâme providentiel de mon orgueilleux oubli du passé, que je devais expier à force d'humili;ition et de repentir.
— Mais le passé, on te la imposé ; lu n'en peux répondre devant Dieu !
— Vous avez été contrainte... enivrée... maUieureuse enfant.
— Une fois précipitée malgré toi dans cet abime, lu ne pouvais plus en sortir, malgré tes remords, ton épouvante et ton désespoir, grâce à l'atroce indifférence de celte société dont tu étais victime. Tu le voyais à jamais enchaînée dans cet antre ; il a fallu, pour t'en arracher, le hasard qni t'a placée sur mon chemin.
— Et puis enfin, mon enfant, votre père vous le dit, vous étiez victime et non complice de celle infamie ! s'écria Clémence.
— Mais celte infamie... je l'ai subie... ma mère... reprit douloureusement Fleur-de-Marie. Rien ne peut anéantir ces affreux souvenirs... Sans cesse ils me poursuivent, non plus comme autrefois au milieu des paisibles habitants d'une ferme, ou des femmes dégradées, mes compagnes de Saint-Lazare... mais ils me poursuivent jusque dans ce palais... peuplé de l'élite de l'Allemagne... Ils me poursuivent enfin jusque dans les bras de mon père, jusque sur les marches de son trône.
Et Fleur-de-Marie fondit en larmes.
Rodolphe et Clémence restèrent muets devant cette effrayante expression d'un remords invinciljle ; ils pleuraient aussi, car ils sentaient l'impuissance de leurs consolations.
— Depuis lors, reprit Fleur-de-Marie en essuyant ses larmes, à chaque instant du jour, je me dis avec une honte amère : On m'honore, on me révère ; les personnes les plus éminentes, les plus vénérables, m'entourent de respects; aux yeux de toute une cour, la sœur d'un empereur a daigné rattacher mon bandeau sur mon front... et j'ai vécu dans la fange de la Cité, tutoyée par des voleurs et des assassins !
Oh ! mon père, pardonnez-moi : mais plus ma position s'est élevée... plus j'ai été frappée de la dégradation profonde où j'étais tombée; à chaque hommage qu'on me rend, je me sens coupable d'une profanation ; songez-y donc, mon Dieu ! après avoir été ce que j'ai éle... souffrir que des vieillards s'inclinent devant moi... souffrir que de nobles jeunis filles, que des femmes justement respectées se trouvent flattées : de m'enlourer... souffrir entin que des princesses, doublement augustes et par l'âge et par leur caractère sacerdotal, me comblent de prévenan- ■ ces et d'éloges... cela n'est-il pas impie et sacrilège ! Et puis, si vous saviez, mon père, ce que j'ai souf. t... ce que je souffre encore chaque jour en me disant : Si Dieu voulait que le passé fût connu... avec quel iiiépris mérité on traiterait celle qu'à cette heure on élève si haut !... (luelle juste et cll'rayanle punition !
— Mais, malheureuse enfant, ma femme et moi nous connaissons le passé... nous sonnnes dignes de notre rang, et pourtant nous te chérissons... nous t'adorons.
— Vous avez pour moi l'aveugle lendressed'un père et d'une mère.
— Tout le bien que tu as fait depuis ton séjour ici? et cette institution belle et sainte, cet asile ouvert par toi aux orphelines et aux pauvres filles abandonnées, ces soins admirables d'intelligence et de dévouement dont tu les entoures ? ton insistance à les appeler les sœurs, à vouloir qu'elles t'appellent ainsi, puisque en effet tu les traites en sœurs?... n'est-ce donc rien pour la rédemption de fautes qui ne fureni pas les tiennes?... Enfin l'affection que te témoigne la digue abbesse de Sainte-Hermangilde, qui ne te connaît que depuis ion arrivée ici, ne la dois-tu pas absolunwnt à l'élévalion de ton esprit, à la beauté de lOD âme, à ta piété sincère ?
— Tant que les louanges de l'abbesse de Sainte-Hermangilde ne s'adressent qu'à ma conduite présente, j'en jouis sans scrupule, mon père mais lorsqu'elle cite mon exemple aux demoiselles nobles qui sont ei
LES MYSTÈRES DE PARIS
religion dans l'abbaye, mais lorsque celles-ci voient en moi un modèle de tontes les vertus, je me sens mourir de confusion, comme si j'étais complice d'un mensonge indigne.
Après un assez long silence, Rodolphe reprit avec un abattement douloureux :
— Je le vois, il faut désespérer de te persuader : les raisonnements sont impuissants contre une conviction d'autant plus in;;branlable qu'elle a sa source dans un sentiment généreux et élevé, puisque à chaque instant tu jeites un regard sur le passé. Le contraste de ces souvenirs et de ta position présente doit être en effet pour toi un supplice continuel... Pardon, à mon tour, pauvre enfant.
— Vous, mon bon père, me demander pardon !. Dieu ?
et de quoi, grand
— De n'avoir pas prévu tes susceptibilités... D'après l'excessive délicatesse de ton cœur, j'aurais dû les deviner... Et pourtant... que pouvais-je faire?... Il était de mon devoir de te reconnaître solennellement pour ma fille... alors ces respects, dont l'hommage t'est si douloureux, venaient nécessairement l'entourer...
Oui, mais j'ai eu un tort... j'ai été, vois-tu, trop orgueilleux de loi... j'ai trop voulu jouir du charme que ta beauté, que ton esprit, que ton caractère inspiraient à tous ceux qui t'approchaient... J'aurais dû cacher mon trésor... vivre presque dans la retraite avec Clémence et toi... renoncer à ces fêtes, à ces réceptions nombreuses où j'aimais tant à le voir briller... croyant follement l'élever si haut... si haut... que le passé disparaîtrait entièrement à tes yeux... Mais, hélas ! le contraire est arrivé... et, comme tu me las dit, plus tu l'es élevée, plus l'abîme dont je t'ai retirée t'a paru sombre et profond...
Encore une fois, c'est ma faute... j'avais pourtant cru bien faire!... dit Rodolphe en essuyant ses larmes, mais je me suis trompé... Et puis, je me suis cru pardonné trop tôt... la vengeance de Dieu n'est pas satisfaite... elle me poursuit encore dans le bonheur de ma «lie!...
Quelques coups discrètement frappés à la porte du salon qui précédait l'orjtoire de Fleur-de-Maric interrompirent ce trisle entretien.
Rodolphe se leva, et entr'ouvrit la porte.
Il vit Murph, qui lui dit :
— Je demande pardon à Votre .Mtesse Royale de venir la déranger ; mais un courrier du prince d'Ileikaûsen-Oldenzaal vient d'apporter cette lettre, qui, dit-il, est très-importante, et doit être sur-le-champ remise à Votre Altesse Royale.
— Merci, mon bon Murph. Ne l'éloigné pas, lui dit Rodolphe avec un soupir ; tout à l'heure j'aurai besoin de causer avec toi.
Et le prince, ayant fermé la porte, resta un moment dans le salon pour y lire la lettre que Murph venait de lui remettre.
Elle était ainsi conçue:
« Monseigneur,
« Puis-je espérer que les liens de parenté qui m'attachent à Voire Altesse Royale et (jue l'amitié dont elle a toujours daigné m'honorer excuseront une démarche qui serait d'une grande témérité si elle ne m'était pas imposée par une conscience d'honnête homme ?
« Il y a quinze mois, monseigneur, vous reveniez de France, ramen;int avec vous une fille d'autant plus chérie que vous l'aviez crue perdue pour toujours, tandis qu'au contraire elle n'avait jamais quitté sa mère, que veus avez éiiouîée à Paris in extremis, afin de légitimer la naissance de la princesse Amélie, qui est ainsi l'égale des autres Altesses de la Confédération germanique.
« Sa naissance est donc souveraine, sa beauté incomparable, son cœur est aussi digne de sa naissance que son esprit est digne de sa beauté, ainsi que me l'a écrit ma sœur l'ubbesse de Sainte-llermangildc, qui a souvent l'honneur de voir la fille bîen-aimée de Votre Altesse Royale.
« Maintenant, monseigneur, j'aborderai franchement |le sujet de cette lettre, puisque malheureusement une maladie grave me retient à Oldenzaal, et m'empêche de me rendre auprès de Votre Altesse Royale.
« Pendant le temps que mon fils a passé à Gerolslein, il a vu presque chaque jour la princesse Amélie, il l'aime éperdument, mais il lui a toujours caché cet amour.
« J'ai cru devoir, monseigneur, vous en instruire. Vous avez daigné accueillir paternellement mon fils et l'engager à revenir, au sein de vo-
tre famille, vivre de cette intimité qui lui était si précieuse ; j'aurais indignement manqué à la loyauté en dissimulant à Votre Altesse Royale une circonstance qui doit modifier l'accueil qui était réservé à mon fils.
« Je sais qu'il serait insensé à nous d'oser espérer nous allier plus étroitement encore à la famille de Votre Altesse Royale.
« Je sais que la fille dont vous êtes à bon droit si fier, monseigneur, doit prétendre à de hautes destinées.
« Mais je sais aussi que vous êtes le plus tendre des pères, et que, si vous jugiez jamais mon fils digne de vous appartenir et de faire le bonheur de la princesse Amélie, vous ne seriez pas arrêté par les graves disproportions qui rendent pour nous une telle fortune inespérée.
« Il ne m'appartient pas de faire l'éloge d'Ueuri, monseigneur ; mais j'en appelle aux encouragements et aux louanges que vous avez si souvent daigné lui accorder
« Je n'ose et ne puis vous en dire davantage, monseigneur ; mon émotion est trop profonde.
« Quelle que soit votre détermination, veuillez croire que nous nous y soumettrons avec respect, et que je serai toujours fidèic aux sentiments profondément dévoués avec lesquels j'ai l'honneur d'être
« de Votre Altesse Royale
« le très-humble et obéissant serviteur,
« UUSTAVE-PAIL,
1 prince d licrlidusca-Olicnzdal. i