CHAPITRE VH
La prefeMioD.
BODOirHS A ai.EusT<ci.
Gorolstein, 12 junvier 1842 (1).
En me rassurant complètement aujourd'hui sur la santé de volrc père mon amie, vous me faites espérer que vous pourrez, avant la fin de celte
(1) Environ six mois se sont passis depuis que FI..-ur-de-Marie est entrée comme novice au couvent de Saiiite-Hcroiangilde.
LFS MYSTÈRES DR PARTS
semaine, le ramener ici. Je l'avais prévenu que dans la résidente de RosenfoM Minée au milieu des forêts, il àerait expose, maigre Inutes les nrëeautions possibles, à l'àpre rigueur de nos froids; mallieiireusemenl sa nissinn pour la chasse a rendu nos conseils inulilcs. Je vous en conimv Clémence, dès que votre père pourra supporter le mouvcnienl de la voilure, parlez, aussitôt; quitte/, ce pays sauvage el celte sauvage demeure, seulement habitable pour ces vieux Germains au cor|.s de 1er diini la race a disparu.
, je vous en supplie, pas d'imprudence ; je sais combien vous
te et dévouée... je sais de quels soins empressé» vous allez,
..uu..... .»tre père: mais il serait aussi désespéré (pie moi si votre
santé s'altérait pendant ce voyage. Je déploie doublement la maladie du comle. car elle vous éloigne de moi dans un moment ou j'aurais pusse bien des consolations dans votre tendresse...
Clémence êtes vaillante cnloiirer votre père
Le duc de GeroUtein.
Je tremble qn'iN voire tour vous ne tombiez malade ; tes fatigues de ce vo weVpité, les inquiétudes auxquelles vous avez ete en proie [usqna votre arrivée auprès de votre peie, toutes ces causes ont dû réagir cruellement sur vous. (Juc u'ai-je pu vous accompagner!...
Tom Scyton.
La cérémonie de la profession de notre pauvre enfant est toujours fixée à demain... à demain 15 janvier, époque fatale... C est le Ti.Eizg JANVIE» que j'ai tiré l'épée eonlte mon père...
Ah ' mon amie... je m'élais cru pardonné trop tôt... L'enivrant espoir de passer ma vie auprès de vous cl de ma lille m'avait lait oubhcr
LES MYSTERES DE PARIS
que ce u'élMl pas moi, mais ello. qui avait clô punie jusqu'à préseiU, et que mon iliàtiiucnl était eiicme à venir.
El il et venu... lorsqu'il y a six mois riiirirliiiice nous a dévoilé la double loilnre ilo sou cii'in : — sa honte iuiniMble du passé... jointe à son m.dlieureux amour pour Ilemi...
Ces deux amers cl Lrùl.ints resseiilimenls, exaltée l'un par l'antre, devaient, par une logi<pie l'atalr, amener son iiiébianl.ible résolution de prendre le voile. Vous le savez, mon amie, en combattant ce dessein de toutes les forces de noire adoration pour elle, nous ne pouvions nous dissimuler que sa digne et courageuse conduite eiU été la nôtre. Que répondre à ces mots terribles ;
« J'aime trop le prince Henri pour lui donner une main touchée par les bandits de la Cité. »
Elle a dit se sacrifier à ses nobles scrupules, au souvenir incffavable de sa honte! elle l'a fait valllamincnt... elle a renoncé aux splendeurs du monde, elle est descendue des marches d'un irône pour s'agenouiller, velue de bine, sur la dalle d'une église ; elle a croisé ses mains sur sa poitrine, courbé sa léte angéliquc .. SCS beaux cheveux blonds que j'aimais tant, etquc je conserve comme un trésor, sont tombés tranchés par le fer...
0 nmn amie, vous savc7. notre émotion déchirante à ce moment lugnbr(! et solennel ; cette émotion est , à celle heure, aussi poignante que par le passé... En vous écrivant ces mots , je pleure comme un enfant.
Je l'ai vue ce matin ; quoiqu'elle m'ait paru moins pâle que d'habitude, et qu'elle prétende ne pas souffrir... sa santé m'inquiète mortellement. Ilélas! lorsque, sous le voile et le bandeau ipii entourent son noble front , je vois ses traits amaigiis qui ont la froide blancheur du marbre , et qui font paraître ses grands yeux bleus plus grands encore, je ne puis m'empèciier de songer au doux et pur éclat dont brillait sa be.inté lors de notre mariage. Jamais, n'estce pas, nous ne l'avions vue plus charmante?
imtre bonheur semblait rayonner sur son délicieux visage.
Comme je vous le disais, je l'ai vue ce malin ; elle n'esl pas prévenue que la princesse Juliane se démel volontairement en sa faveur de sa dignité abbatiale : demain donc, jour de sa profession, notre enfant seia élue ahbesse, puisqu'il y a unanimité parmi les demoiselles nobles de la connnunaulé pour lui conférer cette dignité (()•
Depuis le coinmeDceiiienl de son noviciat, il n'y a qu'une voix sur sa
M] Dans quelques circonstances, on élevait une religieuseà la dignité d'abbesse le j'>ur même de sa prol'ession. — Voir la Vie de tris-haute et très-religituse princesse madame Charlolle-Flandrine de Nassau, très-dùjne abbesse du ro]jat monastère de Sainte-Croix, qui fut éltu abbene à duo neuf ans.
Hort de la princes.se Amélie. — page 378.
pieté, sur sa charité, sur sa religieuse exactitude à remplir toutes les règhs de son ordre, dont elle exagère malheureuseinont les austérités... Elle a exercé daii^ ce coiivenl l'inlliicnce qu'elle exeice partout, sans y prétendre et on l'ii^noraiit, ce qui en augmente la puissance...
Son cntrelieii de ce matin m'a conhrmé ce dont je me doutais ; elle n'a pas trouvé dans lu solitude du cloître et dans la pratique sévère de la vie monastique le repos et l'oubli... elle se félicite pomtint de sa résolution, qu'elle considère comme l'accomplissement d'un devoir impérieux ; mais elle souffre toujours, car elle n'est pas née pour ces contemplaiions mystiques, au milieu desquelles certaines personnes, oubliant toutes les afi'eclions, tous les souvenirs terrestres, se perdent en ravissemeuts ascétiques.
Non, Fleur-de-Marie croit, elle prie, elle se soumet à la rigoureuse et
dure observance de son ordre ; elle prodigue les consolations les plus évangéliques, les soins les plus humbles aux pauvres femmes malades qui sont traitées dans l'hospice de l'abbaye. Elle a refusé jus- (]u'à l'aide d'une sœur converse pour le modeste ménage de celte triste cellule froide et Muc où nous avons remarqué avec un si douloureux élonncmcnt , vous vous le rappelez, mon amie, les branches (Icssécbées de son petit rosier, suspendues audessous de sou christ.
Elle est eiilln rexeinple chéri, le modèle vénéi é
de la communauté
Mais elle me l'a avoué ce matin, en se icpiocbant cette faiblesse avec amerlume. elle n'est pas telleinent absorbée pai' la pralii|ue el par les austérités de la vie religieuse, que le passé ne lui apparaisse sans cesse noiiseuleinent tel (pi'il a été... mais tel cpi'il aurait pu être.
— Je m'en acriLse, mon père, me di:iaitelle a\ec < otte calme et douce résignation que vous lui coimaissez, je m'en accuse, mais je ne puis m'empèciier de songer souvent que, si Dieu av:iil voulu m'épargncr la (IrgMailalion qui a llétri à jamais mon avenir, j'aurais pu vivre toujours auprès de vous, aimée de l'époux de votre choix.
Malgré moi, ma vie se partage entre ces doulouieux regrets et les efl'royablessouvcnirsde la Cité. En vain je prie Dieu de me délivrer de ces obsessions, de remplir uniquement mon cœur de son pieux amour, de ses saintes espérances, de me prendre enfin tout entière, puisque je veux me donner tout entière à lui... il n'exauce pas mes vœux... sans doute parce que mes préoccupations terrestres me rendent indigne d'entrer en comiiiunicalion avec lui.
— Mais alors, m'écriai-je, saisi d'une folle lueur d'espérance, il en est temps encore, aujourd'hui ton noviciat finit, mais c'est seulement demain qu'aura lieu ta prolèssion solemulle: tu es encore libre, renonce à celte vie si rude et si austère qui ne l'offre pas les consolations (jne lu attendais; souffrir pour souffrir, viens souffrir dans nos bras, noire tendresse adoucira tes chagrins.
Secouant tristemenl la léte, elle me répondit avec cette inllexiblc justesse de ruisuunenieut qui nous a si souvent frappés .
LES MYSTÈRIvS DE PARIS.
— Sans doute, mon bon père, la solitude c^t biftii IrIsK: pour moi... pour moi déjà si habituée à vos lelldl■e^ses dochafiui; iusl^uit. Sans doute je suis poursuivie par d'amers regri Is, de navrants souvenirs ; niiis au moins j'ai la conscience d accomplir un devoir... mais je compieuds, mais je sais que partout ailleurs qu'ici je serais (lé|)lacée; je me retrouverais dans celle coudiiioii si cruellement lausse... dont j ai dij i tant i-ouHert... et pour moi... et pour vous... cai' j'ai ma (ieilé aussi. Votre fille sera ce qu'elle doit être... fera ce qu'elle doit faire, subira ce qu'elle doit subir... Demain tous sauraient de (pielle lauge vous m'avez tiri'c... (ju'cn me voyant repentante au pied de la croi\ on me pardnnnerail peut-être le passé en faveur de mon bniuililé présiule... El il n'en serait pas ïiinsi, n'est-ce pas, mon bon pcre, si l'on me voyait, Cl innie il y a quelques mois, briller au milieu des splendeurs de volie .cour. D'ailleurs, satisfaire aux justes et sévères exigences du monde, c'est me salisCairo moi-même ; aussi je remercie et je bénis Dieu de toute la puissance de mou .ime, eu songeant que lui seul pouvait offrir à voire lille un asile et une posilinn dignes d'elle et de vous... nue pusilion enfin qui ne lormàl pas un allligeant contraste avec ma dégradation premi<^re... et pftt mériter le seul respect (|ui me suit dû... celui (jnc l'on accorde au repentir et à l'bumiliié sincères.
Hélas ! (;iéuience... que répondre à cela?...
Fatalité! fatalité! car celte malheureuse enfant est douée, si cela peut se dire, d'une inexorable bigique en tout ce qui touclie les délicatesses du eœm' et de l'Iionncur. Avec un esprit cl une àme pareil-, il ne faut pas songer à |)a!lier, à tourner les positions fausses ; il faut eu subir les implacables conséquences...
Je l'ai quittée, comme toujours, le cœur brisé.
Sans fonder le moindre espoir sur celle entrevue, qui sera la dernière avant sa profession, je m'étais dit : — Aujourd'hui encore elle peut renoncer au cloître. Mais vous le voyez, mon amie, sa volonté est irrévocable, et je dois, hélas ! en convenir avec elle et répéter ses paroles :
— Dieu seul pouvait lui offrir un asile et une position dignes d'elle et de moi.
Encore une fois, sa résolution est admirablement convenable et logique au point de vue de la société où nous vivons... Avec l'esqnise susceptibilité de Fleur-de-Marie, il n'y a pas pour elle d'autre condilion possible. Mais, je vous l'ai dit bien souvent, mon amie, si des devoirs sacrés, plus sacrés encore que ceux de la famille, ne nie relenaient pas au milieu de ce peuple qui m'aime et dont je suis un peu la providence, je serais aile avec vous, ma (illc, Henri et Murph, vivre heureux et obscur dans quelque retraite ignorée. Alors, loin des lois impérieuses d'une société impuissante à guérir les maux qu'elle a laits, nous aurions bien forcé celte malheureuse enfant au boidieur et à l'oubli... tandis qu'ici, au milieu de cet éclat, de ce cérémonial, si restreint qu il fût, c'était impossible... Mais encore une fois... fatalité!... fatalité! je ne puis abdiquer mon pouvoir sans compromettre le bonheur de ce peuple, qui compte sur moi... Braves et dignes gens! qu'ils ignorent toujours ce que leur fidélité me coûte !...
Adieu, tendrement adieu, ma bieu-aimée Clémence. Il m'est presque ciiiiRolant de vous voir aussi aifligée que moi du sort de mon enfant, car ainsi je puis dire notre chagrin, et il n'y a pas d'égoïsnie dans ma souf-
trauce.
Quelquefois je me demande avec effroi ce que je serais devenu sans vous au milieu de circonstances si douloureuses.. Souvent aussi ces pensées m'apitoient encore davantage sur le sort de Fleur-de-Marie... (i.ir vous me restez, vous... El à elle, que lui resle-t-il?
Adieu encore, et tristement adieu, noble amie, bon ange des jours mauvais. Revenez bienlôi ; cette absence vous pèse autant qu'à moi...
A vous ma vie et mon amour!
.. ame et cœur, a vous !
Je vous envoie cette lettre par un courrier ; à moins de changement imprévu, je vous en expédierai un aulre demain, silot après la triste ceréuionie. Mille vœux et espoirs à votre père pour son prompt rétablissement. J'oubliais de vous doimer des nouvelles du pauvre Henri. Son élal s'améliore et ne donne plus de si graves inquiétudes. Sou excellent père, nialade lui-même, a retrouve des forces pour le soigner, pour le veiller; miracle d'amour paternel qui ne nous étonne pas, nous autres.
Ainsi donc, amie, à demain... demain, jour sinistre et nélàsle pour moi !
A vous encore, à vous toujours
Abbaye de Sainlc-Hermrînplde, quatre tieures du matin.
Rassunz-voiis, Clémenre, rassurez-vous, quoique l'heure à laquelle je vous écris celle lettre cl le lieu d'où elle est datée doivent vous effrayer...
(Iràce à Dieu, le danger est passé; mais la crise a été terrible...
Hier, après vous avoir écrit, a^'ité par je ne sais quel funeste pressentiment, me rappelant lit pâleur, l'air souffrant de ma fille, I état de faiblesse où elle languit depuis quelipie lemps, songeant enfin qu'elle devait passer en prières, dans une immense et glaciale église, presque tonte celle nuit qui précède sa profession, j'ai envoyé .^lnrph et David à l'abbaye demander à la princesse Juliane de leur permettre de rester jnsipià demain dans la maison extérieure qu'Henri habitiiil oïdinairemenl. .\iiisi ma lille pouvait avoir de prompts secours el mol de ses niiuvclles si, comme je le craignais, les forces lui manquaient pour aeciim|ilir cette rigoureuse... je ne veux pas dire cruelle... obligation de rester une nuit de janvier en prières par un froid excessif. J'avais aussi écrit à FIcur-de-Marie que, tout en respectant l'exercice de ses devoirs religieux, je la suppliais de songer à sa santé et de faiic sa veillée de prières dans sa cellule et non dans l'église. Voici ce qu'elle m'a répondu :
« Mon bon père, je vous remercie du plus profond de mon cœur de celte nouvelle et tendre preuve de votre intérêt. N'ayez aucune inquiétude ; je me crois en étal d'accomplir mon devoir. Votre fille, mon bon père, ne peut témoigner ni crainte ni faiblesse. La règle est telle, je dois m'y conformer, lin résnitàt-il quelques souffrances pliysii|ues, c'est avec joie (pic je les offrirais à Dieu. Vous m'approuverez, je l'espère, vous qui ;ivez toujours pratiqué le renoncemenl (^1 le devoir avec t;int de courage. Adieu, mon bon père, je ne vous dirai pas que je v.iis prier pour vous. En priant Dieu, je vous prie toujours, car il m'est iiniiossible de ne pas vous confondre avec la divinité que j'i.iqilore. Vous avez été pour moi sur la terre ce que Dieu, si je le mérite, si ra pour moi dans le ciel.
« Daignez bénir ce soir votre fille par la pensée, mon bon pcro... Elle scia demain l'épouse du Seigneur.
« Elle TOUS baise la main avec un pieux respect.
« Sœur Amélie »
Cette lettre, que je ne pus lire s;ins fondre en larmes, rtie rassura pourtant quelque peu ; je devais, moi au-si, accomplir une veillée sinistre.
La nuit venue, j'allai m'enfermer dans le pavillon (pie j';ii fait construire non loin du monument élevé au sonvenir de mon père, en expiation de celte nuit fatale...
Vers une heure du malin, j'entendis lu voix de Murph: je fiissonuiii d'épouvante. 11 arrivait en toute hâte du couvent.
Que vous dirai-je, mon amie'? Ainsi que je l'avais prévu, la mal i ureuse enfant, inalgié son courage et sa volonlé, n'a pas eu la f 1:1 e d'accomplir entièrement cette pratique barbare, dont il avait c;e inipos>ible à la princesse Juliane de la dispenser, la règle élaul formelle à ce sujet.
A huit heures du soir, Fleur-de-Marie s'est agenouillée sur la pierre de cette église. Jusqu'à plus de minuit elle a prié. Mais, à cette heure, succombant à sa faiblesse, à cet horrible froid, à son émotion, car elle a longuement et silencieusement pleuié, elle s'est évanouie. Deux religieuses, qui, par ordre de la princesse Juliaiine, avaient part^igé s,i veillée, vinrent la relever el la tniusportèrent dans sa cellule.
David fut à l'instant prévenu. Murph monta en voilure, accourut me chercher. Je volai au cnuveul ; ji^ fus reçu par la princesse Juliane Elle me dit que David craignait (jue ma vue ne fil une trop vive impression sur ma fille ; que sou éviinonissement, dont elle était revenue, ne présentait rien de tiès-alarmanl, ayanl été causé seulement par une grande faiblesse.
D'abord une horrible pensée me vint. Je crus qu'on voulail me cacher quelque grand malheur, ou du moins me préparer à 1 apprendre ; mais la supérieure me dit ; — Je vous lallirme, monseigneur, la |>rincesse Amélie est hors de danger; un léger cordial que le docteur David lui a fait prendre a ranimé ses.forces.
Je ne pouvais douter de ce que m'affirmait l'abbesse; je la crus, el j'attendis des nouvelles de ma fille avec une douloureuse impatience.
LES MYSTERES DR PARIS
Au bout d'un quart d'heure d'angoisses, David revint. Grâce à Dieu, elle allait mieux, et elle avait voulu continuer sa veillée de prières dans l'église, en consentant seulement à s'agenouiller sur un coussin. Et, comme je me révoltais et m'indignais de ce que la supérieure et lui eussent accédé à son désir, ajoutant que je m'y opposais formellement, il me répondit qu'il eût été dangereux de contrarier la volonté de ma fille dans un moment où elle était sous l'inlluencc d'une vive émotion nerveuse, et que d'ailleurs il était convenu avec la princesse Juliane que la pauvre enfant quitterait l'église à l'heure des matines pour prendre un peu de repos et se préparer à la cérémonie.
— Elle est donc maintenant à l'église? lui dis-je.
— Oui, monseigneur; mais avant une demi-heure elle l'aura quittée.
Je me fis aussitôt conduire à notre tribune du nord, d'où l'on domine tout le chœur.
Là, au milieu des ténèbres de cette vaste église, seulement éclairée par la pâle clarté de la lampe du sanctuaire, je la vis, près de la grille, agenouillée, les mains jointes, et priant encore avec ferveur.
Moi aussi je m'agenouillai en pensant à mon enfant.
Trois heures sonnèrent ; deux sœurs assises dans les stalles, qui ne r.ivaient pas quittée des yeux, vinrent lui parler bas. Au bout de quelqiies moments elle se signa, se releva et traversa le chœur d'un pas as- S( z ferme ; et pourtant, mon amie, lorsqu'elle passa sous la lampe, son visage me parut aussi blanc que le long voile qui flottait autour d'elle.
Je sortis aussitôt de la tribune, voulant d'abord aller la rejoindre ; mais je craignis qu'une nouvelle émotion l'empècliât de goûter quelques moments de repos. J'envoyai David savoir comment elle se trouvait : 11 revint me dire qu'elle se sentait mieux et qu'elle allait tâcher de dormir un peu.
Je reste à l'abbaye pour la cérémonie qui aura lieu ce matin.
Je pense maintenant, mon amie, qu'il est inutile de vous envoyer cette lettre incomplète... Je la terminerai demain, en vous racontant les événements de cette triste journée.
bientôt donc, mon amie. Je suis brisé de douleur, plaignez-moi.
le 13 jnnTier.
CBAPITRE DERNIER.
Rodolphe à Clémence.
Treize janvier... anniversaire maintenant doublement sinistre!!! Mon amie... nous la perdons à jamais ! Tout est fini... tout!
Ecoute ce récit :
Il est donc vrai, riblc douleur.
. on éprouve une volupté atroce à raconter une hor-
llier je me plaignais du hasard qui vous retenait loin de moi... aujourd'hui, Clémence, je me félicite de ce que vous n'êtes pas ici : vous souffririez trop...
Ce matin, je sommeillais à peine, j'ai été éveillé par le son des cloches... j'ai tressailli d'elTroi... cela m'a semblé funèbre... on eût dit un glas de funérailles.
En effet... ma fdie est morte pour nous... morte, entendez-vous... Dos aujourd'hui, Clémence... il vous faut commencer à porter son deuil dans votre cœur, dans votre cœur toujours pour elle si maternel..
Que notre enfant soit ensevelie sous le marbre d'un tombeau ou sous la voûte d'un cloître... pour nous... quelle est la différence?
Dès aujourd'hui, entendez-vous, Clémence, il faut la regarder comme morte... D'ailleurs... elle est d'une si grande faiblesse... sa santé, altérée par tant de chagrins, par tant de secousses, est si chancelante... Pourquoi pas aussi cette autre mort, plus complète encore? La fatalité n'est pas lasse...
Et puis d'ailleurs... d'après ma lettre d'hier, vous devez comprendre que cela serait peut-être plus heureux pour elle... qu'elle fût morte.
Morte... ces cinq lettres ont une physionomie étrange... ne trouvezvous pas?... quand on les écrit à propos d'une fdIe idolâtrée... d'une fille si belle... si charmante, d'une bonté si angélique... Dix-huit ans à peine... et morte au monde!...
Au fait... pour nous et pour elle, à quoi bon végéter souffrante dans la morne tranquillité de ce cloiire? qu'importe qu'elle vive, si elle est perdue pour nous? Elle doit tant l'aimer, la vie... que la fatalité lui a faite!...
Ce que je dis là est affreux... il y a un égoïsme barbare dans l'amour paternel!...
A midi, sa profession a eu lieu avec une pompe solennelle.
Caché derrière les rideaux de notre tribune, j'y ai assisté...
J'ai ressenti, mais avec encore plus d'intensité, toutes les poignantes émotions que nous avions éprouvées lors de son noviciat...
Chose bizarre! elle est adorée, on croit généralement qu'elle est attirée vers la vie religieuse par une irrésistible vocation, on devrait voir dans sa profession un événement heureux pour elle, et, au contraire, une accablante tristesse pesait sur la foule.
Au fond de l'église, parmi le peuple... j'ai vu deux sous-officiers de mes gardes, deux vieux et rudes soldats, baisser la tète et pleurer...
On eût dit qu'il y avait dans l'air un douloureux pressentiment... Du moins s'il était fondé, il n'est réalisé qu'à demi...
La profession terminée, on a ramené notre enfant dans la salle du ch.'ipitre, où devait avoir lieu la nominalion de la nouvelle abhesse..
Grâce à mon privilège souverain, j'allai dans cette salle attendre Fleur-de-Marie au retour du chœur.
Elle entra bientôt...
Son émotion, sa faiblesse étaient si grandes, que deux sœurs la soutenaient...
Je fus effrayé, moins encore de sa pâleur et de la profonde altération de ses traits que de l'expression de son sourire... Il me parut empreint d'une sorte de satisfaction sinistre...
Clémence... je vous le dis... peut-être bientôt nous faudra-t-U du courage... bien du courage... Je sens pour ainsi dire en moi que notre enfant est mortellement frappée...
... Après tout, sa vie serait si malheureuse...
Voilà deux fois que je me dis, en pensant à la mort possible de ma fille... que cette mort mettrait du moins un terme à sa cruelle existence... Cette pensée est un horrible symptôme... Mais, si ce malheur doit nous frapper, il vaut mieux y être préparé, n'est-ce pas, Clémence?
Se préparer à un pareil malheur... c'est en savourer peu à peu et d'avance les lentes angoisses... C'est un raffinement de douleurs inouï... Cela est mille fois plus affreux que le coup qui vous frappe imprévu... Au moins la stupeur, l 'anéantissement vous épargnent une partie de cet atroce déchirement...
Mais les usages de la compassion veulent qu'on vous prépare... Probablement je n'agirais pas autrement moi-même, pauvre amie... si j'avais à vous apprendre le funeste événement dont je vous parle... Ainsi épouvantez-vous... si vous remarquez que je vous entretiens d'elle... avec des ménagements, des détours d'une tristesse désespérée, après vous avoir annoncé que sa santé ne me donnait pourtant pas de graves inquiétudes.
Oui, épouvantez-vous, si je vous parle comme je vous écris mamtcnant... car, quoique je l'aie quittée assez calme il y a une heure pour venir terminer cette lettre, je vous le répeie, Clémence, il me semble ressentir en moi qu'elle est plus souffrante qu'elle ne le paraît... Fasse le ciel que je me trompe, et que je prenne pour des pressentiments U désespérante tristesse que m'a inspirée celte cérémonie lugubre !
Fleur-de-Marie entra donc di-uis la grande salle du chapitre.
Toutes les stalles furent successivement occupées par les religieuses.
LES MYSTERES DE PARIS
Elle alla modestement se mettre à la dernière place de la rangée de gauche; elle s'appuyait sur le bras d'une des sœurs, car elle semblait toujours bien faible.
Au haut de la salle, la princesse Juliane était assise, ayant d'un eôtc la grande-prieure, de l'autre une seconde dignitaire, tenant à la main la crosse d'or, symbole de l'autorité abbatiale.
Il se fit un profond silence, la princesse se leva, prit sa crosse en main, et dit d'une voix grave et émue :
« — Mes chères filles, mon grand âge m'oblige de confier à des mains « plus jeunes cet emblème de mon pouvoir spirituel, et elle montra sa « crosse. J'y suis autorisée par une bulle de notre saint-père ; je pré- « senterai donc à la bénédiction de nionseigneiu' l'arclievêque dOppen- « heim et à l'approbation de S. A. R. le grand-duc, notre souverain, « celle de vous, mes chères filles, qui par vous aura été désignée pour « me succéder. Notre grande-prieure va vous faire connaître le résultat « de l'élection, et à celle-là que vous aurez élue je remettrai ma crosse « et mon anneau. »
Je ne quittai pas ma fille des yeux.
Debout dans sa stalle, les deux mains jointes sur sa poitrine, les yeux baissés, à demi enveloppée de son voile blanc et des longs plis traînants de sa robe noire, elle se tenait immobile et pensive, elle n'avait pas un moment supposé qu'on pût l'élire ; son élévation n'avait été confiée qu'à moi par l'abbcsse.
La grande-prieure prit un registre et lut :
a. Chacune de nos chères sœurs ayant été, suivant la règle, invitée, « il y a huit jours, à déposer son vote entre les mains de notre sainte « mère et à tenir son choix secret jusqu'à ce moment; au nom de notre « sainte mère, je déclare qu'une de vous, mes chères sœurs, a par sa « piété exemplaire, par ses vertus aiigéliques, mérité le suffrage una- « nime de la communauté, et celle-là est notre sœur Amélie, de son « vivant très-haute et très-puissanle princesse de Gerolslein.»
A ces mots, une sorte de murmure de douce surprise et d'heureuse satisfaction circula dans la salle ; tous les regards des religieuses se fixèrent sur ma fille avec une expression de tendre sympathie ; malgré mes accablantes préoccupations, je fus moi-même vivement ému de cette nomination qui, faite isolément et secrètement, offrait néanmoins une si louchante unanimité.
Fleur-de-Marie, stupéfaite, devint encore plus pâle ; ses genoux tremblaient si fort, qu'elle fut obligée de s'appuyer d'une main sur le rebord de la stalle.
L'abbesse reprit d'une voix haute et grave :
« Mes chères filles, c'est bien sœur Amélie que vous croyez la plus « digne et la plus méritante de vous toutes? c'est bien elle que vous « reconnaissez pour votre supérieure spirituelle? Que chacune de vous « me réponde à son tour, mes chères filles. »
Et chaque religieuse répondit à haute voix ;
« — Librement et volontairement j'ai choisi et je choisis sœur Amélie « pour ma sainte mère et supérieure. »
Saisie d'une émotion inexprimable, ma pauvre enfant tomba à genoux, joignit les deux mains, et resta ainsi jusqu'à ce que chaque vote fût émis.
Alors l'abbesse, déposant la crosse et l'annoau entre les mains de la grande-prieure, s'avança vers ma fille pour la prendre par la main et la conduire au siège abbatial.
Mon amie, ma tendre amie, je me suis interrompu un moment; il m'a fallu reprendre courage pour achever de vous raconter cette scène déchirante...
c — Relevez-vous, ma clicrc fille, lui dit l'abbesse, venez prendre la
« place qui vous appartient; vos vertus évangéliques, et non votre « rang, vous l'ont gagnée.»
En disant ces mots, la vénérable princesse se pencha vers ma fille pour l'aider à se relever.
Fleur-de-Maric fit quelques pas en tremblant, puis arrivant au milieu de la salle du chapitre elle s'arrêta, et dit d'une voix dont le calme et la fermeté m'étonnèrent :
« — Pardonnez-moi, sainte mère... je voudrais parler à mes sœurs.
« — Montez d'abord, ma chère fille, sur votre siège abbatial, dit la « princesse; c'est de là que vous devez leur faire entendre votre voix
a — Cette place, sainte mère... ne peut être la mienne, répondit « Fleur-de-Marie d'une voix haute et tremblante.
a — Que dites-vous, ma ahère fille?
(( — Une si haute dignité n'est pas faite pour moi, sainte mère.
«( — Mais les vœux de toutes vos sœurs vous y appellent.
« — Permettez-moi, sainte mère, de faire ici à deux genoux une con- « fossion solennelle; mes sœurs verront bien, et vous aussi, sainte « mère, que la condition la plus humble n'est pas encore assez humble « pour moi.
« — Votre modestie vous abuse, ma c|ère fille, » dit la supérieure avec bonté, croyant en effet que la malheureuse enfant cédait à un sentiment de modestie exagéré; mais maj je devinai ces aveux que Fleur-de-Marie allait faire. Saisi d'effroi, je m'écriai d'une voix suppliante ■■
— Mon enfant... je t'en conjure...
A ces mots... vous dire, mon amie, tout ce que je lus dans le profond regard que Fleur-de-Marie me jeta serait impossible .. Ainsi que vous le saurez dans un instant, elle m'avait compris. Oui, elle avait compris que je devais partager la honte de cette horrible révélation... Elle avait compris qu'après de tels aveux on pouvait m'accuser... moi, de men- .•^onge... car j'avais toujours dû laisser croire que jamais Fleur-de-Marie n'avait quitté sa mère...
A cette pensée, la pauvre enfant s'était crue coupable envers moi d'une noire ingratitude... Elle n'eut pas la force de continuer, elle se tut et baissa la tète avec accablement...
« Encore une fois, ma chère fille, reprit l'abbesse, votre modestie « vous trompe... l'unanimité du choix de vos sœurs vous prouve com- « bien vous êtes digne de me remplacer... Par cela même que vous « avez pris part aux joies du monde, votre renoncement à ces joies « n'en est que plus méritoire... Ce n'est pas S. A. la princesse Amélie « qui est élue, c'est sœur Amélie... Pour nous, votre vie a commencé « du jour où vous avez mis le pied dans la maison du Seigneur... et « c'est cette exemplaire et sainte vie que nous récompensons... Je vous « dirai plus, ma chère fille ; avant d'entrer au bercail votre existence « aurait été aussi égarée qu'elle a été au contraire pure et louable... « que les vertus évangéliques dont vous nous avez donné l'exemple de- « puis votre séjour ici expieraient et rachèteraient encore aux yeux du « Seigneur un passé si coupable qu'il fût... D'après cela, ma chère fille, « jugez si votre modestie doit être rassurée. »
Ces paroles de l'abbesse furent, comme vous le pensez, mon amie, d'autant plus précieuses pour Fleur-de-Marie, qu'elle croyait le passé ineffaçable. Malheureusement, cette scène l'avait profondément émue, et, quoiqu'elle affectât du calme et de la fermeté, il me sembla que ses traits s'altéraient d'une manière inquiétante... Par deux fois elle tressaillit en passant sur son front sa pauvre main amaigrie.
« — Je crois vous avoir convaincue, ma chère fille, reprit la princesse « Juliane, et vous ne voudrez pas causer à vos sœurs un vif chagrin « en refusant celte marque de leur confiance et de leur affection.
« — Non, sainte mère, dit-elle avec une expression qui me frappa, « et d'une voix de plus en plu.5 faible, je crois in.iintenant pouvoir acte cepler... Mais, comme je me sens bien fatiguée et un peu souffrante, « si vous le permettiez, sainte mère, la cérémonie de ma consécration « n'aurait lieu que dans quelques jours...
« — Il sera fait conmie vous le désirez, ma chère fille... mais en « attendant que votre dignité soit bénie et consacrée... prenez cet an-
uES MYSTÈRES DR PARIS.
( neau... venez à voire place... nos chères sœurs vous rendront liom- « mage selon notre règle. »
Et la supérieure, glissant son anneau pastoral au doigt de Fleur-de- Marie, la conduisit au siège abbatial.
Ce fut un spectacle simple et touchant.
Auprès de ce siège où elle s'assit, se tenaient, d'un coté, la grande prieure, portant la crosse d'or; de l'autre, la princesse Juliane. Cliaque religieuse alla s'incliner devant notre enfant et lui baiser respectueusement la main.
Je voyais à chaque instant son émotion augmenter, ses traits se décomposer davantage; enfin cette scène fut sans doute au-dessus de ses forces... car elle s'évanouit avant que la procession des sœuis fût terminée...
Jugez de mon épouvante!... Nous la transportâmes dans l'appartement de l'abbesse...
David n'avait pas quitté le couvent; il accourut, lui donna les premiers soins. Puisse-t-il ne m'avoir pas trompé ! mais il m'a assuré que ce nouvel accident n'avait pour cause qu'une extrême faiblesse causée par le jeûne, les fatigues et la privation de sommeil que ma fille s'était imposés pendant son rude et long noviciat...
Je l'ai cru, parce qu'en effet ses traits angéliques, quoique d'une effrayante pâleur, ne trahissaient aucune souffrance lorsqu'elle reprit connaissance... Je fus même frappé delà séiéiiité qui rayoïmait sur son beau front. De nouveau celte quiétude m'effraya : il me sembla qu'elle cachait le secret espoir d'une délivrance prochaine...
La supérieure était retournée au chapitre pour clore la séance, je restai seul avec ma fille.
Après m'avoir regardé en silence pendant quelques moments, elle me dit :
— Mon bon père... pourrez-vous oublier mon ingratitude? Pourrezvous oublier qu'au moment où j'allais faire cette pénible confession, vous m'avez demandé grâce?
— Tais-toi... je t'en supplie.
— Et je n'avais pas songé, reprit-elle avec amertume, qu'en disant à la face de tous de quel abime de dépravation vous m'aviez retirée... c'était révéler un secret que vous aviez gardé par tendresse pour moi... c'était vous accuser publiquement, vous, mon père, d'une dissimulation à laquelle vous ne vous étiez résigné que pour m'assurer une vie éclatante et honorée... Oh! pourrez-vous me pardonner?
Au lieu de lui répondre, je collai mes lèvres sur son front, elle sentit couler mes larmes...
Après avoir baisé mes mains à plusieurs reprises, elle me dit :
— Maintenant, je me sens mieux, mon bon père... maintenant que me voici, ainsi que le dit notre règle, morte au monde... je voudrais faire quelques dispositions en faveur de plusieurs personnes... mais, comme tout ce que je possède est à vous... m'y autorisez-vous, mon père?...
— Peux-tu en douter?... Mais je t'en supplie, lui dis-je, n'aie pas de ces pensées sinistres... Plus tard tu l'occuperas de ce soin... n'as-tu pas le temps ?
— Sans doute, mon bon père, j'ai encore bien du temps à vivre. . ajouta-t-elle avec un accent qui, je ne sais pourquoi, me fit de nouveau tressaillir. Je la regardai plus attentivement ; aucun changement dans ses traits ne juslitia mon inquiétude. Oui, j'ai encore bien du temps à vivre, reprit-elle, mais je ne devrai plus m'occuper des choses terresires... car, aujourd'hui, je renonce à tout ce qui m'attache au monde .. Je vous en prie, ne me refusez pas...
— Ordonne... je ferai ce que tu désires ..
— Je voudrais que ma tendre mère gardât toujours dans le petit salon où elle se tient habituellement... mon métier à broder... avec la i.apisserie que j'avais commencée. .
— Tes désirs seront remplis, mon enfant. Ton appartement est resté comme il était le jour où tu as quitté le palais ; car tout ce qui t'a appartenu est pour nous l'objet d'un culte religieux... Clémence sera profondément touchée de ta pensée...
— Quant à vous, mon bon père, prenez, je vous en prie, mon grand fauteuil d'ébène, où j'ai tant pensé, tant rêvé...
— Il sera placé à côté du mien, dans mon cabinet de travail, et je l'y verrai chaque jour assise près de moi, comme tu l'y asseyais si souvent, lui dis-je sans pouvoir retenir mes larmes.
— Maintenant, je voudrais laisser quelques souvenirs de moi à ceux qui m'ont témoigné tant d'intérêt quand j'étais malheureuse. A madame Georges je voudrais donner l'écritoire dont je me servais dernièrement. Ce don aura quelque à-propos, ajouta-l-elle avec son doux sourire, car c'est elle qui, à la ferme, a commencé de m'apprendre à écrire. Quant au vénérable curé de Bouqueval, qui m'a instruite dans la religion, je lui destine le beau christ de mon oratoire...
— Bien, mon enfant.
— Je désirerais aussi envoyer mon bandeau de perles & ma bonne petite Rigolette... C'est un bijou simple qu'elle pourra porter sur ses beaux cheveux noirs... Et puis, si cela éuUt possible, puisque vous savez où se trouvent Martial et la Louve en Algérie, je voudrais que celte courageuse femme qui m'a sauvé la vie eût ma croix d'or émaillée... Ces différents gages de souvenir, mon bon pèic, seraient remis à ceux à qui je les envoie « de la part de Fleur-de-fthrie. »
— J'exécuterai tes volontés... Tu n'oublies personne?...
— Je ne crois pas, mon bon père.
— Cherche bien... Parmi ceu.i qui t'aiment, n'y a-t-il pas quelqu'un de bien malheureux?... d'aussi malheureux que ta mère et moi... quelqu'un enfin qui regrette aussi douloureusement que nous ton entrée au couvent?
La pauvre enfant me comprit, me serra la main, une légère rougeur colora un instant son pâle visage.
Allant au-devant d'une question qu'elle craignait sans doute de me faire, je lui dis :
— Il va mieux... on ne craint plus pour ses jours...
— Et son père ?
— 11 se ressent de l'amélioration de la santé de son fils... il va mieux aussi... Et à Henri ? que lui donnes-tu ?... Un souvenir de loi lui serait une consolation si chère et si précieuse!...
— Mon père... offrez-lui mon prie-Dieu... Hélas! je l'ai bien souvent arrosé de mes larmes, en demandant au ciel la force d'oublier Henri, puisque j'étais indigne de son amour...
— Combien il sera heureux de voir que tu as eu une pensée pour lui!...
— Quant à la maison d'asile pour les orphelines et les jeunes filles abandonnées de leurs parents, je désirerais, mon bon père, que
Ici la lettre de Rodolphe était interrompue par ces mots presque illisibles :
— Clémence... Murph terminera cette lettre; je n'ai plus la tête à mol; je suis fou... Ah ! le 15 Janvier !!!
La fin de celte lettre, de l'écriture de Murph, était ainsi conçue
Madame
D'après les ordres de Son Altesse Royale, je complète ce triste récit. Les deux lettres de monseigneur auront dû préparer Votre Altesse Roy;iIc â l'accablante nouvelle (ju'il me reste à lui apprendre.
Il y a trois heures, monseigneur était occupé à écrire à Votre Alle.sse Royale ; j'attendais dans une pièce voisine qu'il me remit la lettre pour l'expédier aussitôt par un courrier. Tout à coup j'ai vu entrer la princesse Juliane d'un air consterné. — Où est Son Altesse Royale? me dit-elle d'une voix émue. — Princesse, monseigneur écrit à madame la grande-duchesse des nouvelles de la journée. — Sir VValter, il faut apprendre à monseigneur un événement terrible... Vous êtes son ami... veuillez l'en instruire... De vous, ce coup lui sera moins terrible...
Je compris tout ; je crus plus prudent de me charger de cette funeste révélation... la supérieure ayant ajouté que la princesse Amélie s'éteignait lentement, et que monseigneur devait se hâter de venir recevoir les derniers soupirs de sa fille, je n'avais malheureusement pas le temps d'employer des ménagements. J'entrai dans le salon; Son Altesse Royale s'aperçut de ma pâleur. — Tu viens m'apprendre un malheur!... — Un irréparable niallicur, monseigneur... Du courage!... — Ah! mes pressentiments!!... s'écria -t-il. Et, sans ajouter un mol, il courut au cloilre. Je le suivis.
LES MYSTÈRES DE PARIS
De rappartemeiit de la supérieure, la princesse Amélie avait été transportée dans sa cellule après sa dernière entrevue avec njonseigneur. iJiie des sœurs la veillait ; au bout d'une heure, elle s'aper(;ut que la voix de la princesse Amélie, qui lui parlait par intervalles, s'affaiblissait et s'oppressait de plus en plus. La sœur s'empressa d'aller prévenir la supérieure. Le docteur David l'ut appelé; il crut remédier à celte nouvelle perte de fiirces par un cordial, mais en vain ; le pouls était à [teine sensible... Il reconnut avec désespoir que des émotions réitérées ayanl probablement usé le peu de forces de la princesse Amélie, il ne restait aucun espoir de la sauver.
Ce fut alors que monseigneur arriva ; la princesse Amélie venait de recevoir les derniers sacrements, une lueur de connaissance lui restait encore; dans une de ses mains, croisées sur son sein, elle tenait les débris de son pelil rosier...
Monseigneur tomba agenouillé à son clievet ; il sanglotait.
— Ma fille!... mon enfant chérie!... s'écria-t-il d'une voix déchirante.
La princesse Amélie l'entendit, tourna légèrement la tète vers lui... ouvrit les yeux;., tâcha de sourire, et dit d'une voix défaillante :
— Mon bon père... pardon... aussi à Henri... à ma bonne mère... pardon...
Ce furent ses derniers mots...
Après une heure d'une agonie pour ainsi dire paisible . . elle rendit son âme à Dieu...
Lorsque sa fille eut rendu le dernier soupir, monseigneur ne dit pas un mot... sou calme et son silence étaient effrayants... il ferma les paupières de la princesse, la baisa plusieurs fois au front, prit pieusement les débris du petit rosier et sortit de la cellule.
Je le suivis ; il revint dans la maison extérieure du cloître, et, me monirant la lettre qu'il avait commencé d'écrire à Votre Aliesse Royale, et à laquelle il voulut en vain ajouter quelques mots, car sa main tremblait convulsivement, il me dit :
— Il m'est impossible d'écrire... Je suis anéanti... ma tête se perd !.. Lcris à la grande-duchesse que je n'ai plus de fille!...
J'ai exécuté les ordres de monseigneur.
Qu'il me soit permis, coniuje à son plus vieux serviteur, de supplier Votre Altesse Hoyale de hâter son retour... autant que la santé de M. le (Ointe d Orbigny le permettra. La présence seule de Votre Altesse Royale |iourrait calmer le désespoir de monseigneur... Il veut chaque nuit veiller sa fille jusqu'au jour où elle sera ensevelie dans la chapelle grandducale.
J'ai accompli ma triste tache, madame ; veuillez excuser l'incohérence de celte lettre, cl recevoir l'expression du respectueux dévouement avec lequel j'ai l'homicur d'eue do Voire Aliesse Royale
Le très-obéissant serviteur.
Walter Murph.
La veille du service funèbre de la princesse Amélie, Clémence arriva à Gerolstcin avec son père.
'Rodolphe ne f'jt pas seul le jour des funérailles de Flcur-de-Marie.
»1S DE L EriLOCUE.