CHAPITRE XXIX
Les deux amies.
Ursule nie sauta au cou, et m'embrassa avec eflusion. Je répondis froidi'uient à ces témoignages d'amilié .Ma cousine ne s'aperçut pas (ju feignit (le ne pas s'apercevoir de la tiédeur de mon accueil. Après les premiers comi)limenls, M. Séeherin me dit avec un soupir, en regardant sa femme : — tb bien! cousine, le lendiniain de votre dépari, nous noussoirrmes séparés d'avec marnair ; nous avons rpjilté Vouvray. Hélas! oni, voirs n'avcï pas d'idée, ma cnusine, combien cela a corjlé à ma feimue : elle en avait l'àme iravrée, ce qiri prouve sou bon cœur, car, sans reproche, nraruan avait été bien dure et birn injuste poirr elle. Mais que vorriez-vorrs'.' une l'ois que les vieilles gens ont mis (pielqiie eliose dans leur' lêle, on ne peut pas le leirr oicr. — \'ous hahilez loujours à qnilipie dislaini; de Vouvray, lui dis-je, alin de voir votre rrrère et de surveilh'r \olri' l':ilirii|iie?
— Oui, sarrs doute, cousine, j'ai très-souvent vu ma mère; elle va Irès-bierr, cl, conrrrre dit ma fenrure. je suis sr'ir rpie nrarnan aime rrrienx cet arraugerrrerrt-là, rrrairiteuarrt qir'il est fait : elle est bien plus libre, et nous arrssi. Mais elle n'a jamais vorriii recevoir Ursule; que voirlez-voirs, c'était son idée. Ma ferrrrrre err a bien plerrré, allez. Erjllrr, il ir'irriporte... il rre s'agit pas décela. Maiuteuaut rua falirirpie va toute serrie: tout coirqile l.iil, j'ai boi\aute-lmit rrrille livres de reirtes, et, ma toi, Ursule et moi riorrs voirions jouir un peir de la vie... Vous ne savez pas nolie projet'.' — Noir, vraiment, nrorr cher coirsirr. — Morr ami, dit Ursrrie, vous allez être irrdiscret ; je vous supplie de... — Irrdisiret avec notre bourre cousirre, s'écria M. Séeherin en irrieirompaut sa femme, est-ce que cela e^t possible'? est-ce qir'elle n'est pas votre sœur, votre meilleure amie d enfarrce? Et, se pirrcbarrt à mon onillc, M. Séeherin irre dit tout bas : — Vous voyez, cousine, je dis « vous, » je ne tutoie plus irra feirrrrre. Il reprit tout haut : — Et d ailleurs, je suis sur qrriî ce ipre je vais proposer il rrotr-rr eoirsirre hri causera rru véritable plaisir, puisque Ça noirs err cause. Err un mol, madarrre la \ieoulle^se, lor's de volic irrariage, vous rrous avez proposé de irorrs céder, à Paris, un appartenrcut darrs votre Irùlcl, (lue vous n'habiterez pas tout entier... eh bien ! irons aeceploris...
Je regard. li Ursule avec autant de surprise qire d'irrdignalion ; elle ne parut pas rire eorriprerribe, et me sorrrit Icirdremerrt |iendarrt qrre M. Séeherin (Orrtirrrrait. — Votrs souveirez-vons de ce que vous nous disiez, coiisirre .' ^ errez à Paris, nous ire feroirs (|u'rrne famille... l'hiver à Paris, l'élé à .Mararr ou à Vouvray. Eh bierr ! ces beau'x prcjjels, qui vorrs plaisaient tant et à nous aussi... ils vont être réalisés, nous ne norrs rpiittcrons plirs... Tous les arrs j'irai voir ruaruarr, je vorrs l.iis-.erai Urside. Je me suis fait arranger un pied-à-terre à rua l'ahriqrre. Mairrteuarrt nous venruis \oiis deuiandtr ici l'hosiiitalilé jusipr'à ce ipre rrous parlions ensemble porri- l'ai is. Alin de ne pas laisser irrorr temps et mon argent sans emploi, je priridrai un irriérèt dans la maisorr de barniuc d'irn de mes amis, maisorr bien silre, puis(pr'elle a résiste' à l'épreuve île la révolution do juillet. Ça m'oieupera [leudarrl nrorr séjour à Paris. Seiileirreirt, dans quelque temps, je vous cpiiller.ii pour iiir petit voyage. 11 s'agit drrrre ferme rpre l'on me propose d'acheter, el que je veux \ isiter. PerrdanI ce temps-là, vorrs et Ursule, vous corrvierrdrcz de lout pour irolie éljblissement à Paris; autairt nt^us avoir porrr locataires ipic des élrangers, n'est -re pas, cousine? Mais arr fart, non, les femmes rr'enteiident rien aux alfaires, j'ariaiigerai tout avec M. de Lairery. Eh bien! (.oiisine,
avouez que vous ne vous attendiez pas à cela... et ijuc nous vous oiéiiagions une (iéie surprise...
M. Sérberin était peu clairvoyant; il ne s'aperçut pas de ma stupeur.
Ma posilion devenait d'arrlairt pirrs pénible, qrr'err eflct, alors qrre j'avai- une foi aveugle dans l'amitié d'Ursule, je lui avais fait cetle proposition, err la suppliant de l'accepter. Interprétant mon silence à sa manière, M. Sécberirr s'écria: — Eb bien! vous n'en revenez pas! J'en étais si'ir, vous ne nous croyiez pas capables de cela. — En cfi'el, mon cousin, j'étais loirr d'espérer... — Que nous nous souviendrioirs de les offres, irra borrne Matbilde?... Ah ! c'était faire injure à moi d'abord cl à mon mari ensuite, dit Ursule d'nn ton de gracieux reproche.
,\e voirlant pas éclater avairt d'avoir en avec elle la conversation que je désirais avoir, d'après les conseils de madame de Uicheville, je répondis assez embarrassée : — Sairs doute, j'e-pérais cetle bonne fortune, mon cher cousin; mais je ne comptais pas qu'elle fût si prochaine, et je stris ravie de cet empressement de votre part.' — Et je vous crois, cousine, parce rpie vous le dites... Oh ! je vous connais; vous n'êtes pas de CCS femmes qiri disent oui quand elles pensent non. Maman me le répétait loiijoirrs : « Madame de Lancry, c'est la vérité, c'est l'honneur en persomre; ce qu'elle dit, c'est parole d'évangile.» N'est-ce pas, Ursule? — Sans doute, nron anri ; mais votre mère, en disant cela, pensait conrme rrroi. — Ça, c'est vrai... Oh! voyez-vous, corrsine, vous ir'aviz jias d'amie... ipi'est-ceque je dis? de sœur plus dévoirée que ma femme. C'est torijorrrs .Malbilde par-ci, Mathilde par-là: errfin, surtout depuis votre petit voyage à Vouvray, elle est comme endiablée pour venir habiler avec vous. Vous jugez comme ça me va, à moi, qui non plus ne jure que par vous, sans oublier nron cousin Lancry. Ah ! cousine, comme on dit, les deux font la paire. Vous êtes née pour M. de Lancry comme M. de Lancry est né pour vous... C'est comme moi, sans vanité, je suis iré pour Ursule comme Ursule est née pour moi... Mais c'est que c'e>t tré^-vrai, les grands seigneurs sont faits pour les grandes seigneurcsses comme vous, ajouta M. Séeherin en éclatant de rire; les gentilles petites bourgeoises comme Ursule sont failes pour les bons bourgeois courrue moi — Mon cousin, je ne suis pas de votre avis. Il n'y a annrue de ces dilférences-là entre Ui suie et moi : ne sommes-nous pas parentes .' dis-je, en voyant que la conversatiorr prenait un caractère fâcheux, et que M. Sécherirr blessait profondément l'orgueil de sa femme.
.Hhilheurerrsement, lorsipre nron cousin poursuivait une idée, il était iirrpossible de l'en distraire; aussi reprit-il : — Vous ne me compreiic / pas, cousine. Je ne parle pas de la naissance : je sais bien que la famille de ma fenrme est noble, et qrre je ne suis qu'un bon bourgeois : mais !■■ dis que vous et votre mari, vous avez en vous quelque chose de supérieur, d'imposant, que ni rrroi ni Ursule nous n'avons pas, et pour ma part j'en srris ravi... oui, ravi... Est-ce que vous croyez que si ma feuiiue avait eu votre grand air de princesse, je l'aurais tutoyée le jour de uns noces? Ah bien oui ! je n'aurais jamais osé... Au contraire, Ursule, avec sa charmarrte petite mirre ehiflonnée, dont je raffole de plus en plu>, m'a nris à mon aise lout de suite: je lui ai dit toi, elle m'a dit tu, el rrous avons été à l'instant une paire d'amis. Enfin, entre vous el elle, il y a cette différence que... — Oh ! je vous arrête là, dis-je à M. Séeherin. Ne cherchez pas à nous rendre compte de la variété de vos inrpiessions ; contenlez-vous de les éprouver. Vous aimez passiounémeul Ursrrie, voilà pourquoi vous êtes parfaitement en corrfiance avec elle, poirr qiroi vous lui trouvez avec raison la grâce et le charme qui attirerrt, tandis que vous me trouvez, moi, digne et iniposaute ; en un mot, vorrs l'aimez d'amour, et vous avez pour moi une franche el sincère amilié... voilà la diflérence.
— C'est prodigieux comme vous donnez la raison de tout! s'écria M. Séeherin. Ah !... à propos de quelque chose de proiligieux, reprit-il, je vais bierr vous étonner. Est-ce qrre je ne suis pas devenu écuyer ! — Corruueul cela? — Encore une preuve de dévouement que m'a donnée mou nrari, dit Ursule. Après ton départ, ma bonne Mathilde, mon médeiin m'a ordonné l'exercice du cheval. M. Séeherin a eu la boulé de faire venir de Tours un martre d'équitation, el il a partagé mes leçons pour pouvoir m'accompagner. L'idée me vint arrssilot qîr Ursule avait appris a monter à cheval, alin de pouvoir, une fois à Mai-an, se ménager des tête-à-tête avec mon mari, car, depuis notre arrivée, Gotrtraii avait lotrjours refusé de me laisser me livrer à cet exercice. — El vous ne pouvez pas vous imaginer, reprit mon coirsin, avec quelle ardeur, avec qirel courage Ursule apprenait. Ce qui hri avait été ordonné [)OUr sa sarrté était devenu pour elle un vrai plaisir; elle montait deux ou trois fois à cheval par jour dans un pré de la fabrique qui avait l'air d'avoir été créé pour ça. Elle était si hardie, si intrépide, que l'éeuycr disait qu'il n'avait vrr persomre avoir des dispositions pareilles. — Ah ! mon ami, vous exagérez, dit Ursrrie avec inii(lestie.
— J'exagère! eh bien! je parie qu'il n'y a pas un des chevaux de M. de Laucry qu Ursule ne puisse monter, s'écria 51. Séeherin; el quirit à moi, je n'en pourrais pas dire autant... ni vorrs non plus, cousine, car vous n'êtes guère éciiyère, je cTois... — Non, mon cousin; mais il ser:iit très-imprudent à Ursrrie d'essayer de monter un des chevaux de M. de Lancry ; aucun n'est dressé pour une femme ; il y aurait du danger pour elle. — Du danger !... Ah ! vous la connaissez bien ! Du danger! Est-ce qu'elle craint quelque chose?... Ah ! une fois à cheval, si vous la voyiez, conrme elle y est gentille, et comme son amazone lui v:i bien ! toriune ça fait valoir sa t-'ille ! llien qu'à la regarder, j'en ai la lêlo
toiiinée. Tu moiitieras ton amazone à noire cousine, n'esl-ce pas? — Vous savez. Iiieii, mon ami, qu'on dit mi habit de cheval, el non pas nue ania/.one, dit Ursule en souriant. — C'est vrai, c'est vrai, tti me l'as dit, je l'avais oublié. Oh! cs-lu niadonioisclle de Maran! L'es-tu ! N'est-ce pas, cousine?
— Ma bomie M.ithilde ne pourra pas m'en vouloir de ce petit nproclie que je vous fais, mon ami, car elle-même tua recomuKuidé de toujours vous avertir de ce qui se disait ou non, n'est-ce pas, ma sœur? — Oui, oui, réponilis-je avec distraction. J'étais navrée; la jalousie, et, le dirai-je, l'envie, me torturaient. Je voyais déjà Ursule à cheval à côté do Gontran, coquede, hardie, impétueuse, el tous deux partant pour de longues promenades, et moi... moi seule je restais ! Non, non, nie dis-je en trétuissant de colère, cela ne sera pas. Il faut qu'Ursule parte ; je suivrai les conseils de madame de Richeville. ha nioinent où j'étais livrée à ces amères pensées, Ursule reprit : — Voici bientôt l'heure du diner, ma chère Mathilde : veux-tu avoir la bonté de liiire demander ma femme de chambre... pour qu'on nous conduise à notre appartement? — Ah 1 oui, et fais-toi belle; tu as apporté de si charmantes toilettes. Figurez-vous, cousine, dit M. Sécherin, qu'elle avait tant de caisses et de cartons, que j'ai été obligé d'acheter un fourgon à 'loius pour apporter tout cet attirail, y compris Célesiine, mademoiselle Célestine, veuxje dire, une (emme de chambre comme il n'y en a pas, dit-on, et que ma femme a fait venir de Paris. Il est vrai de dire qu'elle coiffe dans la perfection des perfections.
Ces préparatifs de coquetterie de la part d'Ursule augmentèrent encore mes s<nipçons; je ne pus m'empêcher de lui dire avec assez d'aigreur : — Mon Dieu! pourquoi donc as-tu fait tant d'apprêts? comment, pour venir passer quelque temps avec nous qui ne voyons personne !... Mais, en vérité, on dirait que lu as de grands projets de conquête : je ne sais qui lu veux séduire ici. Cela devient très-inquiétant, ajoutai-je d'une voix altérée en m'efforçanl de sourire. Ursule ne me répondit rien ; mais elle me montra M. Sécherin d'un geste de tète d'une coquetterie charmante, et me dit avec la candeur la plus merveilleusement simulée : — Mon Dieu! je veux séduire mon mari... voilà tout.
M. Sécherin ne put résister à cette attaque; il saisit la main de sa femme, la baisa lendremenl à plusieurs reprises, et s'écria : — Est-elle gentille et naturelle ! hein, cousine, l'est-elle? Mais elle a raison. Vous oubliez donc vos leçons quand vous me disiez : Mon cher cousin, c'est surtout pour son mari qu'une femme doit se parer, faire des fiais, et, vice versd, qu'un mari doit se parer, doit l'aire des frais surtout pour sa femme. Ahl... ab!... cousine, nous n'oublions pas vos conseils, allez ! soyez tranquille. Aussi je vais imiter Ursule, et vous demander la permission d'aller me fiire pour elle le plus beau que je le pourrai... car, vous l'avez dit, dès qu'un mari se néglige, c'est une preuve qu'il n'aime plus sa femme d'amour, el, quand il n'aime plus sa fenune d'amour... — Toute chose peut s'exagérer, dis-je à M. Sécherin en l'interrompant, car Gontran pouvait rentrer d'un moment à lautre, et j'aurais été prolondémenl hmniliée de laisser deviner à Ursule avec quel dédain mon mari me traitait depuis quelque temps.
Je repris donc : — Il y a une certaine liberté qui s'accorde parfaitement avec une vie de campagne toute solitaire ; la recherche de loi- Ictle y est alors presque déplacée, presque de mauvais goût. — Ah ! Mathilde ! Mathilde ! dit Ursule en souriant, regarde-toi donc : quelle élégance ! Je ne t'ai jamais vue mise avec plus de coquetterie. Je ne sus que répondre. Ne voulant rien négliger pour ranimer l'amour de Gontran à Maran comme autrefois dans noue maisonnette de Chantilly, je n'avais qu'un but, celui de lui plaire le plus possible, malgré ses dédains. A ce moment, j'entendis une porte s'ouvrir; je reconnus les pas de Gontran. Je rougis de houle. 11 entra... Quel fut mon élonnement! Il était mis avec une élégance, une recherche extrêmes. J'étais tellement liabiiiiée à le voir dans des accoutrements sordides, que je le reconnaissais à peine. J'examinai altenlivemcnt Ursule lorsque mon mari entra, elle ne rougit pas. Gontran fut d'une grâce et d'une cordialité parfaites. Ses traits, qui pendant deux mois s'éiaient à peine déridés pour moi, reprirent l'expression ravissante qui, lorsqu'il le voulut, leur donnait une séduction irrésistible. Ursule et son mari nous laissèrent quelques instants avant dîner.
Je ne pus m'empêcher de dire à Gontran : — Vous saviez sans doute qu'Ursule était ici? — Pourquoi cela? parce que j'ai quitté mes habits de chasse, el que je ne les quille pas quand je suis seul avec v(mis? — Sans doute c'est un enfantillage, mais il me semble que ce que vous laites pour une étrangère... — Je pourrais le faire pour vous, est-ce cela? me domanda-t-il. — Je crois, mon ami, que j'ai autant de droits que ma cousine à être traitée par vous avec égard. — Permettez-moi, ma chère amie, de vous faire observer que les égards ne consistent pas dans un vèienienl fait d'une façon ou d'une autre. Il est tout simple (pie je m'habille convenablement pour recevoir votre cousine. Ce n'est pas moi qui l'ai invitée à venir ici, c'est vous; je crois donc faire nue chose qui vous soit agréable en l'accueillant de iiidii mieux, et en ayant pour elle l<'s égards que tout homme doit à une femme qu'il a 1 lumui ur de recevoir.— Vous ignoriez qu'Ursule devait venir ici cet automne? deinaiic'ai-je à mon mari en tài haut de lire sur sa pliysioiioniie. 11 resta iinpassilile, et me répondit : — Je l'ignorais com|ilétenii'Ut ; mais, après loni, maintenant j'en suis enchanté. Sa présence vous distraira, et son mari est le meilleur des hommes. Mais qu'avez-vous? l'arrivée de votre amie
d'enfance ne vous cause pas la joie que j'attendais. — J'ai des raisons poni- cela, mou ami là je crains (pie le séjour de m? cousine ici ne soil pas aussi long qu'elle l'cspi^re, peut-être.
— Les affaiies de son mari l'alnégeront sans doute. Vous en a-t-ellc prévenue? — Non... mais... — .Mais?... que voule/,-vous dire? — C'est moi qui supplierai Ursule de parlir. — Vous! et pourquoi?— Parce que... parce que... — Vh bien? — Parce que j'ai des raisons pour craindre sa présence, parce que... j'en suis jalouse, Gontran! — De votre cousine! Ab çà, mais vous êtes folle, ma chère amie! — Je ne suis pas folle, Gontran... L'insiinct de mon coeur ne me trompe pas. — S'il en est ainsi, vous allez lui rendre le séjour de Maran bien agréable! cette vision promet ! .. Il est dit qn';ivec vous on n a jamais un moment de repos. Ah ! quel iiiallicureiix caractère vous avez... et pour V(jus et |ionr les autres. — .Mais, mon Dieu, ce n'esl pas ma fauiesi j'ai des soupçons, si... — Mais, encore une lois, vos sonpçnus n'ont pas le sens commun; rénéi.hissez donc que c'est m'acciiber sans raison, que c'est vous tourmenter sans motif. — Vrai? bien vrai? (iontran, soyez g ■néieu\ ! rassurez moi... j'ai tant de frayeur. — Pauvre Mathilde, me dit Gontran avec une dignité touchante, je ne vous parlerai plus de mon amour, vous ne me cr()iriez plus peut-être; mais je vous dirai que .M. Sécherin, noire parent, vient habiter chez nous, et que je serais un niis(;rable si je songeais seulement à abuser aussi lâchement de l'hospitalité que nous lui offrons.
Je serrai la main de Gontran dans les miennes ; ces simples et nobles paroles me redonnèrent du courage. Ursule et son mari renirêrent. Je trouvai ma cousine si jolie, si fraîche, si rose, ses yeux étaient à la fois si doux et si brillants, son sourire si fm el si agaçant, sa taille si accomplie, que je jelai les yeux sur une glace placée en face de moi pour me comparer avec Ursule. Hélas ! je remarquai ;ivec douleur que j'étais pâle, que mes traits étaient changés, lléliis, languissanls; car, (lepuis quelque temps, je me trouvais souffrante; j'éprouvais lonjmirs un malaise vague, un accablement douloureux que j'attribuais au chagrin, el qui augmentait sans cesse. Pour la première fois, je m'aperçus que mon visage avait déjà perdu celle première lleur de jeunesse qui rendait les Iraits d'Ursule si enchanteurs. Le diner fut très-gai, grâce à mon mari, qui y mil beaucoup d'enjouement et d'entrain. Ursule était visiblement gênée : elle craignait de pai aitre trop gaie à mes yeux, el de perdre ainsi son prestige mêlancoli(|ue ; d'un autre C()té, elle regrettait de ne pouvoir se montrer à lionlran sous un jour plus brillant. A la fin du dine;-, M. Sécherin en revint à s;i malheureuse proposition.
— Mon cousin, dit-il à M. de Lancry, je soutenais tout à l'heure à madame de Lancry que ma femme élait capable de monter n'imporle lequel de vos chevaux. — Couuuenl, madame, vous montez à cheval? dit Gontran avec élonnement; mais c'est une bonne forlime pour nous, j'oserais pres(pie dire pour vous, car les environs de Maran sont délicieux, et je suis charmé de pouvoir vous offrir cette distraction. — .Mais, mon ami, dis-je à mon mari, vous n'avez pas de chevaux de femme... car voussavezque voiisu'avezjamaisvoulu me permettre de vous suivre à la chasse ; et ce serait nue grande imprudence que d'exposer Ursule à,.. — Mais je vous ai déjà dit que ma Irmme sait Irès-bien monter à cheval, cousine, s'écria M. Sécherin en m'iiilerrouipant; de|)uis deu\ mois, elle ne fait que cela. — Mathilde a raisun, dit Ursule avec ré=ign.ition, il serait plus prudent de m'abslenir de cet exercice. — Vous devez bien penser, madame, lui dit Goniran, que pour rien au monde je ne voudrais vous exposer a quelque danger. Madame de Laucry n'a jamais moulé à cheval de sa vie ; aussi, par prudence, j'ai dû me priver du plaisir de l'enimener avec moi... taudis ipie vous... d'après ce que me dit umn cousin... — .le vous réponds que ma fenuiK^ vous étonnera ! s'écria M. Sécherin; l'écuyer de Tours n'en nneuail pas. — J ai justement une jument excellente el d'une douceur parl.iili', dit M. de Lancry ; elle conviendra on ne peut mieux à madami: Sécherin; et, si ma (ousine veut bien m'acconler ipielque conliance, elle n'aura aueime crainle. — J'ai sans doute une entière eoiiliaiice en vous, mon cousin, dit Ursule en hésitant; mais, tout bien considéré, je regrctleiais trop de prendre: un pl.iisir que lUalhilde ne pût p.is [lartager. — Mais que vous êtes donc enfant, dit M. Sécherin à sa femme ; parce que madame de Lancry ne monte [las à cheval, elle ne veut pas vous empêcher d'y mouler. N estce pas, cousine? — \'oyous, ma chtMe .Mathilde, me dit Goniran, vous allez décider cette grave question en dernier ressiut; votre hauie sagesse sera seule juge... l'eruietlez-vous ou non à madame Sécherin de uionter à cheval? Prenez garde !... si vous ditis non... ciimme vous l.i priveriez, el moi aussi, d'un très-grand plaisir, nous vous garderons Ions deux une innrlelle rancune, je vous i n préviens. — Et ce sera bien fait, el je nie juiiidriii à eux ! s'écria M. Sccherin en riant aux éclats ; car vous aurez empêché ma femme de paraitie dans lout son beau : elle n'est jamais plus j die qu'à ( heval.
Je ne pouvais objecter aucune raison sérieuse ; je répondis en balbutiant : — Je ne m'y (qipose pas... c'était seulement par prudence ipre je faisais celle ohservalion à Ursule. — Oh ! rassurez-vous, il n'y aura aucun danger, reprit mon mari ; je réponds de la sagesse de Sir in : un enfant la monterait. — Puisque tu le veux absolument, .Malliilde. me dit !ua cousine, j'essayerai; mais, en vérité, j'ai [leur d'être si gauche... — Oh ! pour cela, ma cousine, leprit Gonirau eu souriant, je vous en défie; el cela soit dil sans llatleiie, car il est imposbible a ccriaines personnes de ne pas tout l'aire avec gr;\ce cl adresse; el ce n'est pas
leur faute si elles soiil cliarnianies. — Ah çà ! et à quand celte belle partie-là ? deniauda M. S(5clieriii. — Mais, demain. Le coucher du suleil était magnifique ce soir, dit Gonlran ; il fera un temps superbe, nous monterons à cheval à une heure, et nous lerons une véritable chasse do demoiselles. — Ah çà ! et moi, cousine, je suis trop mauvais cavalier pour suivre une chasse, je vous en avertis... — Vous, mon cher monsieur Sécherin, vous nous accompagnerez en calèche avec madame de Lancry : uu de mes valets de limiers, qui connaît parfaitement la foret, montera à cheval, et vous conduira dans les carrefours, où vous pourrez parlailemenl voir passer la chasse. — A la bonne heure... voilà une vraie fête, un plaisir royal ! s'écria M. Sécherin ; moi qui n'ai jan-.ais chassé qu'avec mon gardc-ch;isse et ses deux bassets... Pourvu qu'il fasse beau! — Je vous assure qu'il fera demain un temps radieux : madame Sécherin le désire trop pour que cela n'arrive pas. Demain sera donc une journée enchanteresse, j'en réponds, dit Contran.
CUAPlTKIi; XXX.
La obas8C.
Il me fut impossible le soir de parler en secret à ma cousine ; elle partageait l'appartemcui de son mari, et, deux ou trois fois après diner, il me sembla qu'elle m'éviiait. Je souffris cruellement pendant la nuit. Au malaise physique qui m'accablait depuis quelque tenqis se joignit une grande tristesse. Je ressentis tout ce que la jalousie a de plus poignant, de plus amer. En vain je voulus me convaincre de l'injustice, de l'exagération de mes soupçons ; en vain je me dis que peut-être il n'y avait au fond de la conduite d'Ursule qu'une inuoceutc coquetterie, je ne pus parvenir à nie rassurer. Je me pronris bien, pendant cette ciuelic journée, d'observer attentivement ma cousine et mon mari, et d'avoir le lendemain un sérieux entretien avec elle. Contran ne s'était pas trompé dans son espérance : le jour était radieux; un resplendissant soleil d'octobre annonçait une de (es dernières journées d'aulonme presque aussi belles que les journées d'été... A midi, nous parlùnes pour le rendez-vous de chasse. M. de Lancry avait fait mettre les gens de son équipage en grande livrée; des fenêtres du château, nous les avions vus partir avec les chiens, au son retentissant des trompes. Une calèche à quatre chevaux approcha du perron ; je montai en voilure avec M. Sécherin. Je n'insiste sur ces puérils détails d'opulence que pour deux raisons : il'abord, parce que je vis à l'expression des traits d'Ursule qu'elle admirait autant qu'elle enviait ce luxe, et puis parce que cet appareil de fêle contrastait douloureusement avec mon chagrin. J'attendais avec impatience l'apparition d'Ursule. J'étais curieuse de savoir si elle avait à cheval aussi bonne tournure que le disait son mari. J'espérais que cela n'était pas: je désirais qu'il lui arrivât, non pas un dangereux accident, mais quel(pie mésaventure ipii pût la rendre ridicule aux yeux de Contran, et la punit de son outrecuidance. Hélas ! je n'eus pas celle ntiséralle satisfaclion. Lorsque ma cousine nous rejoignit à cheval avec mon mari, je fus lorcée de la trouver plus jolie que je ne l'avais jamais vue.
A ce propos, je n'ai jamais compris comment la jalousie niait ou dénaturait les avantages d'une rivale ; au contraire, j'ai toujours été portée à me les exagérer. Mais, sans exagération, Ursule était si parfaitement élégante et gracieuse à cheval, que je fus sur le point d'en pleurer de dépit. Je la vois encore : son habit de cheval, de drap bleu foncé, dont la longue jupe traînait presque jusqu'à terre, était à corsage et à manches justes : il dessinait à ravir sa taille charmante; elle portait un chapeau d'homme et un col de chemise rabattu sur une petite cravate de satin cerise ; sa jolie figure, si fraîche et si rose, devait à ce costume un air mutin, décidé, qui lui seyait à merveille ; ses beaux cheveux bruns encadraient ses joues à fossette. Jamais je n'avais vu ses yeux d'un bleu plus pur, on eût dit que le ciel s'y reflétait comme dans un miroir. La jument qu'elle montait avec une aisance qui me confondit était d'un bai doré, dont les ardents reflets miroitaient au soleil ; ses longs crins noirs ondoyaient et floltaieut au vent. Elle semblait heureuse du léger poids qu'elle portait, et marchait d'un pas si cadencé, qu'elle effleurait à peine le gazon. Contran montait un cheval de course, noir comme l'ébènc, et portait un habit d'équipage à sa livrée, bleu clair, à collet de velours orange, avec des boutons d'argent armoriés en vermeil. Le ceinturon de son couteau de chasse, aussi mi-partie argent et or, serrait sa taille élégante. Enfin, sa cape de velours imir, découvrant ses traits, eu faisait encore valoir la finesse et le charme.
La recherche de Contran nie frappa d'autant plus, que, pourchasser, il était toujours vêtu d'une manière plus que négligée. Ma cousine voulut s'approcher de la calèche pour me parler. Sa jument, sans doute effrayée par mon ombrelle, refusa d'avancer. Je l'avoue à ma honte, je fus ravie de ce contre-temps qui menait l'habileté d'Ursule en défaut ; mais, à mon grand élonncment, je n'ose dire à mon effroi, elle fronça ses jolis sourcils, leva sa cravache, et conunença de châtier hardiment sa monture. — Prenez garde, madame, ne frappez pas Stella, elle est trèsvivcl s'écria Contran, effrayé de l'audace d'Ursule. — Ne fais pas la mauvaise tète, ma petite femme, je t'en supplie, s'écria mon cousin en étendant avec anxiété ses deux mains jointes vers sa femme. Mais celle-
ci, les joues empourprées, les uariues dilatée^-, les yeux brillants de cOt 1ère, ses lèvres vermeilles relevées par un dédaigneux sourire, ne tint compte de ces avertissements. Llle infligea résolument un nouveau châtiment à Stella, qui se cabra si violemment, que je poussai un cri d'épouvante. Ursule, sans paraître aucunement intimidée, se courba sur l'encolure de Stella en lui rendant la main, tout cela avec un mouvement si naturel, qu'elle ne semblait courir aucun danger. — Bravo ! ma cousine, à merveille ! s'écria Contran, sans pouvoir cacher son admiration, quel sang-froid! quel courage!
Encore excitée par cette approbation, Ursule voulut vaincre l'obstîuation de sa jument, et la forcer de s'approcher de la voiture. Quelques nouveaux coups de cravache, assénés d'une main ferme, décidèreal Stella, après une nouvelle lutte de quelques instants, lutte pendant laquelle la jument bondit au lieu de se cabrer. Ursule, dont la taille ronde, fine et cambrée, ondulait avec la souplesse d'une couleuvre, suivit avec tant de grâce les mouvements désordonnés de sa monture, qu'elle ne fut pas déplacée uu moment. Cet incident, que j'espérais voir tourner contre ma cousine, ne servit qu'à lui prêter uu nouveau charme ; elle dompta l'indocile animal, le força de rester près de la voiture. Alors, se courbant légèrement sur sa selle, Ursule, fière, souriante, caressant le cou nerveux de Stella de sa petite main blanche, qu'elle déganta coquettement, jouit de son triomphe, et jeta un regard brillant sur Contrao comme pour lui dire ([ue c'était sa présence qui lui donnait tant de courage.—Eh bien ! ma cousine, s'écria M. Sécherin, qu'est-ce que je vous avais dit'.' Est-elle hardie'/ Avouez que c'est uu vrai page ! — En vérité, madame, dit Conlr.ai en s'approchaut tout ému, je ne reviens pas de votre intrépidité, de votre grâce. Ou oublie le danger que vous courez pour ne songer qu'à vous admirer. — Oh I c'est si amusant de monter à cheval ! dit naïvement Ursule. El.s'adrcssaut à moi : Connneut le privestu de ce ravissant plaisir? Pour nous autres femmes, surtout, quel bonheur de pouvoir, malgré notre faiblesse, maîtriser, dompter, dominer un être qui nous tuerait mille fois, si l'on n'opposait l'adresse à la force, une volonté intelligente à son entêtement brutal.
— Ceci est un peu l'histoire de votre domination en général, dit Contran en souriant, et vous nous domptez, nous autres hommes, à peu près selon les mênifS principes et par les mêmes moyens... .Mais, mou Dieu! qu'avez-vous donc, ma chère amie? me dit M. de Lancry en voyant l'altération de mes traits, car le irionqihe d Ursule, l'admiialiuu que Contran lui avait témoignée, me faisaient un mal afireux. — Je u'ai rien, mon ami ; seulement l'exenqjle d'Ursule m'encourage, et, à compter de demain, je veux absolument monter à cheval. — Mais vous n'avez jamais essayé, ma chère amie, et puis je crois que vous n'avez pas beaucoup de dispositions, vous êtes trop timide... — Je vous dis que j'y monterai, quand bien même je devrais être tuée sur la place! m'écriaije. — Bien, bien, nous reparlerons de cela, me dit Contran, uiais partons pour le reudez-vous de chasse, car il est déjà tard. Ma cousine, je suis à vos oidres. — Nous nous reverrons tout à l'heure ; adieu, Mathilde, dit Ursule en me fiisant un signe de la main. — Ne faites pas d'imprudence, ma bonne petite fennne... monsieur de Lancry, je vous la recommande! s'écria M. Sécherin. — Soyez tranquille, mon cher cousin, dit mon mari, quand ou est si légère, si adroite et si hardie, ou ne risque jamais rien.
Ursule et Contran partirent au petit galop, côte à côte, sur une pelouse de gazon (pii prolongeait l'allée où marchait notre voiture. Pendant quelque temps, nous les accompagnâmes. Je les suivis des yeux autant que je le pus ; mais ils disparureni bientùl dans une allée sinueuse où la calèche ne pouvait passer, et je les perdis de vue. Tous ces détails sembleront puérils à ceux qui ne connaissent pas les innombrables angoisses de la jalousie, et les cuisantes blessures de l'amour-propre uflénsé. Pourtant celte scène, en apparence si insignifiante, me bouleversa tellement, que je fus sur le poiul de commettre une action infâme... de dénoncera M. Sécherin la conduite d'Ursule, de lui faire partager mes soupçons contre sa femme. Heureusement la honte retint Cl' terrible aveu sur mes lèvres. Si mon cousin avait eu la moindre pers|iicaciié, il eût deviné la cause de mon agitation et de mou inquiétude. Je ne lui répondais qu'avec distraction, et quelquefois je tombais dans de profondes rôveries, à peine interrompues par le bruit de la chasse, (pii, de teuq)S en temps, traversait les larges allées couvergcnles aux ronds-points où nous allions nous placer pour la voir passer, guidés par un des honunes de l'équip-'ge de M. de Lancry. Ce qui me causait une inq)ression profonde, fatale, étrange, c'était de voir de temps en temps rapidement apparaître au lond de quehpie route ombreuse Contran et Ursule, toujoîirs côte à côle. Le son élo gué et niélaucoli-iue des trompes qui résonnaient dans les hautes futaies noyées d'ombres, les sourds ahoiements de la meule me semblaient sinislres, cffray.mls... lleias! la triste disposition de l'esprit et de lame couvre de voiles de deuil l«s objets les plus riants, et cherche de lugubres présages dans ce qui cause la joie cl l'enivrement de tous...
M. Sécherin était si transporté du spectacle mouvant qu'il avait sous les yeux, qu'il ne remarquait pas mon état de langueur et de tristesse ; le malaise dont je me ressentais depuis quelque temps augmentait de plus en plus. Souvent j'éprouvais des tressaillements incounus, que j'attribuais à une cause nerveuse. J'avais la lête pesante, douloureuse, affaiblie. ^'ous veuions d'arriver et de nous ariêter dans uu carrefour de la forêl. Ursule et Contran s'avançuicut rapidement par une allée trans-
versale. Je crus qu'ils venaient nous rejoindre, je m'avanç;ii liors de la calèche. Ils furent, en eflei, bientôt près de nous, mais ils ne s'arrêtèrent pas. — Mathilde, me cria Ursule, en passant avec vitesse, et en me saluant de la main, je suis folle.;, enivrée de la chasse. Et, les joues colorées, l'œil brillant et hardi, elle donna un coup de cravache à la jument pour hàiersa course. — Le cerf ne durera pas maintenant plus d'une demi-heure ! nous cria Gontran : les chiens chassent à merveille... ça va débucher. Et, se courbant sur l'encohire de son cheval, il atteignit Ursule, qui l'avait un nmment dépassé, et tous deux disparurent de nouveau. — Comme elle s'amuse... Dieu ! comme elle s'amuse!... dit M. Séclierin avec joie ; mais, ma cousine, qu'est-ce que veut dire M. Gontran par ces mots : Ça va débucher ?
J'avais assez' souvent entendu parler de chasse par mon mari pour pouvoir répoudre à la question de M.Sécherin. — Cela veut dire que le malheureux animal, traqué dans les bois, va prendre la plaine, c'est sa dernière chance de salut... après quoi il sera égorgé... sans pitié. J'étais dans un état tellement neiveux, j'avais depuis si longtemps contenu mes larmes, que, saisissant pour ainsi dire cette occasion ridieide de me livrer à un accès de sensibilité, je me mis à fondre en larmes. M. Séclierin me regarda d'un air stupéfait, el me dit avec intérêt : — Mon Dieu ! conuneni ! la mort d'un cerf vous attriste à ce point, vous qui devez avoir l'habitude de ces choses-là... Allons donc, cousine, soyez raisom)able ; peut-être après tout qu'elle échappera à son mauvais sort, cette pauvre victime ! Ceux qui auront bien souffert d'une douleur intime, contrainte, forcément cachée, ne souriront pas de mépris, lorsque je dirai qu'en répondant aux derniers mots de M. Sécherin, je lis pour moi seule une sorte d'allusion à mon propre sort afin de pouvoir un peu épancher à haute voix les chagrins qui m'oppressaient. Cela est ridicule, amèrement ridicule, hélas ! je le sais, mais heureux ceux qui ignorent que la souffrance la plus poignante est quelquefois grotesque dans sou expression, ce qui est, je crois, le ciunble de la torture morale...
Je répondis donc à M. Sécherin, eu pleurant : — Non, non, la victime ne pourra pas échapper; que peut-elle faire? Lutter, n'est-ce pas? mais il faut la force de lutter, et elle n'en iwplus la force. Cela dure depuis trop longtcm|)s, elle n'a qu'à se résigner... à tendre le cou au couteau et à mourir... Pointant la vie lui avait paru belle... pourtant qui songerait à mourir par ce temps radieux, par ce beau soleil?... au bruit de ces fanfares et des cris de joie des chasseurs... qui pense à mourir? pour qui cette fêle est-elle un deuil?... pour la victime seule... elle pleurera, et on rira de ses larmes, et on la tuera sans pitié... sans pitié ! ! — Le fait est, dit M. Sécherin, presque attendri, que les pauvres bêtis pleurent au moment de mourir... mais, écoulez donc, cousiiie, reprit-il, on dit aus^i qu'avant de mourir les cerfs se défendent quelquefois joliment, et qu'en uuiurant la victime a au moins le plaisir de se venger. Dans mon égarement, répondant à ma pensée au lieu de répondre à M. Sécherin, j'essuyai mes larmes; je le regardai hxemeut, et je lui dis avec un sourire amer : — Oh ! n'esl-ce pas? la vengeance... la vengeance ! ne pas mourir faible, méprisée, moquée, insultée ! faire à son tour verser des larmes à ceux qui ont ri de vos douleurs, oh!... n'est-ce pas... la vengeance, la vengeance I surtout pour punir l'insulte... l'insulte lâche et misérable... l'insulte qu'on sait impunie... qu'on croit impunie, parce que rhonneur, la hauteur d'un noble cœur, empêchent une ignoble délation... Oh ! mais cela doit avoir un terme à la lin, n'estce pas? Oui, vous avez raison... la vengeance... — Ah çà!... cousine, s'écria M. Sécheiin en contenant à peine son envie de rire, comment voulez- vous donc qu'on insulte un cerf, et qu'il pense à se venger?
Je regardai M. Séchei in ; je ne le compris pas d'abord. Au bout de quelques moments, je revins à moi, et je lui dis : — Pardon, pardon, mon cher cousin; en vérité, je suis folle: vous avez raison, ma sensibilité m'a égarée... — C'est aussi ce que je me disais, ma cousine parle de ce pauvre cerf comme d'une personne naturelle... Mais nous allons recommencer à marcher. Entendez-vous, là-bas, comme c'est beau le bruit du cor ? Vraiment, c'est bien un plaisir de roi que la chasse. La calèche se remit en marche. Je profilai de ce mouvement pour me livrer sans réserve aux plus amères réflexions. Je me hgurais Goniran et Ursule marchant au pas, l'un près de l'autre, pour se reposer d'une longue course, laissant leurs chevaux aller à ra\enture dans des allées sans fin, tapissées de verdure, abritées par les arbres nuancés des plus riches nuances de l'automne... Heureux, aimant, ils jouissaient avec ardeur de celte belle et tiède journée, de ce luxe royal, de celte vie de fêtes, en songeant à un avenir plus enivrant encore, en se disant de tendres paroles d'amour, en échangeant de longs et brûlants regards... Peut-être même... la forêt est si touffue et si solitaire, que Gontran, se penchant vers Ursule, embrasse sa taille svelle d'un bras amoureux, et el'ileure ses joues vermeilles, encore animées par la course.
Oh ! rage !... oh ! douleur ! oh ! torture !... pensai-je... Et moi... moi... je suis là, brisée, flétrie, oubliée, moquée, car ils se moquent, ils rient de moi... de moi qui me promène paisiblement avec ce mari qu'on trompe, qu'on outrage !... Et c'est moi... c'est moi qui ai donné à cet homme pauvre et presque déshonoré le château où il courtise ma rivale, le luxe dont il l'éblouil, les plaisirs dont il l'enivre ! Oh ! mais, cela esl alfreux !... allreux I... Cela ne peut pas durer... Je me lasse d'être sliiliidemcnl mallieureiise, je ne le veux |iliis... je iic le veux plus... J'ai là près de moi ce mari honnête el bon qu'on hafoue, qu'on offense... helairous-le... Ce n'est pas dénoncer la perlidie et la corruption, c'est
empêcher l'hoimeur, la loyauté même, d'être plus longtemps dupes de la trahison. Encore une fois le fatal aveu me vint aux lèvres, encore une fois je reculai devant celte délation... Au bout dune demi-heure environ, Gontran nous envoya un de ses gens nous prévenir que le cerf avait été pris dans un étang, mais que le chemin pour s'y rendre était si mauvais, que les voitures n'y pouvaient passer; il m'engageait à retourner au château, où il nous rejuiiulrait avec madame Sécherin. Nous arrivâmes à Maran, où nous précédâmes de peu d'instants Ursule et Goniran. Après nous être habillés pour dùier, nous rentrâmes au salon. J'y trouvai ma cousine, mon mari et M. Sécherin. A table, la conversation roula sur la chasse de la journée. Gontran donna les plus grandes louanges au courage, à l'adresse d'Ursule, qui déclara n'avoir jamais goùlé un plaisir plus vif.
Ma cousine fut beaucoup plus gaie que la veille; elle parut se soucier assez peu de conserver à mes yeux sou apparence mélancolique. Elle accepta résolument quelques toasts à ma santé que lui poria lîonlraa, et but, sans se faire trop prier, quelques verres de vin de Champagne, à la grande admiration de M. Sécherin, qui ne cessait de s'écrier — C'est ua vrai démon que ma femme! Pour la première lois, en voyant l'animation, la gaieié, l'entrain de ma cousine, je pressentis ce qu'il y avait en elle de hardi et d'indomptable. Jusqu'alors elle m'avait paru profondément dissimulée. Ses audacieux mensonges avaient toujours éié enveloppés de formes hypocrites; c'est eu levant mélancoliquemeut au ciel ses grands yeux baignés de larmes qu'elle niait l'évidence; mais, en la voyant à table si joyeuse, si résolue ; mais, en entendant ses saillies vives imprévues, souvent étincelanles, je la trouvais plus dangereuse encore. Mon mari ne cachait pas l'espèce d'admiration qu'elle lui inspirait. Une espèce de lutte d'esprit s'était établie entre elle et lui ; souvent Goniraa n'eut pas l'avantage. 11 semblait presque fasciné, dominé par l'ascendant de cette femme qui, plusieurs luis, le rendit muet par un mot d'une ironie mordante.
Ce qui paraîtra peut-être étrange, impossible, c'est que je souffrais alors de l'espèce de supériorité moqueuse avec laquelle Ursule répondait à mon mari. Je restais confondue d'élonnement à l'aspect de celle transformaiion de ma cousine. M. Sécherin lui-même me disait tout bas qu'il n'avait jamais cru a sa femme autant d'esprit. Maintenant je m'explique ce changement. Il y a certaines naliires qui ne se révèlent pour ainsi dire jamais complètement que lorsqu'elles se trouvent dans leur véritable milieu. Ainsi, Ursule éiail essentiellement née pour une vie de luxe, de splendeur, de fêles, de plaisirs ell'rénés. Un siècle plus tôt, elle eût été l'une de ces femmes spiriluelles el effrontées qui fuient les reines des orgies de la régence. Pour la première fois peut-être depuis son mariage, elle se trouvait dans une position analogue à ses goills, et sans doule son vérilable caractère se développait presque à son insu. Apres dîner, on devait faire la curée du cerf aux flambeaux dans la cour du chàieau, Gontran ayant voulu réserver ce sanglant spectacle à madame Sécherin. Vers les neuf heures, les piqueurs sonnèrent quelques ftinfares. Nous allâmes sur une terrasse qui donnait sur la cour d'honneur, et qui s'étendait devant les fenèlres du salon que nous venions de quitter. Les torches que tenaient nos valets de pied, en grande livrée, jetaient une clarté rougeàire sur les bâtiments, dont une partie était complètement obscure.
Cela me parut sinistre... La meute, avide, impatiente, à peine contenue par les fouets des veneurs, faisait entendre des grondements féroces; les yeux farouclu s des chiens élincelaient dans l'obscuriié. .\u milieu de la cour, le premier piqueur de M. de Lancry, ayant recouvert les débris et les osseinenls du cerf avec la peau de cet animal, en prit la tête par le bois el l'agita vivement devant les chiens. Toujours contenue, la meule poussa des huilemenls furieux jusqu'au moment où on lui permit de se jeler sur ces restes sanglants, pendant (|ue les trompes sonnaieiit avec force. Alors commença une luile acharnée entre ces qualre-viiigls chiens se ruant les uns sur les autres, hiirlanl, grondant, se disputant et s'arrachanl les lambeaux sanglants de ranimai, (ie spectacle, ces cris me lévollèrent ; je rentrai (lans le salon, dont les fenèlres donnaient sur la terrasse. M. Sécherin était descendu pour voir la curée de plus près. Je me sentais accablée, plus accablée ipie jamais d'un mal tout physique; pour la première fois, je me demandai quelle pouvait en êlre la cause. Je tombai assise sur une clmise placée près dune croisée à demi cachée par les rideaux. Je reg.udais ioa( hin.demenl le rellel des dernières clartés des torches vaciller el s'éli iiidre, car la curée était terminée, lorsque je vis Ursule et Goniran s'arrêter un instant devant eeltecroi^ée...(iontian enlaça la taille d Ursule d'un de ses bras, el approcha ses lèvres de la joue de ma cousine, malgré une légère résistance de celle-ci...
Jamais je n'oublierai ce que je ressentis en ce moment. Par une étrange fatalilé, la douleur la plus atroce que j'eusse jamais ressentie me révéla pour ainsi dire la joie la plus immense que j'aie jamais connue... Je ne sais par quel phénomène le coup que je ressentis fut si violent, qu'au même instant un tiess;iillcinenl profond... qui me répondit au cœur, m'éclaira subitement sur la cause de ce malaise dont je souffrais depuis qiiehpie temps... Je sentis que j'étais mèiie... Celle double impression de joie enivrante et de malheur foudroyant fut telle, qu'un mouKul je crus que ma tête allait s'égarer. Dans mon vertige, je me levai m.icliiiialemciit. Je traversai le salon en courant ; je m'enfermai dans ma eliiiinbre, el, me précipitant à genoux, je ne pus dire que
ioa
rcs mots : — Mon Oicii ! tu m'as pntftiMliic ; je ne puis plus être mallioiireiise mainicnaiil ! A l'inslaiil où j'allais niciurir de dinileiir, tu m'as envoyé un espoii- incffahlc ! ... .1«^ n'avais pas aperçu Blondeau, qui éiait dans mon alcôve. — (irarjd Dieu!... madame, qu'avez-vous'.' s'éeiiat-elle. Sans lui répondre, je lui uioiiliai la porte de ma chambre eu lui (lis;int : — Je veux cire seule. Ferme celle porte, laisse-moi; va dire que je veux rire seule. Rloudeau sortit, alla prévenir M. de Lanery que j'étais indisposée, et que je voulais être seule, .le restai seide eu effet à méditer... Je ne pouvais plus douter de l'infidélité de mon mari... et j'étais mère ..