CHAPITRE IX
La surprise.
Nous l'avons dit, la Goualeuse s'était assise sur un tronc d'arbre renversé au bord d'un fossé profond.
Tout à coup un homme, se dressant du fond de cette excavation, secoua la litière sous laquelle il s'était tapi, et poussa un éclat de rire formidable.
La Goualeuse se relourna en jetant un cri d'effroi.
C'était le Chouriiieur.
— N'aie pas peur, ma fille, reprit le Chourincur en voyant la frayeur de la jeune fille, qui se réfii;;ia auprès de son compagnon. Voilà une fimeuse rencontre, hein! maître Rodolphe, vous ne vous attendiez pas à cela? ni moi non plus. ..Puis il ajouta d'un ton sérieux : Tenez, maître... voyez-vous, on dira ce qu'on voudra ..mais il y a quelque chose en l'air... là haut... au-dessus de nos têtes...Lenif3rfe« megs est un malin, il me fait l'effet de dire à rhoiiiine : Va comme je te pousse... vu qu'il vous a poussé ici, ce qui est diablement étonnant!
— Qui' fais-tu là? dit Rodolphe irès-surpris.
— Je veille au grain pour vous, mon maître... Mais, tonnerre! quelle bonne f.uce que vous veniez justement dans les environs de ma maison de campagne... Tenez, il y a quelque chose; décidément il y a quelque chose.
— Mais, encore une fois, que fais-tu là ?
— Tout à l'heure vous le saurez, donnez-moi seulement le temps de percher sur voire observatoire à un cheval.
Et le Chourineur courut vers le fiacre arrêté à peu de dislance, jeta çà et là sur la plaine immense un couu d'œil perçant, et revint prestement re oindre Rodolphe.
— Mcxpliqueras-tu ce que tout cela signifie?
— Patience ! patience, maître! Encore un mot. Quelle heure est-il?
— .Midi et demi, dit Rodolphe en consuliant sa montre.
— Bon... nous avons le temps. La Chouette ne sera ici que dans une demi-heure.
— La Chouette! s'écrièrent à la fois Rodolphe et la jeune fille.
— Oui, la Chouette. En deux mois, maître, voilà l'histoire : Hier, quand vous avez eu quitté le tapis-franc, il est venu...
— Un homme d'une grande taille avec une femme habillée en homme ; ils m'ont demandé, je sais cela. Ensuite?
— Ensuite, ils m'ont payé à boire, et ont voulu me faire jaspiner sur votre compte. Moi, je n'ai rien voulu dire... vu que vous ne m'avez pas communiqué aulre chose que la raclée dont vous m'avez fait la politesse... je ne savais rien de plus de vos secrets. Après ça, j'aurais su quelque chose, ça aurait été tout de même. C'est entre nous à la vie à la mort, maître Rodolphe. Que le diable me brille si je sais pourquoi je me sens pour vous comme qui dirait l'attachement d'un bouledogue pour son maiire; mais c'est égal, ça est. C'est plus fort que raoi, je ne m'en inèle plus... ça vous regarde, arrangez-vous.
— Je te remercie, mon garçon, mais continue.
LES MYSIEIIES DE PARIS
— Le grand monsieur et la petite femme habillée en homme, voyant qu'ils ne liraient rien de moi, sont sortis de chez l'ogresse, et moi aussi ; eux du colé du Palais-de-Justice, moi du coté de ÎSolrc-D.iine. Arrivé au boni de la rue, je commence à m'apcrcevoir qu'il tombait par trop de h.dlebardes... une pluie de déluge 1 II y avait tout proche une maison en démolition. Je me dis : — Si l'averse dure longtenips, je dormirai aussi bien là que dans mon garni. — Je me laisse couler <lans une espèce de cave où jetais à couvert; je fais mon lit d'une vieille poutre, mon oreiller d'un plâtras, et me voilà couché comme un roi.
— Après, après?
— Nous avions bu ensemble, maître Rodolphe; j'avais encore bu avec le grand et la petite habillée en homme : c'est pour vous dire que j'avais la tète un peu lourde... avec ça il n'y a rien qui nie berce comme le bruit de la pluie qui tombe. Je commence donc à roupiller. 11 n'y avait pas, je crois, longtemps que je pionçai.', quand un bruit m'éveille en sui saut : c'était le Maître d'école qui causait comme qui dirait amicablement avec un autre. J'écoute... tonnerre! qu'est-ce que je reconnais? la voix du grand qui était venu au tapis-franc avec la petite habillée en homme !
— Ils causaient avec le Maître d'école et la Chouette? dit Rodolphe stupéfait.
— Avec le Maître d'école et la Chouellc. lis causaient de se retrouver le lendemain.
— C'est aujourd'hui ! dit Rodolphe.
— A une heure.
— C'est dans un instant !
— A l'embranchement de la route de Saint-Denis et de la Révolte.
— C'est ici !
— Comme vous dites, maître Rodolphe, c'est ici I
— Le Maître d'école! prenez garde, monsieur Rodolphe!... s'écria Fleur-de-Marie.
— Calme-toi, ma fille... lui ne doit pas venir... mais seulement la Chouette.
— Comment cet homme a-t-il pu se mettre en rapport avec ces deux misérables? dit Rodolphe.
— Je n'en sais, ma loi, rien. Après ça, maître, peut-être que je ne me serai éveillé qu'à la fin de la chose; car le grand parlait de ravoir son portefeuille, que la Chouette doit lui rapporter ici... en échange de cinq cents francs. Faut croire que le Maître d'école avait commencé par les voler, et que c'est après qu'ils se seront mis à causer de bonne amitié.
— Cela est étrange !
— Mon Dieu ! ça m'effraye pour vous, monsieur Rodolphe, dit Flenrde-Maiie.
— Maître Rodolphe n'est pas un enfant, ma fille; mais, comme tu dis, ça pourrait chaulfer pour lui, et me voilà.
— Continue, mon garçon.
— Le grand et la petite ont promis deux mille francs au Maître d'école, pour vous faire... je ne sais pas quoi. C'est la Chouette qui doit venir ici tout à Ihcure rapporter le portefeuille, cl savoir de quoi il retourne, pour aller le redire au Maître d'école, qui se charge du reste.
Fleur-de-Marie tressaillit.
Rodolphe sourit dédaigneusement.
— Deux mille fiancs pour vous faire quelque chose, maître Rodolphe! ça me fait penser (sans comparaison) que lorscpie je vois afficher cinq cent^ francs do récompense pour un chien perdu, je me dis modestement à moi-même : Tu te perdrais, animal, qu'on ne donnerait pas seulement cent sous pour te ravoir. Deux mille francs pour vous faire quchpie chose! Qui ètes-vous donc?
— Je le l'apprendrai tout à l'heure.
a — Stiliit, maître... Quand j'ai entendu cette proposition faite à la Chouette, je me dis : il faut que je sache où perchent ces richards qui veulent lâcher le Maître d'école aux trousses de M. Rodolphe: ça peut servir. Quand ils s'éloignent, je sors de mes décombres, je les suis à pas de liiup; le grand et la petite rejoignent un fiacre au parvis Notre-Dame; ils montent dedans, moi derrière, et nous arrivons boulevard de l'Observatoire. Il faisait noir comme dans un four, je ne pouvais rien voir; j'entaille un arbre pour m'y reconnaître le lendemain.
— Très-bien, mon garçon.
— Ce malin j'y suis retourné. A dix pas de mon arbre, j'ai vu une ruelle fermée par une barrière ; dans la boue de la ruelle, des petits pas et des grands pas; au bout de la ruelle, une maison... le nid du grand et de la petite doit être là.
— Merci, mon brave... tu me rends, sans t'en douter, un grand service.
— Pardon, excuse ! maître Rodolphe, je m'en doutais, c'est pour cela que je l'ai fait.
— Je le sais, mon garçon, et je voudrais pouvoir récompenser ton service autrement que par un reinercimeiit; malheureusement je ne suis qu'un pauvre diable d'ouvrier... quoiqu'on donne, conmie lu dis, deux mille francs pour me laire quelque chose. Je vais l'expliquer cela.
— Bon, si ça vous anube, sinon ça m'est égal. On vous monte un coup, je m'y oppose... le reste ne me regarde pas.
— Je devine ce qu'ils veulent. Ecoute-moi bien : j'ai un secret pour tailler l'ivoire des éventails à la mécanione; mais ce secret ne m'appar-
tient pas à moi seul ; j'attends mon associé pour mettre ce procédé en pratique, et c'est sûrement du modèle de la machine que j'ai chez moi qu'on veut s'emparer à tout prix : car il y a beaucoup d'argent à gagner avec celle découverte.
— Le grand et la petite sont donc ?...
— Des fabricants chez qui j'ai travaillé, et à qui je n'ai pas voulu donner mon secret.
Celte explication parut salifiisaiile au Chourineur, dont l'intelligence n'élait pas singulièrement développée, et il rc|irit :
— Je comprends maintenant. Voyez-vous, lesgueusards! et ils n'ont pas seuleinenl le courage de faiie leurs mauvais coups eux-mêmes. Mais, poiu' en finir, voila ce que je me suis dit ce malin : Je sais le rendez-vous de la Chouette et du grand, je vais aller les attendre, j'ai de bonnes jambes: mon maître débardeur m'atlendra, tant pis... J'arrive ici ; je vois ce trou, je vas preuilrc une brassée de fumier là-bas, je me cache jusqu'au bout du nez, et j'attends la Chouelte. Mais voilà-t-il pas que vous déboulez dans la plaine, et que celle pauvre Goualeuse vient justement s'asseoir au bord de mon parc : alors, ma foi, j'ai voulu vous faire une farce, et j'ai crié comme un brûlé en sorlantde ma litière.
— Mainlenanl, quel est ton ilessein ?
— Attendre la Chouelte, (pii, bien sûr, arrivera la première ; lâcher d'entendre ce qu'elle dira au grand, parce que cela peut vous servir. Il n'y a que ce lionc d'arbre-là renversé dans ce champ; de cet endroit on voit partout dans la plaine, c'est comme fait expi es pour s'y asseoir. Le rendez-vous de la Chouelie est à (piatre pas, à l'embraiicliement de la route; il y a à parier qu'ils viendront s'asseoir ici. S'ils n'y viennent pas, si je ne peux rien entendre... quand ils seront séparés, je tombe sur la Chouette, ça sera toujours ça ; je lui paye ce que je lui dois pour la dent de la Goualeuse, et je lui tords le cou jusqu'à ce qu'elle me dise le nom des parents de la pauvre fille... Qu'est-ce que vous dites de mon idée, maître Rodolphe?
— Il y a du bon, mon garçon ; mais il faut corriger quelque chose à ton plan.
— Oh ! d'abord, Chourineur, ne vous faites pas de mauvaise querelle pour moi. Si vous bâtiez la Chouette, le Maîire d'école...
— Assez, ma fille. La Chouette me passera par les mains. Tonnerre ! c'est justement parce qu'elle a le Maître d'école pour la défendre que je doublerai la dose.
— Ecoute, mon garçon, j'ai un meilleur moyen de vengei la Goualeuse des méchancetés de la Chouelte. Je le dirai cela plus lard. Quant à présent, dit Rodolphe en s'éloignant de ([m'hiues p:is de la Goualeuse, et en b:iissant la voix, quant à présent, veut-iu me rendre tni vrai service?...
— Parlez, maître Rodolphe.
— La Chouette ne te coini;iît pas ?
— Je l'ai vue hier pour la première fois au tapis-franc.
— Voilà ce qu'il faudra cpie lu fasses. Tu te cacheras d'abord ; mais lorsque lu l:i verras près d ici, tu sortiras de ton trou...
— Pour lui lordre le cou?...
— Non... plus tard! aujourd hui il faut seulenniit l'empêcher de parler avec le grand. Voyant quelqu'un avec elle, il n'osera pas approcher. S'il approche, ne la quitte p;is d'une minute... il ne pourra pas lai faire ses propositions devant loi.
— Si riiomme me trouve curieux, j'en fais mon affaire ; ça n'est ni un Maître d'école, ni un maître Rodolphe.
— Je connais le bourgeois, il ne se frottera pas à loi.
— C'est bien. Je suis la Chou<lle comme son ombre. L'hounne ne dit pas un mol que je ne l'entende, et il finit par filer...
— S'ils conviennent d'un aulre rendez-vous, lu le sauras, puisque lu ne les quittes pas. D'ailleurs ta présence suffira pour éloigner le bourgeois.
— Ron, bon. Après, je donne une tournée .à la Chouette?... Je liens à ça.
— Pas encore. La borgnesse ne sait pas si tu es voleur ou non?
— Non; à moins que le Maitre d'école lui ait dit que c'él:iil pas d:ms mon idée.
— S'il lui a dit, tu auras l'air d'avoir changé de principes.
— Moi?
— Toi!
— Tonnerre! monsieur llodolphe. Mais dites donc... hum! hiun ! ça ne me va guère, celle farce-là.
— Tu ne feras que ce que tu voudr.is. Tu verras bien si je te propose une infamie...
— Oh! pour ça, je suis tranquille.
— El tu as raison.
— Parlez, maitre... j'obéirai.
— Une lois l'homme éloigné, tu tacheras d'amadouer la Chouelte.
— Moi? cette vieille gueuse... J'aimerais mieux me baiire avec le Maître d'école. Je ne sais pas seuleinenl coininent je ferai yorn ne pas lui sauter tout de suite sur le casaquin.
— Alors tu pordnis lotit.
— Mais qu'est-ce qu'il faut donc que je fasse ?
— La Chouelie sera hiriense de la bonne aubaine qu'elle aura inanquée ; lu lâcheras de la calmer en lui disunl (pie lu sais un bon coup à
LES MYSTÈRES DE PARIS
faire; que tu es là pour attendre ton complice, et que, si le Muitre d'école veut en cire, il y a beaucoup d'or à gagner.
— Tiens... tiens. .
— Au bout d'une heure d'ailente, lu lui diras : a Mon camarade ne vient pas, c'est leinis... » et lu prendras rendez-vous avec la Chouette et le Maître d'école... pour demain de bonne heure. Tu comprends?
— ,Ic comprends.
— lit ce soir, tu te trouveras, à dix heures, au coin des Champs-Elysées et de l'alKe dos Veuves; je t'y rejoindrai et je te dirai le reste.
— Si c'est un piège, prenez garde 1 le Mnître d'école est malin... Vous l'avez hatlu : au moindre doute, il est capable de vous tuer.
— Sois tranquille.
— Tonnerre ! c'est farce., mais vous faites de moi ce que vous voulez. C'est pas l'embarras, quelque chose me dit qu'il y a un bouillon à boire pour le Maître d'école et pour la Chouette. Pourtant... un mot encore, monsieur Rodolphe.
— Parle.
— (je n'est pas que je vous croie susceptible de tendre une souricière au Maître d'école pour le faire pincer par la polire. C'est un gueux lini, qui mérite cent fois la mort; mais le faire arrêter... c'est pas ma partie.
— W la mienne, mon garçon. Mais j'ai un compte à régler avec lui et avec la Cliinielle, puisqu'ils complotent avec les gens qui m'en veulent, et, à nous deux, nous en viendrons à bout, situ m'aides.
— Oh bien ! alors, comme le mâle ne vaut pas mieux que la femelle, j'en suis.
— Kl si nous réussissons, ajouta Rodolphe d'un Ion sérieux, presque solennel, qui frappa le Chonrineur, tu seras aussi fier que lorsque tu as sauvé du feu et de l'eau l'homme et la l'emuie qui te doivent la vie!
— ("onuue vous dites ça, maître Rodolphe ! .le ne vous ai jamais vu ce regard-là... .Mais vite, vite, s'écrie le (Ihourineur, j'aperçois là-bas, là-bas, un point blanc : ça doit être le béguin de la Chouette. Parlez, je me remets dans mon trou.
— Et ce soir, à dix heures....
— Au coin de l'allée des Veuves et des Champs-Elysées, c'est dit. Fleur-de Marie n'avait pas entendu celle dernière partie de l'entretien
du Chourineur et de Rodolphe. Elle remonta en ()ai:re avec son compagnon de voyage.
CUAPITRE X.
La ferme.
Après son entretien avec le Chourineur, Rodolphe resta quelques moments préoccupé, pen^if.
Fleur-de-Marie, n'osant interrompre le silence de sou compagnon, le regardait tristement.
Rodolphe, relevant la lèle, lui dit en souriant avec bonté :
— A quoi pensez-vous, mon enfant? La renconire du Chourineur vous a élé désagréable, n'est-ce pas? Nous éiions si gais !
— C'est au contiairc un bien pour nous, monsieur Rodolphe, puisque le Chourineur pourra vous être utile.
— Cet lionune ne passait-il pas, parmi les habitués du lapis-franc, pour avoir encore quelques bons sentimenis?
— Je l'ignore, monsieur Rodolphe... Avant la scène d'hier, je l'avais vu souvent, je lui avais à peine parlé... je le croyais aussi méchant que les autres...
— Ne pensons plus à tout cela, ma petite Fleur de-Marie. J'aurais du malheur si je vous attristais, moi qui justement voulais vous faire passer une bonne journée.
— Oh ! je suis bien heureuse ! 11 y a si longtemps que je ne suis sortie de Paris !
— Depuis vos parties en milord, avec Rigolelte.
— Mon Dieu, oui... monsieur Rodolphe. C'était au printemps... mais, quoique nous soyons presque en hiver, ça me fait tout aulanl di; plaisir. Ooel beau soleil il fait!... voyez donc ces petits nuages roses là-bas... là-bas... et celle colline!... avec ces jolies maisons blanches au milieu des arbres... Comme il y a encore des feuilles! C'est élonnanl au mois de novembre, n'est-ee pas, monsieur Rodolphe? Mais à Paris les feuilles tombent si vile... Et là-bas... cr'tie volée de pigeons... les voilà qui s'abatlent sur le toit d un moulin... A la campagne on ne se lasse pas de regarder, tout est amusant.
— C'est plaisir de voir combien vous êtes sensible à ces riens qui font le charme de l'aspect de la campagne, Fleur-de-Marie.
En effit, à i;;csnrc que la jcuin' lille contemplait le tableau calme et riant qui se dcioulait autour d'elle, sa physionomie s'épanouissait de nouveau.
— El là -bas, ce feu de chaume dans les terres labourées, la belle fumée blanche qui moule au ciel... et cette charrue avec ses deux bons gros chevaux gris... Si j'étais homme, comme j'aimerais l'état de laboureur!... Etre au milieu d'une plaine bien silencieuse, à suivre sa char-
rue... en voyant bien loin de grands bois, par un temps comme aujourd'hui, par exemple !... c'est pour le oup que ça vous donnerait envie de cliaiiter de ces chansons un peu li isles, qui vous font venir les larmes aux yeux... comme Geneviève de Urabanl. Est-ce que vous connaissez la chanson de Geneviève de Urabant, monsieur Rodolphe?
— Non, mon enfant . mais si vous êtes gentille, vous me la chanterez une fois arrivés à la ferme.
— Oliel bonlieur! Nous allons à une ferme, monsieur Rodolphe?
— Oui, à une ferme tenue par ma nourrice, bonne et digne femme qui m'a élevé.
— Et nous pourrons avoir du lait? s'écria la Goualeuse en frappant dans ses mains.
— Fi donc! du lait... de l'excellente crème, s'il vous plail, et du beurre que la fermière fera devant nous, et des œufs tout frais.
— Que nous irons dénicher nous-mêmes?
— Ccrtaiiicmiut...
— Et nous irons voir les vaches dans l'étable?
— .le crois bien.
— El nous irons aussi dans la laiterie?
— Aussi dans la laiterie.
— Et au pigeonnier ?
— Et au pigeonnier.
— Ah! tenez, monsieur Rodolphe, c'est à n'y pas croire... Comme je vais m'amuser! Quelle bonne journée!... quelle bonne journée ! s'écria la jeune fille toute joyeuse.
Puis, par un brusque revirement de pensée, la malheureuse, songeant qu'après ces heures de liberté passées à la campagne, elle renireiait dans son bouge infect, cacha sa tête dans ses mains et fondit en larmes.
Rodolphe, surpris, dit à la Goualeuse :
— Qu'avez-vous, Fleur-de-Marie, qui vous chagrine?
— Rien... rien, monsieur Rodolphe. Et elle essuya ses yeux en tâchant de sourire. Pardon, si je m'allrisle.... n'y faites pas ailention.... je n'ai rien, je vous jure... c'est une idée... je vais être gaie...
— Mais vous étiez si joyeuse tout à l'heure!
— C'est pour ça... répondit naïvement Fleur-de-Marie en levant sur Rodolphe ses yeux encore humides de larmes.
Ces mots éclairèrent Rodolphe ; il devina tout. Voulant chasser l'humeur sombre de la jeune ûlle, il lui dit en souriant.
— Je parie que vous pensiez à votre rosier? vous regrettez, j'en suis sûr, de ne pouvoir lui faire partager notre promenade à la ferme... Pauvre rosier ! vous auriez été capable de lui faire manger aussi un peu de crème !!
La Goualeuse prit le prétexte de cette plaisanterie pour sourire ; peu à peu ce léger nuage de tristesse s'effaça de son esprit; elle ne pensa qu'à jouir du présent et à s'étourdir sur l'avenir.
La voiture arrivait près de Saint-Denis, la haute flèche de l'église se voyait au loin.
— Oh ! le beau clocher ! s'écria la Goualeuse.
— C'est le clocher de Saint-Denis, une église superbe... Voulez-vous la voir? nous ferons arrêter le fiacre.
La Goualeuse baissa les yeux.
— Depuis que je suis chez l'ogresse, je ne suis point entrée dans une église; je n'ai pas osé. A la prison, au contraire, j'aimais tant à (hanter à la messe ! et, à la Fête-Dieu, nous faisions de si beaux bouquets d'autel !
— Mais Dieu est bon et clément : pourquoi craindre de le prier, d'entrer dans une église?
— Oh! non, non... monsieur Rodolphe ce serait comme une impiété... C'est bien assez d'olfenser le bon Dieu autrement.
Après un moment de silence, Rodolphe dit à la Goualeuse :
— Jusqu'à présent avez-vous aimé quelqu'un ?
— Jamais, monsieur Rodolphe.
— Pourquoi cela ?
— Vous avez vu les gens qui fréquentaient le tapis-franc... Et puis, pour aimer, il faut èlre honuêle.
— Comment cela?
— Ne dépendre que de soi pouvoir Mais tenez, si ç;i vous est
égal, monsieur Rodolphe, je vous en prie, ne parlons pas de ça...
— Soit, Fleur-de-Marie, parlon., d'autre chose... .\iais (pi'avez-vous à me regarder ainsi? voilà encore vos beaux yeux pleins de larmes. Vous ai-je chagrinée?
— Oh! au contraire; mais vous êtes si bon pour moi que cela me donne envie de pleurer... cl puis vous ne me tutoyez pas... et puis, enfin, on dirait que vous ne m'avez enunenée que pour mon plaisir à moi, tant vous avez l'air conlenl de me voir heureuse. Non coulent de m'avoir délendue hier... vous me faites passer aujourd'hui une pareille journée avec vous ..
— Vraiment, vous êtes heureuse?
— D'ici à bien loiigtenq)S je n'oublierai ce bonheur-là.
— C'est si rare, le bonheur !
— Oui, bien rare...
— Ma foi, moi, à délitut de ce que je n'ai pas, je m'amuse quelquelois à révérée que voudrais avoir, à médire : Voilà ce que je désirerais être...
LES MYSTÈRES DE PARIS
voilà la forlune que j'ambitionnerais... Et vous, Fleur-de-Marie, quelquefois ne faites-vous pas aussi de ces rêves-là, de beaux chàieaux en Espagne ?
— Aulrcfois.oui, en prison; avant d'entrer chez l'ogresse, je passais ma vie à ça et à chanter; mais depuis, c'est (ilns rare... Kt vous, monsieur Rodolphe, qu'est-ce que vous ambilionneiicz donc'/
— Moi, je voudrais être riche, très-riche... avoir des domestiques, des équipages, un hôtel, aller dans un beau monde, tous les jours au spectacle. El vous, Fleur-de-Marie?
— Moi, je ne serais pas si diflicile : de quoi payer l'ogresse, quelque argent d'avance pour avoir le temps de tiouver de l'ouviage, une gentille ciiambre bien propre d'où je verrais des arbres en travaillant.
— Beaucoup de ileurs sur votre fenêtre...
— Oh! bien sûr.... Habiter la campagne, si ça se pouvait, et voilà tout...
— Une petite chambre, de l'ouvrage, c'est le nécessaire; mais quand on n'a qu'à désirer, on peut bien se permettre le superflu... Est-ce que vous ne voudr iez pas avoir des voitures, des diamants, de belles toilettes ?
— Je n'en voudrais pas tant... Ma liberté, vivre à la campagne, et être sûre de ne pas mourir àl hôpital.. Oh! cela surtout... ne pas mourir là !... Tenez, monsieur Uudolphe, souvent cette pensée-là me vient... elle est aflreuse !
— Hélas! nous autres pauvres gens...
— Ce n'est pas pour la misère... que je dis cela... Mais après... quand on est morte...
— Eli bien?
— Vous ne savez donc pas ce que l'on fait de vous après, monsieur Rodolphe ?
— iVon...
— Il y a une jeune fille que j'avais connue en prison... elle est morte à l'hôpital... on a abandonné son corps aux chirurgiens... murmura la malheureuse en frissonnant.
— Ah! c'est horrible!!! Comment, malheureuse enfant, vous avez souver.t de ces sinistres pensées?...
— Cela vous étonne, n'est-ce pas, monsieur Rodolphe, que j'aie de la
honte... pour après ma mort Hélas ! mon Dieu... ou ne m'a laissé
que celle-là.... I
Ces douloureuses et amères paroles frappèrent Rodolphe. |
Il cacha sa tête dans ses mains en frémissant : il songeait à la fatalité qui s'était appesantie sur Fleurde-Marie... il songeait à la mère de cette créature pauvre... Sa mère... elle était heureuse, riche, honorée, peutêtre...
Honorée... riche... heureuse... et son enfant, qu'elle avait sans doute atrocement sacrifiée à la honte, avait quitté le grenier de la Chouette pour la prison, la prison pour l'antre de l'ogresse; de cet antre elle pouvait aller mourir sur le grabat d'un hôpital... et après sa mort...
Cela était épouvantable.
La pauvre Goualeuse, voyant l'air sombre de son compagnon, lui dit tristement :
— Pardon, monsieur Rodolphe, je ne devrais pas avoir de ces idéeslà... Vous m'emmenez avec vous pour être joyeuse, et je vous dis toujours des choses si tristes... si tristes ! mon Dieu, je ne sais pas comment cela se fait, c'est malgré moi... Je n'ai jamais été plus heureuse qu'aujourd'hui ; et pourtant à chaque instant les larmes me viennent aux yeux... Vous ne m'en voulez pas, dites, monsieur Rodolphe? D'ailleurs... vous voyez... celte tristesse s'en va... comme elle est venue... bien vite. Tenez, maintenant... je n'y songe déjà (jIus... Je serai raisonnable... Tenez, monsieur Rodolphe... regardez mrs yeux...
Et FIcur-de-Marie, après avoir deux ou irois fois fermé ses yeux pour en chasser une larme rebelle, les oiiviit tout grands... bien grancU, et regarda Rodolphe avec une naïveté cbai mante.
Fleur-de-Marie, je vous en prie, ne vous contraignez pas... Soyez gaie, si vous avez envie d'être gaie... triste, s'il vous plaît d'être triste. Mon Dieu, moi qui vous parle, quelquefois j'ai coiDme vous des idées sombres... Je serais très-malheureux de feindre une joie que je ne ressentirais pas...
— Vraiment, monsieur Rodolphe, vous êtes triste aussi quelipielois?
— Sans doute; mon avenir n'est guère plus beau que le vôtre... Je suis sans père ni mère... que demain je tombe malade, comment vivre? Je dépense ce que je gagne au jour le jour.
— Ça, c'est un tort, voyez-vous... un grand tort, monsieur Rodolphe, dit la Uoualeuse d'un ton de grave remontrance qui lit sourire Rodolphe, vous devriez mettre à la caisse d épargne... Moi, tout mon mauvais sort est venu de ce que je n'ai pas économisé mon argent... Avec deux cents francs devant lui, un ouvrier n'est jamais aux crochets de personne, jamais embarrassé... et c'est bien souvent l'enibarias qui vous con eille mal.
— Cela est très-sage, très-sensé, m;i bonne petite ménagère. Mais deux cents francs... comment amasser deux cents francs?
— Mais, monsieur Rodolphe, c'est bien simple : faisons un peu votre compte ; vous allez voir... Vous gagnez, n'est-ce pas, quelquefois jusqu'à cinq francs par jour?
— Oui, quand je travaille.
— Il taut travailler tous les jours. Etes-vous donc si à plaindre ? Un
joli état comme le vôtre... peintre en éventails... mais ça devrait être [ioiir vous un plaisir... Tenez, vous n'êtes pas raisonnable, moiijjeur Rodolphe !... ajouta la Goualeuse d'un ton sévère. Uu ouvrier |>cul vivre, mais très-bien vivre avec trois francs , il vous reste donc quarante sous, au bout d'un mois soixante francs d'économie... Soixante francs par mois... mais c'est une somme !
— Oui ; mais c'est si bon de flâner, de ne rien Aiire!
— Monsieur Rodolphe, encore une fois, vous n'avez pas plus de raison qu'un enfant...
— Eh bien ! je serai raisonnable, petite grondeuse; vous me donnez de bonnes idées... Je n'avais p;is songé à cela....
— Vraiment? dit la jeune îille en frappant dans ses mains avec joie. Si vous saviez combien vous me rendez contente !... Vous économiserez quarante sous par jour', bien vrai?
— Allons... j'économiserai quarante sous par jour, dit Rodolphe en souriant malgré lui.
— Bien vrai? bien vrai?
— Je vous le promets...
— Vous verrez comme vous serez fier aux premières économies que vous aurez faites... Et puis ce n'est pas tout... si vous voulez me promettre de ne pas vous fâcher...
— Est-ce que j'ai l'air bien méchant?
— Non, certainement... mais je ne sais pas si je dois...
— Vous devez tout me dire, 1 leur-de-Marie...
— Eh bien! entin, vous qui... on voit ça, êtes au-dessus de votre état... comment est-ce que vous fréquentez des cabarets comme celui de l'ogresse ?
— Si je n'étais pas venu dans le tapis-franc, je n'aurais pas le plaisir d'aller à la campagne aujourd hui avec vous, Fleur-de-.Marie.
— C'est bien vrai, mais c'est égal, monsieur Rodolphe... Tenez, je suis aussi heureuse que possible de ma journée, eh bien ! je renoncerais de bon cœur à en passer une pareille si cela pouvait vous faire du tort...
— Au contraire, puisque vous m'avez donné d'excellents conseils de inénage.
— Et vous les suivrez ?
— Je vous l'ai promis, parole d'honneur. J'économiserai au moins quarante sous par jour...