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CHAPITRE XIX

Le garde-malade.

Arraché à une mort certaine par le Chourineur, et transporté dans la maison de 1 allée des Veuves explorée par la Chouette avant la tentative du Maître d école, liodiilphe est ( ouché dans une chambre conlortahlcnient meublée ; un grand ieu brille dans la cbeuiinée, une lampe placée sur une commode répand une vive clarté dans l'appartement ; le lit de Itodolpbe, entouré d'épais rideaux de damas vert, reste dans l'obscurité.

Un nègre de nmyenne taille, à cheveux et sourcils blancs, vêtu avec recherciR' et portant un ruban orange et vert à la boutonnière de son habit bleu, tient à la main gauche une niontie d'or à secondes, et qu'il semble consulter en comptant de sa main dioite les pulsations du pouls de Rodolphe.

Ce noir est triste, pensif; il regarde Piodolphe endormi avec l'expression de la plus tendre sollicitude.

Le (;houiiueur, vêtu ilc haillons, souillé de boue, est immobile au pied du lit ; il a les bras pendants et les mains croisées; sa barbe rousse est longue; son épaisse chevelure couleur de filasse est en désordre et imbibée d'eau ; ses gros traits sont durs, bronzés; pourtant sous cette laide et rude écorce perce une inefiable expression d'intérêt et de pitié... Osant à peine respirer, il ne soulevé qu'avec contiainte sa large poitrine ; inquiet de l'attitude méditative du docteur nègre, redoutant un litcbcux pronostic, il se hasarde à faire à voix basse cette réflexion philosophique en contemplant liodolphe :

— Qui est-ce qui dirait pourtant, à le voir faible comme ça, que c'est lui qui m'a si crânement festonné les coups de poing de la lin !... Il ne sera pas longtemps à reprendre ses forces... n'est-ce pas, monsieur le médecin! l'oi d'homme, je voudrais bien qu'il me tambourinât sa convalescence sur le dos... ça le secouerait... n'est-ce pas, monsieur le médecin?

Le noir, sans répoudre, fit un léger signe de la main. Le Chourineur resta muet.

— La potion? dit le noii'.

Aussitôt, le Chourineur, t\w avait respectueusement laissé ses souliers ferrés à la porte, alla vers la commode en marchant sur le bout des orteils le plus légèrement possible; mais cela avec des contorsions d'enjambements, des balancements de bras, des renflements de dos et d'épanles, qui eussent paru fort plaisants dans toute autre circonstance.

Le pauvre diable avait l'air de vouloir ramener toute sa pesanteur dans la partie de lui-même qui ne louchait pas le sol ; ce qni, malgré le tapis, n'empêchait pas le parquet de gémir sous la pesante stature du Chourineur. i\lalbeureusement, dans son ardeur de bien faire et de pemde laisser échapper la liole diaphane qu'il apportait précieusement, il en serra tellement le goulot dans sa large main, que le flacon se brisa, et la polion inonda le tapis.

A la vue de ce méfait, le Chourineur resta immobile, une de ses grosses jambes en l'air, les orteils nerveusement contractés et regardant alternativement, d'un air confus, et le docteur et le goulot qni lui restait à la main.

— Diable de maladroit! s'écria le nègre avec impatience.

— Tonnerre d'imbécile! s'écria le Chourineur en s'apostrophant luimême.

— Ah ! reprit l'Esculape en regardant la commode, heureusement vous vous êtes trompé, je voulais lautre fiole...

— La petite rougeàtre? dit bien bas le malencontreux garde-malade.

— Sans doute... il n'y a que celle-là.

Le Chourineur, en tournant prestement sur ses talons par une vieille habitude militaire, écrasa les débris du iUicoii : des pieds plus délicats eussent été cruellement déchirés; mais l'cx-débardeur devait à la spécialité de sa profession une paire de sandales naturelles, dures comme le sabot d'un cheval.

— l'renez donc garde, vous allez vous blesser! s'écria le méde( in.

Le Chourineur ne fit pasl'omi.re d'attention à celte recommandation. Profondément préoccu|ié de sa nouvelle mission, dont il voulait se tirée à sa L'Ioire a(in de faire oublier sa première maladresse, il fallut voir av(H' quelle délicatesse, avec quelle légèreté, avec quel scrupule, écatlaiit ses deux gros doigts, il saisit le mince cristal... Un pa|)illou n'eût pas laissé un atome de la poussière dorée de ses ailes entre le pouce et l'index du Chomineur.

Le docteur noir frémit d'un nouvel accident qui pouvait arriver par excès de précaution. Ih^ureuscmeut la potion évita ccl é' ueil.

Le Chourineur, en s'appro( haut du lit, broya de [louveau sous ses pieds ce (pii lestait de l'autre flacon.

— Mais, malheureux, vous voulez donc vous estropier? dit le docteur à voix basse.

Le Chourineur le regarda tout surpris.

— Eh ! de quoi m'estropier, monsieur le médecin?

— Voilà deux fois que vous marchez sur du verre.

— Si ce n'est que ça, ne faites pas attention... J'ai le dessous des arpions doublé eu cuir de brouelle (I).

— Une petite cuiller! dit le docteur.

Le Chourineur recommença ses évolutions sylphidJques et apporta ce que le docteur lui demandait.

Après quelques cuillerées de cette polion, Rodolphe fit un mouvement et agita faiblement les mains.

— Rien ! bien! il sort de sa torpeur, dit le médecin. La saignée l'a soidagé, bientôt il sera hors d'affaire.

— Sauvé 1 bravo! vive la charte ! s'écria le Chourineur dans l'explosion de sa joie.

— [Mais tenez-vous donc tranquille!

— Oui, monsieur le médecin.

— Le pouls se règle.. A merveille!... a merveifle!

— Et le pauvre ami de M. Rodolphe, monsieur le médecin. Tonnerre! quand il va savoir! Heureusement que...

— Silence!

— Oui, monsieur le médecin.

— Asseyez-vous.

— Mais, monsieur le...

— Asseyez-vous donc; vous m'inquiétez en rôdant toujours autour de moi, cela me distrait. Voyons, asseyez-vous!

— Monsieur le médecin, je suis aussi malpropre qu'une bûche de bois flottée qu'on va débarder de son train, je salirais les meubles.

— Alors, asseyez-vous par terre.

— Je salirais le lapis.

— Faites comme vous voudrez ; mais, au nom du ciel, restez eu repos, dit le docteur avec impatience; et, se plongeant dans un fauteuil, il appuya son Iront sur ses mains.

Après un moment de cogitation profonde, le Chourineur, moins par besoin de se reposer que pour obéir au médecin, prit une chaise avec les plus grandes précautions, et la renversa, d'un air pairaiteineut satisfail, le dossier sur le tapis, dans l'honnête intention de s'asseoir propiiment et modestement sur les bâtons antérieurs, alin de ne rien salir... ce qu'il fit avec toute sorte de ménagements délicats.

Malheureusement le Chourineur connaissait peu les lois dn levier et de la pondération des corps : la chaise bascida; le malheureux, par un InouvenK ni involontaire, tendit les bras en avant, renversa uii guéridon chargé d'un plateau, d'une ta^se et d'une théière.

A ce bruit formidable, le docteur nègre-releva la tête en bondissant sur son fauleuil.

Ro iolphe, réveillé en sursaut, se dressa sur son séant, regarda auteur de lui avec anxiété, rassembla ses idées, et s'écria :

— Murph ! où est Murph ?

— (Jiie Votre Altesse se rass\ire, dit respectueusement le noir, il y a beaucoup d'espoir.

— Il est blessé? s'écria Rodolphe.

— Hélas! oui, monseigneur.

— Où est-il?... je veux le voir.

Et Rodolphe essaya de se lever; mais il retomba vaincu par la douleur des conlusions dont il ressentait alors le contre-coup.

— Qu'on me porte à l'instant auprès de Murph, puisque je ne puis pas marcher! s'écria-l-il.

— Monseigneur, il repose... Il serait dangereux à cette heure de lui causer une vive émotion.

— Ah! vous me trom',)ez! il est mort... Il est mort assassiné '... Et c'est moi... c'est moi qui en suis cause! s'écria Rodolphe d'une voix déchirante, en levant les mains au ciel.

— Monseigneur sait que je suis incapable de mentir... Je lui afiirme sur l'honneur (pie M. Murph est vivant... assez grièvement blessé, il est vrai, mais il a des chances de gnérison presque certaines.

— Vous me dites cela pour me préparer à quelque affreuse nouvelle. Il est sans doute dans un état désespéré !

— Mon-eigneur...

— .l'en suïs sûr... vous me trompez... Je veux à l'instant qu'on me porte auprès de lui... La vue d'un ami est toujours salutaire...

— Encore une fois, monseii^neur, je vous aflirme sur l'honneur qu'à

(1) Le de.ssoiis des pieds doulilé on bois.

moins d'accidents improl)ab]es M. Miirph peut être bientôt convalescent.

— Vrai, bien vrai! mou clier David?

— Bien vrai, nion^eigneiir.

— licouliz, vous savez ma eonsidétaliou pour vous; depuis que vous appartenez à ma maison, vous avez toujours eu ma confiance... jamais je n'ai mis votre rare savoir en doute... mais, pour l'amour du ciel, si une consultation est nécessaire...

— Ca été ma première pensée, monseigneur. Quant à présent, une consultation est absolument inutile, vous pouvez me croire. . et puis, d'ailleurs, je n'ai pas voulu introduire d'étrangers ici avant de savoir si vos ordres d'hier...

— Hais comment tout ceci est-il arrivé? dit Hodolphe en interrompant le noir ; qui m'a tiré de ce caveau où je me noyais?... J'ai un souvenir confus d'avoir entendu le Chourinenr ; me serais-je trompé?

— Non ! non ! ce brave homme peut tout vous apprendre, monseigneur, car il a tout fait.

— Mais où est-il ? où est-il?

Le docteur chercha des yeux le garde-malade improvisé, qui, confus de sa chute, s'était réfugié derrière le rideau du lit.

— Le voici, dit le médecin, il a l'air tout honteux.

— Voyons, avance donc, mon brave ! dit Rodolphe en tendant la main à son sauveur.

CUÂPITRE XX.

Récit du Chouriiieur.

La confusion du Chourineur était d'autant plus profonde, qu'il venait d'entendre le médecin noir appeler Rodolphe monsngneiir a plusieurs reprises.

— Mais approche donc... donne-moi la main ! dit Rodolphe.

— Pardon, monsieur... non, je voulais dire monseigneur... m.iis...

— Appelle-moi monsieur Rodolphe, comme toujours... J'aime mieux cela.

— Et moi aussi je serai moins gêné... Mais, pour ma main, excusez... j'ai fait tant d'ouvrage depuis tantôt...

Et il avança timidement sa main noire et calleuse. Rodolphe la serra cordialement.

— Voyons, assieds-loi et raconte-moi tout... comment as-lu découvert la cave?... Mais j'y songe, le Maître d'école?

— Il est en sûreté, dit le médecin noir.

— Ficelés comme deux carottes de tabac... lui et la Chouette... Vu la ligure qu'ils doivent se faire s'ils se regardent, ils doivent joliment se répugner à 1 heure qu'il est.

— Et mon pauvre Siurph! mon Dieu, j'y pense seulement maintenant! David, où a-l-il été blessé?

— Au côté droit, monseigneur... heureusement vers la -dernière fausse côte...

— Oh! il me faudra ne vengeance terrible, terrible!... David! je compte sur vous.

— Monseigneur le sait, je suis à lui àme cl corps, répondit froidement le noir.

— Mais comment es-tu arrivé à temps, mon brave? dit Rodolphe au Chourineur.

— Si vous vouliez, monseign... non, monsieur Rodolphe... je commencerais par le commencement.

— Tu as raison ; je l'écoute.

— Vous savez qu'hier soir vous m'avez dit, en revenant de la campagne, où vous étiez allé avec la pauvre Goualeuse :

« Tâche de trouver le Maiire d'école dans la Cité ; tu lui diras que lu sais un bon coui) à faire, que tu ne veux pas en être ; mais {pie s'il veut ta place il n'a qu'à se trouver demain ( c était ce matin ) à la barrière de Bercy, au Pauier-Fleuri, el que là il verrait celui qui a nourri le poupard{\).

— Très-bien !

— En vous quittant, je trotte à la Cité... Je vas chez l'ogresse : pas de Maître d'école ; je fais la rue Sainl-Eloi, la rue aux Fèves, la rue de la Vieille-Draperie... personnr... Enlin je l'cmpaume ,ivec celle limace de Chouette au parvis Notre-Dame, chez un petit tailleur, revendeur, receleur el voleur ; ils vouhiicnt flamber avec l'argent vole du grand monsieur eu deuil qui voiilail vous faire quelque chose; ils acîielaient des défroques d'hasard. La Chouette marchandait un chàle rouge... Vieux monstre !... Je dévide mon chapelet au Maître d'école : il me dit que ça lui va, cl qu'il sera au rendez-vous. Bon! Ce malin, selon vos ordres d'hier, j'accours ici vous rendre la réponse... Vous me dites : « Mon garçon, reviens demain niatin avant le jour, lu passeras la ji nrnéc dans la maison, et le soir... tu verras quelque chose (pii en vaut la peine... m Vous ne m'en jaspinez pas plus; mais j'en comprends davantage. Je me dis : C'est un coup monté pour faire une farce au Maître d'école demain,

(1) Qui a préparé le vol.

en l'amorçant pour une affaire. C'est un vrai scélérat... Il a assassiné le niarch.uid de bœufs... J'en suis...

— Et mon ton a é^é de ne pas tout te dire, mon garçon... Cet affreux malheur ne serait peut-être pas arrivé.

— Ça vous regardait, monsieur Rodolphe ; ce qui me regardait, moi, c'était de vous servir... parce qu'enfin... ji; ne sais comment ça se f .i(, je vous l'ai d.'jà dit, je me sens comme voire boidedogue ; enfin... suffit... Je dis donc : C'esl, demain la noce, aujourd'hui j'ai congé, M. Rodolphe m'a payé les deux journées que j'ai perdues, el deux autres d'avance, car voilà trois jours que je ne parais pas chez mon maîlre débardeur, el, n'étant pas millionnaire, le travail... c'esl mon pain. , le m'ajoute : Tiens, au fait, M. Rodolplie me paye mon temps, mou temps lui appartient, je vas l'employer pour lui. Ça rnc donne l'idée que voilà : Le Maître d'école est malin, il doit craindre une souricière. M. Rodolphe lui proposera la chose pour demain, c'est vrai ; mais le gueux est capable de venir dans la journée flâner par ici pour reconnaître les alentours, et, s'il se défie de M. Rodolphe, d'amener un autre grinrhe, ou bien encore de dire : A demain, et de faire le coup pour son compte aujourd hui.

— Tu as deviné juste... c'est ce qui est arrivé... Et la Providence a voulu que je le doive la vie !

— C'est étomianl, monsieur Rodolphe, comme depuis que je vous connais il m'aboule des choses qui ont l'air de se manigancer là-haut ! et puis j'ai des idées que je n'avais jamais eues, depuis que vous m'avez dit : « Mon garçon, il y a en toi du cœur et de l'honneur. » Du coeur! de l'honneur! tonnerre! ces mots-là vous remuent quelque chose dans le ventre. Allez, monsieur Rodolphe, quand on est habitué à s'enlendre crier au loup, au chien enragé! quand on veut seulement approcher des honnêtes gens...

— Ainsi, tu as depuis quelques jours des pensées nouvelles pour loi ?

— Bien sûr, monsieur Rodolphe. Tenez, je me disais encore : Maintenant, je connaîtrais quelqu'un qui aurait fait un mauvais coup; la boisson, la colère... enfin... n'importe quoi... je lui dirais : Mon homme, tu as fait un mauvais coup, c'est bon... Mais c'esl pas tout ça; ce n'est pas pour le roi de Prusse que le bon Dieu compose les gens qui se noient, qui rôtissent ou qui crèvent de faim ; lu vas me faire l'amitié, si tu gagnes quarante sous, d'en donner vingt à des pauvres vieux, ou à des petits enfants; enfin à ceux qui, plus malheureux que loi, n'ont ni pain ni force... et surtout n'oublie pas, mon homme, que s'il y a quelqu'un à sauver en risquant sa peau à coup sûr, c'est actuellement ion négoce 1! ! Moyennant ça, et que tu ne recommences pas tes bêtises, lu me trouveras toujours... Mais, |iardon, monsieur Rodolphe, je bavarde... el vous êtes curieux...

— Non ; j'aime à l'entendre parler ainsi. Et puis je ne saurai que trop tôt comment est arrivé l'horrible malheur dont mon pauvre Murph a été la viciimc... Je me croyais certain de ne pas quitter le Maiire d'école d'un pas, d'une minute, durant cette dangereuse enlreprise... Alors il m'eût tué mille fois... avant que de toucher à Murph. Hélas! le sort en a décidé autrement... Continue, mon garçon.

— Voulant donc employer mon temps pour vous, monsieur Rodolphe, je me dis : Faut aller m'embosser quelque part d'où je puisse voir les murs, la porte du jardin, il n'y a que cette entrée-là... Si je trouve un bon coin... il pleut, j'y resterai toute la journée, toute la nuit surtout, et demain malin je serai tout porté... Je m'étais dit ça sur le coup de deux heures, à Batiguolles, où j'avais été manger un morceau en tous quittant, monsieur Rodolphe... Je reviens aux Champs-Elysées... Je cherche à me nicher... Qu'est-ce que je vois? Un petit bouchon à dix pas de votre porte... Je m'établis au rez-de-chaussée, près de la fenêtre, je demande un litre el un quarteron de noix, disant que j'attends des amis... un bossu et une grande femme, ça a l'air plus naturel. Je m'installe, et me voilà à dévisager votre porle... Il pleuvait, le tremblement; personne ne passait, la nuit venait...

— Mais, dit Rodolphe en interrompant le Chourineur, pourquoi u'eslu pas allé chez moi?

— Vous m'avez dit de revenir le lendemain malin, monsieur Rodolphe... Je n'ai pas osé revenir avant. J'aurais eu l'air de faire le eàlin, le brotscur, comme disent les troupiers. Après tout, je sais ce que je suis, un fagot affranchi (I) et quand quelqu'un comme vous est avec moi comme vous êtes, monsieur Rodolphe... il ne faut pas aller à lui (pie s'il vous dit : Viens! Après ça, je verrais une araignée sur le collel de voire habit que je vous l'ôlerais et je l'écraserais sans vous en demander la permission... Vous comprenez?... J'étais donc à la fenêtre du bouchon, cassant mes noix el buvant ma piquette, lorsqu'à travers le hiouillaiil je vois débouler la Chouette avec le môme à Bras-Rouge, le petit Tortillard...

— Bras-Rouge ! il est donc le maître du cabaret souterrain des Champs- Elysées? s'écria Rodolphe.

— Oui, monsieur Rodolphe; vous ne le saviez pas?

— 'Non, je croyai'i qu'il demeurait dans la Cité...

— H y demeure aussi... il di meure partout, Bra.-iioiige... C'est un fin et fier gueux, allez, avec sa porrucpie jaune et son nez pointu ' ... Fi!i,alement, quand je vois débouler la Chouette et 1 ortillard, je me dis : Bon, ça va chauffer ! En effet, Tortillard se blottit dans un des fossés de l'allée,

(1) Forçat libéré.

en face votre porte, comme s'il se mrllail à l'abri de l'ondée, et il fiil la taupe... La Cliouelle, elle, ôlc son boniiet, le met dans sa poelic, et sonne à la porte. Ce pauvre M. Miirpli, votre ami, vient ouvrir à la borgncsse ; et la voilà qui fait ses grands bras en courant dans le jardin. Je donnais en moi-même ma langue aux chiens de ne pouvoir deviner ce que venait ftiire la Chouette... lùifin elle ressort, remet son bonnet, dit deux mots à Tortillard, qui rentro dans son trou ; et elle détale... Je me continue : Minute!... ne nous embrouillons pas. Tortillard est venu avec la Chouette ; le Maître d'écolf et M. Rodolphe sont donc chez Bras-Rouge.

qu'il se fera demain, est donc enfoncé. Si M. Rodolphe est enfoncé, je dois aller chez. Bras-Rouge voir de quoi il retourne ; oui, mais si pendant ce temps-là le Maître d'école arrive... c'est juste. Alors, tant pis, je vais

La Chouette.

La Chouette est venue hatlre Vantif {\) dans la maison: ils vont donc faire le coup ce soir. iS'tjs font le coup ce soir, M Rodolphe, qui croit

(1) Espionner.

Le docteur nègre.

entrer dans la maison et dire à M. Murph : Méliez-vous. Oui, mais cette petite vermine de Tortillard est près de la porte, il m'entendra sonner, il me verra, il donnera l'éveil à la Chouette; si elle revient... ça gâtera tout... d'autant plus que M. Rodolphe s'est peut-être arrangé autrement pour ce soir... Tonnerre! ces oui et ces non me papillotaient dans la cervelle... J'étais abruti, je n'y voyais plus que du feu.. .je ne savais que l'aire ; je me dis : Je vais sortir, le grand air me conseillera peut-être. Je sors... il me conseille : j'ôte ma blouse et ma cravate, je vas au fossé de Tortillard, je prends le moutard par la peau du dos ; il a beau gigolter,

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m'égratigner et piailler... je l'cnloriille dans ma blouse comme dans un sac, j'en noue un bout avec les mntiches, l'autre avec ma cravate, il pouvait respirer ; je prends le paquet sous mon bras, je vois près de là un jardin maraîcher entouré d'un petit mur ; je jette TortHIard au milieu d'un plant de carottes; il grognait sourd comme un cochon de lait, mais à deux pas on ne l'entendait pas... Je file, il était iemps ! je grimpe sur un des grands arbres de l'allée, juste en face votre porte, au-dessus du fossé de Tortillard. Dix minutes après, j'entends marcher ; il pleuvait toujours. Il faisait si noir... si noir, que le boulanger (I) aurait marché sur sa queue... J'écoute; c'était la Chouette : « Tortillard!... Tortillard !...» qu'elle dit tout bas. Oui, cherche ton Tortillard! « Il pleut, le môme se sera lassé d'attendre, dit le Maître d'école en jurant. Si je l'attrape, je l'écorche ! I! — Fourlinei prends garde, reprit la Chouetle, peutêtre qu'il sera venu nous prévenir de quelque chose. Si c'était une souricière!... l'autre ne voulait faire le coup qu'à dix heures. — C'est

Siour ça, répond le laître d'école : il n'en est que sept. Tu as vu l'argent... Qui ne risque rien n'a rien; donne-moi la pince et le ciseau froid. »

—Ces instruments?

demanda Rodolphe.

— Ils venaient de chez Bras-Rouge; oh!

il a une maison bien montée. En un rien la porte est forcée.

M lleste là , dit le Maître d'école à la Chouette; attention, tlcribleàlagrive{-2) si lu entends quelque chose. — Fasse ton surin dans une boutonnière de ton gilet, pour pouvoir le tirer tout de suite, » dit la borgncsse. El le Maître d'école entre dans le jardin. Je me dis tout de suite :

M. Rodolphe n'est pas là; il est mort ou vivant dans ce moment- ci; je n'y peux rien, mais les aniis de nos amis

sont nos Oh!

non; pardon, monseigneur !

—Va, va. Eh bien?

— Je me dis : Le Maître d'école peut assassiner M. Murph, ( l'ami à M. Rodolphe, ^^ qui ne s'attend à rien. C'est là où ça chauffe d'abord. Je saule de mon arbre, je tombe sur la Chouette ; je l'étourdis de deux coups de poing.... choisis....

elle tombe sans souffler... J'entre dans le jardin, trop tard...

— Pauvre Murph!!...

— Entendant du bruit à la porte, il était sans doute sorti du vestibule ; il se roulait avec le Maître d'école sur le petit perron ; déjà blessé, il tenait toujours ferme, sans crier au secours. Brave homme! il est comme les bons chiens : des coups de dent, pas de coups de gueule, que je me dis... et je me jette à pile ou face sur tous les deux, en empoignant le Maître d'école par une gigue, c'était le seul morceau disponible pour le moment. « Vive la charte ! c'est moi ! le Chourineur ! Part à deux, mon-

(0 Le diable.

(2) Crie: Prends garde I

Fleur -de-Marie à la ferme de Bouqueval. — pagb27.

Tonnerre! monsieur Rodolphe!... c'était

sieur Murph ! — Ah ! brigand ! mais d'oii sors-tu donc ? me crie le Maître d'école, étourdi de ça. — Curieux, va! » que je lui réponds en lui tenaillant une de ses jambes entre mes genoux, et en lui empoignant un aileron, c'était celui du poignard, c'était le bon. « Et... Rodolphe? » me crie M. Murph, tout en m'aidant.

— Brave, excellent homme ! murmura Rodolphe avec douleur.

— « Je n'en sais rien, que je réponds. Ce gueux-là l'a peut-être tué. » Et je redouble sur le Maître d'école, qui tâchait de me larder avec son poignard; mais j'étais couclié la poitrine sur son bras, il n'avait que le poignet de libre. « Vous êtes donc tout seul? nue je dis à M. Murph, en continuant de nous débattre avec le Maître d'école. — Il y a du monde

près d'ici, mais on ne m'entendrait pas crier. — Est-ce loin? 11 y en

a pour dix minutes. —Crions au secours, s'il y a des passants, ils viendront nous aider. — Non; puisque nous le tenons, il faut le garder ici... Mais je me sens faible... je suis blessé, me dit M. Murph. — Tonnerre, alors!! courez chercher du secours , si vous en avez le temps. Je lâcherai de le retenir; ôtez-lui son couteau, aidez-moi seulement à me mettre sur lui; quoiqu'il soil deux fois fort comme moi, je m'en charge, une fois que je l'aurai accroché. » Le Maître d'école ne disait rien, on ne l'entendait que soufller comme un bœuf; mais, tonnerre!'! quels efforts.

M. Murph n'avait pas pu lui arracher son poignard, la poigne de cet homme -là c'est un étau. Enfin, en pesant toujours de tout mou corps sur son bras droit, je lui passe mes deux mains derrière le cou etje les joins. ..comme si je voulais l'embrasser.De lecrocher comme ça , c'était mon ambition ; alors je dis à M. Murph :

« Dépêchez-vous

je vous attends. Si ' vous avez quelqu'un de trop, faites ramasser la vShouette derrière la porte du jardin, je l'ai engourdie. » Je reste seul avec le Maître d'école. 11 savait ce qui rattendaii.

— 11 ne le savait

pas! ni toi non

plus, mon brave, dit Rodolphe d'un air sombre,lestraits contractés par celte expression dure, presque féroce, dont nous avons parlé. Le Chourineur, étonné, dit à Rodolphe :

— Je croyais que le Maître d'école se doutait de ce qui l'atlendail; car, tonnerre ! c'est pas pour me vanler... mais il y a eu un moment où je n'étais pas à la noce. Nous étions moitié par terre, moitié sur la dernière dalle du perron... J'avais mes bras autour de son cou... ma joue contre sa joue. J'entendais ses dents grincer. Il faisait noir... il pleuvait toujours, et la lampe resiée dans le vestibule nous éclairait un peu. J'avais passé une de ses jambes dans les miennes. Malgré ça, il avait les reins si forts qu'il nous soulevait tous les deux à uu pied de terre. Il voulait me mordre, mais il ne pouvait pas. Jamais je ne m'étais senti si vigonieux. Tonnerre ! le cœur me battait, mais dans un bon endroit. Je me disais : Je suis comme quelqu'un qui s'accrocherait à uu chien enragé

LES MYSTERES DE PARIS

pour l'empêclier de se jeter sur le monde. « Laisse-moi me sauver, et je ne le ferai rien, me dit le Maître d'école. — Ah ! tu es lâche ! que je lui dis; ton courage n'est donc que ta force? Tu n'aurais pas osé assassiner le marchand de bœufs de Poissy pour le voler s'il avaii été seulement aussi fort que moi, hein ! — Non, me dit-il, mais je vais te tuer comme lui. » En disant ça, il fit un hautle-corps si violent, en loidissant les jambes en même temps, qu'il me jeta de côlé; mais j'avais toujours mes mains croisées sous sa tèlc, et son bras droit sous moi. Une fois quil a eu les deux jambes libres, il s'en est solidement servi. Ça lui a donné de l'élan. Il m'a retourné à demi. Si je n'avais pas tenu bon le bras du poignard, j'élais Uni. Dans ce momcnl-lii, mon poignet gauche a porté à hiux ; j'ai été obligé de desserrer les doigts. Ca se gâtait. Je me dis : Je suis dessous, il est dessus ; il va me tuer. C'est égal, j'aime mieux ma place que la sienne... monsieur llodolphe m'a dit que j'avais du cœur et de l'honneur. Je sens que c'est vrai. J'en étais là, quand j'aperçois la Chouette tout debout sur le perron... avec son œil rond et son chàle rouge. Tonnerre ! j'ai cru avoir le cauchemar. « Finetle ! lui crie le Jlaîlre d'école, j'ai laissé tomber le couteau: ramassc-le... là... sous lui... et frappe... dans le dos, entre les deux épaules. — Attends, attends, fourline, que je m'y reconnaisse... » Et vuilà la Chouelle qui loiirne... qui tourne autour de nous comme un oiseau de malheur qu'elle était. Enfin elle voit le poignard... veut sauter dessus. J'étais à plat ventre, je lui envoie un coup de talon dans l'estomac, je la renverse ; mais elle se lève et s'acharne. Je n'en pouvais plus; je me cramponnais encore au Maître d'école ; mais il me donnait en dessous des coups si forts dans la mâchoire, que j'allais tout lâcher. Je commençais à m'étourdir... lorsque je vois trois ou quaire gaillards armés qui dégringolent le perron... et M. Murph, tout pâle, se soutenant à peine sur monsieur le médecin. On empoigne le Maître d'école et la Chouette, et ils sont ficelés. C'était pas tout, ça. Il me fallait M. Rodolphe. Je saute sur la Chouette, je me souviens de la dent de la pauvre Goualeuse, je lui empoigne le bras, et je lui tords en lui disant : « Où est M. Rodolphe? » Elle tient bon. Au second tour, elle me crie : « Chez Bras-Rouge, dans la cave, au Cœur- Saignant. » Bon. En passant, je veux prendre Tortillard dans sa planche de carottes : c'était mon chemin. Je regarde... il n'y avait plus rien que ma blouse. 11 l'avait rongée avec ses dents. J'arrive au Cœur-Saignant, je saule à la gorge de Bras-Rouge. « Où est le jeune homme qui est venu ici ce soir avec le Maître d'école? — Ne me serre pas si fort, je vais te le dire : on a voulu lui faire une farce, on l'a enfermé dans ma cave ; nous allons lui ouvrir. » Nous descendons... personne. « Il sera sorti pendant que j'avais le dos tourné, dit Bras-Rouge; tu vois bien qu'il n'y a personne. » Je m'en allais tout triste, lorsqu'à la lueur de la laulcine je vois une autre porte. J'y cours, je lire à moi, je reçois comme qui dirait un fameux seau d'eau sur la boule. Je vois vos deux pauvres bras en l'air. Je vous repêche et je vous rapporte ici sur mon dos, vu qu'il n'y avait personne pour aller chercher un fiacre. Voilà, monsieur Rodolphe, cl je puis dire, sans me vanter, que je suis fièrement content...

— Mon garçon, je le dois la vie... c'est une délie... je l'aciiuillerai, sois-en sûr, ei de toutes les foçons... lu as tant de cœur... que lu partageras le sentiment qui m'anime à celle heure... je ressens une affreuse inquiélude pour l'ami que lu as si vaillamment sauvé, el un besoin de vengeance féroce contre celui qui a failli vous Uier tous deux.

— Je comprends ça, monsieur Rodolphe... sauter sur vous en traître, vous jeter dans une cave, et vous porter évanoui dans un caveau pour vous noyer, ça mérile ce qui revient au Maître d'école... il m'a avoué qu'il avait assassiné le marchand de bœufs. Je ne suis pas capon, mais, tonnerre ! j'irais cette fois de bon cœur chercher la garde pour le taire empoigner, le brigand !

— David, voulez-vous aller savoir des nouvelles de Murph? dit Rodolphe sans répondre au Chourincur. Vous reviendrez ensuite.

Le noir sortit.

— Sais-tu où est le Maitre d'école, mon garçon?

— Dans une salle basse avec la Chouelle. Vous allez envoyer chercher la garde, monsieur Rodolphe?

— Non...

— Est-ce que vous voudriez le lâcher ? Ah ! monsieur Rodolphe, pas de ces générosités-là. J'en reviens à ce que j'ai dit, c'est un chien enragé. Prenez garde aux passants !

— Il ne mordra plus personne... rassure-toi.

— Vous allez donc le renfermer quelque part ?

— Non ! dans une demi-heure il sortira d'ici.

— Le Maître d'école?

— Oui..

— Sans gendarmes ?

— Oui...

— Comment ! il sortira d'ici libre ?

— Libre...

— El tout seul?

— Oui, tout seul...

— Mais il ira?...

— Où il voudra, dit Rodolphe en interrompant le Chourineur avec un sourire qui l'épouvanta...

Le noir rentra.

— Eh bien! David... el Murpb?...

— Il sommeille, monseigneur, dit tristement le médecin. La respiration est toujours... oppressée..

— Toujours du danger?

— Sa position... est très-grave, monseigneur... Pourtant... il faut espérer...

— Oh! Murph! vengeance!... vengeance!... s'écria Rodolphe avec une fureur froide et concentrée. Puis il ajouta : — David... un mot...

Et il parla tout bas à l'oreille du noir. Celui-ci tressaillit.

— Vous hésitez? lui dit Rodolphe. Je vous ai pourtant souvent entretenu de celle idée... Le moment de l'applifiuer esi venu...

— Je n'hésite pas, monseigneur... Celle idée, je l'approuve... elle renferme toute une réforme pénale digue de l'examen des giands ciiniinalislcs, car celte peine serait à la fois... simple... terrible .. et juste... Dans ce cas-ci, elle est applicable. Sans nombrer les crimes qui ontjeié ce brigand au bagne pour sa vie... il a commis trois meurtres... le m.irchand de bœufs... Murph... et vous, c'est justice...

— Et il aura encore devant lui l'horizon sans bornes du repentir., ajouta Rodolphe. Rien, David... vous me comprenez...

— Nous concourrons à la même œuvre... monseigneur... Après un moment de silence, Rodolphe ajouta :

— Ensuite cinq mille francs lui sufliront-ils, David?

— Parfaitement, monseigneur.

— Mon garçon, dit Rodolphe au Chourineur ébahi, j'ai deux mots ç dire à monsieur. Pendant ce temps-là, va dans la chambre à côlé... in trouveras un grand portefeuille rouge sur un bureau; lu y prendras cinq bille.ts de mille francs que tu m'apporteras...

— Et pour qui ces cinq mille francs? s'écria involontairement le Chourineur.

— Pour le Maître d'école... et tu diras en même temps qu'on l'amène

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