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CHAPITRE iX

Les trois étages.

La fin de l'histoire, la voilà, reprit madame Pipelet. — Je dégringole retrouver Alfred. Justement il y avait dans notre loge la portière du n° l'J et l'écaillère qui perche à îa porte du rogomiste. je leur raconte comme quoi le commandant m'avait appelée son ange et m'avait pris la taille. En voilà des rires ! et Alfred, quoi(pi il soit bien mélan.. . oui, mélancoli(pie, comme il appelle ça, quoiqu'il soii bien mélancolique depuis les traits de ce monstre de Cabrion.

Ilodolphe regarda la portière avec étonnemeut.

— Oui, un jour, quand nous serons plusaaiis, vous saurez cela. Enfin tant il y a qu'Alfi cd, malgré sa mélancolie, se met à m'appelcr sou ange. A ce moment le commandant sort de chez lui et ferme sa porte pour s'en aller; mais connue il nous entendait rire, il n'ose plus descendre, de peur que nous nous moquions de lui, car il ne pouvait pas s'empêcher de passer devant la loge. Nous devinons le coup, et voilà l'écaillère qui, de sa grosse voix, se met à crier : « Pipelet, lu viens bien tard, mou ange! » Là-dessus le commarrdant rentre chez lui, el ferme sa porte avec un bruit affreux, en vrai rageiu' qu'il est, car cet hommelà doit être rageur comme un tigre... il a le bout du nez blanc... Finalement il a ouvert plub de dix fols sa porte pour écuuter s'il y avait toujours du monde à la loge. Il y eu avait toujours, nous ne bougions pas. A la fin, voyant qu'on ne s'en allait pas, il a pris sim parti, est descendu quatre à quatre, m'a jeté sa elel sans rien dire, cl s'est ensauvé tout furieux au milieu de nos éclats de rire, cl pendant que l'écaillère di.sait encore : « fu viens bien lard, mon ange! »

— Mais vous vous exposiez à ce que le commandant ne vous employât plus.

— Ah bien oui I il n'oserait pas. Nous le tenons. Nous savons où demeure sa martjol ; et s'il nous disait quelque chose, nous le menacerions d'éventer la mèche. Et puis, pour ses mauvais 12 fr., qui est-ce qui se chargerait de son mén.ige ! Une femme du dehors ? nous lui rendrions la vie trop dure, à celle-là. Mauvais ladre, va! Enfin, monsieur, croiriezvons (pi'il a eu la petitesse de regarder à son bois, et d'éphicbcr le nombre de bûches qu'on a dû brûler en l'atlendanl? C'est quelipie parvenu, bien sûr, quchpie rien du tout enrichi. (la vous a une tête de seigneur et un (orps de gueux; ça déjiensc par ci, ça lé>ine par là. Je ne lui veux pas d'autre mal ; mais ça m'amuse drôlement que sa particulière le fasse aller. Je parie que demain ce sera encore la même ;'iose. Je vas prévenir l'ccaillère qui était ici l'autre fois ; ça nous amusera. Si la petite dame vient, nous verrons si c'est une hrnnetle ou une blondinette, et si elle est gentille. Dites donc, monsieui., <piaud ou sonjte qu'il y a un benêt de mari là-dessous! C'est joliment farce, n'est-ce pas? Mais ça le regarde, ce pauvre cher honmie. Enlin dcnnin nous verrons la petite dame ; et, malgré son voile, il faudra bien qu'elle baisse joliment le nez jionr que nous ne sachions pas de quelle couleur sont ses yeux. En voilà encore ime dimhte de /ms houlexsi'! comme on dit dans mon pays ; ça vient cliez un lionuiie, et ça fait la frime d'avoir |)eur. Mais pardon, excuM", ipie je relire ma marmite de dessus le l'eu ; elle a fini de chanter. C'est (pie le fiicot deniaiiile à être mangé. C'est du grasdouhle, ça va égayer tant soit peu Alfred, car, comme il le dit lui-même : Pour du gras-double il trahirait la France... sa belle France!... ce vieux chéri ...

Pendant que madame Pipelet s'occupait de ce détail ménager, Rodolphe se livrait à de tristes réilexions.

La fenmie dont il s'agissait (que ce fût ou non la marquise d'ilarville) avait sans doute hésité, longtemps combattu avant d'accorder un premier et un second rendez-vous ; puis, elfrayée des suites de son imprudence, un remords salutaire l'avait probablement empêchée d'accomplir celle dangereuse promesse.

Enfin, cédant à un irrésistible entraînement, elle arrive éplorée, agitée de mille craintes, jusqu'au seuil de cette maison; mais, au nmment de se perdre à jamais, la voix du devoir se fait entendre : elle échappe encore une fois au déshonneur.

Et pour qui bravel-elle tant de honte, tant de danger!

Rodolphe connai^sait le monde et le cœur humain ; il préjugea presque sûrement le caractère du commandant, d'après quelques traits ébauchés par la portière avec une naïveté grossière.

N'était-ce pas un homme assez niaisement orgueilleux pour tirer vanité de l'appellation d'un grade absolument insignifiant au point de vue militaire ; un homme assez dénué de lact pour ne pass'envelopper du plus profond incognito, afin d'entourer d'un mystère 'impénétrable les coupables démarches d'une femme qui risquait tout pour lui; un homme enfin si sot et si ladre, qu'il ne comprenait pas que, pour ménager quelques louis, il exposait sa inailresse aux insolentes et ignobles railleries des gens de cette maison !

Ainsi, le lendemain, poussée par une fatale influence, mais sentant l'immensité de sa faute, n'ayant pour se soutenir au milieu de ses terribles angoisses que sa foi aveugle dans la discrétion, dans l'honneur de l'homme à qui elle donne plus que sa vie, cette malheureuse jeune femme viendrait à ce rendez-vous, palpitante, éperdue ; et il lui làudrait suppoi'ter les regards curieux et elfiontés de quelques misérables, peut-être entendre leurs plaisanteiies immondes.

Quelle honte ! quelle leçon ! quel r veil pour une femme égarée, qui jusqu'alors n'aurait vécu que des plus charmantes, des plus poétiques illusions de l'amour !

El l'homme pour qui elle affronte tant d'opprobre, tant de périls, seral-il au moins touché des déchirantes anxiétés qu'il cause ?

Non...

Pauvre fenmie! la passion l'aveugle et la jette une dernière fois au bord de l'abime. Un courageux effort de vertu la sauve eniore. (,Uie ressentira cet homme à la pensée de celle lutte douloureuse el sainte ?

Il ressentira du dépit, de la colère, de la rage, en songeant qu'il s'est déraiigé trois fuis pour rien, et que sa solle fatuité est gravement compiomisc... aux yeux de son portier...

Enfin, dernier trait d insigne et grossière maladresse : cet homme pai le dételle sorte, s'habille de telle sorte pour cette première entrevue, qu'il doit faire mourir de couhision et de honte une femme déjà écrasée sous le poids de la confusion et de la boute !

Oh ! pensait Rodolphe, quel terrible enseignement si cette femme (qui m'est inconnue, je l'esiicre) avait pu entendre dans quels termes hideux on parlait d'une déniai che, coupable sans doute, mais qui lui coûtait tant d'amour, lant de larmes, tant de terreurs, tant de remords !

Et puis, en songeant que la marquise d'ilarville pouvait être la triste héroïne de cette aventure, Rodolphe se demandait par quelle aberration, par quelle faialilé M. d'ilarville, jeune, spiiituel, dévoué, généreux, cl surtout tendrement épris de sa fenmie, pouvait être sacrifié à un autre nécessaircinent niais, avare, égoïste et ridicule. La marquise s'était-elle donc seulement éjjiise de la figure de cet homme, que l'on disait trèsbeau ?

liodolphe connaissait cependant madame d'Harville pour une femme de cœur, d'esprit et de goût, d'un caractère plein d'élévation; jamais le moindre propos n'avait eflleuré sa ré|iulalion. Où avait-elle connu cet homme? Rodolphe la voyait assez fréquemment, et il ne se souvenait pas d'avoir rencontré personne à l'hôtel d'ilarville qui lui rappelât le commandant. Après de mûres réilexions, il finit presque par se persua • der qu'il ne s'agis.sait pas de la marquise.

Madame l'ipelct, ayant accompli ses devoirs culinaires, reprit son entretien avec Rodolphe.

— Qui habile le second? dcmnnda-t-il à la portière.

— C'est la mère Biiretle, une fierc femme pour les cartes. Elle lit dans votre main comme dans un livre. 11 y a des personnes très connue il faut qui viennent chez elle pour se faire dire la bonne aventure. . et elle gagne plus d'ai gent qu'elle n'est grosse. El pourtant ce n'est qu'un de ses métiers d'être devineresse.

— Que f;iit-clle donc encore?

— Elle lient comme qui dirait un petit mont (I) bourgeois.

— Coiiunent !

— Je vous dis ça parce que vous êtes jeune honmie, et que ça ne peut que vous foriilicr dans l'idée de devenir notre locat.'.ire.

— Pourquoi donc ?

— Une supposition : nous voilà bientôt dans les jours gras, la saison où poussent les pienelles el les débardeurs, les turcs et les sauvages ; dans celte saison-là les [iliis calés sont quelquefois gênés... Eh bien ! c'est toujours commode d'avoir une ressource dans sa maison, au lieu

(1) Mont-dc-piéK.

LES MYSTERES DE PARIS

d'élre obligé de touiir tliez ma tante, où c'csl bien plus huiniliaiil, car on y va :ui vu et su de lout le gDuverncuicnt.

— Chez voIie l;inte? e'Ii; prèle dune sur gages ?

— (àiniincut, vous ne savez pas?... Allez duiie, allez donc, farceur !... Vous laites rinnoicnt à voire âge!

— Je lais l'iuMiiccMl ! en quoi, madame Pipelet ?

— Kn me demandant si c'est ma tante qui piète sur gages.

— Parce que..

— Parce que tous les jeunes gens en âge de raison savent qu'aller nicllre quelque chose au mont-de-piété ça se dit aller chez ma tanic.

— Ah ! je comprends... la locatairi' du second prèle aussi sur gages?

— Allons doue, monsieur le souinois, ccriaiiiement qu'elle prèle ur g.iges, cl iiioius cher qu'au grand uiuut... Kt puis, c'est pas embrouillé du lout ; on n'cblp.is

embarrassé d'un tas de paperasses, de reconnaissances , de chiffres... du lout , du tout. Une supposition : on apporte à la mère Burette une chemise qui vaut 5 francs : elle vous prèle 10 sous, au i)ont de huit jours vous lui eu raiiportcz -20, sinon elle garde la chemise.

Comme c'est simple, hein ? Toujours des coMiplcs ronds ! Un enfant cmiprendrait ça.

— C'est fort clair, en effet ; mais je croyais qu'il était défendu de prêter aiiiei sur gages.

— Ah ! ah I ah !

s'écria madame l'i- 1 clct en riant aux éclals , vous sortez doue (le votre village, jeune bouiMic?...

l'aiilnii, j;' vi'us parle comme si je ferais votre mère et i|ue vous seriez mon en-

nt.

— Vous êtes bien jonne.

— Sans doute que c'est défendu de prêter sur gages mais, si on ne laisail que ce (pii est permis, dites (loue, (ui resterait joliment souvent les bras croisé-. La nicre Curette n'écrit pas, ne donne pas de reçu , il n'y a pas de preuves contre elle, elle se moque <lc la police. C est joliment drôle, allez, les 6a- 2iirrf.«qM on voit porter chez elle. Vous ne croiriez pas sur quoi elle prèle quelquefois? je l'ai vue prêter sur un perroquet gris qui jurait

'>ien comme un possédé, le gredin

Jsleur?...

— Attendez donc... il était coimu : c'était le perroquet de la veuve d'un fadeur qui demeure ici près, rue Sainte-Avoye, mad.one d'IIerbelot; ou savait qu'elle lenait aillant a son perroquet qu'à sa peau ; la nicre Burette lui a dit : Je vous prèle 10 francs sur votre bête ; mais si dans huit jours, à midi, je n'ai pas mes 2J francs...

— Ses 10 francs.

— Avec les iiitérôls ça faisait juste 20 francs; toujours des comptes ronds. Si je n'ai pas mes 20 francs et les frais de nourrilure, je donne à Jacqiiot \me peiiie salade de persil, assaisouiiée à l'arsenic. Elle connaissuil bien sa pratique, allez. Avec cette peur-là, la mère Burette a

Lli bien, douleur, cunmieiU vas-tu/... toi qui es si savant, sauve-toi Joue I — I'aueSI.

Sur un perroquet ? mais quelle

eu ses 20 francs au bout de sept jours, et madame d'Herbelot a remporté sa vilaine bête, qui perlorait toute la journée des F., des S. et des B., (pie ça en faisait luugir Alfred, (pii est trcs-bégueule. C'est tout simple, son père étail curé... dans la révolution, vous savez... il y a des curés qui ont épousé des religieuses.

— i:t la mère Burette n'a pas d'autre métier, je suppose ?

— Elle n'en a pas d'autre, si vous voulez, l'ourlant, je ne sais pas trop ce que c'est qu'une espèce de manigance qu'elle tripote quelquefois dans une petite clia[nbre où personne n'entre, excepté M. Brasr.oiige et une vieille borguesse qu'on appelle la Chouette.

liodolphe regarda la portière avec èlonnemenl.

Celle-ci, en intcriuétant la surprise de son futur locataire, lui dit :

— C'est un drôle de nom, n'est-ce pas, la Chouette?

— Oui... et celte femme vieot souvent ici?

— Elle n'avait pas paru depuis six semaines; mais avanthier nous l'avons vue ; elle boitait un peu.

— Et que vientelle faire chez celte diseuse de bonne aventure?

— Voilà ce que je ne sais pas; du moins quant à la manigance de la petite chambre dont je vous parle, où la Chouette entre seule avec M. Bras-Rouge et la mère Burette , j'ai seulement remarqué que ces jours-là la borgnesse apporte toujours un paquet dans son cabas, et M. Bras -Rouge un paquet sous son manteau , et qu'ils ne remimrtent jamais rien.

— Et ces paquets, que contiennent-ils?

— Je n'en sais rien de rien, sinon qu'ils font avec ça une ratatouille du diable; car on sent comme une odeur de soufre, de charbon et d'étain fondu en passant sur l'escalier ; et puis on les entend soulfler, souiller, soufller... comme des forgerons. Bien sûr que la mère Burette manigance par rapport à la bonne aventure ou à la magie... du moins c'est ce que m'a dit M.César Bradamau:i, le locataire du troisième. Voilà un particulier que ce M César ! Quand je dis un particulier, c'csl un Italien , quoiqu'il

parle français aussi bien que vous et moi, sauf qu'il a beaucoup d'accent; mais c'est égal, voilà un savant! et qui connaît les simples, et qui vous arrache les dents, pas pour de l'argent, mais pour l'honneur. Oui, moiisiciii , pour le pur honneur. Vous auriez six mauvaises dents, et il le dit lui-même à qui veut rcnlendre, il vous arracherait les cinq premières pour rien, il ne vous ferait jamais payer que la sixième. Ça n'est pas de sa faute si vous n'avez (|ue la sixième.

— C'est généreux !

— 11 veuil par là-dessus une eau très-bonne qui empêche les cheveux de loiubcr, guérit les maux d'yeux, les cors aux pieds, les fai» blesses d'estomac, et détruit les rats sans arsenic.

— Cette même eau guérit les faiblesses d'estomac '...

LES MYSTÈRES DR PARIS

— Celte même eau. "

— Elle détruit aussi les rais?

— Sans en manquer un, [i: rcc que ce qui est très-sain à I homme est très-malsain aux animaux.

— C'est juste, madame Pipilcl, je n'avais pas songé à cela.

— El la preuve que c'est une liès-bonne eau, c'est qu'elle esl faite avec des simples que M. César a recollés dans les montagnes du Liijan, du côté de chez dos espèces d'Aincricaiiib d'où il a aussi amené son cheval qui a l'air d'un tigre ; il esl tout blanc, picolé de lâches baii^s. Tenez, quand M. César Bradamanli esl moiili' sur sa hcle avec son habit rouge à revers jaunes et sou i hape;iu à plumet, on payerait pour le voir ; car, parlant par respccl, il ressemble à .ludas Iscàriote avec sa grand g barbe rousse. Depuis un mois il a engagé le fds à M. Bras- Rouge, le petit Tortillard, qu'il a habillé comme qui dirait en troubadour, avec une toque noire, une collerette et une jaquette abricot ; il bal du tambour à l'entourdcM.Césarpour attirer les pratiques, sans compter que le petit soigne le cheval tigré du dentiste.

— Il me semble que le (ils de voire principal locataire remplit là un emploi bien modesle.

— Son père dit qu'il veut lui (aire manger de la vache enragée, à cet enfant ; que sans ça il finirait sur un (•chafaud. Au (ail, c'est bien le plus malin singe... et méchant, il a fait plus d un tour à ce pauvre M. César Bradamanli, qui est la crème des honnêtes gens. Vu qu'il a guéri Allrcd (l'un rhumalisnie , nous le portons dans noire c<eur. Eh bien!

monsieur, il y a des gens assez dénaturés pour. . mais non, ça fait dresser les cheveux sur la lèle. Alfred (lit (jue si c'était vrai il y aurait cas de galères.

— Mais encore?

— Ah ! je n'ose pas. je n'oserai jamais.

— N'en parlons plus.

— C'est que... foi dlionuèle fenune , dire ça a un jeune homme...

— N'en parlons phi>, ujadame Pipe

— Au fait, comme vous sciez noire locataire, il vaut mieux

que vous soyez prévenu que c'est des mensonges. Vous èles, n'est-ce pas, en position de faire amitié et société avec .M. Bradamanli ; si vous aviez cru à ces bruits-là, ça vous aurait peul-èlre dégoûté de sa connaissance.

— Parlez, je vous écoute.

— On dil que quand... des fois une jeune fille a fait une sottise

vous comprenez... n'est-ce pas? et qn t lie en craint les suites...

— Tenez, voilà que je n'ose plus...

— Mais encore ?

— Non ; d'ailleurs c'esl des bêtises. . .

— ni tes toujours.

La palette de Cabiiuii

— Des mensongis. o

— Dites toiijijiirs.

— C'est des mauvaises langues.

— Mais encore?

— Des gens qui sont jaloux du cheval tigré de M. César.

— A la bonne heure; mais enfin que disent-ils ?

— Ça me fait honte.

— Mais quel rapport y a-t-il entre une petite fille qui a (ail une fauie et le^charlalan ?

— Je ne dis pas que ça soit vrai !

— Mais, au nom du ciel, quoi donc? s'écria Rodolphe, impatienté des réticences bizarres de madame Pipelet.

— Ecoutez, jeune homme, reprit la porlière d'un air solennel, vous

me jurez sur l'honneur de ne jamais répéter ça à personne.

— (Juandje saurai ce que c'est, je vous ferai , oui ou non, ce serment.

— Si je vous dis ça, ce n'est pas à cause des 6 francs que vous m'avez promis, ni à cause du cassis...

— Bien, bien. '

— C'est à cause de laconliance que vous m'inspirez.

— Soit.

— Et pour servir ce pauvre M. César Brad.imanti en le disculpant.

— Votre inlention est excellente , je n'en doute pas ; ch bien ?

— On dil donc...

mais que ça nesorlc pas de la loge, au moins.

— Certainement ; l'on dit donc...

— Allons, voila que je n'ose plus encore une fois. Mais, tenez , je vas vous dire ça à l'oioille .

ça me l'eia moins d'elfcl... Dites donc, coiiiiiie je suis cnr.ii.t, Ijcin ?

El l.i vieille miiritiiiia loul bas qiirl- (pics mois à Itoilolphc, qui trcssaillil d époiivaiilc.

— Oh ! mais c'est adieux! sécria-lil en se levant par nu m nivenient niaclii liai, et regardant au- Idiir de lui presque avec terreur, (omme si celte maison eût été maudite.

— .Mon Dieu! mon Dieu! ninMinn.i-l'il à denii-vuix ilans une stupeur douloureuse, de si alioniinables

crimes sont-ils donc possibles! Et celle hideuse vieille qui cal presque indifférente à l'horrible ié\élation qu'elle vient de me faire ! • La porlière n'entendit pas Rodolphe, cl reprit en continuant de s'occuper de son ménage ;

— N'est-ce pas, que c'est un tas de mauvaises langues? Comment ! un homme qui a guéri Alfred d'un rhiinialiMne, un homme qui a raiiicno un cheval ligré du i.iban, un homme qui vous propose ilc vous arracher ciiiil dents gratis sur six, un homme qui a des ccriilicals de toule l'Europe, cl qui paye son terme rubis sur l'ongle. .\h bien ! oui., philol la mon que de croire ça !

Pendant que madame Pipelel maiiifesl.iil son iiidignalion contre les calomnialeurs, Rodolphe se rappelait la lettre adl•c^sée à ce cli.irlalan.

LES MYSTÈRES DR PARIS

lettre éorile sur gros papier, d'une écriluie contrefaite et à moitié clïacée par les traces duue larme.

Dans celte larme, dans cette lettre mystérieuse adressée à cet homme, Rodolpiie vit un diame....

Un terrible drame.

Un presscnlini(!nt involontaire lui disait (juc les bruits atroces qui cornaient sur l'ilalioii élaient londés.

— Tenez, voilà .Ml'red, s'écria la portière; il vous dira comme moi que c'est dos mécbanles langues (lui accusent d horreurs ce p:tuvre M. César Brudamanli, qui l'a guéri d'un rluiniatisme.

CUAPITRE X.

Monsieur Pipelet.

>'ous ra|ipellerons an lecteur que ces faits se passaient en (838. . .

M. Pipelet entra dans la loge d'un air grave, magistral; il avait soixante ans environ, un nez énorme, un embonpoint respectable, une grosse liçure taillée et enluminée à la façon des bonshommes casse-noisettes de Nurend)crg. Ce masque étrange était coiflc d'un chapeau trojnblon à larges bords, roussi de vétusté.

AKred, cpii ne quittait pas pins ce chapeau que sa femme ne quittait sa perruque fantastique, se prélassait dans un vieil habit vert à basques immenses, aux revers pour ainsi dire plombés de souillures, tant ils paraissaient çà et là d'un gris luisant. iMalgré son cliapean troinblon et son habit vert, qui n'étaient pas sans un certain cérémonial, M. l'ipelet n'avait pas déposé le modeste emblème de son métier : un tablier de cuir dessinait son triangle fauve sur un long gilet diapré d'autant de couleurs que la courle-poinle arlequin de madame l'ipelet.

Le saint que le portier fit à liodolphe ne manqua pas d'une certaine affabiliié ; mais, hélas ! le sourire de cet homme était bien amer.

On y lisait l'expression d'une profonde mélancolie, ainsi que madame Pipelet l'avait dit à Rodolphe.

— Alfred, monsieur est un locataire pour la chambre et le cabinet du quatrième, dit madame Pii)elet en présentant Rodolphe à Alfred, et nous t'avons attendu pour boire un verre de cassis qu'il a fait venir.

Celte attention délicale mil à l'inslant M. Pipelet en ccnllaucc avec Rodolphe le portier porta la main au rebord antérieur de son chapeau, et dit dune voix de basse digne d'un chantre de cathédrale :

— Nous vous sati^(erons, monsieur, conune portiers, de même que vous nous salislérez comme locataire ; qui se ressemble s'assemble.

Puis, s'interronq)ànt, M. Pipelet dit à Rodolphe avec anxiété:

— A moins ponrlanl, monsieur, que vous ne soyez peintre.

— Non, je suis commis marchand.

— Alors, monsieur, à vous rendre mes humbles devoirs. Je félicite la nature de ne pas vous avoir fait naître l'égal de ces monstres d'artistes!

— Les artistes... des monstres? demanda Rodolphe

M. Pipelet, au lieu de répondre, leva ses deux mains au plafond de sa loge et lit entendre une sorte de gémissement courioucé.

— C'est les peintres qui ont empoisonné la vie d'Alfred. C'est eux qui lui ont fait la mélancolie dont je vous parlais, dit tout bas madame Pipelet à Rodolphe. Puis elle repril plus haut et d'un ton caressant ; Allons, Allred, sois raisoiniable, ne pense pas à ce polisson-là... tu vas le faire du mal, tu ne pourras pas diner.

— Non, j'aurai du courage et de la raison, répondit M. Pipelet avec une dignité triste et résignée. 11 m'a fait bien du mal : il a été mon persécuteur, mon bourreau, pendant bien longlenips; mais maintenant je le méprise. Les peintres, ajoula-t-il en se tournant vers Rodtdplio, ah ! monsieur, c'est la peste d'une maison, c'est son baccbanal, c'est sa ruine.

— Vous avez logé un peintre?

— Hélas ! oui, monsieur, nous en avons logé un 1 dit M. Pipelet avec amertume, un peintre qui s'appelait Cabiiun, encore!

A ce souvenir, malgré son apparente modération, le portier ferma convulsivement les poings.

— Etaii-ce le dernier locataire qui a occupé la chambre que je viens louer? demanda Rodolphe.

— Non, non, le dernier locataire clait im brave, un digne jeune homme, nommé M. Germain, mais avant lui c'élail Cabrion. Ah ! monsieur, depuis son départ, ce Cabrion a nian(|iié me rendre fou, bébélé.

— L'anriez-vous regretté à ce point? demanda liodolphe.

— Cabrion regrette! reprit le portier avec stupc nr ; regret 1er C;\brionj Mais (igiirez-vons donc, monsieur, que M. Braslîougelui a piyé deux fermes pour le làire déguerpir d'ici ; car on avait élé assez malheureux pour lui faire un bail. Quel garnement ! Vous n'avez pas mie idée, monsieur, des horribloi. leurs qu il nous a jonés à nous et aux locataires. Pous ne parler que d'un seul de ces tours, il n'y a pas un instrument à vent dont il n'ait f.iil bassement son complice (lour démor.iliser les locataires ! Oui, monsieur, depuis le cor de chasse juscpi'au

serpent, monsieur! il a abusé de tout, poussant la vilenie jusqu'à jouer faux, et exprès, la même note pendant des heures eulièj es. C'élail a en devenir fou. On a lait plus de vingt pétitions au principal locataire. M. Rias-Rouge, pour (|u'il chassât ce gueux-là. Enliu, monsieur, on y parvint en lui payant deux termes... C'est drôle, n'est-ce pas? un locataire à qui on paye deux termes ; mais on lui en aurait payé trois pour s'en dépêtrer. Il part... Vous croyez peut-èlre que c'est fini du Cabrion? Vous allez voir! Le lendemain, à onze heures du soir, j'étais Couché. Pan, pan, pan! Je tire le cordon. On vient à la loge.« Bou^oir, portier, dit une voix, voulez-vous me doimer une mèclie de vos cheveux, s'il vous plait?» Mon épouse me dit :« C'est quelqu'un qui se trompe de porte ! » Et je réponds à riu(0ium : « Ce n'est pas ici ; voyez à côté. — Pourtant (!'est bien ici le numéro 17? Le portier s'appelle bien Pipelet ! reprend la voix. — Oui, que je dis, je m'appelle bien Pipelet.— Lb bien ! Pipelet mon ami, je viens vous demander une meclie de vos cheveux pour Cabrion; c'est son idée, il y lient, il en veut. »

M Pipelet regarda Rodolphe en Secouant la tète et en se croisant les bras dans une attitude sculpturale.

— Vous con)prenez, monsieur? C'est à moi, son ennemi mortel, à moi qu'il avait abreuvé d'outrages, qu'il venait impudemment demander une meebe de mes cheveux, une faveur que les dames refusent même quelquefois à leur bien-aimé !

— lincore si ce Cabrion avait été bon locataire conmie M. Germain ! repril Rodolphe avec un sang-froid imperlu;bable.

— Eût-il été bon locataire, je ne lui aurais pas davantage accordé celle mèche, dit maji;stueusement l'hoMUOC au chapeau iromblou ; ce n'est ni dans mes principes ni dans mes habitudes ; mais je me serais fait un devoir, une loi, de la lui refuser poliment.

— Ce n'est pas tout, repril la portière; figurez-vous, monsieur, que depuis ce jour-là, le matin, le soir, la nuit, à toute heure, cet affreux Cabrion avait déchaîné une nuée de rapins qui venaient ici l'un après l'auiie demander à Alfred une mèche de ses cheveux, toujours pour Cabrion !

— Et vous pensez si j'ai cédé ! dit M. Pipelet d'un air déterminé, on m'aurait plutôt traîné à l'échafaud, monsieur ! Après trois ou quatre mois d'opiniâtreté de leur part, de lésistance de la mienne, mon énergie a triomphé de racbarnement de ces misérables. Ils ont vu qu'ils s'alta()uaicnt à mie barre de fer, et ils ont élé bien lorcés de renoncer à leurs insol nies prétentions. Mais c'est égal, monsieur, j'ai été frappé là. — Alfred porta la main à son cœur. — J'aurais eu commis des crimes afireux que je n'aurais pas eu un sommeil plus bourrelé. A chaque in-stant je me réveillais en sursaut, croyant entendre la voix de ce damné Cabrion. Je me déliais de tout le monde : dans chacun je supposais un ennemi ; je iierdais mon aménité. Je ne pouvais voir une ligine étrangère se présenter au carreau de la loge sans frémir en pensant ([ue c'était peutêlre qnehpi'un de la bande à Cabrion. El même encore maintenant, monsieur, je suis soupçonneux, lenfrogiié, sombre, épilogucur comme un malfaiteur. .. je crains d'épanouir mon àme à la moindre nouvelle connaissance, de peur d'y voir surgir quelques-uns de la bande à Cabrion ; je n'ai de goùl à rien.

Ici madame Pipelet porta son index à son œil gauche, comme pour essuyer une larme, et lit un signe de têle affirmatif.

Alfred continua d'un ton de plus eu plu» lamentable :

—Enliu je me recroqueville sur moi-même , et c'est ainsi que je vois coulei le llenve de la vie. Avais-je tint, monsieur, de vous dire que cet infernal Cabiion avait empoisonné mon existence?

Et M. Pipelet, poussant un piofond soupir, inclina son chapeau tromblon sous le poids de celle immense infortune.

— Je conçois mainteii.inl (pie vous n'aimiez pas les peintres, dit Rodolphe; mais du moins ce M. Germain dont vous parlez vous a dédommagé de .\l. i abiion!

— Oli ! oui, monsieur; voilà un bon et digne jeune homme, franc comme l'or, scrvi.dile, et p.is fier, et gai, mais d'une bonne gaieté qui ne faisait de mal à personne, au lieu d'être iusolcnl et goguenard comme ce Cabrion, que [»ieu confonde !

— Allons, cahnez-v(]us, mon cher monsieur Pipilet, ne prononcez pas ce nom-là. Et maintenant quel est le propriétaire assez heureux pour posséder M. Germain, cette perle des locataires?

— Ni vu ni connu... personne ne sait ni ne saura où demeure à celte heure M. Germain. (Juand je dis personne... excepté mademoiselle Rigolette.

— Et ([u'est-ce que mademoiselle Rig(dette? demanda Rodolphe.

— Cne petite ouvrière, l'.iulie locataire du qualrieme, repril madame Pipelet. Voilà une antre perle, payant son ternie d'avance, et si proprelte dans sa chambrelle, et si gentille pour tout le monde, et si gaie... un véiitable oiseau du bon Dieu pour être aveiiaiile et joyeuse ! avec ça Iravaillense comme un petit castor, gagnant quelquefois jusqu'à ses deux francs par jour, neiis dame avec bii n du mal !

— Mais comment mademoiselle Higoletia est-elle la seule qui sache la demeure de M. (Ierm;iin?

— (,iuand il a (piillé la maison, reprit madame Pipclel, il nous a dit : « Je n'atlends pas de lettres; mais, si par hasard il m en arrivait, vous les remetlriez à mademoiselle l'.igolelle. » Et en ça elle était digne de sa conliance, quand même la leltre serait chargée; n'est-ce pas, Alfred?

— I.e fait es! qu'il n'y aurait rien à dire S'.ir le compte de mademoi-

LES MYSIÈKES DE PARIS

selle Higolello, dit sévèicinenl le poiliiT. si elle ii'avail pas eu la laiblesse do se laisser cajoler par cet infâme Cal!n'.)ii.

— Pour ce qui est de ça, Allied. repi il la piirlicre, tu sais bien cpie ce n'est pas la faule de iiiadeiiioiselle Rigolelle, ça tient au local; car ça été tout de iiiènie avec le coiniiiis voy.igeiir qui oitup.iit la cliainlire avant (labrion, comme après ce niécliant peintre ça été M. Geiniaiu (jui la cajolait ; encore une fuis, ça ne peut être autrement, ça tient au local.

— Ainsi, dit Rodolphe, les locataires de la chambre que je veux louer fout nécessairement la cour à mademoiselle Rigolette?

— Nécessairement, monsieur; vous allez comprendre ça. On est voisin avec mademoiselle Iligolette, les deux chandjres se tout lient; eh bien ! entre jeunesse... c'est une lumière à allumer, nn peu de braise i\ emprimler, ou bien de l'eau. Oh ! quant à l'eau, on est sûr d'en trouver chez uiademoiselle Higoldle, elle n'en mamiuc jamais : c'est son luxe, c'est un vrai petit canard. Dès qu'elle a un mounni, elle est tout de suite à laver ses carreaux, son loyer. Aussi c'est toujours si propre chez elle!... vous verrez ça |

— Ainsi M. Germain, eu égard à la localité, a donc été, connue vous dites, bon voi^in avec mademoiselle Rigolclte?

— Oui, monsieur, et c'est le cas de dire qu'ils étaient nés l'un pour l'autre. Si gentils, si jeunes, ils faisaient plaisir à voir descendre les escaliers le dimanche, le seul jour de congé à ces pauvres enfants ! elle bien attifée d'un joli bonnet et d'une jolie robe à vingt-cin<i sous l'aune, qu'elle se fait elle-même, mais qui lui allait comme à une petite rtiue ; lui, mis en vrai muscadin !

— Et iM. Germain n'a plus revu mademoiselle Rigolelte depuis qu'il a quitté cette maison?

— Non, monsieur, à moins que ça ne soit le dimanche, car les autres jours mademoiselle Rigoletle n'a pas le temps de penser aux amoureux, allez ! Elle se lève à cinq ou six heures, cl trav:iille jusqu'à dix, quelcpielbis onze heures du soir; elle ne quitte jamais sa chambre, excepté le matin pour aller acbi ter la provision pom' elle et ses deux serins, et à eux trois ils ne mangent guère, allez ! Qu est-ce qu'il leur faut .' Deux sous de lait, un peu de pain, du mouron, de la salade, du millel, et de la belle eau claire; ce qui ne les empêche pas de babiller et de gazouiller tous les trois, la petite et ses deux oiseaux, que c'est une bé;iédiction!... Avec ça, bonne et charitable en ce qu'elle peut, c'est-à-dire de son temps de sommeil et de .ses soins, car, en travaillant quelqui fois pliis de douze heures par jour, c'est tout juste si elle gagne de quoi vivre... Tenez, ces malluureux des mansardes, (pie M. Dras-Kouge va mettre sur le pavé pas plus lard que dans tio s ou quatre jours, mademoiselle Uigolette et M. Germain ont veillé leurs enfants pendant plusieurs nuils !

— il y a diuic une famille malheureuse ici?

— Jlalheureuse, monsieur ! Dieu de Dieu ! je le crois bien. Cinq enfants en bas âge, la mère au lit, presque mom aille, lagraud'mère idiote; et pour nourrir tout ça un homme cpii ne mange pas du pain toul son soûl en trimant comme un nègre ; car c'est un l.uiienx ouvrier 1 Trois heures de sommeil sur vingt-quatre, voilà tout ce qu'il prend, et encore quel sommeil !... quand on est réveillé par des enlants qui crient : « Du pain ! » par une femme malade qui gémit sur sa paillasse, ou par la vieille idiote qui se met (pulquefois à rugir comme une louve... de faim aussi, car elle n'a pas plus de raison qu'une bète. Quand elle a trop envie de manger, ou rcnt(Mid des escaliers, elle hurle.

— Ah ! c'est affreux ! sécria Uodolphe ; et personne ne les secourt?

— Dune ! monsieur, on fait ce qu'on peut entre pauvres gens. Depuis que le commandai.'t me donne ses 12 fiancs par mois pour faire son ménage, je mets le pot-au-feu une fois la sfinaiiic, et ces malheureux d'eu haut ont du bouillon. Mademoisello Itigolelle prend sur .ses nuits, et dame! ça lui coûte toujours de l'éclairage, pour faire, avec des rognuies d'éloflès, des brassières et des béguins aux petits... Ce pauvre .M. Germain, quel il pas bien calé non plus, faisait semblant de recevoir de temps en temiis quelipics bonnes bouteilles de vin de cliez lui, et Morel (c'est le nom de l'ouvrier) buvait un ou deux fameux coups qui le réchauffaient et lui mettaient pour un moment du cœur au venue.

— Kl le charlatan ne faisait-il rien pour ces pauvres gens?

— M. Rrad.imanti? dit le portiei- ; il m'a i;uéri de mon rhumatisme, c'e^l vrai, je le vénère; mais dès ce jour-là j'ai dit à mon épouse : « Anastasic, M. Bradamanli... llnm ! hum ! te l'ai je dil, Anastasie !

— C'est vrai, lu me l'as dit, mais il aime à rire, cet homme ! du moins à sa manière, car il ne desserre pas les dénis pour cela.

— Qu a-l-il donc fait?

— Voilà, monsieur. (Jitaiid je lui ai parlé de la misère des !\Iorel, à propos de c!e qn'd se plaignait ipie la vieille idiote avait hurlé de faim loue la nuit, et (pie lui, c.i ravaitempêclio de diirmir, il m'a dit : <( Puisqu'ils soiil si mallieureux, s'ils ont des dents à arraelier, j(^ ne leur ferai pas iiirme payer la sixième, et je leur donnerai une bouteille de mon eau à moitié prix. »

— !:b bien! s'écria M. l'ipclcl, quoiqu'il m'ait giiéii de mon rbumalisuKs je uiainlicns qiK! c'est une plai-anleiie indéeenle. .Mais il n'en l'ait iaiiiai:, d'autres... et encore si elles u'étaieut qu'indécentes !

— Songe doue, Alfred, (pi'il est Italien, et que c'e^t peiit-èlre la manière de pl.iis;;nler chez eux.

— Décidément, mad.mie Pipelel, dil Rodolphe, j'ai mauvaise opinion de cet bouline, et je ne ferai pas, comme vous (Jiles, ni amitié ni société avec lui... Et la prêleuse sur g;iges a-l-elle élé [dus charitable?

— llum ! dans le prix de M. liradamanti, dit la portière: elle leur a piété sur leurs pauvres liai des... Tout y a passé, jusqu'à leur dernier matelas... C'est [las l'embarras, ils n'en ont jamais eu que deux.

— Et maintenant elle ne les aide pas?

— La mère liuretle? Ah bien! oui; elle est aussi chiche dans son espèce (pie son amoureux dans la sienne; car, dites donc, M. Bras- Rouge et la mère Biiretle... ajouta la portière avec un clignement d'yeux et un boeliemeut de téle extraordinairement malicieux.

— Vraiment ! dil Rodolphe.

— Je crois bien... à mort!... El allez donc ! les ét<;s de la Saint-Martin sont aussi chauds que les autres, n'est-ce pas, vieux chéri ?

M. Pipelet, pour toute réponse, agita mélancoliquement son chapeau trombloii.

Depuis que madame Pipelet avait fait montre d'un sentiment de chalilé à l'égard des mallieurenx des mansardes, elle semblait moins repoussante à Rodolphe.

— Et rpiel est l'état de ce pauvre ouvrier?

— Lapidaire en faux ; il travaille à la pièce, et tint, tant qu'il s'est conlrefait à ce métier-là : vous le verrez ... Après toul, un homme esl un homme, et il ne peut (pie ce qu'il peut, n est-ce p.is? Et, (pi.nid il faut donner la pàlée à une famille de sept personnes, sans se compter, il y a (lu tirage ! Et encore sa (illii aînée l'aide de ce qu'elle peut, et ça n'est guère.

— Kl quel âge a celte fille?

— Dix-sepl ans, et belle, belle... comme le jour: elle est servante chez un vieux grigou, riche à acheter Paris, un nolaire, M. Ja( qiies Fcrrand.

— M. Jacques Ferrand ! dit Rodolphe étonné de celte nouvelle rencontre, car c'était chez ce notaire, ou du moins près de sa goiivernaijle, qu'il devait prendre les renseignements relalils à la Goualeuse. M.Jacques Ferrand qui demeure rue du Seniier? reprit-il.

— Juste !... vous le connaiss(!z?

— Il est le notaire de la maisiin de commerce à laquelle j'appartiens.

— Eh bien ! alors vous devez savoir que c'est un fameux lesse-<nalthieu, mais, faut être juste, houuêle et dévot... tous les dimanelies à la messe et à v("pres, faisant ses p;\ques et allant à tonlés^e : s'il bicoïc, ne fricotant jamais qu'avec des prèlrcs, buvant l'eau bénite, dévorant le pain bénit... un saint homme, ipioi ! la caisse d'épargne des petites gens qui jilaceiit leurs économies chez lui ! mais d.mie I avare et dur à cuire pour les autres eoniiiie pour lui-même. Voilà dix-huit mois ipie celte pauvre Louise, l.i liile du lapid.iire, esl servaule chez lui. C'est un agneau pour la douceur, un chev;il pour le travail. Elle l'ait ifiul là, et 18 francs de g:iges, ni |ilus ni moins; elle g,u(h.' (j francs p.ir mois pour s'enlrelenir, et donne le reste à sa funilie : c'est toujours ça ; mais quand il faut que sept personnes rongent là-dessus!...

— Mais le Iriivail du père, s'il est laborieux?

— S'il est laiiorieiix! C'est un homme qui de sa vie n'a été bu : c'est rangé, c'est doux comme un Jésus; ça ne demanderait au bon Dieu pour toute réeouipense (pie de f.iire durer les jours quarante-huit heures, pour pouvoir gagner un peu plus de pain pour sa marmaille.

— Son travail lui rapporte donc bien peu ?

— 11 a été aiité pendant trois mois, et c'est ce qui l'a arriéré; sa femme s'est ahin^é la santé en le soignant,. cl à celte heure elle est morihoud(; ; c'est pendant ces trois mois (ju'il a fallu vivre avec les 12 Ir. de Louiyc, el avec ce (pi'ils ont emprunlé sur gages à la mère Burette, et aussi (piel(|iies éciis que lui a prêtés la courtière en pierres faii,-ses pour qui il Ir.ivaillc. M.iis huit personnes! j'en reviens toujours là, et si vous voyiez leur bouge!... Mais, tenez, monsieur, ne parlons pas de ça, voilà notre diner cuit, el, rien que de penser à leur mans;irde. ça me tourne sur rcstom:ic. Ileuieusement .M. Rras-Roiige va en débarras er la maison. (Juaiid je dis heureusement, ça n'est pa's par méchanceté, an moins. Mais, puisqu'il faut (pi'ils soient mallienreux, ces pauvres Mord, et (pie nous n'y pouvons lii n, autant quils aillent être mallieureux ailleurs. C'est un crèye-ciBur de moins.

— Mais, si on les cIilissc 1 ici, où iront-ils?

— Dame ! je ne sais pas, moi.

~ Et combien peu!-il gagner par jour, ce pauvre ouvrier?

— S'il n'était pas obligé de soigner sa mère, sa femme et les enfants, il gagnerait bien 4 à o francs, parce ipi'il s'acharne; mais, comme il perd les trois quarts de son tem|)s à faire le méa.ige, c'est au plus s'il gagne -50 siiiis.

— En etlèl, c'est bien peu. Pauvres gens !

— Oui, pauvres gens, allez! c'est bien dit. Mais il y en a tant de pauvres gens, que, puisipi'on n'y peut rieu, il faut bien s'en consoler, n'est-ce pas, Alfred?. "liais, à propos de consoler, et le cassis, nous ne lui disons rien.

— Fraiicbemeut, madame Pipelel, ce que vous m'avez raconté là m'a serré le eouir; vous boirez à ma santé avec M. Pipelet.

— Vous êtes bien houuêle, monsieur, dit le portier ; mais voulezvous toujours voir la chambre d'eu haut?

— Volontiers; si elle me coiivieiil. je vous donnerai le denier à Dieu. Le portier sortit de sou antre. Rjdelplie le suivit.

LES MYS'IÈUES DE PARIS

CIIAPITOE XI.

Les quatre étages.

L'escalier sombre, humide, paraissait encort; plus obscm- par telle trisl(! jounico d'hiver.

L'eiiti'ée de chacun des ap|iiirti inouïs de celle maison olïrait pour ainsi dire à l'œil de l'observateur une physionomie parlitidiéie.

Ainsi la poi le du logis qui servait de petite maison au tomiuaudant élait fraichenieut peinte d'une couleur brune veinée imiiani le palissandre ; un boulon de cuivre doré élincelail à la serrure, tl un beau cordon de sonneile à houppe de soie rcuge contrastait avec l.i sordide vétusté des murailles.

La porte du second étage, habité par la devineresse, | rèleuse sur gages, pré;entiiit nn aspect plus singulier ; un hibou empaillé, oiseau suprêmement symboliipic et cabalisti(pie, élait cloué par les pâlies et par les ailes au-dessus du chambranle; un petit guichel, grillagé de (il de fer, perniellait d'examiner les visiteurs avant d'ouvrir.

La demeure du charlatan italien, que l'on soupçonnait d'exercer un épouvantable métier, se distinguait aussi par son enlrée bizarre.

Son nom se lisait tracé avec des dénis de cheval incrustées dans une espèce de tableau de bois noir appli(iué sur la porte.

Au lieu de se terminer classiquemeni par une patte de lièvre ou par un pied de chevreuil, le cordon de sonnette s'attachait à un avanl-bras et à une niain de singe momiliés.

Ce hras desséché, cette peii:e main à cinq doigts articulés par phalanges et terminés par des ongles, était hideuse à voir.

On eilt dit la main d'un enfant.

Au moment où l\odolpbe passait devant cette porte, qui lui parut sinistre, il lui sembla entendre quelques sanglots étouflés ; puis tout à coup im cri douloureux, cou'.idsif, horrible, nn cri paraissant arraché du fond des entrailles, retentit dans le silence de cette maison.

Rodolphe tressaillit.

Par un mouvement plus rapide (pie la pensée, il cociml à la porte et sonna violemment.

— Qu'avez-voHS, monsieur ? dil le portier surpris.

— Ce cri, dit Rodolphe, vous ne l'.ivez donc pas entendu ?

— Si, monsieur. C'<sst sans doute (pielque pratique à qui M. César Bradamanli arrache une dent, piiuèlro deux.

Celte explication était vraismibiable ; pourtant elle ne satisfit pas Rodolphe.

Le cri terrible qu'il venait d'enicndre ne lui sembl.iit pas seulement une exclamation de douleur physique; mais aussi, si cela peut se dire, un cri dr douleur morale.

Son coup de sonneile avait élc' d une cxlrême vi(dence.

Ou n'y répondit pas d'abord.

I lusieuis portes se ferniCK ni coup sur coup : pii, derrière la vitre d'un œil-de-boeuf placé pré.- d<! I.i poric, cl sur lequel R'idolphc altach.iit machinalement sou : égard, il vil coii'ubément apparaître une ligure décharnée, d'une pâleur cadavéreuse; ime lorèt de cheveux roux et grisonnants couronnait ce. hideux visage, qui se terminait par une longue barbe de la même couleur que la chevelure.

Cette vision disparut au bout d'une seconde.

Rodolphe resta pétrifié.

Pendanl le peu de temps (|ue dura celte app riiion, il avait cru reconnaître certains traits bien caracli''iisti(pios de cei homme.

Ces yeux verts et brillau's conime l'algiie-marine sous leurs gros sourcils fauves et hérissés, celle paleiir livide, ce nez mince, saillanl, recourbé en bec d'aigle, et dont les nirincs, hizai remeut dilatées cl échaiiirées, laissaient voir une partie de la cluioa nasale, lui rappelaient d'une manière frappante un certain abbé l'olidori, dont le nom avait été maudit par Murph durant son entrelien avec le baron de Craiiii.

(Juoique Rodolphe n'eût pas vu l'abbé Polidori depuis seize ou dix-sept ans, il avait mille raisons pour ne pas l'oublier; mais, ce qui déroulait ses souvenirs, mais ce qui le taisait douter de l'ideiilité de ces deux personnages, c'est que le prêtre qu'il croyait retrouver sous le nom de ce charlatan à barbe et à cheveux roux était Irès-bi un.

Si Rodolphe ( en supposant que ses soupçons lussent fondés) ne s'étonnait pas d'ailleurs de voir un homme revêtu d'un caractère sacré, un homme dont il connaissait la haute intelligence, le vaste savoir, le rare esprit, tomber à ce poiul de di'gradation, peulètre d'infamie, c'est qu'il savait que ce rare espril , ipie celte haute iulelligence , (p:e ce vaste savoir, s'alliaient à une perversité si iirol'onde, .à une conduite si déréglée, à des penchants si crapuleux, cl surtout à nue telle forfaiilerie de cynique et sanglant mépris des houunes el des choses, (pie cet homme, réduit à une misère méritée, avait pu, nous dirons presque avait dû chercher les ressources les moins honorables, et trouver une sorte de satisfaction ironique et sacrilège à se voir, lui, vcrilablement

distingué par les dons de l'esprit, lui, revêtu d'un caractère sacré, exercer ce vil mélier d'impiidenl bateleur.

Mais, nous le lépéions, quoi(pi'il eût quille l'abbé Polidori dans la force de l'âge, el que celui-ci dût avoir l'âge du charlalan, il y avait entre ces deux per-onnages certaines di fércnces si notables, que Rodolphe doutait extrêmement de leur identité ; néanmoins il dil à M. Pipelet :

— Cst-ce qu'il y a longtemps que M. Bradamanli habite celle maison?

— Mais environ un an, monsieur. Oui, t'est ça, il est venu pour le terme de janvier, (l'est un locataire exact; il m'a giiéii d'un fameux ihumalisine... Mais, comme je vous le disais tout à l'heure, il a un défaut : c'est d'être trop gouailleur, il ne respecte rien dans ses propos.

— Comment cela ?

— Enfin, monsieur, dit gravement M. Pipelet, je ne suis pas une rosière, mais il y a rire et rire.

— Il est doue fort gai '/

— Ce n'est pas qu'il soit gai; au contraire, il a l'air d'un morl; mais il ne rit jamais de la bouche... il rit toujours en jiaroles ; il n'y a pour lui ni père ni mère, ni Dieu ni diable, il plaisante de tout, même de son eau, monsieur, même de sa propre eau ! .Mais, je ne vous le cache pas, ces plaisanteries-là quelquefois me font peur, me donnent la chair de poule. Quand il a resté un quart d'heure à jaboter indéceinmeul, dau^ la loge, sur les femmes à peine voilées des différents pays sauvages qu'il a parcourus, et que je me retrouve seul à seul avec Auastasie , eh bien ! monsieur, moi qui, depuis trente sept ans, ai pris l'hibitude, me suis fait une loi de la chérir... Auastasie... eh bien! il me semble (jue je la chéris moins. Vous allez rire. . mais quelquefois encore, quand M. l ésar est parti, après m'avoir parlé des festins des princes auxquels il a assisté pour les voir essayer les dents qu'il leur avait posées, eh bien ! il me semble que mon manger est amer, je n'ai plus faim. Enfin j'aime mon état, monsieur, et je m'en honore. J'aurais pu être cordonnier comme nn las d'ambitieux, mais je crois rendre autant de service en ressemelant les vieilles chaussures. Eh bien ! monsieur, il y a des jours où ce diable de M. César, avec ses railleries, me ferait regretter de n'être pas bottier, ma parole d'honneur! cl puis enfin... il a une manière de parler des daines sauvages qu'il a connues... Tenez, monsieur, je vous le répète, je ne suis pas rosière, mais quelquefois, saperlolle ! je deviens pourpre, ajouta M. Pipelet d'un air de chasteté révoltée.

— Et madame Pipelet tolère cela '?

— Auastasie est toile de l'esprit, et M. Cés^r, malgré son mauvais ton, en a certainement beaucoup ; aussi elle lui passe tout.

— Elle m'a aussi parlé de certains bruits horribles...

— Elle vous a parlé?...

— Soyez tranquille, je suis discret.

— Eh bien ! monsieur, ce bruit-là, je n'y crois pas, je n'y croirai jamais, et pourtant je ne peux m'cnipêcher ci'y penser, el ça augmente le drôle d'effet que me produisent les plaisanteries de M. Bradamanli. Enfin, monsieur, pour tout dire, bien certainement je hais M. Cabrion... c'est une haine que j'emporterai dans la tombe. I h bien ! quelquefois il me semble que j aimerais encore mieux les ignobles farces qu'il avail le froiiteric de faire dans la maison, que les plaisanteries que nous débile M. César de sou air pintc-sans-rire, en bridant ses lèvres pai un mouvement disgracieux ipii me rappelle toujours l'agonie de mou onelc Rousselol, qui en ràlaut bridait ses lèvres tout comme M. Bradamanli.

Quelques mois de M. l'ipclet sur la perpétuelle ironie avec laquelle le charlalan parlait de tout et de tous, et flétrissait les joies les plus modestes par ses railleries ainères, confirmaient assez les premiers soupçons de Rodolphe ; car l'abbé, lorsqu'il déposait son masque d hypocrisie, avail toujours affecté le scepticisme le |dus audacieux el le plus révoltant.

Bien décidé à éclaircir ses doutes, la présence de ce prêtre dans celte maison pouvant le gêner, se sentant de plus en plus disposé à inlerpiéler d'une manière lugubre le tri terrible dont il avait été si frappé, Rod(dphe suivit le portier à l'étage supérieur, où se trouvait la cliamljre qu'il vonl:'.it louer.

Le logis de mademoiselle Rigolette, voisin de cette chambre, était facile à reconnaître, grâce à une charmante galanterie du peintre l'ennemi mortel de M. Pipelet.

Une demi-douzaine de petits Amours joufllus, très-facilement et ircsspirituellemenl peints dans le goût de Walteau, se groupaient autour d'une espèce de cartouche, et portaient allégoriqneuient, l'un un dé à coudre, l'autre une paire de ciseaux, celui-là un fer à repasser, celui-ci un petit miroir de toilette; au milieu du carl(jU( lie, sur un fond bleuclair, on lisait en lettres roses ; Mademoiselle Rigolette, couturière. Le tout était encadré dans une guirlande de fleurs qui se détachait à merveille du fond vert céladon de la porte.

Ce petit panneau était fort joli, et formait encore un contraste frappant avec la laideur de l'escalier.

Au ris(pic d'irriter les plaies saignantes d'Alfred, Rodolphe lui dit, en montrant la porte de inademoiselle Rigolette :

— Ceci est sans doute l'ouvrage de M. Cabrion ?

— Oui, monsieur, il s'est permis d'abîmer la peinture de cette porte avec ces indécents barbouillages d'enfants tout uns, qu'il appelle des Amours. Sans les supplications de mademoiselle Rigolette et la faiblesse

LES MYSTERES DE PARIS

do M. Bras-Rouge, j'aurais grailé tout cela ainsi que celle palelte dont e même monslre a nhslnic la porte de votre chambre.

En ell'el, une p délie cliaig('e de couleurs, paraissant suspendue à un ;lou, et il peinte sur la porle en manière de Iromiie l'œil.

lîodolphe suivit le pcirlicr dans celle chamhrc, assez spacieuse, précédée d'un petit cabinet, et éclairée par deux fenêtres qui ouvraient sur a rue du Temple ; quelques ébauches fantastiques, peintes sur la sc- 30nde porte par M. Cabrion, avaient été scrupuleusement respectées par M. Germain.

Rodolphe avait trop de motifs d'habiter cette maison pour ne pas arrêter ce logement ; il donna donc modestement quarante sous au portier et lui dit :

— Cette chambre nie convient parfaitement, voici le denier à Dieu ; demain j'enverrai des meubles. Il n'est pas nécessaire, n'est-ce pas, que ;6 voie le principal locataire, M. Bras-Rouge?

— Non, monsieur, il ne vient ici que de loin en loin, excepté pour es manigances de la mère lîurelle... C'est toujours avec moi que l'on traite directement; je vous demanderai seulement votre nom.

— Rodolphe.

— Rodolphe... qui?

— Rodolphe lout court, monsieur Pipelet.

— C'est différent, monsieur ; ce n'est pas par curiosité que j'insisais : les noms et les volontés sont libres.

— Diles-moi, monsieur Pipelet, est-ce que demain je ne devrais pas, ;omme nouveau voisin, aller demander aux Morel si je ne peux pas leur 5lre bon à quelque chose, puisque mon prédécesseur, M. Germain, les jidail aussi selon ses moyens?

— Si monsieur, cela se peut; il est vrai que ça ne leur servira pas à ^rand'chose, puisqu'on les chasse ; mais ça les flattera toujours.

Puis, comme frappé d'une idée subite, M. Pipelet s'écria, en regardant son locataire d'un air lier et malicieux :

— .le comprends, je comprends; c'est un commencement pour finir par aller aussi faire le bon voisin chez la petite voisine d'à côté.

— Mais j'y compte bien.

— Il n'y a pas de mal à ça, monsieur, c'est l'usage; et, tenez, je suis sûr que mademoiselle Itigoletle a enlendu qu'on visitait la chambre, et qu'elle est aux aguets pour nous voir descendre. Je vas faire du bruit exprès en tournant la clef; regardez bien en passant sur le carré.

I".n effet, Rodolphe s'aperçut que la porle si gracieiisemenl enjolivée d Amours Walteau était entrc-bàillée, et il l'islingiia vaguement, par l'étroite ouverture, le bout r. levé d'un petit nez couleur de rose et un grai)d a'il noir vif cl curieux ; mais, comme il ralenlissait le pas, la parle se fernia biusquemeut.

— Quand je vous disais qu'elle nous guettait ! reprit le poi lier ; puis il :ijou!a : Pardon, excuse, monsieurl... je vas à inen petit observatoiie.

— Qu'est-ce que cela?

— Au liant de celle échelle, il y a le palier où s'ouvre la porte de la mansarde des Morel, et derrière un des lambris il se liotive un petit trou noir où je mots des fouillis. Comme le mur est très-lézardé, quand je suis dans mon Irou. je voi^ chez eux et je les enlends connue si j'y étais. Ça n'est pas que je les espionne, juste ciel ! Mais enfin je vais quelquefois les regarder comme on va .à un mélodrame bien noir. Et en redescendant dans ma loge je me trouve comme dans un p;ilais. Mais, dites donc, monsieur, si le cœur vous en dit, avant qu'ils ne partent... C'est tiiste, mais c'est curieux ; car, quand ils vous voient, ils sont comme des sauvages, ça les gêne.

— Vois clés bien bon, monsieur Pipelel, un autre jour, demain peulêtre, je profiterai de ^otre offre.

— A voire aise, monsieur ; mais il faut qr,e je monte à mon oliservatoire, car j'ai besoin d un morceau de basane. Si vous voulez t;)ujours descendre, monsieur, je vous rejoins.

Et M. Pipelel commença sur l'échelle qid conduisait aux mansardes une ascension assez péiilleusc pour sou .ige.

Ilodolphe jetait en dinicr coup d œil sur la porte de madeinuiselle Rigolelte, en songeant que celle jeune fille, l'ancienne comlai^sance de 1.1 pauvre Goualeiir, coiini'issait sans dnule la relraite du lils du Maître d'c-cole, lorsqu'il ruie; ilii, à l'i'iage inféiieiir, quelqu'un sortir de chez le charlatan; il recounut le pas légcrd'une femme, et distingua le bruissement d'une robe de soie. Rodolphe s'arrêta un moment par discrétion.

Lorsqu'il n'eniendit plus rien il descendit.

Arrivé au second étage, il vit et ramassa un mouchoir sur les dernières marches ; il appartenait sans doute à la personne qui sortait du logis du charlatan.

Rodolphe s'approcha d'une des étroites fenêtres qui éclairaient le carré, et examina ce mouchoir, magnifiquement garni de dentelles ; il portait brodés, dans un de ses angles, un L et un N surmontés d'une couronne ducale.

Ce mouchoir était littéralement trempé de larmes.

La piemière pensée de Rodolphe fut de se hâter afin de pouvoir rendre ce mouchoir à la personne qui l'avait perdu; mais il rélléchit que celte démarche ressemblerait peut-être, dans cette circonstaiiee, à un mouvement d inconvenante cuiiosilé;il le garda, se trouvant ainsi, sans le vouloir, sur la trace d'une mystérieuse et sans doute sinistre aventure.

En arrivant chez la portière, il lui dit :

— Est-ce qu'il ne vient pas de descendre une femme?

— Non, monsieur. C'est une belle dame, grande et mince, avec un voile noir. Idlc sort de (liez M. César. Le petit Tortillard avait été chercher un fiacre, où elle vient de monter. Ce qui m'éloniie, c'est que ce petit gueux-là s'est assis derrière le fiacre, peut-être pour voir où va celle dame ; car il est curieux comme une pie et vif comme un furet, malgré son pied bot.

— Ainsi, pensa Rodolphe, le nom et l'adresse de celle femme seront peut-être connus de ce charlatan, dans le cas où il aurait ordonné à Tortillard de suivre l'inconnue.

— Eh bien ! monsieur, la chambre vous convient-elle? demanda la portière.

— Elle me convient beaucoup ; je l'ai arrêtée, et demain j'enverrai mes meubles.

— Que le bon Dieu vous bénisse d'avoir passé devant notre porte, monsieur ! nous aurons un fameux locataire de plus. Vous avez l'air bon enfant. Pipelet vous aimera tout de suite. Vous le ferez rire comme faisait M. Germain, qui avait toujours une farce à lui dire; car il ne demande qu'à rire, ce pauvre cher homme : aussi je pense qu'avant un mois vous ferez une paiie d'amis.

— Allons, vous me llaltez, madame Pipelet.

— Pas du lout; ce que je vous dis là c'est comme si je vous ouvrais mou cœur. El si vous êtes gentil pour Alfred je serai reconnaissante : vous verrez votre petit ménage ; je suis un lion pour la propreté ; et, si vous voulez diner chez vous le dimanche, je vous Iricolerai des choses dont vous vous lécherez les pouces.

— C'est convenu, madame Pipelet, vous ferez mon nii'nage ; demain on vous apportera des meubles, et je viendrai surveiller mon emménagement.

Rodolphe sortit.

Les résultats de sa visite à la maison de la rue du Temple étaient assez importants, et pour la solution du mystère qu'il voulait découviir, et pour la noble curiosité avec Laquelle il cherchait l'occasion de faire le bien et d'empêcher le mal.

Tels étaient les résultats ;

Mademoiselle Rigolelte savait nécessairement la nouvelle demeure de François-Germain, fils du Maître d'école ;

Une jeune femme, qui, selon quelques apparences, poitvait malheureusement être la marquise d'Ilarville, avait donné au commandant pour le lendemain un nouveau rendez-vous qui la perdrait peut-être à jamais.

Et, pour mille raisons, Rodolphe portait le plus vif inlérêt à M. d'Ilarville, dont le repos, l'honneur, semblaient si cruellement compromis;

Un artisan honnête et laborieux, écrasé par la plus aifieuse misère, allait être, lui et sa famille, jeté sur le pavé par l'intermédiaire de Bras- Rouge;

Eulin, Rodolphe avait inv(dontairement découvert quelques traces d'une aventure dont le charlatan César Bradamanli (peut-être l'ablié Polidori) ( t une feniine qui appartenait sans doute au plus grand monde étaient les princip:iux acteurs ;

De plus, la Chouelle, récemment soriie de l'Iiôpilal où elle était entrée après la scène de l'ailée des Veuves, avait des inlelligenci.'s suspectes avec madame iîurelte, devineresse et prêteuse sur gages, qui occupait le second étage de la maison.

Ayant recueilli ces divers renseignements, Rodolphe rentra chez lui, rue Plumet, remettant au lendemain sa visite au notaire Jacques Ferrand.

Le soir même, comme on le sait, Rodolphe dev.ait se rendre à un grand bal à l'ambassade de "*.

Avant de suivre notre héros dans cette nouvelle excursion, nous jetterons un coup d'œil rétrospectif sur Tom et sur Sarah. personnages importants de cette histoire.

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