‹ MathildeChapitre 26 sur 35 · IV · texte numérisé non relu

IV

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Mathilde se repose ; il la fait asseoir sur des rameaux de fougère coupe's à la hâte ; il se place auprès d'elie , et lui dit : « Ma bien-aimee , les maux que les chrétiens ont voulu me faire retomberont sur euxmêmes ; et , quand ils te sauront dans mon palais , au lieu de me voir dans leurs chaînes , ils seront assez punis. » La princesse soupire et se tait. « Eh quoi , chère Mathilde , reprend impatiemment le prince, soupires-tu après ta retraite , regrettes-tu d'être avec moi? Quoi I lorsque ta volonté est pure , je ne te verrai pas bénir l'erreur qui nous réunit , et jamais , jamais Tamour ne parlera seul à ton cœur ! » Malhilde se retourne vers lui , le regarde avec des yeux pleins d'une tendresse que les larmes du repentir ne pouvaient éteindre : « Ahl répond-elle, ne me demande pas d'être pius coupable : puis-je me dissimuler les joies de mon cœur, en voyant l'impossibilité où je suis de revenir sur mes pas : toute la nuit , tandis que nous Iraver&ions en silence cette auguste et sombre foiêt, je songeais à lelourner

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clans mon cloître , mais je ne le pouvais qu'en demandant à l'un de vous d'exposer sa vie pour moi; il nie semblait qu'à ce prix je ùe devais pas le vouloir : et , rencontrant pari ^.it un obstacle, partout je trouvais un plaisir... O chrétienne sai>s force et sans foi , ton cœur gonfle d'amour , n'a de goût que pour les biens périssables , et verrait avec effroi le chemin qui la ramènerait àDieul » Elle dit, et cache dans ses mains sa honte, son amour et ses larmes. Malek Adhel s'e'crie avec transport : <^ O délices de ma vie ! je ne redoute plus rien : me voilà heureux, nous sommes ensemble, et une existence toute de bonheur nous est assurée à jamais. — Ne parle point de bonheur , reprit la vierge éperdue , n'en parle jamais ; le bonheur n'est pas fait pour nous : téméraire , tu as violé le temple du Seigneur ; je me vois avec joie près de toi , et nous connaîtrions le bonheur !... ]Non , l'àme souillée de pareilles fautes ne peut pas être heureuse; car, plus elle s'attache à celle fausse félicité qu'elle chérit, plus elle s'en-

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once dans sa misère Mon Dieu, ;e

crois voir voire foudre suspendue sur nos têtes ; elle va éclater : ah ! ne prenez qu'une victime ; que tout mon sang versé rachète celui de Malek Adhel; e'pargnez-le , e'pargnez-Ie. » En pariant ainsi , le remords frémissait dans Tàme de la timide beauté, et elle étendait ses deux bras vers le prince comme pour le préserver de la colère divine. Mais Kaled est revenu; il les interrompt, leur présente quelques alimens, et leur dit : «Hâtons-nous, car il faut atteindre l'ouverture du souterrain avant la nuit , afin que je puisse la distinguer et la reconnaître. » Malek Adhel sent toute la prudence du conseil de son ami ; et , résolu de ne plus se livrer au plaisir d'entendre MalhiiJe Jusqu'au moment où il la verra en sûreté dans son palais de Césarée, il la remet aux soins de Kaled , et la suivant de loin , il presse de toute sa puissance la rapidité de leur marche. Durant le jour, ils traversent les vastes plaines qui séparent Rama de Césarée , et arrivent avant la îiuit aux rochers que Kaled désigne comm©

l'entrée de la caverne. Là Malt k Adhel s'arrête un moment indécis : de ce lieu il aperçoit au couchant Jaffa où commande Metchoub, et un peu plus près, vers le nord 5 sa chère Cèsarèe. Il est de'cidë à s'y rendre ; mais il se demande si Malhilde ne serait pas plus en sûreté à JafTa : une ville assiégée en proie à toutes les horreurs de la guerre, est-elle un asile assez sûr, assez tranquille pour y conduire celle qu'il aime ? Mais n'est-il pas certain de la défendre ; en combattant pour Malhilde ne devient-il pas invincible; et, en la sachant derrière lui, pourra-t-il être renversé? D'ailleurs , Metchoub commande à JafFa , et Metchoub est l'ennemi de Malhilde. Celte pensée le décide. «Non , non, s'écrie-t-il , je ne la quitterai point ; déjà assez de maux nous accablent , n'y joignons pas celui d'une séparation inutile.» Il dit , et prend la main de sa bien-aimée; ils s'avancent ensemble vers une ouverture spacieuse , mais sombre , profonde , et dont la route semble se précipiter vers les entrailles de la terre. Kaled marche en avant avec les soldais ;

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tenant entre leurs mains des forclies de paille allume'es; le prince soutient les pas tremblans de Mathilde; ils s'enfoncent dans toutes les horreurs de ces éternelles ténèbres : quelquefois la voûte de la grotte se rabaisse a un tel point , qu'il faut , pour ainsi dire , ramper sur la terre humide et se glisser entre les rochers; plus loin on rencontre des pointes aiguës , on gravit avec effort quelques escarpemens glaces , et de l'œil on mesure près de soi de noirs pre'cipices où des pierres detache'es tombent et roulent sans fin dans des profondeurs sans bornes. Par momens , quand la lumière de la paille jette un eclafe plus vif et permet de distinguer l'intérieur de ces immenses cavernes , on les aperçoit herisse'es de cristaux transoarens , et tapisaëes d'une prodigieuse quantité' d'oiseaux de nuit , dont les innombrables générations n'ont peut-être jamais vu le jour depuis la naissance du monde. Cette loute pénible 5 effrayante se prolunge toujours : malgré tous ses efforts , Ma/ek x4dhel n'en peut sauver la fatigue à Malhilde; il ne la quitte

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point ; souvent il essaie de la porter , mais la difficulté du chemin ne le lui permet pas toujours; son habit de bure la défend mal contre l'apréte des rocs; ils froissent sa peau délicate , et , obligée de les embrasser pour appuyer ses pas , leurs aspe'rite's rudes et aiguës de'chirent ses mains. En voyant sa souffrance , le prince est prêt à perdre courage; il le perd un moment, parce qu'un moment Kaled croit s'être égaré dans sa route, et revenant sans cesse sur ses pas par un défilé qui tourne sans cesse , il s'écrie que ce souterrain , autrefois droit et d'un accès commode , s'est changé en un labyrinthe sans fin et sans bout.

A ces mots, Mathilde , épuisée de lassitude , demeure sans forces sur le roc où elle se traîne ; et le prince , saisi d'un mortel désespoir, Fentoure de ses bras, et est tenté un moment de s'engloutir avec elle dans les profondes abîmes dont ils sont entourés : mais bientôt la fermeté de son âme lui suggère une autre pensée ; il se lève 5 s'avance d'un côté avec quelques

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soldais, tandis que les aulres tournent du côte oppose' , et de cette manière il parvient enfin à découvrir la véritable issue : alors il revient chercher Mafhilde sur le rocher où il l'a laissée; et , au bout de peu d'heures, un air plus frais leur annonce qu'ils touchent au but , et que le monde va se rouvrir pour eux. Il leur semble même qu'une faible lumière arrive à travers les fissures des rochers. Kaled e'ieint ses flambeaux , et aussitôt leur clarté est remplace'e par celle de la lune qui perce dans le souterrain , au milieu des touffes de ronces et des immenses draperies de lierre suspendues à l'entrée de la caverne. Kaled tire son sabre, rompt ce faible obslacle , brise tous ces flexibles branchages; il fait un pas de plus, Ce'saree est devant ses yeux; il reconnaît la porte d'Omar, et la sentinelle qui y veille ; il voit flotter sur les murailles et les mosquées les drapeaux jaunes et noirs (i) , et distingue au

(l) Le drapeau noir était celui des califes abassides ^ auxc^uels les suluos demmduient toujours l'inveslituie

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nord , dans la plaine , le camp des chrétiens et les bannières de la croix ; tout y parait calme et tranquille , ainsi que dans la ville. Le cœur du fidèle Kaled tressaille de joie; son maître est sauve', etThonneur musulman Test aussi. «Mahomet a veille sur toi, dit-il au prince; en faveur de tes services passes il a fait grâce à ton imprudence, » Malek Adhel lève les yeux au ciel , et remercie le Dieu qui a sauve' Mathilde : il la transporte dans ses bras , la conduit vers la porte d'Omar. Au nom de Malek Adhel elle s'ouvre à l'instant; des soldats ^étus de l'habit sarrasin entourent le prince; il croit être au milieu des siens. « Enfin , s'écriet-il en serrant la princesse contre son cœur, les chrétiens seront dupes de leur perfidie; Maihilde est hors de leurs atteintes , et Lusignan ne me l'enlèvera plu», II dit , et tout à coup les troupes qui Pende leurs états sans les reconnaître pour souverains. Le drapeau jaune était la couleur particulière de la dynastie des Ayoubites, dont Saladio était le chef.

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tourent se jeftent sur lui , lui arrachent son ëpëe et Mjthilrle : en un instant Kaled et tous les soldats de sa suite sont charges de chaînes : la surprise ne leur permet pas de tenter même une vaine défense. Malek Adhel ne sait s'il veille ou s'il est sous la puissance d'un songe affreux. « Prodige infernal ! où suis-je ? s'ëcrie-t-il. — Sous la puissance des chrénens , sous celle de Lusîgnan , 'rëpond celui-ci en se faisant jour à travers ses troupes : Ce'sarëe et Mathilde sont â moi , et tu es dans mes fers. » Malek Adhel, frappe d'une effroyable surprise , demeure immobile et éperdu : une sueur froide coule sur tous ses membres ; il promène autour de lui des regards menuçaus , leriibles et dësespërës : perdre tout à la fois la liberlë , Mathilde et l'honneur , voilà son sort : il amène lui-même celle qu'il adore dans les bras de son rival, et il a laittsë përir Gësarëe ; Ce'sarëe ! que Saladin avait confiée à ses soins, et qu'il avait jure de défendre jusqu'au dernier soupir. Après de pareils maux on ne peut plus vivre : les remords

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qui brisent son âme font taire jusqu'aux gëmisseraens de Tamour désole , et la honte de sa faiblesse a abattu la fierté de son cœur; il baisse sa tête humiliée; il n'a plus ni force ni courage ; il ne secoue point ses chaînes, et il marche dans un morne silence vers la tour où Lusi^nan a ordonne à ses soldats de le conduire.

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