DE L'INCONSCIENT
seul bond, toute la partie intermédiaire du passé échappe à ses prises. Les mêmes raisons qui font que nos perceptions se disposent en continuité rigoureuse dans l’espace font donc que nos souvenirs s’éclairent d’une manière discontinue dans Je temps. Nous n'avons pas affaire, en ce qui concerne les objets inaperçus dans l’espace et les souvenirs inconscients dans le temps, à deux formes radicalement différentes de l'existence ; mais les exigences de l’action sont inverses, dans un cas, de ce qu’elles sont dans l’autre.
. Mais nous touchons ici au problème capital de l'existence, problème que nous ne pouvons qu'’effleurer, sous peine d’être conduits, de question en question, au cœur même de la métaphysique. Disons simplement qu’en ce qui concerne les choses de l’expérience, — les seules qui nous occupent ici, —- “l'existence paraît impliquer deux conditions réunies : 1° la «présentation à la conscience, 2° la connexion logique ou cau- L sale de ce qui est ainsi présenté avec ce qui précède et ce qui suit. La réalité pour nous d’un état psychologique ou d'un objet matériel consiste dans ce double fait que notre cons- | cience les perçoit et qu’ils font partie d’une série, temporelle ou spatiale, où les termes se déterminent les uns les autres. Mais ces deux conditions admettent des degrés, et on conçoit que, nécessaires l’une et l’autre, elles soient inégalement remplies. Ainsi, dans le cas des états internes actuels, la connexion est h moins étroite, et la détermination du présent par le passé, | laissant une large place à la contingence, n’a pas le caractère | d'une dérivation mathématique ; — en revanche, la présenta- “tion à la conscience est parfaite, un état psychologique actuel nous livrant la totalité de son contenu dans l’acte même par lequel nous l’apercevons. Au contraire, s’il s’agit des objets
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extérieurs, c’est la connexion qui est parfaite, puisque ces objets obéissent à des lois nécessaires ; mais alors l’autre con dition, la présentation à la conscience, n’est jamais que partiellement remplie, car l’objet matériel, justement en raison de la multiplicité des éléments inaperçus qui le rattachent à tous les autres objets, nous paraît renfermer en lui et cacher derrière lui infiniment plus que ce qu’il nous laisse voir. — Nous devrions donc dire que l'existence, au sens empirique du mot, implique toujours à la fois, mais à des degrés diftérents, l’appréhension consciente et la connexion régulière. | Mais notre entendement, qui a pour fonction d'établir des distinctions tranchées, ne comprend point ainsi les choses. Plutôt que d'admettre la présence, dans tous les cas, des deux éléments mêlés dans des proportions diverses, il aime mieux dissocier ces deux éléments, et-attribuer ainsi aux objets extérieurs d’une part, aux états internes de l’autre, deux modes d'existence radicalement différents, caractérisés chacun par la présence exclusive de la condition qu’il faudrait déclarer simplement prépondérante. Alors l’existence des états psychologiques consistera tout entière dans leur appréhension par . la conscience, et celle des phénomènes extérieurs, tout entière aussi, dans l’ordre rigoureux de leur concomitanee et de leur succession. D'où l'impossibilité de laisser aux objets matériels existants mais non perçus la moindre Participation à la conscience, et aux états intérieurs non conscients la moindre participation à l’existence. Nous avons montré, au commencement de ce livre, les conséquences de la première illusion : elle aboutit à fausser notre représentation de la matière. La seconde, complémentaire de la première, vicie notre conception de l'esprit, en répandant sur l'idée de l'in-
conscient une obscurité artificielle. Notre vie psychologique « passée, tout entière, conditionne notre état présent, sans Île déterminer d’une manière nécessaire; tout entière aussi elle se révèle dans notre caractère, quoique aucun des états passés ne se manifeste dans le caractère explicitement. Réunies, ces deux conditions assurent à chacun des états psychologiques passés une existence réelle, quoique inconsciente | Mais nous sommes si habitués à renverser, pour le plus
- grand avantage de la pratique, l'ordre réel des choses, nous subissons à un tel degré l’obsession des images tirées de l'espace, que nous ne pouvons nous empêcher de demander où se conserve le souvenir. Nous concevons que des phénomènes -physico-chimiques aient lieu dans le cerveau, que le cer- - veau soit dans le corps, le corps dans l'air qui le baigne, etc.: “ mais le passé, une fois accompli, s’il se conserve, où est-il ? Le mettre, à l'état de modification moléculaire, dans la subs- “ tance cérébrale, cela paraît simple et clair, parce que nous . avons alors un réservoir actuellement donné, qu’il suffirait # d'ouvrir pour faire couler les images latentes dans la cons- » cience. Mais si le cerveau ne peut servir à un pareil usage, * dans quel magasin logerons-nous les images accumulées? On 4 oublie que le rapport de contenant à contenu emprunte sa clarté et son universalité apparentes à la nécessité où nous sommes d'ouvrir toujours devant nous l’espace, de refermer toujours derrière nous la durée. Parce que l’on a montré qu'une chose est dans une autre, on n’a nullement éclairci par là le phénomène de sa conservation. Bien plus : admettons un instant que le passé se survive à l'état de souvenir emmagasiné dans le cerveau. Il faudra alors que le cerveau, pour conserver le souvenir, se conserve tout au moins lui-même.
Bercson. Matière et mémoire. 1
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Mais ce cerveau, en tant qu'image étendue dans l'espace. n'occupe jamais que le moment présent ; il constitue, avec tout le reste de l'univers matériel, une coupe sans cesse. renouvelée du devenir universel. Ou bien donc vous aurez à supposer que cet univers périt et renaît, par un véritable miracle, à tous les moments de la durée, ou vous devrez lui transporter la continuité d'existence que vous refusez à la conscience, et faire de son passé une réalité qui se survit et se prolonge dans son présent : vous n’aurez donc rien gagné à emmagasiner le souvenir dans la matière, et vous vous verrez au contraire obligé d'étendre à la totalité des états du monde matériel cette survivance indépendante et intégrale du passé que vous refusiez aux états psychologiques. Cette survivance en soi du passé s'impose donc sous une forme ou sous une autre, et la difficulté que nous éprouvons à la concevoir j vient simplement de ce que nous attribuons à la série des souvenirs, dans le temps, cette nécessité de contenir et d’être contenus qui n'est vraie que de l’ensemble des corps instantanément aperçus dans l’espace. L'illusion fondamentale consiste à transporter à la durée même, en voie d'écoulement, la forme des coupes instantanées que nous y pratiquons.
Mais comment le passé, qui, par hypothèse, a cessé d’être, : pourrait-il par lui-même se conserver? N'y at-il pas là une contradiction véritable? — Nous répondons que la question est précisément de savoir si le passé a cessé d'exister, ou s'il & simplement cessé d’être utile. Vous définissez arbitraire- 7aent le présent ce qut est, alors que le présent est simplement Ge qui se fait. Rien n’est moins que le moment présent, si vous entendez par là cette limite indivisible qui sépare le passé de l'avenir. Lorsque nous pensons ce présent comme devant être.
{1 n’est pas encore ; et quand nous le pensons comme existant, il est déjà passé. Que si, au contraire, vous considérez le prés sent concret et réellement vécu par la conscience, on peut dire que ce présent consiste. en grande partie dans le passé immédiat. Dans la fraction de seconde que dure la plus courte perception possible de lumière, des trillions de vibrations ont
- pris place, dont la première est séparée de la dernière par un
intervalle énormément divisé. Votre perception, si instantanée soit-elle, consiste donc en une incalculable multitude
d'éléments remémorés, et, à vrai dire, toute perception est
. déjà mémoire. Nous ne percevons, pratiquement, que le passé,
le présent pur étant l’insaisissable progrès du passé rongeant
l'avenir.
La conscience éclaire donc de sa lueur, à tout moment,
cette partie immédiate du passé qui, penchée sur l'avenir, tra- vaille à le réaliser et à se l'adjoindre. Uniquement préoccupée
de déterminer aïnsi un avenir indéterminé, elle pourra répandre un peu de sa Iumière sur ceux de nos états plus
reculés dans le passé qui s'organiseraient utilement avec notre “état présent, c’est-à-dire avec notre passé immédiat ; le reste ‘demeure obscur. C’est dans cette partie éclairée de notre his-
toire que nous restons placés, en vertu de la loi fondamentale de la vie, qui est une loi d’action : de là la difficulté que nous éprouvons à concevoir des souvenirs qui se conserveraient dans l'ombre. Notre répugnance à admettre la survivance intégrale du passé tient donc à l’orientation même de notre vie psychologique, véritable déroulement d’états où nous
avons intérêt à regarder ce qui se déroule, et non pas ce qui
est entièrement déroulé.
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Nous revenons ainsi, par un long détour, à notre point de départ. Il y a, disions-nous, deux mémoires profondément dis tinctes : l’une, fixée dans l’organisme, n’est point autre chose que l’ensemble des mécanismes intelligemment montés qui assurent une réplique convenable aux diverses interpellations possibles. Elle fait que nous nous adaptons à la situation présente, et que les actions subies par nous se prolongent d’elles-mêmes en réactions tantôt accomplies tantôt simplement naissantes, mais toujours plus ou moins appropriées. Habitude plutôt que mémoire, elle joue notre expérience passée, mais n'en évoque pas l’image. L'autre est la mémoire. vraie. Coextensive à la conscience, elle retient et aligne à“ la suite les uns des autres tous nos états au fur et à mesure qu'ils se produisent, laissant À chaque fait sa place et par conséquent lui marquant sa date, se mouvant bien réellement dans le passé définitif, et non pas, comme la première, dans un présent qui recommence sans cesse. Mais en dis tinguant profondément ces deux formes de la mémoire, nous n’en avions pas montré le lien. Au-dessus du corps, avec ses’ mécanismes qui symbolisent l'effort accumulé des actions passées, la mémoire qui imagine et qui répète planait, sus pendue dans le vide. Mais si nous ne percevons jamais autre chose que notre passé immédiat, si notre conscience du présent est déjà mémoire, les deux termes que nous avions séparés d’abord vont se souder intimement ensemble. Envisagé de ce nouveau point de vue, en effet, notre corps n’est point autre chose que la partie invariablement renaissante de notre représentation, la partie toujours présente, ou. plutôt celle qui vient à tout moment de passer. Image lui-même, ce corps ne peut emmagasiner les images, puis-"