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Après avoir étudié tour à tour, en effet, la perception pure et la mémoire pure, il nous restait à les rapprocher l’une de l’autre. Si le souvenir pur est déjà l'esprit, et si la perception pure serait encore quelque chose de la matière, nous devions, en nous plaçant au point de jonction entre la perception pure et le souvenir pur, projeter quelque lumière sur l’action récrproque de l'esprit et de la matière. En fait, la perception « pure », c'est-à-dire instantanée, n’est qu’un idéal, une limite. Toute perception occupe une certaine épaisseur de durée, prolonge le passé dans le présent, et participe par là de la mémoire. En prenant alors la perception sous sa forine concrète, comme une synthèse du souvenir pur et de la perception pure, c'est-à-dire de l'esprit et de la matière, nous resserrions dans ses plus étroites limites le problème de l'union de l’âme au corps. Tel est l’effort que nous avons tenté dans la dernière partie surtout de notre travail.

L'opposition des deux principes, dans le dualisme en général, se résout en la triple opposition de l’inétendu à l’étendu,

de la qualité à la quantité, et de la liberté à la nécessité. Si

notre conception du rôle du corps, si nos analyses de la perception pure et du souvenir pur doivent éclaircir par quelque côté la corrélation du corps à l'esprit, ce ne peut être qu’à la condition de lever ou d’atténuer ces trois oppositions. Exami-

uons-les donc tour à tour, en présentant ici sous une forme plus métaphysique les conclusions que nous avons voulu

tenir de la seule psychologie.

4° Si l'on imagiue d’un côté une étendue réellement divisée en corpuscules, par exemple, de l’autre une Conscience avec des sensations par elles-mêmes inextensives qui viendraient se projeter dans l'espace, on ne trouvera évidemment rien de

Bercson. Matière et mémoire. 18

commun entre cette matière et cette conscience, entre le eorps et l'esprit. Mais cette opposition de la perception et de la matière est l’œuvre artificielle d’un enteudement qui décompose et recompose selon ses habitudes ou ses lois : elle n’est pas donnée à l'intuition immédiate. Ce qui est donné, ce ne sont pas des sensations inextensives : comment iraient-elles rejoindre l’espace, y choisir un lieu, s'y coordonner enfin pour construire une expérience universelle ? Ce qui est réel, ce n’est pas davantage une étendue divisée en parties indépendantes : comment d’ailleurs, n’ayant ainsi aucun rapport possible avec notre conscience, déroulerait-elle une série de changements dont l’ordre et les rapports correspondraient exactement à l’ordre et aux rapports de nos représentations ? Ce qui est donné, ce qui est réel, c'est quelque chose d'intermédiaire entre l'étendue divisée et l’inétendu pur ; c'est ce que nous avons appelé l'extensif. L'extension est la qualité a plus apparente de la perception. C’est en-la consolidant et en la subdivisant au moyen d'un espace abstrait, tendu par nous au-dessous d’elle pour les besoins de l’action, que nous constituons l'étendue multiple et indéfiniment divisible. C'est en la subtilisant au contraire, c’est en la faisant tour à tir

dissoudre en sensations affectives et évaporer en contrefaçons

des idées pures, que nous obtenons ces sensations inextensives avec lesquelles nous cherchons vainement ensuite à reconstituer des images. Et les deux directions opposées dans lesquelles nous poursuivons ce double travail s'ouvrent à nous tout naturellement, car il résulte des nécesgités mêmes de l’action que l'étendue se découpe pour nous en objets absolument indépendants (d'où une indication

pour subdiviser l'étendue), et qu’on passe par degrés insen-

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sibles de l'affection à la perception (d'où une tendance à supposer la perception de plus en plus inextensive). Mais notre entendement, dont le rôle est justement d’établir des distinctions logiques et par conséquent des oppositions tranchées, s’élance dans les deux voies tour à tour, et dans chacune d'elles va jusqu’au bout. Il érige aiusi, à l’une des extrémités, une étendue indéfiniment divisible, à l’autre des sensations absolument inextensives. Et il crée ainsi l'opposition dont il se donne ensuite le spectacle.

2° Beaucoup moins artificielle est l’opposition de la qualité à la quantité, c’est-à-dire de la conscience au mouvement : mais cette seconde opposition n’est radicale que si l’on commence par accepter la première. Supposez en effet que les qualités des choses se réduisent à des sensations inextensives affectant une conscience, en sorte que ces qualités représentent seulement, comme autant de symboles, des changements homogènes et calculables s’accomplissant dans l’espace, vous devrez imaginer entre ces sensations et ces changements une incompréhensible correspondance. Renoncez au contraire à établir à priori entre eux cette contrariété factice : vous allez voir tomber une à une toutes les barrières qui semblaient les séparer. D'abord, il n'est pas vrai que la conscience assiste, enroulée sur elle-même, à un défilé intérieur de perceptions inextensives. C’est donc dans les choses perçues elles-mêmes que vous allez replacer la perception pure, et vous écarterez ainsi un premier obstacle. Vous en rencontrez, il est vrai, un. second : les changements homogènes et calculables sur lesquels la science opère semblent appartenir à des éléments multiples et indépendants, tels que les atomes, dont ils ne geraient que l'accident, cette multiplicité va s’interposer

entre la perception et son objet. Mais si la division de l’étendue est purement relative à notre action possible sur elle, l’idée de corpuscules indépendants est à fortiori schématique et provisoire; la science elle-même, d’ailleurs, nous autorise à l’'écarter. Voilà une seconde barrière tombée. Un dernier intervalle reste à franchir : celui qui sépare l’hétérogénéité des qualités de l’homogénéité apparente des mouvements dans l'étendue. Mais justement parce que nous avons éliminé les éléments, atomes ou autres, que ces mouvements auraient pour siège, il ne peut plus être question ici du mouvement qui est l'accident d’un mobile, du mouvement abstrait que la mécanique étudie et qui n’est, au fond, que la commune mesure des mouvements concrets. Comment ce mouvement abstrait, qui devient immobilité quand on change de point de repère, pourrait-il fonder des changements réels, c’est-à-dire sentis? Comment, composé d’une série de positions instantanées, remplirait-il une durée dont les parties se prolongent et se continuent les unes dans les autres ? Une seule hypothèse reste donc possible, c’est que le mouvement concret, capable, comme la conscience, de prolonger son passé dans son présent, capable, en se répétant, d’engendrer les qualités sensibles, soit déjà quelque chose de la conscience, déjà quelque chose de la sensation. Il serait cette même sensation diluée, répartie sur un nombre infiniment plus grand de moments, cette même sensation vibrant, comme nous disions, à l’intérieur de sa chrysalide. Alors un dernier point resterait à élucider : comment s’opère la contraction, non plus Re sans doute de mouvements homogènes en qualités distinctes, mais de changements moins hétérogènes en changements plüs hétérogènes ? Mais à cette question répond notre ana-

lyse de la perception concrète : cette perception, synthèse vivante de la perception pure et de la mémoire pure, résume

nécessairement dans son apparente simplicité une multipli-

cité énorme de moments. Entre les qualités sensibles envisagées dans notre représentation, et ces mêmes qualités traitées comme des changements calculables, il n’y a donc qu'une différence de rythme de durée, une différence de tension intérieure. Ainsi, par l’idée de tension nous avons cherché à lever l'opposition de la qualité à la quantité, comme par l’idée d'extension celle de l’inétendu à l’étendu. Extension et tension admettent des degrés multiples, mais toujours déterminés. La fonction de l’entendement est de détacher de ces deux genres, extension et tension, leur contenant vide, c’est-à-dire l'espace homogène et la quantité pure, de substituer par là à des réalités souples, qui comportent des degrés, des abstractions rigides, nées des besoins de l’action, qu’on ne peut que prendre ou laisser, et de poser ainsi à la pensée réfléchie des dilemmes dont aucune alternative n’est acceptée par les choses.

3° Mais si l’on envisage ainsi les rapports de l’étendu à l'inétendu, de la qualité à la quantité, on aura moins de peine à comprendre la troisième et dernière opposition, celle de la liberté à la nécessité. La nécessité absolue serait représentée par une équivalence parfaite des moments successifs de la durée les uns aux autres. En est-il ainsi de la durée de l’univers matériel? Chacun de ses moments pourrait-il

se déduire mathématiquement du précédent? Nous avons

supposé dans tout ce travail, pour la commodité de l'étude,

qu'il en était bien ainsi; et telle est en effet la distance entre

le rythme de notre durée et celui de l'écoulement des choses

que la contingence du cours de la nature, si profondément étudiée par une philosophie récente, doit équivaloir pratiquement pour nous à la nécessité. Conservons donc notre hypothèse, qu'il y aurait pourtant lieu d’atténuer. Même alors, la

liberté ne sera pas dans la nature comme un empire dans un

empire. Nous disions que cette nature pouvait être considérée comme une conscience neutralisée et par conséquent latente, une conscience dont les manifestations éventuelles se tiendraient réciproquement en échec et s’annuleraient au moment précis où elles veulent paraître. Les premières lueurs qu'y vient jeter une conscience individuelle ne l’éclairent donc pas d’une lumière inattendue : cette conscience n’a fait qu’écarter un obstacle, extraire du tout réel une partie virtuelle, choisir et dégager enfin ce qui l’intéressait; et si, par cette sélection intelligente, elle témoigne bien qu’elle tient de l’esprit sa forme, c’est de la nature qu’elle tire sa matière. En même temps d’ailleurs que nous assistons à l’éclosion de cette conscience, nous voyons se dessiner des corps vivants,

capables, sous leur forme la plus simple, de mouvements

spontanés et imprévus. Le progrès de la matière vivante consiste dans une différenciation des fonctions qui amène la formation d’abord, puis la complication graduelle d’un système

nerveux capable de canaliser des excitations et d'organiser

des actions : plus les centres supérieurs se développent, plus nombreuses deviendront les voies motrices entre lesquelles une même excitation proposera à l’action un choix. Une latitude de plus en plus grande laissée au mouvement dans l'espace, voilà bien en eftet ce qu’on voit. Ce qu'on ne voit pas, c’est la tension croissante el concomitante de la conscience dans le temps. Non seulement, par sa mémoire des

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expériences déjà anciennes, cette conscience retient de mieux en mieux le passé pour l’organiser avec le présent dans une décision plus riche et plus neuve, mais vivant d’une vie plus intense, contractant, par sa mémoire de l'expérience immédiate, un nombre croissant de moments extérieurs dans sa durée présente, elle devient plus capable de créer des actes dont l’indétermination interne, devant se répartir sur une multiplicité aussi grande qu’on voudra des moments de la matière, passera d'autant plus facilement à travers les mailles de la nécessité. Ainsi, qu’on l’envisage dans le temps ou dans l'espace, la liberté paraît toujours pousser dans la nécessité des racines profondes et s'organiser intimement avec elle. L'esprit emprunte à la matière les perceptions d’où il tire sa vu ourriture, et les lui rend sous forme de mouvement, où ii a :mprimé sa liberté.

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