‹ Matinée de Cyrano de Bergerac du 3 mars 1898Chapitre 4 sur 5 · EDMOND ROSTAND · texte numérisé non relu

EDMOND ROSTAND

. m *ierci. — «Ie voudrais vous parler. — Mais qu'on me laisse, ?4 V/é [2 Avant de vous parler, vous regarder encor.

— Laissez, que je regarde un peu cette jeunesse,

Et laissez, que je reconnaisse

Ces képis et ces boutons d'or !

ÎS'ous vous ressemblions quand nous avions vos âges.

Mais quoi! ce Stanislas, c'est celui de mon temps!

Tes classes, vieux collège, ont les mêmes visages, Comme ton parc a des feuillages Toujours les mêmes au printemps !

Je ne comprends plus bien. Hier, j'étais cet élève! Je crois me voir, là-bas, moi-même, au dernier rang, Je ne m'applaudis pas, — mais, pâle, je me lève.

Et tout ceci me semble un rêve.

Et je me regarde en pleurant.

Oui, ce sont là vraiment des minutes uniques. Il nie semble sentir, et c'est attendrissant, Tant à ce que je fus je vous trouve identiques.

Sous chacune de vos tuniques.

Battre mon cœur d'adolescent !

Ah! Stanislas! Je revois tout. Je me rappelle. J'entends la cloche encor nous tirer de nos draps: Et par la longue cour où Ton bat la semelle.

Je crois partir pour la chapelle,

.Mon petit tapis sous le bras.

Le ronron glorieux du palmarès m'enivre ; Je fais le geste encor de me serrer au flanc, Avant daller chercher, sur l'estrade, mon livre,

Le ceinturon houclé de cuivre

Où luit une S en métal blanc.

Stanislas ! maîtres chers ! rires sous les portiques ! Bruit des feuillets tournés à l'étude du soir! La Fête-Dieu! le parc envahi de cantiques,

Et les chassepots pacifiques

Qu'on présentait à l'ostensoir!

Tout est resté pareil, me dit-on : les concierges,

Les portes, le parloir, au parquet bien frotté,

Dans la chapelle, aux murs, mêmes croix, mêmes Vierges.

Seulement un peu moins de cierges,

Un pou plus d'électricité.

Pour tous ces souvenirs, merci. Que vous dirai-je? Vous m'avez rassuré. Sur mon âme, soudain. Les mots des envieux fondent comme de neige :

Si j'ai des amis au collège,

Je serai donc aimé demain?...

Je voudrais vous parler. Oui, vos maîtres s'étonnent,

Je n'ai nul titre. Je le sais. Vous m'excusez?

Je n'ai que l'amitié dont vos cœurs me couronnent,

Et cette gravite que donnent

Quelques rêves réalisés.

Monsieur de Bergerac est mort; je le regrette.

Ceux qui l'imiteraient seraient originaux.

C'est la grâce, aujourd'hui, qu'à tous je vous souhaite.

Voilà mon conseil de poète :

Soyez des petits Cyranos.

S'il fait nuit, battez- vous à tâtons contre l'ombre. Criez éperdument lorsque c'est mal : C'est mal! Soyez pour la beauté, soyez contre le nombre!

Rappelez vers la plage sombre

Le flot chantant de l'Idéal.

L'Idéal est fidèle autant que l'Atlantique : Il fuit pour revenir, — ■ et voici le reflux ! Qu'une grande jeunesse ardente et poétique

Se lève! On eut l'esprit critique :

Ayez quelque chose de plus!

Ayez une âme; ayez de l'âme; on en réclame! De mornes jeunes gens aux grimaces de vieux Se sont, après un temps de veulerie infâme.

Aperçus que n'avoir pas d'àme.

C'est horriblement ennuveux.

— -iO —

Balayer cet ennui, ce sera votre tâche. Empanachez-vous donc ; ne soyez pas émus Si la blague moderne avec son rire lâche

Vient vous dire que le panache

A cette heure n'existe plus!

Il est vrai qu'il va mal avec notre costume. Que devant la laideur des chapeaux londoniens Le panache indigné s'est enfui dans la brume.

En laissant sa dernière plume

Au casoar des saint -cyriens.

11 a fui. Mais, malgré les rires pleins de baves

Qui de toute beauté furent les assassins.

Le panache est toujours, pour les yeux clairs et graves

Aussi distinct au front des braves

Que l'auréole au front des saints.

Sa forme a pu céder, mais son àme s'entête ! Le panache! et pourquoi n'existerait-il plus? Le front bas, quelquefois, on doute, on s'inquiète.

Mais on n'a qu'à lever la tête :

On le sent qui pousse dessus !

Une brise d'orgueil le soulève et l'entoure,

11 prolonge en frissons chaque sursaut de cœur.

On l'a, dès que d'un but superbe on s'énamoure.

Car il s'ajoute à la bravoure.

Comme à la jeunesse sa fleur.

Et c'est pourquoi je vous demande du panache ! Cambrez-vous. Poitrincz. Marchez. Marquez le pas. Tout ce que vous pensez, soyez fiers qu'on le sache,

Et retroussez votre moustache,

Même si vous n'en avez pas !

Ne connaissez jamais la peur d'être risibles: On peut faire sonner le talon des aïeux Même sur des trottoirs modernes et paisibles, Et les éperons invisibles Sont ceux-là qui tintent le mieux !

Edmond ROSTAND

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