AVANT LE LEVER DU RIDEAU
Quelques réflexions sur notre scène. — Molière défaillant.— Le théâtre "mufle".— — Mélodrames, pleurs et rires. — Les amateurs.
Molière a-t-il quelque chance de survie au Canada français ? Il est devenu, à vrai dire, si voûté, si exangue, si peu entouré que c'est à se demander si les empiriques que sont les critiques avec leurs formules ou pittoresques ou candides ne pourront jamais le ranimer. On répète à qui veux-tu que le cinéma, la radio, les sports ont sonné ses glas. D'autres choses expliquent ses défaillances. Mais à conclure que nos gens n'aiment pas le théâtre, c'est une tout autre affaire.
Entre les badauds qui entourent le camelot volubïle et les mondains à plastron qui se précipitent vers la féerie, entre les familles qui accourent au cinéma et les sportsmen qui, à V arène, se disputent les premières places, il n'est de différence que
dans la mode, le ton, le goût, le milieu. Au fond, comme Va expliqué Bossuet, concupiscence des yeux, appétit sensuel. Et Emile Faguet, le prince du paradoxe, d'expliquer avec Vart qu'on lui connaît, que ce qui nous entraîne vers ces plaisirs, c'est la curée, c'est-à-dire l'homme des cavernes qui habite en nous.
On se demande ce qu'est devenu le "monde chic", — l'élite, comme on disait jadis, — ce monde chic du théâtre constitué par les dilettantes, les snobs, les soupeurs f
Le théâtre morne, — du mot de Louis Jouvet, pour désigner le théâtre boulevardier, avec ses langueurs d'alcôve, — a-t-il fini par lui donner le haut-le-coeurf Cette élite, en tout cas, s'est orientée vers d'autres destins, sous les signes du bridge, du cocktail et peut-être de l'ennui. Et malgré tous les bruits de la réclame, les dernières tournées françaises n'ont pu, comme on l'a constaté, inciter leur ancienne clientèle à prendre le chemin du retour.
C'est du début du siècle jusqu'à la première Grande Guerre que le théâtre a vécu
ses plus belles heures. Les Variétés — notre premier Ambigu, la Gaieté, qui n'avait rien de gai, rapporte un chroniqueur, — les Soirées de Famille dont les artistes se recrutaient chez les professionnels et les étudiants, le National qui n'avait de national que le nom, le Bijou où Von jouait des pièces à la manière de Feydeau, V Empire, le Français, avec ses drames à V américaine, les Nouveautés, rendez-vous du "monde chic", le Parisien, V Académie de Musique et d'autres s'exercèrent à tous les genres dans l'espoir de réussir. Un seul de ces théâtres put tenir le coup. Ce fut le National qui se tailla, grâce au mélodrame, le plus gros domaine. Sa carrière fut exceptionnelle. Les autres disparurent peu à peu.
Les pionniers de cette scène du National, les Filion, les Godeau, les Palmieri, les Hamel, les Daoust, parlent de cette époque avec tendresse, de cette époque où ils jouaient, sept jours par semaine, avec, chaque fois, le même enthousiasme, Don César de Bazan, Les Deux Orphelines, Les Trois Mousquetaires, Monte-Christo, La Mendiante (Je Saint-Sulpice et tant d'autres pièces où le malheur était le malheur; le vice, le vice; la vertu, la vertu; le
châtiment, le châtiment; la récompense, la récompense. Enlèvement, fripon, bretteur, imprécations, chanteur de rues, traînemisère, hospice d'enfants trouvés, ricanements, ex-voto, sauveteur, délivrance, apothéose! Voilà dans ce trait schématique, — sous-chapitre de roman de cape et d'épée, — la synthèse du mélodrame.
Paul Cazeneuve, qui était le fils d'un professeur de français à Harvard, et qui avait fait plusieurs tournées avec des troupes américaines, en devenant directeur du National, élargit les cadres de ce théâtre. Il avait le sens du pictural, le goût de la machinerie, et des jeux de scène particulièrement compliqués. Sa conception scénique pour Faust et pour Les Trois Mousquetaires, par exemple, — ses propres versions, — avaient quelque chose d'hallucinant. Ce que les grandes tirades que soulignaient les trémolos du violon ou les plaintes du violoncelle en ont arraché de pleurs! Ce que le ricanement de Paint ieri, le traître dans Marie- Jeanne ou le sarcasme d'Elzéar Hamel le mécréant des Deux Orphelines, ont soulevé d'indignations dans le parterre. "Ah, le monstre," s'écriaient ces dames!... Et ce que le paradis à la chute du rideau leur infligeait de huées!
Ainsi donc, ce bon public venait au théâtre National pour pleurer à chaudes larmes ou pour rire de bon coeur. Il lui fallait les deux à la fois. Et pendant l'entr'acte aussi, des friandises. Il lui fallait, pour que son émotion fût complète, le surchauffement des scènes. On conçoit que le théâtre dit littéraire ne pouvait exercer sur lui aucune influence, aucun prestige, aucune attirance.
Les directeurs, les imprésarios et les publicitaires s'en rendirent compte lorsqu'ils orientèrent le théâtre d'avant et d'après-guerre vers la comédie de moeurs, la pièce à thèse, vers "le genre mufle" , du mot d'Henry Bataille, qui s'y connaissait, "du genre, prétendait-il, qui seul peut réussir" mais qui chez nous fut un complet échec.
Le sénateur L.-O. David, dramaturge à ses heures, dénonça ce théâtre qui représentait si malheureusement l'âme française. Le théâtre naturaliste, aboutissement des idées de Jean-Jacques, le théâtre d'amour, avec Porto-Riche, Bataille, Kislemaekers, Sacha Guitry et tant d'autres ont pu ailleurs, grâce à leur verbe éclatant, influencer et les idées et les moeurs. On
en a prévu le danger chez nous, aussi les protestations furent nombreuses et surtout effectives.
En même temps que M. David protestait, (Annuaire théâtral de 1908J, M.
Henry Bordeaux, de V Académie Française, dénonçait dans des revues parisiennes, les ouvrages dramatiques où s'exaltaient les inquiétudes de l'homme-passion, les conflits de l'instinct et de l'idée, la servitude des êtres charnels, l'anarchie morale de cette névrose littéraire née du "théâtre libre". Un critique, M. Charles Levy, résumait ainsi dans la Revue Hebdomadaire (1910J le genre en question:
"Les écrivains de l'école à la mode ne s'attachent à peindre que des sentiments malpropres, des moeurs cyniques, des appétits déchaînés et des vices épanouis. A cette tâche, ils apportent une déconcertante inconscience. Ils semblent trouver si naturelle, si légitime cette représentation d'une société uniquement préoccupée de vils instincts de luxe et de sensuelles satisfactions, qu'on a presque honte de se gendarmer et de rappeler timidement que le théâtre pourrait avoir un autre but que le portrait des ignominieux trafics et des basses compromissions d'une humanité dépouillée de tout idéal.
"Le pire, c'est que le public est complice. Il est de mauvais ton de se choquer; cela sent V esprit réactionnaire. Sous prétexte de largeur de vues, d'évolution sociale, de droit au bonheur, les salles honnêtes font des succès de deux-centième à des pièces consacrées de la première à la dernière scène à l'épanouissement monstrueux de l'égoïsme sensuel. Il y a de quoi entraîner nombre d'auteurs sur la pente. D'où l'éclosion de toutes ces pièces, non pas immorales, mais étrangères à toute conception, même rudimentaire, d'une morale".
On aura beau dire que le cinéma, la radio et les sports donnèrent le coup de grâce au théâtre, ce qui l'a tué, comme je le disais au commencement, c'est "le genre mufle", surtout ce genre.
Chose étrange, c'est au patronage, à la petite scène, aux émules chez nous d'un Jacques Copeau et d'un Henri Ghéon que Molière a pu trouver le meilleur accueil.
Une parenthèse. A la ville comme à la campagne parmi les éléments disparates qui entrent dans nos réjouissances, il en
est qui se recommandent tout particulièrement à notre esprit et à notre sensibilité. Sous V admirable tutelle qu'est le petit coin de campagne, dans les calmes demeures loin des trépidations de V urbaine névrose, il semblerait que la conscience ne pût réclamer que des plaisirs de qualité. En est-il toujours ainsi? Certes une élite rurale a voulu résoudre ce problème.
Jamais les rouets n'ont ronronné dans un rythme aussi parfait que ces dernières années. Jamais le métier de broderie n'a produit autant de merveilleuses choses sous les doigts de fée de nos campagnardes. Puis la radio a donné V éveil aux consciences, les a fait agir, a développé le goût: on chante, on lit, on s'occupe enfin! Et puis, il y a les performances sportives qui en développant des qualités d'endurance et de respect mutuel nous ont aussi sauvés de l'ennui, peut-être de la démoralisation. Et ce qui est vrai des centres ruraux l'est également de la ville avec cet autre aspect cependant que les jeunes gens sont sollicités par de mirobolantes attractions, attractions qui cachent souvent des déceptions et des rancoeurs.
Mais quel rôle peut donc jouer le théâtre, j'entends celui du patronage et des
sociétés d'amateurs dans le cours de nos activités ?
Parfois au cours de l'cmnée, un événement viendra rompre le recueillement des soirs. C'est lorsque Vélite de la paroisse donnera une fête qui, sous la rubrique suave de séances dites littéraires et musicales, réunira toute la communauté. On en connaît généralement le motif : fête du pensionnat, visite d'un personnage de marque, noces d'argent et quoi encore!
Certes, les occasions ne manquent pas à ceux et à celles qui ont le feu sacré d'exercer leur pleine activité. Bien peu de familles d'ailleurs ne pourront pas ne pas s'y intéresser. Au fait, parmi les participants de la fête, — chanteurs, metteur en scène, acteurs, accessoiristes, etc. — se trouveront des leurs. L'émulation dès lors tiendra du sortilège, en assurant bon gré mal gré le succès de la fête quelle que soit la valeur du programme.
On sait l'ardeur et le pittoresque de pareille initiative quand les organisateurs optent pour une tombola, une kermesse t une fête de charité, quoi! Le comité élargira ses plans par d'amples provisions. Ainsi la tombola ou kermesse en enfermant dans un décor familier tout ce que d'in-
génieuses initiatives peuvent trouver sans compter les sourires de fort jolies vendeuses — on les choisit à dessein — deviendra une espèce d'académie provisoire d'arts domestiques. Elle sera multiforme car ses animateurs ne se contenteront pas des traditionnels pavois mais voudront encore l'embellir ou par un concert ou par du théâtre. Ce sera le clou, le gala, quoi!
Comme on le conçoit, nos artistes auront pour se faire valoir des auditoires généralement bienveillants. Cette bienveillance, avouons-le, elle ne sera pas toujours justifiée. Pure convenance. Abel Hermant écrit quelque part que "lorsqu'on dit aller au théâtre pour se divertir, c'est pure définition." Cette boutade contient plus de vérité qu'on ne le croit. Il faut admettre que, dans bien des cas, on préférerait rester tranquillement chez soi que de courir à une soirée où l'on veut nous faire avaler un spectacle à toutes les sauces, spectacle désigné bien à tort et trop souvent sous le nom de folklore.
Des entrepreneurs de spectacles, — ceux des tournées, — se font une conception souverainement ridicule de la mentalité
de nos ouvriers ruraux comme si le genre jocrisse avait seul droit de cité dans les faubourgs et les petites villes. Entendonsnous, il y a folklore et folklore. La chanson, le conte, certaines traditions qui nous viennent du temps jadis ont fait place à la parodie, à une sorte de charge bouffonne. On a substitué aux choses jolies de notre terroir les pires inepties, de celles qui entretiennent chez nos compatriotes de langue anglaise les préjugés que Von sait.
Le plus grave, c'est qu'une publicité impertinente a facilité ce genre à tel point que la saynète aimable, vive et spirituelle faite pour des gens de bonne société n}est plus guère en faveur.
La pièce de théâtre inspirée du folklore sera toujours d'une heureuse facture quand le spectateur découvrira sur le plateau le type de chez lui avec sa verve et son esprit parfois caustique, un type campé non pas d'après le cabotinage mais d'après l'observation la plus rigoureuse, un type qui est un peu de lui-même.
Il est fort malheureux que sous prétexte de fêtes de charité, tant d'entrepreneurs ne voient que l'affaire. Or, pour qu'elle puisse rapporter faut-il que "l'affaire"
repose sur une espèce de discrédit moral de nos gensf
Un spectacle soigné, propre, bien réglé ne veut pas dire spectacle ennuyeux. Et ainsi le patronage exercera une influence heureuse sur le théâtre canadien, s'il le débarrasse, au nom de la bienséance, de toutes ces reconstructions artificielles et caricaturales d'un milieu qui n'est pas le nôtre et qu'on nous inflige depuis quelques années sans que jamais personne n'intervienne.
La radio-dramaturgie, (si l'on peut dire!) a été, à cet égard longtemps lamentable. Entre les mains des mercantis, elle a poursuivi, amplifié, fait pénétrer partout en opposition aux efforts de nos éducateurs, et dans un débordement que rien ne freinait, tout ce que peut engendrer le mauvais goût. Une réaction devait se produire. Elle s'est produite, grâce à la radio officielle. Elle a donné sans doute des résultats heureux. Mais il y a encore beaucoup de chemin à faire. Des préjugés subsistent au sein de certaines agences à l'effet que seul le genre jobard tout comme le théâtre mufle réussit. Or, ces agences sont ou canadiennes anglaises ou américaines.
D'où il suit que pour se guider, dans le choix de leurs ouvrages, elles ont des aviseurs qui ne les avisent guère, des gens à qui il manque assurément beaucoup de choses, le sens de la proportion sinon le sentiment de la décence. Conspiration peut-être.
J'ai déjà signalé dans la presse les conséquences graves de ce théâtre pour Céjaunes. La question est toujours d'actualité. Il y a une littérature dramatique d'inspiration vraiment canadienne, une littérature qui nous fait honneur. Mais il ne faudrait pas la confondre avec cette production de grimauds et de cosmopolites, production farcie de toutes sortes d'em,prunts, écrite en petit nègre, et étayée de jurons et de barbarismes qu'on a voulu nous faire accepter comme des canadianismes.
J'ai cité le cas des Belles Histoires des Pays d 'en-haut, celui d'JJn Homme et son péché, oeuvres que l'on a considérées parmi les modèles de notre radio-théâtre, ces dernières années. Il y a loin, disais- je, de l'oeuvre que donne un Claude-Henri Orignon, un Robert Choquette, ou un Henri Letondal au grotesque de certaines émissions. D'un côté, une littérature descrip-
tive, des études de moeurs, et parfois des essais d'introspection, de Vautre, du burlesque, du baragouinage, une lamentable caricature des moeurs campagnardes.
Les Histoires de Grignon constituent autant de tableaux sonores de la rude vie des bûcherons. C'est un roman. L'auteur ne se satisfait point à la fiction; il raconte ce qu'il a vu et entendu; il ne brosse pas, il peint. On ne conçoit pas que les montagnards qu'il met en scène puissent parler une autre langue que celle qui est la leur, une langue agreste et rude qui souvent fait image où tout exprime la force, le labeur opiniâtre et l'instinct de résistance. Que resterait-il de l'oeuvre s'il fallait la dépouiller de ses répliques parfois si vigoureuses, de ses canadianismes qui font couleur. On pourrait dire la même chose des réflexions que s'échangent les per sonnages de Trente Arpents, de Philippe Panneton et ceux de Menaud, Maître-draveur, de l'abbé Savard.
MM. Louis Bertrand, et Henry Bordeaux de l'Académie Française, M. Charles Bruneau, de la Sorbonne et combien d'autres ont recommandé aux Canadiens français de conserver avec une pieuse fi-
délité les tenues et les tournures de phrases qui leur sont propres parce que c'est donner à leur langue, disaient-ils, une fraîcheur de terroir qu'on ne trouve nulle part ailleurs. Personne n'en veut à la violette de pousser sur le terreau. Et alors? Des critiques, des philologues, des romanciers d'outremer ont porté le même jugement.
Les générations qui se succèdent sont irréductiblement attachées à leurs traditions linguistiques. C'est ce qui explique que les éléments corrupteurs n'ont pu faire sombrer le français du Québec dans le lamentable patois parlé ailleurs.
Sans doute, la langue que nous entendons n'est pas toujours celle de la métropole française. Les aliborons nous le reprochent et assez souvent sans mettre de gants blancs. Néanmoins, en dépit des néologismes qui naissent de l'ambiance, notre langue résiste corps et âme à toutes les sollicitations étrangères, langue où se retrouvent dans leur forme archaïque et savoureuse certaines caractéristiques des parlures normandes et angevines. Sans doute, les langues cèdent aux forces évolutives. Les vocabulaires s'accroissent au rythme du progrès. Il y a aussi des parasites : des mots naissent au gré de la mode
et de la fantaisie. Il y a en effet et il y a toujours eu des modes dans les façons de s'exprimer, des termes qui font éclat, modes engendrées par le dilettantisme en mal d'originalité. Ajoutons à cela V anglicisme qui menacerait de scorifier notre langue s'il n'était constamment battu en brèche par les éducateurs, les sociétés littéraires, etc., anglicisme résultant, prétend-on, des besoins et des contacts dans les milieux de l'artisanat, et certaines formes d'une anglomanie entretenue par le snobisme de quelques salons, chose versatile et par conséquent pas toujours durable.
Comme partout ailleurs, des différences existent, et pour cause, entre la langue de l'homme de culture et celle du peuple.
Mais elles ne sont pas telles qu'on puisse dire de l'une qu'elle est française et de l'autre moins ou pas du tout. L'expérience que tenterait un argotier, comme Francis Carco par exemple, servirait à découvrir les particularités qui font de notre parlure un français du Québec comme celle de la parlure des Normands, un français de la Normandie. Mais elles démontreraient à l'évidence que s'il y a chez nous un argot, c'est, répétons-le, celui du jeu ou plutôt de la farce que des mercantis improvisent,
dans l 'espoir d'atteindre quelque auditoire, farce qui n'a rien d'un Molière, loin de là. Certes, des barbarismes déparent ici et là les conversations, les écorchent. Il en existe dans toutes les langues. On peut les expliquer sans les excuser. Mais ceux qui à la radio cultivent ce genre seront toujours l'objet du mépris parce qu'ils contrarient les efforts et les campagnes des éducateurs, des puristes et des critiques littéraires pour le respect de la langue.
La langue que nous parlons ne s'identifie à aucune forme dialectale de certaines provinces françaises. Elle est ni celle des grandes écoles ni celle non plus des rameaux détachés. Elle est tout simplement française avec ses tournures, ses couleurs et son pittoresque, vertus de la langue comme dirait un Louis Bertrand ou un Henry Bordeaux.
Il est heureux que parmi nos écivains, il s'en trouve qui connaissent la langue paysanne, une langue qui apprendra à tous, mieux que l'académique, la nécessité du courage, la nécessité de savoir tenir.
Mais encore une fois ne confondons pas cette langue "à la Montaigne" au charabia des radio-romans "pompes à pleurs", aux facéties qu'exprime un Fridolin
dans une langue que condamnait M. Charles Bruneau comme indigne de notre " parlure."
Je reviens à mon sujet.
Puissent la petite scène et le patronage détourner du grand répertoire, vers lequel le dirigent leur audace et leur inexpérience, tant de jeunes enthousiastes. Le nom d'un dramaturge les éblouit. On veut qu'il soit à l'affiche. Mais Voeuvre est inconvenante. On décide alors de la blanchir, de la fixer à Vétiage d'une soi-disant décence, quand on la torture, tout simplement sans la réformer ou la corriger en aucune façon. On fait davantage et la chose a des résultats extraordinaires et inattendus. Ainsi, comme le théâtre mixte n'est pas toujours admis partout, l'opérateur s'exerce à des décolations comme si les rôles de femmes étaient absolument mutiles. On conçoit que les pièces ainsi asexuées donnent lieu aux situations les plus joueuses et les plus cocasses. La fiancée ou l'épouse dans ce décor lunaire, devient un frère cadet, sa confidente, un cousin; la maman, un parrain, fumeur débonnaire... Le dialogue prend alors d'étranges tournures: une déclaration d'amour passée au bleu par le
censeur, — ô accommodements! — deviendra une protestation d'indéfectible attachement. Rien à la mousquetaire, je vous prie de le croire.
Dans les collèges et les couvents, on joue Corneille, Racine ou Molière en travesti. Je ne m'imagine guère un adolescent dont la voix est en pleine muance scandant sous le feu mal réglé de la rampe et des sunlights les vers de Chimène. Au Pensionnat de Saint-X..., on joue Athalie. Les personnages qui entourent la reine comme le grand prêtre Joad auront beau porter les plus belles barbes des bibliques collections de "chez Ponton", le plus habile truchement ne nous fera pas davantage apprécier le rythme du vers ni ne nous "prédisposera à la terreur qui convient à la tragédie."
Dans un autre pensionnat, on a confié le rôle de Chrysale, des Femmes Savantes, à une graduée, Mlle Y. R., dix-sept ans. La directrice qui fait répéter, l'arrête: "Allons, mon enfant, allons... marchez en homme!... En homme, mon enfant!" Serait-on passé maître dans l'art de la parodie, on ne ferait guère mieux. Evident-
ment, on ne doit pas contrarier cet usage, le condamner s'il est destiné à faire comprendre les classiques, à former V élève de belles-lettres. Mais le spectateur, lui!
Intéresser, cela suppose donc avec le goût de la scène, quelque préparation, le sentiment de la probité artistique. C'est dire que le théâtre qui est le plus difficile de tous les arts exige une somme énorme de travail. Ce travail ne devrait pas rebuter V amateur car il en profitera à tous points de vue quelle que soit la carrière qu'il embrasse: diction soignée, maîtrise de soi-même, meilleure tenue. Que de noms à citer parmi les orateurs les plus connus qui ont fait leurs premières armes à la scène, ont dominé leur trac sous les feux de la rampe, y ont fait leur apprentissage. Politiques, universitaires, conférenciers.
D'où il suit que l'amateur ne doit pas verser dans l'amateurisme. Rien ne sera laissé au hasard ou à Va peu près dans le choix d'une pièce. En effet, rien pour faire bayer qu'une pièce mal choisie et mal dirigée. S'il n'y avait que cela!... Exemples : le souffleur saute une page et des interprètes restent en panne, bouche bée, les bras morts; une fausse barbe ballotte que dans un éclat de voix le grand premier rôle lance dans le puits de l'or-
chestre; un décor décoloré représentant jadis V arrivée de Champlain à Québec, ou le vestibule de l'hôtel du Gouvernement gondole et menace d'encarcanner à chaque battant de porte la douce Esther moins intéressée aux vers qu'à sa propre sécurité; le rideau refuse de descendre ou s'arrête à mi-chemin sur un acte qui doit finir en tempête; le maquillage barbouille, poupine: beurre fondu et rougissure.
La matière vestimentaire au théâtre amateur nous permettrait des réflexions piquantes. Contentons-nous de signaler que dans un collège, non loin de Montréal, lors d'une représentation d'Oedipe - Roi, de Sophocle, les choreutes portaient la jupe de gaze, le tutu des ballerines du Metropolitan Opéra. Des ris et des grâces!
Des méfaits portés au compte de l'accessoiriste amateur sont là encore assez variés et pittoresques. On nous signalait dernièrement la bonne volonté et l'effort de l'un d'eux pour créer un décor de clair de lune. Il prit une boîte à chapeaux, en décolla le fond qu'il remplaça par une toile au masque lunaire. Une lampe électrique à l'intérieur lui donnait l'éclat néces-
saire, ainsi qu'il convient quand on a le souci du réalisme. Dans notre cas, l'accessoiriste eut la pire malchance. Ce fut peutêtre dans cette aventure la fin de sa carrière. Imagines qu'en prenant son satellite en carton dans les frises du ciel, il eut le malheur de casser la ficelle qui la retenait... La lune tomba au milieu de la troupe pour provoquer dans la salle une éclatante hilarité. Comme quoi il ne faut pas demander la lune mais savoir se restreindre à ses propres moyens. Ce sont justement les moyens qui nous manquent, dira-t-on. Les quelques salles dont nous disposons sont dénuées de tout. Mais Molière a joué d'abord dans des granges. Et plus près de nous, Jacques Copeau a su faire aimer le verbe en jouant au hasard des routes, sous la tente, dans des vide-bouteilles, dans des parcs.
Notre littérature, dit-on, se montre également mesquine à l'égard de la scène. Ce qui nous reste pour exalter les sentiments de la foule, serait-ce les cortèges dits historiques, les processions allégoriques? Mais alors un théâtre en plein air que n'y songet-onf Rappelons que les Arènes de Nimes et le Théâtre Romain d'Orange ont accompli un geste très heureux en faisant jouer des oeuvres inspirées des traditions régio-
noies. Le mouvement des Compagnons de Saint-Laurent s'annonce ainsi plein de promesses. Le théâtre en plein air permettra de faire dérouler dans un décor champêtre la trame des principaux faits de l'histoire de chez nous, de la petite histoire. Les écrivains, les spécialistes, certes ne manquent pas qui seraient heureux d'apporter le concours de leurs connaissances et de leurs ressources à une oeuvre de ce genre. Ils doteraient notre littérature d'un répertoire capable de répondre à nos besoins d'émotions artistiques mais d'un répertoire qui ne verserait ni dans le genre vaudevillesque ni dans le solennel de la grande tragédie, ni dans le déclamatoire de certaines pièces patriotiques. Les ouvrages du terroir offrent à nos auteurs, à ceux qui s'intéressent au folklore, le moyen de répondre à cette vocation d'un théâtre vraiment canadien français. Mais n'avons-nous pas déjà une littérature théâtrale? Certes! Mais, ceci, c'est une autre histoire.
Molière peut renaître à la vie, mais il lui faudra, comme on le constate, beaucoup de soins.
Et maintenant, allons au petit théâtre...