LE CHOEUR, INVISIBLE
Salve, Regina, Mater misericordiae:
Vita dulcedo, et spes nostra, Salve . . .
Léopold Houle 87
YVETTE
Claire, tu as manqué de courage.
LA NOVICE
D'autres ont tenu le même langage.
YVETTE
Et si je suis venue, tu le sais maintenant, c'est pour éviter l'irréparable, c'est pour que j 'échappe, moi, à la condamnation !
LA NOVICE
L'irréparable? La condamnation?
YVETTE
Je t'explique. Je me confesse... J'ai cru voir un jour approcher le Bonheur.
Claire, si j'avais eu un peu de tête, je me serais détournée de sa route. Je l'aurais fui. Ce bonheur, il était destiné à une camarade riche, séduisante et très bonne. On avait même parlé de fiançailles. Sa très grande réserve s'était refusée aux papotages des salons. Je poursuis. . . Ah! s'il n'y avait eu que de la coquetterie! La coquetterie n'est pas après tout le pire des mensonges . . . Comment t 'expliquer ? . . . J'ai voulu refouler un sentiment indigne,
avilissant ... Ce fut peine perdue. Imagine-toi, Claire, que j 'étais jalouse, jalouse d'elle. Ah! ce que ma conscience a pu s'exercer à de singuliers jeux sur les deux êtres qui luttaient en moi, celle que tu as connue et celle que je suis aujourd'hui, une malheureuse, peut-être! L'une disait: "Tu convoites ce jeune homme. Tu commets une faute. Tu t'abandonnes à des recours condamnables. Cette flétrissure marquera toute ta vie." Et l'autre répondait plus fort : " Tu es folle de t 'effacer, de te sacrifier! Pourquoi pas toi? Que vaut la vie sans amour, ce pourquoi tu es née ?
LE choeur
Ad te clamamus, exsuies, filii Hevae, Ad te suspiramus gementes et fientes In liac lacrymarum valle . . .
YVETTE
Le bonheur est à ta portée. Saisis-le.
N'hésite pas. Autrement, tu ne seras plus qu'une pauvre chose oubliée, un laissé pour compte à l'enseigne du petit bonheur!" J'ai eu peur. J'ai capitulé. Ma pauvre Claire, je n'étais plus qu'un pâle reflet de la couventine que tu as connue jadis. Certes, j'ai voulu réagir, me défendre contre l'idée de la faute commise sous prétexte que mon audace, mon égoïsme,
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ma conduite, finiraient, avec le temps, par se résoudre en un autre sentiment, celui par exemple, de la tendresse maternelle. J'ai toujours rêvé à un foyer, un foyer à moi . . .
C'est naturel et je t'en félicite.
YVETTE
J'ai été volage, fantasque et folle. En te faisant cet aveu, je voudrais pouvoir m 'excuser, obtenir quelque pardon ! Hélas, rien ne m'y justifie.
LE choeur
Eia ergo, advocata nostra, Bios tuos miséricordes oculos Ad nos couverte . . .
LA NOVICE
Tu es ma très chère, pourtant.
YVETTE
Ce bonheur, c'est à toi qu'il devait appartenir ! . . .
LA NOVICE
(Éclatant) A moi?
YVETTE
Claire. . . Jean. . .
LA NOVICE
Jean?. ..
YVETTE
Oui, Jean. . . Je te l'ai pris comme une voleuse !
LA NOVICE
(Retenant à peine son émotion) Jean...
Tu as fait ça f
YVETTE
J'ai osé. Voilà ma honte.
LA NOVICE
Tais-toi.
YVETTE
Autant tout dire. Et sais-tu ce que j 'ai v> fait au bal de la Sainte-Catherine. Ton bal. Eh bien, j'ai machiné la pire chose qui soit ! Cette comédienne, cette fameuse chanteuse que je t'avais recommandé d'engager pour le clou de la fête, eh bien, c'était la propre soeur de Jean! Il y avait
Léopold Houle 91
un drame de famille. Tu l'ignorais. Il le cachait et pour cause. Je te rapprends.
LA NOVICE
Ah ça!
YVETTE
C'était le moyen pour moi de lui faire prendre une autre route. Je n'entre pas dans les détails. Mes réticences ont fait le reste.
LA. NOVICE
Jean... Jean... Pauvre Jean... Et alors?...
YVETTE
Il a tout appris. Il sait que je suis l'auteur de cette mystification... Il est parti... Il a rompu avec tous . . .
LA NOVICE
Peut-être a-t-il eu tort . . . Au fond, tu es bonne, tu es aimante et tu t'exaltes.
YVETTE
Je ne sais pas, je ne sais plus. J'ai péché.
LA NOVICE
Viens à la chapelle.