MONSIEUR
J'ai reçu la lettre que Votre Excellence m'a fait Thonlïeur de m'écrire le 8 du mois, et j'ai vu avec une vraie douleur le mécontentement que le Roi a de la conduite que la cour de France tient à son égard. Il faut moins en accuser M. le cardinal que d'autres, à ce que je pense; car ce que j'ai mandé dans la relation de la conférence que j'ai eue avec M. le cardinal est certain, et M. Saul m'en est témoin. Mais deux choses ont concouru : l'incertitude où l'on a toujours tenu la cour de France sur nos intentions, ce qui a fait qu'elle s'est trop engagée avec celle de Bavière, et que depuis elle n'a encore osé marquer de volonté pour nous, de crainte de choquer la cour de Bavière. Cette partie est délicate, et la cour de France n'était pas. assez sûre de nos intentions pour déplaire à la Bavière ; d'ailleurs Elle peut être persuadée que l'inclination du cardinal était entièrement pour le Roi ; il n'aime pas l'électeur de Bavière (M. le comte Poniatowski a pu vous en informer) ; mais il fallait conclure l'hiver passé, et la France aurait pris avec nous les engagements qu'elle a pris avec l'électeur de Bavière. Mais c'est chose faite, il faut songer à le réparer et se retourner d'un autre côté, pour donner des vues à la France qui puissent l'engager à s'intéresser vivement à ce qui nous regarde; ce qui peut, dans le dépouillement général des
410 Maurick pinirr par Lci-MâME.
affaires, faire que Ton nous favorise. Ce que vous avez conclu avec la France ne peut être que préalable ou préliminaire; ainsi nous pouvons toujours y revenir quand on mettra papier sur table, et c'est là où la faveur de la France peut nous bien servir. Pour donc faire naître à la France ce désir de nous rechercher et de nous favoriser, je me suis avisé d'écrire à M. le maréchal de Belleisle la lettre dont est copie ci-jointe. Quant, à présent, je crois de toute nécessité qu'il faut que M. de Poniatowski aille et vienne de Francfort à Versailles, et de Versailles à Francfort. Les vues de M. le cardinal sont diflférentes de celles de M. de Belleisle^ et j'ai très-bien remarqué qu'il incline toujours pour le Roi, et que M. le maréchal incline un peu plus pour l'électeur, parce qu'il .s'est déclaré plus positivement et plus tôt. Enfin prenez de mes idées ce qu'il vous plaira ; il y a de quoi en faire quelque chose de bon. Mais, livrez-vous entièrement à la France, car les choses à demi faites ne valent rien. Et qu'on ne nous soupçonne point d'incertitude et de mauvaise volonté. Si votre traité est fait, le pas est fait; il faut en tirer tout l'avantage qu'il est possible d'en tirer, car je crois que vous êtes bien revenu de l'idée que les Anglais puissent nous secourir; et je pense qu'il vaut mieux que vous vous livriez à la France, que de faire sentir que vous espérez des changements de fortune et des secours qui n'existent point, ce qui ne peut donner que de l'humeur et de la méfiance, qu'il ne faut jamais mettre dans les affaires. Votre situation est telle que vous ne pouvez rien y changer pour le moment. Il faut tacher d'en tirer tout le parti que vous en pouvez tirer, et, si les circonstances changent à l'avenir (ce que
J■.:^^.,^>!iJî^*4■
LsTTitBfl ihAditbs. (1741.) 411
je ne prévois pas), vous changerez avec elles; ce que youft tiendrez, vous le tiendrez, et vous chercherez à en gagner davantage. C'est mon avis.
Baisez la main au Roi de ma part, et dites -moi si le Père Guarini trouve que je raisonne bien ; car, si vous le jugez à propos, je vous prie de lui lire mes lettres; et donnez-moi le plus souvent que vous pourrez de vos Qouvelles. Je voudrais que le maréchal de Belleisle fût arrivé. Je vais être comme la béte bleue dans cette armée de Bavière. Je me tourmente ici avec les baillis pour me faire fournir ce qu'il me faut, et j'ai bien de la peine, car l'arrangement est pitoyable, etles troupes sont fort mécontentes de la manière dont elles ont été reçues en Bavière ; j'ai toutes les peines du monde à les contenir dans la discipline; elles murmurent hautement, et disent que le roi de Sardaigne leur avait marqué plus d'égards. Nous n'avons été reçus par personne; nous n'avons pas même un commissaire pour nous conduire. Je fais les répartitions et les impositions moi-même, et suis obligé de me faire obéir par menaces. L'on nous ferme les portes; les habitants se cachent comme si nous étions ennemis, au lieu que, partout où nous avons passé ailleurs, on venait au-devant de nous, et que nous avions abondance de tout. J'en ris sous cape; cependant je tiens bon ordre, pour que l'on n'ait rien à me reprocher. L'électeur est entré en Autriche avec douze mille hommes ; il est marché sur Ens, où il y a trois miUe hommes de garnison. Nous marchons à Linz. L'infanterie, dont une partie est déjà arrivée, parce qu'elle descend le Danube, a ordre de s'y rendre. Je trouverai mes ordres à Passau, où je serai le 21.
4).0 MAirmOK PEIIIT PAB J«Ql-lCâMR.
Je me flatte qu'Elle aura reçu ma lettre que je lui ai envoyée par estafette de Dunkelspiel, par la voie de M. Schelhas de Schellersheim ^).
Je dois avertir Votre Excellence que M. deLoss n'est pas l'homme propre à traiter avec le cardinal et les Français; il a de cette finesse allemande que Ton voit du premier coup d'oeil et qui n'inspire que de la méfiance, ce qui nuit plus que choses du monde aux affaires. Poniatowskî et Fritsch étaient les vraies gens pour M. le cardinal, et il avait confiance en eux.
Voici en vérité aussi une trop longue lettre; mais je n'ai pu la raccourcir pour tout dire.
Recevez les assurances de l'attachement avec lequel j'aii l'honneur d'être, Monsieur, de Votre Excellence le très -humble et très -obéissant serviteur '
Maurice de Saxe.
Le Mémorandum de M. de le Coq (voyez: la note, lettre XVIII.) nous a fait connaître les conditions que la Saxe voulait mettre à son adhésion à ralliance conclue entre la France et la Bavière. Les concessions déjà accordées à cette dernière ne permirent pas à la France de tenir compte des prétentions saxonnes. De ià^ le mécontentement de Bruhl; mécontentement qui cependant ne Fempêcha pas de signer àFràncfort (19 septembre 1741); sous la garantie de la Prusse et de la France^ le traité d'alliance entre la Saxe et la Bavière. On sait que cette alliance ne dura que peu de mois: la Saxe ne s'était engagée que pour le temps où la Prusse ferait partie de la ligue ^ et Bruhl profita de cette réserve pour accéder aux préliminaires de paix que Frédéric II signa avec Marie-Thérèse à Breslau (juin 1742).
>) Vo^m: la lettre aa roi Augnste da 6 septembre 1741 (XXL).
MAURICE A AUGUSTE IH
L'avéneineiit de rinipëratrice Elisabeth de Runîe engage Maarice à recommander aa roi ses prétentions sur la Coarlande. — Nouvelles des armées françaises.
gjj^ k Prague ; le 24 décembre 1741.
J'ai appris du maréchal de Belleisle le changement qui est arrivé en Russie *). Il me paraît impossible que Votre Majesté ait encore pris des engagements pour la Courlande. Oserai-je me flatter que vous voudrez vous souvenir de moi dans cette occasion et que vous voudrez faire changer ma fortune; personne ne vous est si tendrement et si respectueusement attaché que moi, ni depuis si longtemps. Vous êtes magnifique et grand en tout, soyez-le aussi pour moi. Toute l'Europe vous approuvera, Sire, et peut-être la fortune un jour me favorisera au point de vous prouver que personne ne mérite mieux vos bienfaits.
Je marche dans le moment avec ce qui est resté ici de la cavalerie, pour aller au secours de M. le comte d'Aubigny, qui crie miséricorde avec 27 bataillons et 83 escadrons. Il s'est retiré derrière la rivière de Pîsek. Je crois que ce n^est qu^une mascarade que les ennemis font là et qu'ils marchent par leurs derrières vers le Danube, qu'ils le passeront, et qu'ils chasseront M. de Ségur de la Haute -Autriche.
Je suis avec la soumission la plus profonde, Sire,
1) L'avènement de Timpératrice I^isabetb. Bmhl répondit le 26 décembre de Dresde : i,qae Ton ferait du côté de la Saxe tout ce qui serait possible pour favoriser les vues de Maurice, mais qu'on ignorait encore les intentions de la nouvelle cour de Russie."
414 MAûncfe PRDfT PAit i,m-iftirR.
de Votre Majesté le très-humble, très- obéissant et trèssoumis serviteur Maumce de Saxe.
Manrice venait de prendre Prague (26 novembre 1741). Il a raconté lui-même ce fait d'armes, le premier qui le fit connaître, dans une lettre au chevalier de Folard^). L'assaut fut décidé sur la déclaration du comte Rutowski, que l'armée sar xonne s'en chargerait seule, si l'électeur de Bavière, qui commandait les Français et les Bavarois, ne voulait pas en partager le danger^). Maurice entra le premier dans la ville, et ses trois frères (le comte Rutowski, le comte de Cossell et le chevalier de Saxe) le suivirent de près.
Voici quelques documents inédits sur cette audacieuse entreprise:
LE BiABECHAL DE BELLEISLE A M. LE COMTE DE BBUHL.
(EXTBAIT.)
Fbakofobt, 26 octobre 1741.
• . • . „ Quand nous serons tous à la hauteur de Prague, suivant les nouvelles que nous aurons de l'armée autrichienne, nous nous réunirons tous, s'il le faut, pour l'aller combattre, bu, si elle est restée en Moravie, l'enjoindra aux troupes Saxonnes ce qui sera nécessaire pour entrer conjointement dans cette province, et si, contre toute attente, il n'y avait pas assez de places ou de subsistances dans ce que les Saxons pourront occuper pour les quartiers d'hiver, nous nous arrangerons alors de concert, et tout se fera avec droiture et justice, et comme des alliés et amis doivent faire. C'est dans cet esprit que j'ai eu l'honneur d'écrire à l'électeur de Bavière de détacher le comie de Saxe avec une partie de Taile droite et de notre cavalerie, pour être à portée de se joindre à l'armée Saxonne, croyant que c'était le choix
1) Voyez: Histoire de Maurice comte de Saxe etc. par M. le baron d'Espagnac (Leipzig 1774). T. L, p. 103—118.
«) Voyez: Alfred Ameth: Maria Theresia*8 erste Beffierungsjcdire. T. L, p. 342.
Lbttbss niDiTBS. (1741.) 415
le plus agréable que je paisse faire au roi de Pologne, et qui serait en même temps le plus utile à Messieurs les courte Rutowski et clievalier de Saxe, qui déféreront plutôt aux conseils de leur frère aîné que de tout autre officier général français qui y aurait pu être destiné.^ ....